Elle le regarda longtemps, cherchant toujours ses yeux. Elle les vit,

plus d’une fois, se troubler, se voiler, mourir, et, alors, heureuse de

sentir tout faible, par elle, ce taureau, elle riait en silence, mais

jamais aucun trouble n’éteignait son regard à elle.... Tout à coup, lui,

enfin calmé, à un soupir plus profond qu’elle fit, regarda, attentif, la

créature sauvage enfin vaincue sous lui. Une pâleur de l’autre monde

était répandue sous le brun de sa face aux traits distendus. Elle ne

souriait plus. Le pli qui soulevait à l’ordinaire un coin de ses lèvres

et leur donnait un air de moquerie, s’était effacé. Les deux coins de la

bouche au contraire tombant un peu, semblaient exprimer la tristesse. On

eût dit, en vérité, un autre être. Il n’y avait plus trace d’expression

vivante sur son visage. Elle ne s’appartenait plus. Un tournoiement de

vertige avait emporté, en arrière, sa pensée perdue. Elle n’était plus

qu’une noyée à la dérive. Quelque chose d’éternel comme la mort avait

été plus fort qu’elle.

Comme du fond d’un de ces rêves qui, en une seconde, ont ouvert

l’infini, elle revint à elle avec étonnement.

La charmeuse de serpents eut le sentiment d’une défaite assez nouvelle

pour elle, elle éprouva une honte bizarre, le regret orgueilleux de

s’être oubliée, comme jamais.... Et puis, allait-il, sans même s’être

douté du piège qu’elle lui avait tendu, emporter tranquillement la joie

d’amour qui avait été l’appât du piège? Elle se serait, alors, trahie

elle-même!... Elle serait donc la vaincue de son amant détesté! de ce

fiancé de Livette!....--La seule pensée lui en fut intolérable.... Et,

rageuse, humiliée, étendant un bras, elle chercha, sans rien dire, de sa

main tâtonnante, dans les replis de ses hardes entassées tout proche, le

stylet qu’elle y avait tout à l’heure insolemment jeté.

Renaud ne comprit qu’une chose: la bête redevenait maligne! Et,

saisissant les deux poignets de la sorcière, clouant au sol ses deux

bras en croix, à son tour il se mit à rire.

Sa rage folle s’agitait en elle. Elle se tordit; tâcha de mordre, et ne

put pas. Elle se sentait déchue, livrée décidément à plus fort qu’elle.

Sans la comprendre, il la sentait dangereuse et la maîtrisait. Il la

tenait donc, le chrétien! C’était trop. Elle sentit des larmes, prêtes à

jaillir, lui crever les deux yeux, mais elle se résista. Un peu d’écume

parut au coin de ses lèvres....

--Chien! dit-elle.

Et lui, alors, dont elle voyait la face au-dessus de la sienne, se

courbant, vite relevé, effleura ses lèvres.... Et il eut l’impression

que la main, crispée sur le stylet, s’était détendue....

A ce moment, au dehors, une plainte de loin arriva, déchira l’air

au-dessus de la cabane, et trop brusquement se perdit, avant de se faire

lointaine, comme si l’oiseau qui jetait dans l’espace cet appel de

détresse se fût posé tout proche dans les roseaux, en se taisant

aussitôt.

Le visage de Renaud quitta celui de la gitane.

--Qu’est cela? dit-il. Et elle, immobile:--Un courlis qui passe!--Le

courlis passe l’hiver.

Renaud, debout, était pâle.

--Roi, disait-elle, aimes-tu ta reine? Regarde-la donc!

Et couchée sur le dos, elle se mit, en riant, à faire ondoyer et

miroiter son corps de couleuvre, au son rythmé de son tambour de basque,

qu’elle élevait au-dessus de sa tête....

Les éclats de rire, dont elle scandait sa musique barbare, découvraient

jusqu’au fond toute sa mâchoire blanche.

--Reviens là, dit-elle. As-tu peur?

Il eut honte et regagna, sur le lit de paille, sa place de molosse

dompté, amoureux d’une louve.

