Il hésitait encore, se souvenant qu’il avait des raisons d’hésiter, sans

parvenir à se rappeler lesquelles. Machinalement, il retenait son cheval

(c’était Blanchet!), qui se cabra.

... Et enfin, dans la débâcle de ses pensées, il ressaisit, au hasard,

un souvenir perdu, celui des cierges promis par Livette aux saintes

Maries.... Il aurait dû, cette nuit passée, ou ce matin, dans l’église,

les brûler dévotement. Hier encore sa fiancée lui avait rappelé ce vœu.

Livette sans doute les avait allumés pour lui, les cierges, mais ce

n’était pas la même chose! Quoi qu’il fît donc, il était au diable. La

rage le prit. Il se sentait glisser sur une pente, et ne pouvant rien

contre cela, il s’abandonna tout entier, précipita sa chute....

--Où nous irons, dit-il, je le sais. A la _Cabane du Conscrit_, dans la

gargate.

Il lui semblait qu’il était forcé de répondre, mais, contre cette

obligation, il n’avait plus aucune révolte, au contraire.

--Est-ce loin?

--Oui, de l’autre côté du Rhône, en Crau, près le mas d’Icard. Le

diable ne m’y retrouverait pas. Rampal seul pourrait y venir....

--Attends, dit-elle à ce mot, avec un éclair dans ses yeux de bête.

Et elle siffla.

Il se disait que quelqu’un des Saintes à coup sûr, en ce moment, devait

les voir, et que Livette apprendrait tout... qu’il vaudrait mieux

maintenant partir tout de suite.... Ou bien, qui sait, ce retard était

bon! Livette pouvait passer et tout serait changé. Il courrait à elle,

alors. On serait sauvé. Qui, sauvé? et de quoi? d’une chose vague et

terrible qui était devant lui.... Il n’aurait pas su dire.... Ce n’était

que l’abandon de sa volonté.

* * * * *

Le fin sifflet, très vif, de la tzigane avait fait accourir un petit

zingaro de dix ans, un vrai chat sauvage.

Du haut du cheval, elle lui jeta sur un ton de commandement, bref,

rapide, quelques paroles en langue bohème. Il y a, dans la langue

bohème, de l’allemand, du cophte, de l’égyptien, du sanscrit. Renaud,

sans se douter du sens de ses paroles, écoutait parler la gitane.

Prise de haine amoureuse, la reine fauve disait à son nain:

--Tu connais le gardian Rampal? cherche-le.... Il est au village; je

l’ai vu tantôt.... Et va lui dire tout de suite ceci: il me trouvera

cette nuit, avec son ennemi que tu vois, à la _Cabane du Conscrit_,

qu’il connaît bien!... Et pour toi, avec la voiture, je te retrouverai

demain soir dans la ville d’Arles, près des vieux tombeaux.

Elle pensait à tout. Le chat sauvage disparut.

Qu’as-tu dit? demanda Renaud.

Elle se mit à rire d’un rire insolent.

Il sentit qu’il la détestait, qu’il aurait joie à la tenir vaincue,

tombée sous lui, tout en son pouvoir, comme une simple femme, la gitane

reine et sorcière.

Ils se désiraient dans la haine.

Elle riait, songeant que celui qu’elle tenait là, qu’elle enlaçait du

bras, comme une amoureuse, elle le menait à sa perte! Cette nuit même

(avant ou après la joie d’amour--qu’en savait-elle?)--il y aurait, entre

cet homme-ci et l’autre, une lutte de bêtes enragées qu’elle voulait

voir, un sabbat d’amour à réjouir les morts; et elle riait.

--Les reines, dit-elle, ne peuvent, sans laisser des ordres secrets,

quitter leur royaume. Allons, ma bête!

Était-ce à l’homme qu’elle parlait, ou au cheval?--à l’homme, sans

doute, en qui elle éveillait en effet une bête semblable à elle.

Elle pressa sa taille... et de nouveau:

--Va, va! souffla-t-elle.

