Les boutons d’or avaient disparu. Le Vaccarès, desséché tout l’été, ne

montrait plus au soleil son beau fond de terre gris de souris. C’était,

de nouveau, une mer. Le ton léger, citronné, des ciels de septembre,

s’était depuis longtemps caché sous les brumes montantes.

Les oiseaux de passage recommençaient à voler sur l’île miroitante, qui

leur promettait des proies. L’aiglon accourait des Alpilles faire la

guerre aux oiseaux pêcheurs. Et dans les nuits bourdonnantes de pluie et

de rafales, les cigognes et les grues, les oies, qui là-haut, dans le

noir mouillé, s’avancent en triangles, poussaient des cris pareils à des

cris d’alarme.

Les douleurs de Livette s’aigrissaient. Elle passait toutes ses journées

assise près de sa fenêtre.

Un soir que Renaud veillait à côté d’elle, en silence (une lampe

éclairait faiblement la chambre), pendant que la grand’mère et le père

Audiffret dînaient dans la salle basse, Livette, tout à coup, se leva

toute droite, puis recula, en criant:

--La voici! la voici! non! non! ne la suis pas! Je ne veux pas! non,

non, Jacques!

Renaud, debout lui aussi, regarda Livette d’un œil égaré; puis, ayant

suivi la direction de son regard, il se mit à trembler. Dans le cadre de

la fenêtre, un spectre pâle, incertain, mais très reconnaissable, la

bohémienne... était là!... A peine l’eut-il reconnue, qu’elle disparut,

en lui faisant un signe d’intelligence:

«Viens!»

Ce n’était pas une vision de la malade puisque, lui aussi, il avait vu!

En tous deux peut-être l’île fiévreuse avait mis le poison de ses

miasmes. La semence de la fièvre fourmillait et fleurissait en eux. Le

mal des paluns mettait dans leur cerveau, comme dans un miroir trouble,

l’image éternellement répétée des choses plaintives du désert,

auxquelles se mêlait la forme de leurs pensées.

--N’y va pas! n’y va pas! mon Jacques!

Sur ses genoux, Livette se traînait à terre, suppliante, secouée de

sanglots, s’accrochant des deux mains à la veste du gardian....

Le père et la grand’mère étaient accourus.

Le père sanglote aussi et ne sait que faire. La grand’mère, lente,

s’assied au chevet du lit où Renaud, bien doucement, a déposé

Livette....

Muette, calme, la vieille, vers le crucifix de cuivre, vers les images

des Saintes, accrochées au fond de l’alcôve, lève un long regard, beau

de confiance.

Et--sur le lit--Livette poussant ses cris d’oiseau perdu, crispant ses

doigts autour d’elle comme pour se rattacher à la vie, aux roseaux du

marais où elle croit se noyer encore,--Livette se meurt....

Livette est morte.

Les gardians, à cheval, la pique baissée, l’ont accompagnée au

cimetière. Son chien préféré l’a suivie.

Renaud, sur sa tombe, a mis des lis. Elle dort dans le cimetière des

Saintes, au pied des dunes, sous les lis cultivés, parmi les asphodèles

sauvages, au bord de la mer.

Renaud est retourné au désert, trop pareil à ce taureau qui, blessé dans

le cirque, regagne ses horizons, les solitudes du marais, où il pourra

lécher ses blessures, se répandre en fureur, meugler aux nuages, et

secouer inutilement mais en liberté le fer resté dans la plaie.

On a trouvé un jour, au bord du Vaccarès, le corps sanglant de Rampal,

percé de deux coups de corne. Bernard seul a pu voir son duel avec

Renaud, un soir, à l’heure où le couchant est tout rouge.... Ils se

prirent corps à corps, au milieu même de la manade, et Renaud, soulevant

de terre son ennemi, à pleins bras, le coucha de dos, crevé, sur les

cornes d’une taure qui arrivait contre eux, et qui, d’un coup de sa tête

lourde, rejeta en l’air un cadavre.

Sans un cri, Rampal était mort. Où Rampal tomba, il resta trois jours.

Les taureaux noirs, qui neuf jours pleurent lorsque l’un d’eux est tombé

mort dans le pâturage, mugirent trois jours durant, autour du corps de

Rampal, de loin.

Bernard seul a vu le duel et n’en a rien dit; mais les gens du désert le

savent; ils ont deviné.

Renaud, après cela, est devenu, lui aussi, comme un fantôme.

Par tous les temps, été, hiver, pluie et soleil, on l’aperçoit, ici ou

là, au bout des horizons camarguais, droit et triste sur son cheval, son

trident au poing....