Le jeune homme, en cette seule nuit, éprouva toute sa jeunesse, goûta

plus de vie, épuisa plus de rêves que bien des rois véritables.

La joie d’amour n’est pas meilleure aux princes qu’au charbonnier.

* * * * *

Le jour se fit. Des bandes violettes qui étaient sur l’horizon, se

firent roses, jaunes.... Une fraîcheur de réveil courut comme un frisson

sur tout le désert de sable et d’eau, entra dans la cabane, éteignit un

reste de lumière sur la table de pierre.

Un coq lointain appela l’aurore.

Renaud voulut sortir alors, pour aller voir son cheval. Et puis, le

bissac était vide.

--Au mas d’Icard, dit-il, je trouverai ce qu’il faut.

--Et crois-tu, lui dit-elle, que je veuille ici passer tout le jour

comme une oie captive?...

--Est-ce donc fini, dit-il? et vas-tu partir ainsi?

--Revenir peut être une joie, dit-elle, demeurer n’est jamais qu’ennui.

Elle fredonna en langue bohême:

_Dieu n’a pas bridé ta cavale, Romichâl!_

--Allons, si tu veux, reprit-elle, courir ensemble jusqu’au soir.... Ma

maison à moi a des ailes.

--Soit, dit Renaud. Repasse donc la première sur la terre ferme. Nous

irons ensemble prendre mon cheval. Le jour sera beau.

--... Et bon! sois-en bien sûr! dit-elle de sa voix saccadée, sa voix

qui semblait _d’une autre_.

Il l’accompagna, pour lui indiquer la route sûre, jusqu’au premier des

piquets qu’il avait déplacés, et quand il la vit, soixante pas plus

loin, toucher le bord du marais, il se baissa et commença, en allant

vers la terre ferme, de remettre un à un les piquets en place.

Quand il arriva au dernier, il se releva dans un sursaut, tout debout,

les yeux hagards.

* * * * *

La tête de Livette, renversée, la face vers le ciel, les yeux clos, la

bouche ouverte, des herbes emmêlées sur ses cheveux défaits, semblait

dormir, dans un mauvais rêve, au milieu des nénufars. Il voyait aussi

hors de l’eau les deux petites mains crispées, accrochées à des

roseaux.

Un moment changé en statue, Renaud se réveilla et, courbé sur Livette,

il la prit, à plein bras, sous les aisselles. Tout le pauvre corps,

enfoncé dans le limon visqueux et noir, en sortit, lentement arraché,

comme la tige molle d’un lis d’eau.

Quand il eut entre ses bras ce pauvre corps tout flexible, glacé, mort

peut-être, la pauvre fillette aimée, dont les jupes entortillées dans un

réseau d’herbes longues, serraient les jambes ballantes, Renaud tout à

coup poussa un hurlement de bête enragée, et, courant aussi vite qu’il

le pouvait, il alla comme un fou au mas le plus proche.

XXIII

Les seuls aimés sont ceux qu’on pardonne; les seuls aimants sont ceux

qui pardonnent. L’amour à son apogée n’est que la puissance d’inspirer

des pardons et d’en répandre; et les lois sociales, qui sont de la

justice mécanique, paraissent l’avoir compris, puisqu’elles récusent

tout ceux qui, à un degré quelconque, doivent, semble-t-il, aimer le

coupable.

La sympathie n’est qu’une abdication,--en faveur des êtres aimés,--de

cette sévérité implacable dont on use peu contre soi et qui suppose,

d’ailleurs, chez les justiciers, une sûreté de sagesse qui n’est pas

humaine ou une confiance en soi qui l’est trop.

Livette, malade, couchée dans le meilleur lit du mas d’Icard, avait déjà

pour Renaud, en son cœur tout plein de sa peine, un sentiment

d’indulgence adorable qui faisait sourire de joie, dans le ciel mystique

de la chapelle haute, les saintes filles qui ensevelirent le Crucifié.

Elle croyait bien mourir de son fiancé, et elle le plaignait.... Le

pardon, tôt ou tard, rachète qui le reçoit et console qui l’accorde.