Et lui, dans les cheveux ras de sa nuque, sentit le souffle de la stryge

courir, et un frisson chaud descendre à ses pieds qui, nerveusement,

touchèrent les flancs de sa bête. Renaud tremblait. Toute sa passion

l’avait ressaisi. Il sembla qu’un ouragan entrait dans l’homme et dans

le cheval. Ils s’enlevèrent.

Renaud croyait tenir une proie, mais il était la proie lui-même, et il

emportait la sorcière enroulée à lui,--comme parfois le milan des

marécages, la couleuvre dont il se croit maître, mais qui, dans ses

nœuds, l’étranglera.

XXI

Ils galopaient. A chaque temps de galop, Renaud se sentait, par le bras

de la fille, doucement pressé. Ils galopaient, Zinzara et Renaud, sur le

cheval de Livette!

A quoi songeait-il, le gardian?

Fille ou femme? Il s’obstinait malgré lui, par orgueil d’homme, à

vouloir qu’elle fût fille, bien que cela ne lui parût guère probable.

Elles sont mûres si vite, ces femelles de païens!

Un souffle d’air passa. Il leur vint aux narines une senteur mâle de

fleurs de tamaris. Il ralentit la marche de son cheval.

--Va, va! dit-elle, presse-toi! Plus tard nous causerons... chez nous,

Romi, à l’abri des yeux.

Le cheval, de nouveau, s’élança.

Renaud sentait des fiertés, un orgueil confus et puissant d’être là, de

fouler la plaine avec quatre pieds, de ne pas connaître d’obstacles,

d’avoir à lui, tout près, cette femme,--et, là-bas, une autre!

L’une, pour lui, courait des périls, trahissait sa race. Et l’autre, si

elle venait à l’apprendre, en pourrait mourir! Et, bien qu’il l’aimât,

cette pensée lui donnait un mouvement, vite réprimé, de joie cruelle....

Heureusement, du reste, elle ne saurait rien.... Et il se grisait de

vitesse et d’orgueil, homme et bête, follement lâché.

Magnifique était le ciel, piqueté de plus d’étoiles que les dunes n’ont

de grains de sable et le désert de fleurs tremblotantes, accrochées aux

ramilles des saladelles. La voie lactée était blanche comme le sel des

camelles vu à travers le brouillard du matin. On eût dit qu’un grand

voile de mariée traînait, déchiré, sur toute la plaine en rumeur

d’amour.

D’innombrables petits colimaçons blancs surmontaient, comme des

fleurettes, les tiges des frames, des enganes, et s’y balançaient.

Une brise très lente passait, soulevait, tout contre le bord des marais,

un pli de vague, mince, faible, et cela faisait juste le bruit d’un

baiser furtif, entre les roseaux qui étaient en fleurs.... Parfois une

alouette, un flamant, endormi dans les sansouïres ou au bord de l’eau,

parlait, en s’éveillant un tout petit peu, et c’était un gazouillis

menu, de quoi faire entendre à sa femelle ou à son mâle qu’on est là,

pas loin.

Juin n’est pas plus chaud. Des odeurs de rosiers, très lentes, très

diffuses, venues de jardins lointains, passaient parfois en bouffées....

Là-bas, dans le parc du Château d’Avignon, l’arbre de Syrie jetait des

poussières....

Renaud, après avoir longé la mer, remontait droit sur le nord-est, au

delà de l’étang de la Dame.

Il allait au Grand-Pâtis. Les gens du Sambuc avaient des barques qu’il

connaissait.

Ils passèrent, à un moment, près d’une manade. Des taureaux, à peine

entrevus, de l’eau jusqu’aux jarrets, paissaient les roseaux en fleurs.

Des cavales blanches s’enfuirent à leur approche, suivies fidèlement des

étalons attentifs à ne pas les perdre. La sève de mai grésillait

sourdement dans les frames et les enganes rigides, dans les sambucs et

les tamaris. L’eau elle-même exhalait un arome salé plus vigoureux et

plus chargé de désirs. Les lambrusques appelaient le mâle, qui leur

arrivait dans l’haleine lourde du désert en sève....