Il regrette Livette. Il aime Zinzara. Il ne pleure que sur lui, le

malheureux! Il a perdu le paradis des tendresses entrevues et l’enfer

savoureux des amours sauvages qu’il a goûtées. Il n’a rien. Il lui

semble que la mort de Livette, qu’il se reproche, le laisse libre de se

ruer à sa passion pour l’autre, mais l’autre est absente,--et, absente,

elle le torture avec autant d’acharnement que le jour où, attachée aux

crins de son cheval, elle le bravait d’insultes, le poignait de désirs,

sans qu’il osât la secouer, la fouler à terre, ni la prendre.

Son souvenir est sur lui comme l’œstre obstiné à revenir sur la trace

saignante de sa piqûre. Il se secoue en vain: il ne peut pas s’en

débarrasser. Renaud aime Zinzara; il la veut sans espérance, et, dominé

par ce désir unique, il n’en éprouve plus aucun autre, en sorte que la

puissance de sa jeunesse s’accumule en lui et l’affole.

Les maisons amies, les lieux de fête où il accourait autrefois ne

l’intéressent plus, parce que le seul être qu’il cherche ne peut pas s’y

trouver. Le désert, peuplé jadis pour lui d’espérances, lui est vide

maintenant. Les chemins qui s’y croisent ne mènent plus pour lui nulle

part.

Il s’est surpris parfois, dans les nuits, à mugir avec ses taureaux, à

travers le vent qui les tourmente, vers les horizons perdus. C’est un

possédé. Un démon l’habite.

Quand, las d’errer et d’être à cheval, il veut s’étendre enfin un jour

et dormir, il gagne la cabane de ses amours, au milieu de la gargate, et

là, bien sûr de sa solitude, il se vautre comme une bête dans sa rage

d’être seul. Il ressort un matin de sa retraite, plus défait, plus

misérable, plus poursuivi de visions que jamais.

Il croit voir par instants, sous les sabots de son cheval, Livette,

suppliante, folle, les mains tendues... mais il donne de l’éperon et il

passe.... Un cri terrible le suit partout.

Il marche vers un autre spectre qui, là-bas, à l’autre bout de

l’horizon, l’appelle.... Il dit, à qui veut l’entendre, qu’il est venu

d’Égypte où il était roi, et qu’il y retournera un jour, le roi de

Camargue.

Son esprit fou semble maintenant l’esprit même de la lande sauvage. Il

croit voler en cercle avec les oiseaux du marais qui pleurent dans la

bruine. Le mistral fouette ses ailes. Quand le vent passe dans ses

cheveux, il plaint la pauvre herbe de la steppe que le mistral torture.

C’est en lui-même que bourdonnent toutes les lamentations des roseaux,

des eaux, des marais, des fleuves, et toute cette grande rumeur

gémissante est sans cesse traversée en lui par un cri--oh! si

déchirant!--le cri de Livette!

Comme le clocher de l’église des Saintes est plein de hiboux, son cœur

est plein de ses remords de chrétien; et la bonté du curé pour lui ne

les chasse pas.

Quand il arrive devant la mer, l’envie, bien des fois, lui vient de

pousser son cheval, sanglant sous l’éperon, vers le grand large,

toujours, toujours, jusqu’à ce qu’il se perde là-bas, du côté de ce

pays, vaguement rêvé, d’où viennent les saintes et les bohémiens... mais

quelque chose l’arrête; sa destinée le retient; il appartient à son

royaume!

S’il a ressenti une heure de paix, ce fut un matin, où parmi les

cauchemars habituels que lui inspirait le souvenir de Zinzara, il a vu,

dans un bon rêve, Livette, souriante, vêtue de blanc, des lis aux mains,

pareille aux saintes des tableaux d’église, et lui disant: «Je t’ai

pardonné. Pardonne-toi.»

Le répit n’a pas duré, car il ignore, le bouvier, que l’excès du

repentir est un crime, lorsqu’il en arrive à sécher dans l’homme les

sources de la volonté, qu’il stérilise les champs d’action, qu’il barre

les voies du mieux faire.

Le pardon de soi-même, à l’heure utile, après les justes pénitences, est

un des secrets de la sagesse des hommes; puisque, sans cela, la première

faute, entraînant le désespoir définitif, dispenserait à tout jamais de

tous les courages.

C’est l’avis de M. le curé, que Renaud écoute en confession, sans

l’entendre.

Il souffre donc sans cesse, en attendant l’heure d’apaisement. Il est

pareil à ces gîtes, abandonnés des pâtres et des troupeaux, à ces

«jass» du désert, tout noirs d’un vieil incendie, et entourés de ronces

à l’endroit même où fleurissaient quelques rosiers jadis. Il est pareil

encore aux agaves qui, après avoir poussé si haut la tige fleurie de

leurs amours, pourrissent aussitôt sur place, dans la désolation.

* * * * *

Le rêve où Renaud a vu Livette, M. le curé, à plusieurs reprises, le lui

a expliqué, mais toujours inutilement.

