courroie, filait, faisant voler les sables, les cailloux, soufflant de
vitesse et de colère, sous l’éperon qui mordait.... Ils firent ainsi, en
quatre minutes, une demi-lieue.... La bohémienne, toujours devant eux,
leur tournant le dos, s’éloignait en paix.... C’était bien son foulard
orange, sa couronne de cuivre, sa démarche ondulante.... C’était bien
elle!
Tout à coup, arrivée au bord d’un étang, elle se mit, de son pas
tranquille, à marcher sur l’eau qui la portait comme une glace! tandis
que, non loin de là, à travers les bruyères et les kermès de Crau, sur
la terre desséchée, s’avançait, toutes voiles dehors, un grand brick
pavoisé....
Renaud baissa tristement la tête.... Le brick expliquait tout. Tout
n’était que spectre et mirage! Le découragement s’abattit sur l’homme.
Ainsi, toutes ces violences dépensées, son acceptation honteuse d’un tel
amour, cette journée de marche excessive, après la course folle de la
nuit, l’éreintement du cavalier, l’épuisement du cheval, tout cela
aboutissait à l’infinie déception d’un mirage!
La sorcière devait être loin! Et dans quelle direction?... Il n’y avait
plus qu’à renoncer à la poursuite. Renaud reprit le chemin du mas
d’Icard. L’inutilité de l’effort l’accablait plus que l’effort lui-même.
Il ne cherchait plus, il ne pensait plus, il n’aimait plus, ne haïssait
plus. La lassitude, brusquement, lui était tombée sur les épaules et sur
les reins comme un poids trop lourd. Il allait, pliant l’échine,
s’abandonnant, comme une chose inerte, au ballant du pas de son cheval.
Il se sentait descendre dans une sorte de sommeil de malade. Ses yeux,
fatigués de sonder le large et de fouiller partout chaque buisson, se
fermaient malgré lui. Sa main molle ne savait plus où était la bride;
son cerveau, où étaient ses idées.
Blanchet, le cou tombant vers la terre, avançait d’un pas mécanique. Il
allait sans volonté lui aussi, surmené, accablé, ses yeux injectés de
sang, l’haleine courte et rapide, ses flancs battant la charge.
En tout autre moment, le bon cavalier, qui aimait ses bêtes, eût bien
vite senti l’animal se faire poussif, se gonfler sous lui, par
saccades, de ce souffle énergique et court; mais Renaud ne sentait plus
rien. Il n’y avait plus rien dans sa tête, qu’un vide ardent. Il ne
désirait même pas l’ombre ni le repos, rien. Il subissait cet
accablement qui suit les crises terribles, les grandes douleurs venues
de la mort, les désespoirs sans recours. Tout empli de sa lassitude
égoïste, s’il eût été capable de reconnaître en lui un sentiment, il y
eût trouvé l’ennui vague, lâche, d’avoir à rentrer dans une chambre de
malade, d’avoir à subir le spectacle des souffrances de Livette! Il eût
voulu, mais il n’en avait plus la force, descendre de cheval et se
coucher à l’air libre, sous un tamaris, et là dormir, longtemps,
longtemps, s’oublier, ne plus voir, ne pas parler, ne pas entendre, ne
pas s’écouter, ne plus être!... Il sommeillait à la manière d’un
somnambule....
Tout à coup Blanchet, s’arrêtant, se mit à trembler de tout son corps,
et, avant que son cavalier fût revenu à lui-même, ses quatre jambes,
raidies sous lui comme des piquets, semblèrent se rompre d’un seul coup:
il s’écroula.