De nouveau, Renaud s’arrêta, pris d’un vertige lent et très doux.

Le grand courant de l’air amoureux, qui les baignait de toutes parts,

finalement le commandait.

--Descends, dit-il, descends vite! Le repos ici sera bon.

Mais elle, froidement, songea à l’ordre qu’elle avait donné.

--Où nous allons, dit-elle, il faut aller. Je ne descendrai que là. Il

faut, dis-tu, passer le Rhône? Presse-toi donc!... Au galop! la gitane

aime le cheval.

Elle ne voulait caresse de lui qu’au lieu désigné. Elle ne le subirait

voluptueusement que mis par elle en péril de mort ou de douleur. Tout

autre baiser serait triomphe pour lui, et c’est pour elle seule qu’elle

se donnait. Elle voulait, au jeu des caresses, savoir que l’humidité de

sa lèvre était du poison, que sa morsure amènerait une agonie ou une

rage.

Fermement assise sur la croupe, tenant toujours du bras le gardian--sa

proie--bien enlacé, ses jambes nues mollement pendantes dans les plis de

sa jupe que soulevait le vent de la course, très fièrement cambrée, elle

se laissait aller, souple, au bercement du galop; et sa face blafarde,

sous la lueur du ciel nocturne, tout contre la nuque de

l’homme,--qu’elle emmenait, en se faisant emporter par lui,--était

souriante....

* * * * *

Lorsque Hérodiade eut obtenu la tête de Jean, elle la prit par les

cheveux, dans le plat d’or où elle reposait droite, le cou encerclé de

sang, la souleva à la hauteur de son visage, et, après en avoir examiné,

curieuse, les paupières closes aux longs cils, toute la pâleur diaphane,

appuyant tout à coup sa bouche sur la bouche, elle chercha, de sa langue

dardée, à pénétrer sous les lèvres jusqu’au froid des dents trop

serrées, trouvant à ce baiser, infligé à l’ennemi mort, volupté plus

savoureuse qu’aux caresses de l’inceste--qu’il lui avait reprochées.

De ses méfiances contre Zinzara, que restait-il à Renaud, pendant

qu’elle souriait dans la nuit et que le souffle de ses lèvres courait

sur la nuque du gardian? Il ne réfléchissait plus; il allait. Il

retardait volontiers, puisqu’il y était forcé, l’heure appelée. Il ne

songeait pas à la violence.... C’était sûr.... Il pouvait attendre.

Pourtant, au milieu de ces déserts, tout chauds encore du jour,

rafraîchis par la nuit, l’amour était commandé, mais il en trouvait

l’attente meilleure que tout ce qu’il connaissait.... Et puis, elle

pouvait lui échapper encore. Il ne fallait pas l’effaroucher. Là-bas, au

gîte, il la garderait quelque temps. Et il allait, respirant ce désert

salé, qui était à lui,--battant, des quatre pieds sans fer de son

étalon, les sables et les eaux, qui étaient siens,--gagnant l’horizon,

qui allait lui appartenir.

Une fois pourtant, au beau milieu d’un marais, son cheval ayant de l’eau

par-dessus les jarrets, il l’arrêta encore.

--Qu’y a-t-il? dit-elle.

Renaud tourna la tête, et, se renversant en arrière, l’appela d’un bruit

de lèvres.

--C’est quand je veux! dit Zinzara d’une voix riante.

Et sur ce mot, Blanchet bondissant, enlevé des quatre pieds, fit éclater

autour d’eux dans l’eau un rejaillissement qui retomba sur leurs têtes,

en lourde pluie.

Et, invisible pour Renaud, la gitane, derrière lui, souriait tout contre

sa nuque, en repiquant dans ses cheveux la longue épingle dorée qu’elle

venait d’enfoncer dans la croupe de la bête!