Dans la pitié est caché l’avenir divin des hommes.

Renaud, lui, ignorait encore l’indulgence de Livette. Il ne pouvait la

mériter du reste qu’après s’en être considéré comme à jamais indigne.

Pour l’heure, il n’avait même pas fini de descendre dans l’enfer des

pensées mauvaises.

Quand il avait trouvé Livette à demi noyée dans la gargate, son premier

mouvement, tout d’amour vrai et de pitié pour elle, dans l’oubli réel,

entier, de lui-même,--n’avait guère duré que le temps d’un éclair, mais

enfin il avait existé. Renaud avait d’abord et tout simplement souffert

en elle.

Son second mouvement, presque immédiat, bon encore quoique déjà égoïste,

avait été un retour sur lui-même par la crainte des responsabilités

morales. N’avait-il pas déplacé, de sa main, les pieux du sentier, dans

la pensée, condamnable d’ailleurs, que Rampal se prendrait à ce moyen

perfide de défense?... Oui, presque tout de suite après avoir jeté son

cri de douleur, il avait eu une épouvante, à l’idée seule du remords,

dès qu’il avait senti, en prenant Livette entre ses bras, qu’elle était

comme morte.

Quand il l’eut confiée aux femmes, dans la grande ferme du mas d’Icard,

mise en rumeur par une telle aventure, à cette heure-là de la nuit,--il

interrogea deux vieilles paysannes, plus entendues que tous les

médecins de la terre. Après les premiers soins, elles affirmèrent

gaiement que la pauvre n’en mourrait pas, et même que «ce n’était rien!»

Lui, rassuré, ne s’occupa même point de comprendre comment elle était

venue, de si loin, se prendre au piège!

Elle ne mourrait pas! L’essentiel en ce moment, c’était cela.... Quel

soulagement _pour lui_, qui déjà s’accusait de la mort de sa petite

fiancée!... il avait eu si peur!... Et voilà que ce n’était qu’une

alerte! Dieu soit loué, et bénies les grandes saintes, qui allaient

faire un tel miracle!

* * * * *

... Mais en regardant dans la conscience de Renaud, le diable se

réjouissait, car il voyait la pente que ses idées allaient suivre et qui

menait du bien au pire!

Rassuré sur Livette,--et sur lui-même, il eut, contre la gitane maudite,

cause au moins indirecte de tout le mal, un mouvement de rage indignée:

«Oh! la gueuse! je la tuerai!... il sera facile de la retrouver.... Elle

ne peut être loin... je vais la tuer!...» Cette colère l’envahit... il

courut à son cheval.... La tuer!--la tuer! Rien de plus juste.... Et il

y allait.

Pauvre Renaud, victime de tous les mensonges spontanés qui, jaillis de

nous-mêmes, et s’engendrant l’un l’autre, poussent parfois les

meilleurs, presque irresponsables, aux catastrophes, quand la passion

nous rend fous!

Cette chaîne, souvent insaisissable, de fausses bonnes raisons dont on

se dupe, toutes sortant l’une de l’autre sans secousse, chacune

expliquant et légitimant la suivante,--aboutit insensiblement aux actes

inexplicables pour qui ne sait pas remonter les chaînons. C’est la

chaîne de FATALITÉ où les maillons des menus faits suggestifs, des

circonstances déterminantes, ignorées parfois du coupable, alternent

avec les faux bons motifs qu’il s’est forgés à lui-même dans les

mouvements réflexes de sa pensée! Retrouver cette suite logique des

faits, des sensations transformées subitement en idées, c’est l’œuvre de

l’équité qui pense, ou de l’amour qui devine. Faute de remonter la suite

des transitions insensibles et impérieuses, on trouve entre le criminel

longtemps honnête et son acte, l’abîme devant lequel les sots et les

indifférents ne manquent jamais de crier, pleins de leur orgueil de

pécheurs implacables: à la monstruosité! mais si Dieu, l’amour infini,

existe, tout est pardonné parce que tout est compris: il n’y a peut-être

plus que des malheureux d’un côté et de la pitié de l’autre.