Comment, du reste, son remords cesserait-il, puisque sa passion dure

toujours, et qu’éternellement il recommence, en désirs, la faute d’où

est sorti tout le mal?

Il n’y a pourtant, mes amis, qu’une sagesse: «Plante un arbre, bâtis une

maison, fais un enfant. Sois patient: tout arrive. Ce qui ne se trouve

pas en cent ans, se trouve en six mille.... L’avenir, c’est encore toi!»

* * * * *

Lorsque Renaud, dans le songe de sa vie malade, vient à sentir parfois

l’amour en lui plus fort que sa passion, il lui semble alors que

Livette, de son côté, l’attire dans la mort; mais les êtres de vérité et

de bonté n’inspirent jamais la destruction.

Cela, du moins, il le sent bien. Il croit que la mort volontaire ne le

ferait pas sortir du cercle des maudits.... Il descendrait, en effet,

plus bas, dans le gouffre en spirale des damnés d’amour.

* * * * *

On dit que les noyés du Rhône, entraînés sans doute par l’irrésistible

courant, qui les rassemble tous aux embouchures, reviennent, à de

certains soirs, faire à la surface des eaux, un sabbat de désespérés.

Heureux sont-ils cependant, puisqu’ils sont, alors, réunis!

Mais les noyés des eaux stagnantes, et ceux qui, pour les rejoindre,

sont morts volontairement, restent des spectres solitaires. Ils se

cherchent sans cesse, et ils ne s’atteindront jamais. Ce sont des âmes

damnées. Elles errent dans le désert en s’appelant, sans même se

rapprocher ni se voir; et, sans fin, sans fin, dans la nuit, on entend,

aux déserts de Crau et de Camargue, des plaintes longues, perdues,

inutiles, se croiser à travers les étendues....

* * * * *

Ce sont les horizons mêmes qui s’appellent et se répondent en

fuyant....

TABLE DES CHAPITRES

Pages.

I. Livette et Zinzara 1

II. En Camargue 10

III. Les gardians 18

IV. Le séden 24

V. Les fiancés 36

VI. Rampal 48

VII. La rencontre 55

VIII. Sur le banc 71

IX. La prière 80

X. La terrasse 87

XI. La cachette 94

XII. Une sorcière 116

XIII. La psylle 139

XIV. Tournoi 162

XV. L’archéologie de M. le curé 175

XVI. Du haut de l’église 204

XVII. La vieille 218

XVIII. Les saintes châsses 231

XIX. La ferrade 248

XX. Le piège 263

XXI. Hérodiade 282

XXII. Au gîte 293

XXIII. La poursuite 304

XXIV. Dans la gargate 325

XXV. Fantôme 334

38369.--Imprimerie LAHURE, 9, rue de Fleurus, à Paris.

NOTES:

[A] Q’aurait dit M. le curé, s’il eut appris qu’un poète contemporain,

M. Pierre Gauthiez, a consacré l’erreur trop répandue! Selon lui, une

Marie l’Égyptienne vint en Camargue dans la barque des Saintes....

Quand elles eurent abordé, il fallut payer le passage au batelier

dévoué qui les avait aidées à faire la traversée prodigieuse. L’une lui

donna un brin de romarin qui avait touché les lèvres du Christ; l’autre

une boucle de ses blonds cheveux.... Et quant à la troisième....

_L’Égyptienne au doux œil sombre,_

_Debout auprès d’un olivier,_

_Regarda le beau batelier._

_Elle prit son voile de lin,_

_Et découvrit sa chair de vierge,_

_Pure et luisante, ainsi qu’un cierge_

_Sous le soleil à son déclin._

_Elle fut toute nue, et comme_

_Sur le sable roux, le jeune homme_

_S’agenouillait, la lèvre en feu,_

_Tendant ses bras comme vers Dieu,_

_La sainte, sans robe ni voiles,_

_Pareille aux célestes étoiles,_

_Lui dit: «Tu vois, mon batelier,_

_Je n’ai que Moi pour te payer!»_

[B] La _tarasque_ n’est peut-être que la représentation, follement

grandie par l’imagination populaire, des crocodiles du Rhône. Celui-ci,

le dernier qu’on ait vu en Camargue, dit-on, est aujourd’hui suspendu,

avec une inscription qui en constate la provenance, à _l’Hôpital des

Antiquailles_ de Lyon. L’inscription ajoute: «Don de M. le curé des

Saintes-Maries-de-la-Mer.»

[C] Parmi les chants naïfs qu’adressent aux saintes les pèlerins,

souvent éclatent les hymnes, devenus populaires de celui qu’Alphonse

Daudet a nommé le Gœthe de la Provence, Frédéric Mistral.

Roi de Camargue · 第 17 / 17 段