Renaud se réveilla debout, à côté de son cheval tombé. Blanchet se
mourait. Ce fut rapide. La bonne bête ouvrit démesurément ses gros yeux
ternis, glauques comme l’eau morne des marais, pleins de cet étonnement
que donne aux regards des petits enfants, des bêtes et des moribonds,
l’infini mystère de vivre ou d’avoir vécu; elle allongea ses quatre
pattes, aussi droites, aussi frémissantes que les roseaux du
marécage.... Un frisson secoua toute sa peau, criblée des piqûres d’une
myriade de mouïssales et de grosses mouches dont quelques-unes,
s’envolant, revinrent se poser au coin des yeux troubles, restés
ouverts.... Puis tout l’animal demeura immobile, avec on ne sait quoi,
dans son immobilité, d’inquiétant et de terrible, de contraire à toute
joie,--de visiblement définitif.... C’était la mort. Blanchet avait fini
en plein désert, au plein soleil, sa pauvre vie de camarguais. Il était
mort, le cheval de Livette, au service de la passion de Renaud pour
Zinzara!
Elle n’avait pas su, la bête, ce qui lui arrivait; elle n’avait pas su
pourquoi ces courses forcées, ces blessures multipliées sous l’éperon de
Renaud, sous les dards des mouïssales, sous l’épingle que Zinzara avait
plantée dans ses chairs; elle avait obéi, muette, à sa destinée de
souffrir par ceux-là même qui auraient pu lui faire une vie meilleure,
et morte, elle avait encore dans les yeux sa stupeur infinie de n’avoir
pas compris ce qu’on lui voulait.
Et c’était fini. Elle était morte. Le caressant animal était tombé sous
des violences et des malignités de passions humaines. L’homme l’avait
trahi, à cause de la femme. Et maintenant ses belles formes, faites
pour les mouvements rapides, étaient infiniment tristes à voir, parce
que les yeux voyaient très bien,--entendez-vous,--ce qu’il y avait, dans
leur immobilité, de contraire à leur vœu--et d’irréparable.
Renaud, stupide, regardait.... Il revoyait déjà comme autant de
reproches, le dernier regard de Blanchet, son souffle saccadé, le
frisson de sa peau saignante! Et, rendu à lui-même par cette fin
inattendue qui éveillait en lui mille pensées salubres, il sentit se
résoudre l’endurcissement de son cœur.... Doucement il fondit en larmes.
Ainsi Blanchet en mourant servait une fois encore sa maîtresse. «Tout
sert!» disait Sigaud.
Renaud se baissa, rendit au brave animal, sur ses naseaux tièdes encore,
le baiser qu’il avait reçu de lui au jour de son premier désespoir;
puis, l’ayant dépouillé de la bride et de la selle, qu’il cacha en lieu
sûr, il gagna à pied le mas d’Icard, dans un grand désir attendri de
soigner lui-même de son mieux et de consoler la pauvre Livette vers qui
son cheval--mort--le ramenait plus tôt.
Il se promettait d’ensevelir Blanchet, mais il n’en devait pas avoir le
temps. La brave bête appartenait au vautour et à l’aiglon.
Et le soir de ce même jour, quand Livette, profondément endormie,
paraissait à tout le monde hors de péril,--tandis que Renaud se
couchait, comme un chien, en travers de sa porte, bien résolu à la
défendre et à la sauver,--la Zinzara arrivait aux Alyscamps d’Arles.
Là, pensant que Renaud pourrait, le diable aidant, parvenir à la
rejoindre,--quoiqu’elle eût ses motifs peut-être pour deviner que le
cheval du gardian était, à cette heure, hors de service,--elle quitta sa
maison roulante afin de n’y être pas surprise comme une bête au gîte, et
non point par peur, mais par désir avant tout de ne pas le revoir. Et
elle alla, au fond de l’allée des Alyscamps, entre les hauts peupliers,
au milieu des cercueils de pierre, allumer un feu de brindilles, de quoi
s’éclairer un instant, assez pour choisir une place où dormir
tranquille.
Elle y alla tard, quand les amoureux, qui, par les soirs de mai,
viennent s’aimer là sur les tombes, sont rentrés dans la ville
endormie....