Avec une âpre joie, oui certes, pour venger Livette, Renaud l’eût tuée,

la sorcière. Mais ce désir, qu’il croyait légitime, n’était-il pas le

seul prétexte qu’il pût avoir encore de la rechercher ce jour-là, de la

revoir une fois encore?... C’est du moins ce que pensait, accroupi dans

la crypte de l’église des Saintes-Maries-de-la-Mer, à la place occupée

hier par les noirs sorciers de Bohême, sous la châsse de sainte

Sare,--le diable en personne!

Et donc, à cheval sur Blanchet, Renaud, pour tuer Zinzara, galopait

furieusement sur ses traces de la nuit.

... Livette ne mourrait pas!--Cette idée lui donnait une grande joie, si

grande qu’à peine au dehors, dès qu’il n’eut plus sous les yeux le

spectacle pénible, ennuyeux, de la pauvre enfant évanouie, il fut,

hélas! aisément repris tout entier par la puissance du gai soleil, et

respira d’aise.... Déjà il ne songeait plus aux souffrances de Livette.

Sa satisfaction déjà n’était plus qu’égoïsme: non seulement il n’aurait

pas à se reprocher sa mort, mais de plus, maintenant qu’elle savait

tout, n’était-il pas comme dégagé? Il n’y avait plus rien à craindre.

Tout le pire était arrivé! Et voilà qu’il se sentait léger, comme

redevenu sincère envers elle! meilleur en somme, grâce aux événements!

Sans qu’il raisonnât ces choses, elles se passaient ainsi en lui. C’est

là ce qu’il éprouvait. Car tout sert la passion d’amour; elle tourne à

son profit même ce qui semble devoir la contrarier le plus! Du reste, il

pouvait être tranquille dans sa conscience, puisqu’il allait la

châtier... la tuer enfin, cette bête maligne,--mauvaise race!

Non, elle ne pouvait être bien loin. Sans doute, si elle avait préparé

le malheur, elle s’était cachée par là, pour voir....

Il remonta vers le pont du canal. Là, on n’avait pas vu la bohémienne.

Il redescendit, le long du Rhône, jusqu’à la barque qu’ils avaient prise

cette nuit. La barque était à la même place, amarrée par le même nœud.

Il commença à craindre de ne pas la retrouver.... Mais lorsque, après

deux heures de recherches, il en fut certain, il fut bien surpris de

ressentir non point la rage d’un justicier à qui sa vindicte échappe,

mais la soudaine détresse d’un amant trahi! Il ne s’écriait pas en

lui-même: «Je ne la punirai donc point!» mais: «Je ne la verrai donc

plus!...» Et ce cri éclata en lui comme une révélation furieuse de

l’amour sans pardon, sans merci. Quoi! il l’aimait donc! il l’aimait! et

il l’apprenait seulement en cette minute! il en convenait avec lui-même

pour la première fois!... oui, à coup sûr, il l’aimait... _maintenant_!

Le cœur lui manqua. Il fut oppressé. Il éprouva un bien-être sourd qui

était la joie d’aimer, traversée d’une douleur très aiguë, qui était le

sentiment de l’abandon où il allait être. Il se fit horreur, et dans le

même instant, en prit son parti avec rage.

Elle est superbe et infâme, la puissance physique de l’amour. Elle ne

tient compte de rien. Et près des désespérés, des mourants, même chéris,

ceux qui les assistent se sentent courir au cœur la flamme de joie, si

l’être qu’ils aiment avec leur jeunesse, vient à passer.

Renaud, lui, venait de tenir Livette presque morte entre ses bras, et

déjà il n’avait de regrets que pour l’autre, pour celle-là même qu’il

aurait dû écraser.

Alors, tous les souvenirs de la nuit lui revinrent, achevèrent de

l’empoisonner. Il ne put accepter la pensée de ne plus ravoir jamais ce

qu’il avait eu si peu de temps! Non, cela ne pouvait pas être fini....