Tout à coup, devant eux, partit un cri de «Qui vive?» si inattendu, dans

la solitude, que, de nouveau, Blanchet fit un bond.

--Qui vive? répéta la voix.

--Le Roi! répondit gaiement Renaud.

--Ah! c’est toi, Renaud? fut-il répondu.

C’étaient les douaniers; mais, pour qu’on ne connût point la gitane,

Renaud, vite, passa au large.

Ils étaient près de la saline de Badon. Les tas de sels rectangulaires

(les camelles) semblaient autant de maisons longues et basses, avec leur

toiture aiguë. Dans sa blancheur de linceul, la saline avait l’air d’une

petite ville géométrique endormie sous des neiges mortes. Ils arrivèrent

au bord du grand Rhône.

Zinzara avait glissé à terre avant que Renaud eût arrêté son cheval.

Il descendit à son tour, donna la bride à la bohémienne. Elle tint

Blanchet, qui buvait au fleuve.

--Un peu d’avoine à présent! dit Renaud.

Il prit un petit sac, posé et lié en travers de l’arçon, d’une fonte à

l’autre, et à la demande de Zinzara il le vida dans sa robe tendue à

deux mains.

Pauvre, pauvre Blanchet! il n’y avait plus là qu’une poignée de grain.

--Attends-moi, je vais querir le bateau.

Renaud disparut dans la nuit claire, derrière les aubes, les saules et

les roseaux du bord, noyés d’une brume, pâles et comme flottants dans la

nuit.

Zinzara n’entendait plus que le bruit de l’eau et le crenillement tendre

de l’avoine sous les dents de Blanchet, qui, de sa longue lèvre, happait

le grain au creux de la robe tendue.... Oh! si Livette avait pu voir

cela!

--Me voici, viens! dit la voix de Renaud.

Il abordait, élevant les deux avirons.... Elle avança.

--Tiens ferme la bride.... Le cheval nous suivra.

Elle mit un pied dans la barque, se tint debout à l’arrière.... Blanchet

suivit, dans le sillage.

Renaud connaissait le courant à cet endroit. Il le traversait en

diagonale et il aborda de l’autre côté, plus de cent mètres plus bas.

Il attacha la barque au tronc d’un aube, visita les nœuds des sangles,

et repartit.

Il fallait remonter, pour trouver, beaucoup plus haut, un passage sur

le canal qui va d’Arles à Port-de-Bouc. Le canal passé:

--Nous approchons, dit-il.

Ils avaient marché près de cinq heures.

La joie lui venait d’être proche du but. L’impatience du dernier quart

d’heure le prenait. Il avait la vision de la chose attendue. Il dit:

--C’est dans la gargate. Et il expliqua: Dans la gargate, on entre comme

dans de l’eau épaisse. C’est de la boue. La cabane où nous serons est au

milieu d’une de ces boues. Ah! là, crois-moi, gitane, nous serons bien

gardés. Un homme y a vécu longtemps, autrefois; un conscrit qui voulait

échapper au sort, et, plus tard, un forçat évadé, un homme du pays, qui

savait. Personne, là, ne put le dénicher.... D’autres connaissent

l’endroit, mais ne dis rien, j’ai mes ruses. Crois-moi, gitane, nous

serons bien gardés, par la mort--cachée dans l’eau autour de nous!

* * * * *

Ils étaient arrivés.

Renaud attacha son cheval à un saule, et ayant pris Zinzara par la main:

«Suis-moi,» dit-il. La lune se levait. Du bout d’un bâton, il lui

montra, à fleur d’eau, les têtes des pieux, tout noirs parmi les tiges

d’ajoncs, de roseaux, et les feuilles larges étalées des nénufars.

--Mets ton pied, dit-il, toujours à gauche des pieux, ils indiquent le

bord droit du sentier solide qui est sous l’eau.

Renaud s’était déchaussé. Elle, soulevant ses jupes, marchait jambes

nues. Il lui tenait la main. Ils allèrent ainsi quelque temps. Elle

était curieuse de cet endroit. Il lui plaisait.