Tout le long de l’avenue, entre les hauts peupliers, droits comme des
ifs, courent deux rangées de sarcophages, les uns très grands, élevés,
avec leurs couvercles massifs, les autres sans couvercle, bas, montrant
au fond quelques fleurettes semées par le vent. Les morts qui ont dormi
là étaient envoyés jusqu’à Arles, dans des vases scellés, livrés au
courant du Rhône par les villes riveraines. Maintenant leur poussière
est en fleurs; et leurs tombes ouvertes ne sont plus que des lits de
vagabonds et d’amoureux.
Zinzara, à la clarté vive de son feu, qui faisait danser, sur le mur de
la chapelle en ruine, son ombre démesurée, a choisi sa couche. Elle a
mis, au fond d’un sarcophage, une brassée d’herbe et de feuilles; et
maintenant,--tandis que le rossignol, qui tous les ans vient là faire
son nid, chante à tue-tête dans la nuit--elle dort, face au ciel,
l’étrange créature, sans inquiétude, sur la foi de sa destinée; et,--un
rayon de lune frappant son visage calme aux paupières baissées,--la
voilà, la magicienne, ressemblant à sa momie noire, qui cache et
idéalise une pourriture embaumée--sous un masque d’or.
XXIV
Averti par l’enfant bohème, Rampal, encore endolori de sa chute de
l’autre jour, ne songea pas à venir surprendre Renaud pour son compte.
Il fit mieux. Il alla tout aussitôt dénoncer à Livette le rendez-vous
dans la cabane.
--Ton fiancé, Livette, celui qui si bien te défend contre un baiser sans
malice, est, cette nuit, avec une femme, et tu dois deviner laquelle, au
mas d’Icard, dans la _Cabane du Conscrit_.
Et comme Livette demeurait toute saisie et pâle:
--Ton père a de bons chevaux. Si tu veux voir, tu verras. La chose en
vaut la peine!
--Merci, Rampal, dit Livette.
Pas un instant, elle ne douta que ce ne fût vrai; et elle avait dit à
son père:
--Allons au mas d’Icard, mon père, puisque vous en connaissez les
fermiers. Allons au mas d’Icard tout de suite; mon bonheur en dépend.
J’ai là, demain matin, quelque chose à voir.
Il n’avait pas compris, le pauvre homme, mais il était toujours docile
à ses caprices. Tout de suite on était parti pour le Château d’Avignon.
Au Château, on avait laissé la carriole; on avait attelé au cabriolet
les deux meilleurs chevaux, et, d’un trait, fait sept à huit lieues.
--Merci, mon père. Il fallait que je fusse ici demain matin. Je vous
dirai pourquoi....
Il était onze heures du soir.
Et quand tout le monde fut couché, Livette, furtivement, connaissant
«l’endroit»,--qu’elle s’était de nouveau fait désigner par son père,
tantôt, dans cette nuit claire,--Livette était venue rôder autour de son
malheur, car l’amour ne sait pas d’obstacles, et à travers tout, nous
allons à notre destin et courons jusqu’à la mort après notre dernière
peine.
Et alors?... Oh! à travers sa rêverie de malade, Livette se revoyait
toujours à ce moment terrible où elle rôdait autour du marais. Vraiment,
elle y était encore, en détresse!
Autour du marais, dans la nuit, Livette tournait comme une mouette en
peine. Comme une âme d’enfer, elle tournait, autour du marécage,
essayant de percer du regard la masse sombre des roseaux et des tamaris.
De temps en temps, selon l’endroit d’où elle regardait, elle apercevait
la toiture grise de la cabane, comme argentée sous la lune.
Y avait-il quelqu’un? Rampal lui avait-il dit vrai? Allait-elle perdre
cette occasion de se convaincre par ses yeux de la trahison de Renaud?