Si elle était criminelle, eh bien, il l’aimerait dans le crime, voilà

tout!... Le taureau noir était lâché.... Mais Livette? ah bien, Livette!

une plume de cygne ou de flamant rose, sous le sabot de son cheval!

Qu’était cette tendresse, ce calme, que lui avait inspirés la jeune

fille, à côté de l’emportement de douleur et de joie que lui donnait

l’autre? Joie et douleur confondues, voilà l’amour; et l’amour qu’on

préfère n’est pas celui des meilleures joies comparées à celui des pires

douleurs,--c’est celui de l’intensité. C’est cette loi de passion que

subissait Renaud. Il comprenait bien qu’il avait décidément choisi

l’autre, l’Égyptienne, malgré le cri de son honnêteté en révolte.

Ce cri de son cœur honnête, qu’il n’écoutait plus, il l’entendait encore

malgré lui, et il souffrait, à demi conscient,--pour beaucoup de raisons

qu’il ne distinguait pas une à une, mais dont le résultat était, en lui,

le sentiment confus d’être un monstre.

Un monstre! car maintenant qu’il approfondissait la chose, il devenait

certain pour lui que la gitane avait voulu tuer Livette,--et cependant

c’était cette même gitane qu’il aimait! qu’il voulait revoir!

Ah! la sorcière!... Bien sûrement, elle avait vu Livette, sa pauvre

petite tête comme morte, sur l’eau, dans les herbes, sa bouche ouverte

pour le dernier cri, ses dents luisantes d’eau, au soleil. Elle n’avait

pu ne pas la voir!... Et elle avait passé sans rien dire.... C’est

qu’elle avait voulu la perdre.... Elle l’avait, bien évidemment, amenée

au piège.... Comment? qu’importait! mais, à n’en plus douter, c’était

ainsi.

Mais alors... si vraiment elle était coupable, il ne pouvait douter non

plus qu’ayant vu ce qu’elle voulait voir,--elle avait fui! Elle ne

paraîtrait plus! il ne la tuerait pas! il ne la reverrait donc pas! Et

ce qui déjà le touchait plus, dans le malheur de Livette, c’est cette

idée qu’il entraînait la fuite de Zinzara!... Et il avait beau

repousser ce regret abominable, il revenait en lui comme une vague....

Quoi! il ne la verrait plus!

... Oh! ces caresses de la nuit, dans la cabane du marais, il les avait

sur lui comme des couleuvres, enlacées à ses bras, à ses jambes. Elles

s’enroulaient, ces caresses, autour de son corps, comme les plantes

grimpantes aux bras du tamaris, ou comme la murène à la murène en le

mordant. Et des frissons le secouaient....

--Ah! la sorcière! répétait-il. Ah! la sorcière! Quoi! plus jamais!

Plus jamais!--N’avait-il pas cru, cette nuit même, qu’il allait pouvoir

la retenir dans son île; que cela durerait une année au moins, jusqu’aux

fêtes prochaines; qu’il aurait à lui, dans ce désert, dans son gîte de

bête, cette bête à lui, à lui seul, toute à lui, avec son corps de

souplesse et de vigueur, les anneaux de ses chevilles et ses bracelets,

et sa couronne de reine mendiante?...

Mais elle ne l’aimait donc pas? Tout n’avait donc été de sa part que jeu

et ruse?

... Sous les deux éperons du gardian le sang du cheval coulait; mais

plus cruellement mille fois le cœur du cavalier saignait au dedans de

lui.

... Tout n’avait été que jeu et ruse! il se le redisait et ne le voulait

pas croire.

Qu’elle fût fausse tout entière, il le croyait fermement, et, à force

d’y penser, ne le croyait bientôt plus. Cela véritablement aurait été

trop affreux! Sa pitié de lui-même et un besoin d’être fier de lui

l’éloignaient de cette idée, qui, chassée à un moment, revenait ensuite

avec plus de force, comme une chose sûre, prouvée, connue. Elle lui

revenait comme un coup de lumière qui, lui sautant aux yeux, les lui

blessait. Oui, oui, elle était fausse tout entière! oui, cette femme par

plaisir de vengeance l’avait trompé, de plusieurs manières, depuis le

fameux jour du bain, où, si elle s’était montrée à lui toute nue,

ç’avait été uniquement pour arriver, par un calcul à longue visée, à le

tromper, à le laisser un jour perdu, dans son désert, sans fiancée, sans

amour,--seul!

Et il cherchait désespérément à la revoir au moins dans son souvenir,

afin d’interroger son visage de ruse, mais, quelque effort qu’il fît,

son esprit ne parvenait pas à lui rendre l’image effacée, noyée sous un

brouillard tremblant, irritant. Il ouvrait alors les deux yeux tout

grands, comme si, à force de mettre dans ses deux yeux la volonté fixe

de la voir, il eût pu l’obliger à lui apparaître en chair et en os,

réelle. Et il ne voyait plus du tout les arbres, la lande qui étaient

devant lui, ni l’horizon ni le ciel, mais il ne voyait pas non plus

celle qu’il évoquait. Alors brusquement, il fermait les paupières,

et,--durant une seconde,--dans le noir, il l’apercevait.... Était-ce

bien elle?... Il n’avait pas le temps de la reconnaître.... Une fois

pourtant, l’image se précisa et il la _vit_; mais ce n’était toujours

qu’une figure douteuse, toujours voilée de mensonge, et qu’il ne put pas

pénétrer.

Ce qu’il cherchait, c’était son vrai visage, QUI N’EXISTAIT PAS, car un

visage exprime une âme, et elle n’avait point d’âme! L’avait-elle aimé?

voilà du moins ce qu’il aurait voulu savoir!... Avait-elle souri à

Rampal? Peut-être.... Serait-ce Dieu possible!... Qui sait? De quoi

n’avait-elle pas été capable pour arriver à son crime? Et voilà que,

pour la puissance de perfidie qu’il lui supposait, il l’admirait

sourdement!... Il n’avait pas pour rien dans les veines du sang de

Sarrasin, du sang de païen pirate!

... Oui ma foi, si, pour son œuvre de haine, elle avait eu besoin de

Rampal, avec qui il l’avait vue causer plusieurs fois,--n’était-il pas

possible qu’elle se fût donnée à lui, pour le soumettre à toute sa

volonté?... Qu’allait-il imaginer là! Donnée à lui? Non, pas cela!...

Pas cela tout à fait... mais elle avait pu lui donner d’elle quelque

chose, lui laisser voler un baiser,--long peut-être,--sur ses lèvres!...

Et le bouvier se sentait en plein cœur le coup de trident de la

jalousie!

Il songeait, il songeait, le fiévreux d’amour, excité par trop de

fatigues, depuis plusieurs jours, et il allait à travers la plaine, dans

les herbes, les marais et les cailloux de Crau, dans le bourdonnement

des mouïssales exaspérées par le soleil, qui était terrible.

Bon Dieu! la veille encore, il avait cru qu’elle avait pour lui un

véritable entraînement de femme, un amour semblable à ceux qu’il avait

plus d’une fois éveillés chez des filles, avec sa force, son courage,

son assurance de cavalier et de dompteur. Et comme elle était fille de

race libre, celle-ci, et vraiment reine de tribu, il s’était senti très

fier. Il avait eu, sur sa selle, des redressements de roi couronné,

vainqueur dans les batailles. Il avait manié sa pique d’une main plus

ferme. Il avait regardé d’un air d’orgueil, les autres, les bouviers ses

camarades, se sentant bien décidément «plus qu’eux», puisque cette reine

sauvage qui, à travers le monde, avait vu sans doute tant d’hommes beaux

et hardis, l’avait choisi,--fût-ce à son tour!--lui, le Camarguais, elle

à qui la loi de son peuple interdisait d’aimer un chien d’Europe,

esclave après tout des villes!