Allait-elle donner sa vie à un traître, sans être parvenue à le
dévoiler, quoique avertie? Et, de ses yeux dilatés, elle croyait voir
des lueurs, qui n’existaient pas, ou bien,--si elle voyait réellement un
peu de la lumière qui sortait par les joints de la porte,--elle doutait
de ses yeux.
Dans ses oreilles, où tintait son sang, elle croyait entendre des
paroles. Il semblait à Livette, par moments, que sa tête éclatait. Elle
voyait, dans sa tête, sous son crâne, une grande clarté toute blanche,
et, au milieu de cette lumière, la gitane et Renaud, ensemble.... Oh! ne
pas savoir!...
Et si cela était, que ferait-elle?
L’essentiel était de savoir. Après, on verrait. Si elle était assez
forte, si elle pouvait,--sans doute, elle tuerait cette femme.--Comment?
Livette ne savait pas. Rien qu’avec un regard peut-être!... La folie
monte du marais, avec les miasmes, la nuit.... Livette se sentait
devenir folle.
--Par où, mon père, avait-elle dit, va-t-on jusqu’à la cabane?
Ah! oui, le sentier marqué par des piquets? Il est à gauche des piquets,
le sentier! Ces pieux, elle ne les voyait pas, dans l’eau noire, montrer
leur tête. Des crapauds étaient dessus peut-être, tournés vers la lune;
des tortues, sur ceux qui affleuraient l’eau.... Mais non, c’étaient des
herbes qui les recouvraient tous. Et les yeux de Livette se faisaient
mal à force de s’ouvrir tout grands, dans la nuit, sur les choses
vagues, et d’y vouloir lire.
Mais si Rampal l’avait trompée?
A un moment, il lui sembla entendre quelque chose de semblable à cette
musique bohémienne qui avait fait danser les serpents... mais si
faible!... C’était, pour sûr, dans sa tête malade... car, si c’était la
vraie musique, toutes les couleuvres du marais en sortiraient pour
danser aussi, toutes à la fois, sous la lumière de la lune!
Bah!... Pourquoi avoir peur? Est-ce qu’il y en a tant que ça, de ces
reptiles, dans le pays? Ils n’aiment ni le sel des marécages ni le grand
vent....
Elle tournait autour du marais, comme une mouette perdue en mer....
... Pour sûr, pour sûr, voici le passage, voici le sentier sous l’eau,
les piquets qui le marquent! Il faut avoir, en marchant, les piquets à
main droite....
Elle va faire un pas, et n’ose... mais voilà qu’un bruit de voix vient à
elle.... Elle reconnaît deux voix!... deux!... à ne pas s’y tromper!...
Et voici maintenant, pour sûr, le bruit métallique du tambour de basque,
qui, tressautant sous la lune, à travers les roseaux, lui apporte au
cœur la vision affreuse de la joie de l’autre!
... Elle ira donc. Après tout, puisque son malheur est certain, quand
elle en mourrait, qu’importe! Ah! comme il serait puni, si, au petit
jour, en sortant, il la trouvait là, noyée....
Elle fait un pas: elle enfonce! mais elle n’a pas crié... non! elle se
tirera de là toute seule, il le faut. Elle saisit à pleins poings les
herbes, les roseaux qui craquent.... Elle enfonce! Ah! mon Dieu!...
est-ce qu’elle va mourir là?... Ils seraient trop contents, tous les
deux, de l’avoir tuée!... Il ne faut donc pas qu’elle meure! Elle ne
veut pas, d’abord!... Elle se débat, et enfonce davantage. En soulevant
un pied, elle fait du large à l’autre qui descend, descend, et la vase
la gagne. Elle en a jusqu’à la ceinture; et pourtant elle ne peut
s’empêcher de relever, l’un après l’autre, ses pieds, comme pour monter
l’escalier imaginaire, l’échelle solide qu’elle rêve, qu’elle ne trouve
jamais!...
A chaque effort vers en haut, elle descend plus bas; c’est horrible. Et
dans ses mains trop petites elle ne prend pas assez d’herbes, pas assez
de roseaux à la fois!... Tout cède, tout manque tout autour d’elle!...
Comme ils cassent entre les doigts, les roseaux!... comme des fils de
verre! Il lui semble que des bêtes froides frôlent ses jambes, ses
mains... ah! oui, les couleuvres... les sangsues! Elle sera dévorée
vivante, par les sangsues... Mais où donc est ce piquet, près du
bord,--qu’elle a cru voir tantôt? Elle lâche les herbes qu’elle tient,
et cela fait qu’elle enfonce davantage encore, toujours davantage.
Maintenant, l’eau froide inonde ses seins, entoure son cou, monte vers
sa bouche.... Lui faudra-t-il tout à l’heure boire cette eau sale?...
Alors, elle se débat dans un dernier effort.... Ses cheveux dénoués
s’enroulent à son cou, comme pour l’étrangler, mouillés, visqueux,
froids... des couleuvres!... Elle se débat, jette ses deux mains en tous
sens.... Le piquet de bois, solide, ferme, se rencontre sous une de ses
deux mains.... Saintes Maries!... Elle le saisit, crispe ses doigts
dessus, ne le lâche plus, y fait entrer ses ongles.... Elle ne le
lâchera pas, même morte!... Mais son bras n’a plus la force de la
soulever, et sa tête, qui se renverse, lui tourne, lourde... ses yeux se
ferment.... Est-ce que c’est cela, mourir? C’est alors, en
s’évanouissant, qu’elle a crié, la courageuse petite,--alors seulement.
Et son cri sur le marais a passé comme l’appel des oiseaux d’hiver qui,
éternellement, au-dessus de toutes les eaux du monde, cherchent un repos
qui jamais ne se trouve....
Ce mauvais rêve, Livette le recommença plusieurs fois, pendant que les
femmes du mas d’Icard s’empressaient, un peu trop bruyantes, autour de
son lit. Enfin, le silence se fait dans sa chambre! Elle voit entrer
son père, à qui elle ne veut rien expliquer.... On a fait dire à la
mère-grand de ne pas s’inquiéter, qu’on reviendra dans trois jours
seulement.... Livette demande à voir Renaud. Le père va le lui chercher.
Elle ferme les yeux.
Elle croit se rappeler, maintenant, certaines choses qu’elle a éprouvées
durant son sommeil de mort, dans la gargate, et qu’elle n’a pas
retrouvées dans son rêve. Elle se sent soulevée par les bras de Renaud,
et cela, enfin, c’est la chose désirée, après tout, la vie quand même,
la protection de celui qu’elle aime; c’est la douleur de son ami sur
elle, qui est morte.... Mais avant cela, un moment avant, n’a-t-elle pas
senti sur elle l’influence d’un regard?...
... Entre ses paupières, son regard à elle filtre, voilé; il passe à
travers ses cils qui lui semblent un grillage épais, et, devant elle,
elle croit voir, debout, la gitane, la bohémienne de malheur! Oui, c’est
elle, c’est bien elle. Elle est là, droite. Elle semble grande, très
grande. Elle touche le ciel avec sa tête. Elle est sur le sentier qui
conduit à la cabane. Elle revient à présent du rendez-vous.... Elle
vient d’embrasser Renaud! Quand paraîtra-t-il, lui? Ne va-t-elle pas
s’en aller, l’ombre noire de la sorcière, qui est là, toute droite? «Que
veux-tu encore, sorcière? Ne vois-tu pas bien que je suis morte? Il faut
que tu me croies morte.... Alors tu me laisseras, à la fin!... Elle
sourit toujours, cette femme si méchante.... Ah! la voilà qui s’en
va.... Comme son regard était lourd! Et comme elle était grande! Elle me
cachait toute la lumière! Maintenant, je revois le ciel.... C’est toi,
Renaud, c’est toi, Jacques, qui dans tes bras m’as prise comme morte?...