Maintenant que ces bonheurs étaient perdus, il en sentait tout à coup le

prix. Un vide immense était devant lui. Pour la première fois, le désert

lui paraissait triste, trop vaste, dénudé. Il comprenait que plus rien

d’autre que son passé ne pouvait plus le toucher! Il n’était plus roi,

le Roi!... Il ne le serait plus!... Elle ne l’avait pas aimé! Et elle

avait fait semblant!

Quand elle avait crié pourtant, et pâli entre ses bras, elle avait

oublié même le mensonge? Il fallait donc qu’elle fût bien sûre de

trouver partout semblables caresses, aussi ardentes, et d’un autre? Sans

quoi, elle ne l’aurait pas fui, car il n’admettait pas, de sa part, la

peur.... Elle ne pouvait avoir aucune peur, celle-là! Et si, comme il

l’avait pensé la veille encore, si vraiment il lui avait plu, ne

serait-elle pas demeurée, même coupable, pour retrouver ses caresses,

dût-elle en mourir?

Mais elle n’en serait pas morte! Elle devait bien le savoir, elle, une

sorcière, qu’il aurait tout pardonné. C’est donc qu’elle avait _voulu_

partir.... Elle ne tenait pas à lui! S’il lui avait plu de le garder, au

contraire, de continuer l’amour, elle aurait su, malgré tout. Elle

n’avait qu’à vouloir. Elle n’avait pas _voulu_!... Eh bien, il la

voulait, lui!

Il partit à fond de train. Il fallait qu’il la retrouvât.... On verrait

après! Et il tournait en rond, comme un épervier, autour de la cabane du

marais, fouillant du regard les touffes d’ajoncs, les tamaris, les

roseaux.... Oh! il la retrouverait!

Il courait depuis plusieurs heures, et il sentait son effort devenir

inutile. Si, à présent, elle était en dehors de ce dernier cercle, le

plus grand, que traçait sa course,--c’était fini, il était trop tard.

Enfin, convaincu de sa défaite, il se jeta à terre, s’assit au revers

d’un fossé. Il devait être midi. Il n’avait ni faim, ni soif, mais, au

soleil, on voyait bien qu’il était midi.

Les mouïssales bruissaient tournoyantes autour de lui, le dévoraient,

criblaient de piqûres son cheval qui baissait le cou, flairait, sans y

mordre, une touffe d’herbe saline, tirant un peu sur la bride que, d’une

main molle, tenait Renaud, toujours assis.

Renaud regardait devant lui, et décidément assuré de son malheur,

n’ayant plus ni fiancée ni maîtresse, ni présent ni avenir,--voilà qu’il

se sentit devenir froid et dur en lui-même, et s’en étonna. Il eut

l’impression que son malheur maintenant frappait sur du bois, sur de la

pierre. La pierre et le bois c’était lui. Comment avait-il pu redouter

si fort la certitude qu’il avait enfin? Tant qu’il craignait, il

espérait encore, et il souffrait. Maintenant que tout était dit, il se

voyait insensible,--une manière de mort. Et cela lui plaisait.

Lui, qui naguère avait tant pleuré, la nuit où il avait essayé de se

défaire de la passion commençante,--présentement, dans ce malheur final

qui aurait dû appeler toutes les larmes de son corps, il se sentait

comme desséché. Au lieu de se retrouver plus attendri, il se retrouvait

étrangement ferme, comme armé contre le sort.--Il le recevait en soldat,

en gardian. Ce qu’il y avait de définitif dans l’excès de sa peine le

trouvait définitivement et à l’excès tranquille.

Tranquillité d’une heure, peut-être! Mais qu’importait! Il ne s’en

doutait pas. Il se trouvait fort. Ah! elle a pu partir? Elle se moquait

de moi? Soit! Je n’ai pas besoin d’elle, la vagabonde!... Je l’ai percée

à jour, la sorcière! Je la connais, je la connais! Bonsoir!

Il se leva pour rentrer.... Comme il redressait la tête, il aperçut la

gitane... à cinq cents pas devant lui.... Elle lui tournait le dos et

tranquillement s’en allait.

Roi de Camargue · 第 15 / 17 段