Enfin, c’est toi!»
Ainsi criait, dans un délire qui l’avait ressaisie, la pauvre Livette.
Mais, près de son lit, Renaud était assis, et, la face dans ses mains,
il l’écoutait. Elle reprit: «C’est toi? tu me crois morte? et dans tes
bras, vite, tu m’emportes, je le sens bien.... Mais pourquoi, en me
voyant ainsi, ne pleures-tu pas?... Enfin, c’est toi! Je suis morte et
je te sens, cependant! Tu me tiens. Ton cœur bat fort. Le mien ne bat
plus.... Où donc étais-tu, méchant? Que lui disais-tu? Enfin, cela est
passé!... Elle est donc bien plaisante à ton cœur, cette femme? Pourquoi
ne viens-tu plus, les soirs, dans la maison de mon père? Il t’aime bien.
La grand’mère est bonne. Vois-tu comme elle est encore fidèle à son
mari, qui est mort?... Les gens de son siècle, comme elle dit, savaient
mieux s’aimer. Est-ce vrai! le crois-tu, Jacques? Et si je meurs, ne
garderas-tu pas mon souvenir, comme grand’mère celui de père-grand?...
Pourquoi me fais-tu souffrir?... C’est donc fini d’aller à nous deux
sous le grand aube? Notre joli banc de pierre sous les rosiers, il est
triste à présent et seul comme une pierre de tombe!... Ah! si tu avais
voulu! J’étais jolie, va, jolie, jolie! Et maintenant, je serai laide.
Car j’ai fini de vivre, même si je ne suis pas morte.... J’ai fini,
fini, fini!...»
XXV
Livette, transportée depuis bien des jours au Château d’Avignon, ne se
relevait pas. Les fièvres, obstinées, revenaient. Rien n’y faisait.
Est-ce que vraiment, mon Dieu! elle était condamnée à mourir! et lui à
le voir? Est-ce qu’il allait perdre cet avenir entrevu, de bonheur
paisible, d’amour calme, dans le mariage? Cette joie, goûtée si peu de
temps, d’avoir à protéger une femme mignonne, faible et chérie comme une
enfant?--La douceur d’avoir une famille, cette douceur qu’il ignorait,
l’orphelin, à laquelle il avait rêvé souvent comme à une chose de
paradis, était-il condamné à ne pas la connaître, pour en avoir oublié
le désir un seul jour? Cette image, chère aux gens de campagne, d’une
cheminée qui, fumante sur le toit, semble leur dire, du plus loin: «La
soupe est chaude, la femme attend, l’enfant appelle,» lui revenait
parfois en l’esprit, et il soupirait profondément!
Le châtiment qu’il voyait venir ne lui paraissait pas proportionné à la
faute. Il n’y avait pas de justice!
Quel est donc ce mystère, terrible entre tous: l’amour du cœur séparé de
l’autre, et l’amour des sens plus puissant, quand bien même on reconnaît
le premier comme certain et plus doux?
Entre la chapelle haute et la crypte souterraine de l’église des
Saintes-Maries-de-la-Mer, sur le plain-pied de la vie humaine, le
miracle vient-il toujours d’en bas? Et, si cela est, en est-ce moins le
miracle? Qui de vous a sondé la vie? Qui peut dire: «Elle est injuste»,
ou: «Elle est inutile», ou bien: «Ce que je ne vois pas n’est point»?
Qui dira si les souffrances de Livette ou de Renaud, leurs troubles et
leurs efforts d’âme, tous les mouvements invisibles et inexprimables
d’eux-mêmes (qui en sont inconscients) ne préparent pas des réalités
d’esprit inconcevables à nos esprits? L’_idéal_, ce rêve du mieux, est
la condition essentielle du développement _matériel_ des êtres. Aucune
force ne se perd; toutes se transforment: «Tout sert! disait le vieux
berger Sigaud. Il faut de tout pour faire un monde!»
Livette avait pardonné à Renaud. Renaud ne s’était pas pardonné à
lui-même.
Quelquefois il la regardait avec attendrissement et il souffrait en
elle, des heures entières. Quelquefois il avait contre elle de subites
rages, et comme des accès de méchanceté.... N’était-elle pas
l’obstacle? Il se croyait, dans ce moment-là, possédé d’un diable, et
près du lit de Livette, il s’agenouillait alors en invoquant les
saintes, les femmes de pitié.
--Oh! maintenant, comme elle était amaigrie! Ses yeux semblaient avoir
grandi, et, de bleus qu’ils étaient, être devenus noirs, parce que la
pupille en était toujours dilatée. Ses longs cheveux blonds ne luisaient
plus. Il semblait que l’eau boueuse du marais les eût ternis pour
toujours.
Elle tressaillait souvent à des bruits qu’elle croyait entendre.
Elle, qui jadis ne parlait guère, elle ne cessait de conter des choses
qu’elle avait rêvées, se fâchant lorsqu’on ne s’en souvenait pas.
Les médecins d’Arles essayèrent de tout. Rien n’y fit.
--Je ne veux plus de leurs remèdes, dit-elle un jour à Renaud. Pour la
fièvre du marais, oui, peut-être, ils y pourraient faire, mais il y a
autre chose. C’est mon cœur que tu as noyé... Je ne te croirais plus: il
vaut mieux que je meure.
Elle n’avait rien expliqué à son père, à la grand’mère.
--Ils t’auraient chassé, disait-elle, et je voulais te voir jusqu’à la
fin.
Son voyage au mas d’Icard, sa fuite nocturne, son accident, tout était
mis sur le compte d’un accès de fièvre, qui l’aurait fait agir, tandis
qu’au contraire son mal venait de tout cela.
Renaud, par un effort désespéré, se ressaisit enfin.... Était-ce pour
toujours? Il voulait le croire puisqu’il fallait que cela fût, pour la
faire vivre.
Il ne voulait pas penser à l’autre. Il voulait se repentir. Il arrachait
à chaque instant de lui, avec sa volonté,--comme une herbe avec la
main--quelqu’un de ses souvenirs.... Il contait de gaies histoires,
faisant semblant d’en rire le premier.
Il avait donc pour Livette une grande pitié; mais n’importe: il n’aurait
pas fallu soulever une pierre bien grosse pour retrouver dans son cœur,
à un endroit qu’il savait bien, la vipère endormie.
--Je mourrai, je mourrai! disait souvent Livette, mais je veux revoir la
fête des Saintes. Je veux durer jusque-là. Tu me porteras sur les
châsses, c’est là que je veux mourir. Et, à mon enterrement, je veux que
les gardians, tes camarades, suivent à cheval,--promets-le-moi--avec
leurs piques baissées vers la terre, comme des soldats que j’ai vus, en
Avignon, un jour, porter ainsi leurs fusils en allant vers le cimetière.
Avec une sorte de gaieté, elle revenait souvent sur cette image de son
enterrement, l’embellissait d’un détail, disant de l’air d’un enfant qui
joue:
--Il y aura des lis, comme à la procession des Saintes lorsqu’on va
bénir la mer; je veux beaucoup de lis!... C’est si joli, les lis blancs,
si blancs! Ils sont si fiers sur leurs tiges, ils sentent si bon!
Cependant la saison tournait; les mois revenaient, tout semblables aux
mêmes mois du passé, depuis des siècles.
L’été incendia le ciel, la mer et la terre, tirant des marécages jusqu’à
la dernière goutte d’humidité, faisant flotter, dans l’air lourd qu’on
respire, la malice des miasmes.
Les moissons se firent; puis les vendanges. C’était l’automne.
Maintenant le rouge-gorge chantait dans le parc du Château d’Avignon.
Les nuits redevenaient longues. Les feuilles tombaient. La tristesse de
l’année recommençait.