L’eau remuait un peu çà et là. Elle s’arrêta la regardant.

--Les tortues, dit-il. Et il ajouta:--Voici la cabane.

La cabane était là, au milieu du marécage, établie sur pilotis, comme le

sentier qui y conduisait. Des roseaux, quelques tamaris, l’enserraient,

la rendaient invisible, presque de toutes parts. Sur le toit gris

cendré, fait de siagnes, et en forme de meule, luisait, aux rayons de la

lune, la petite croix inclinée en arrière, comme renversée par le vent.

La cabane tournait le dos au mistral. Ils entrèrent. Une allumette

brilla. Renaud tira de son bissac une chandelle. La clarté dansa sur les

murs.

Les murs bas étaient en «tape», saisis dans une lourde charpente. Le sol

était recouvert d’un lit de roseaux. Une toile de protection contre les

mouïssales retombait devant la porte. Une table fixe attenait au mur de

droite, à la tête du lit; c’était une pierre plate portée sur quatre

madriers trapus fichés en terre.

Renaud, sur la pierre, colla sa chandelle. La tzigane, assise déjà sur

ce lit sauvage, le regardait faire, d’un air farouche. Voilà qu’elle se

trouvait un peu trop chez lui, trop en son pouvoir.

La cabane était pareille à toutes celles du pays. Les fleurs des roseaux

pendaient du plafond en panaches d’argent flexible.

Les grosses traverses du plafond étaient reliées entre elles par des

chevilles dont le gros bout faisait saillie, et auxquelles étaient

encore appendus quelques menues ficelles, des lambeaux de hardes hors

d’usage. Il y avait un foyer dans un coin, fait de grosses pierres

rapprochées, et, au-dessus du foyer, dans le toit, un trou pour la

fumée.

A l’une des chevilles Renaud suspendit son bissac.

--Maintenant, attends-moi, dit-il avec un gros rire, je vais m’occuper

de mon cheval.

Elle fut étonnée, mais, l’ayant regardé... elle ne songea plus qu’à

Rampal!

Il sortit, rejoignit Blanchet, lui ôta la selle qu’il posa à terre et,

le montant à cru, il le conduisit au galop à quelque distance de là,

dans un pâtis où il le laissa, après l’avoir entravé.

Un quart d’heure après, Renaud, sa selle sur les épaules, regagnait la

cabane où l’attendait Zinzara. Mais, à mesure qu’il avançait sur le

sentier solide, ruban noir, perdu sous une mince nappe d’eau, il

déplaçait les pieux qui marquaient l’un des bords du passage, et de

droite les portait à gauche,--en sorte que si ce gueux de Rampal, le

seul qui pût songer à le poursuivre dans cette cachette, voulait y

venir, pour sûr il n’irait pas loin, et devrait demeurer là, enlisé au

moins jusqu’au cou.

Quand il eut déplacé les vingt premiers piquets, les seuls qui, de la

berge, pouvaient être visibles, Renaud se redressa et marcha vivement

vers la cabane. Son cœur à ce moment était sombre, et plus vaseux, plus

plein de bêtes obscures que l’eau du marais qui,--luisant sous la

lune,--était noir en dessous.

XXII

Dans la cage étroite, dont la toiture de siagnes, avec son arête de

tuiles roses, luisait au milieu des paluns, sous la lune, les deux bêtes

de même espèce, Zinzara et Renaud, étaient enfermées ensemble.

--J’ai faim, dit-elle d’un ton hostile.

Du bissac, il tira une boîte de fer-blanc, dont il souleva le couvercle

à poignée; il avait là du «vivre»; il coupa le pain, déboucha la

bouteille.

Elle mangeait, silencieuse, l’air toujours farouche. Il la servait,

mordant aussi dans le pain très sec; accolant la bouteille plate et

bombée, pleine d’un fort vin de lambrusque.

Quand ils eurent mangé, il lui tendit une gourde, petite; de

l’eau-de-vie. Elle en but, joyeusement, et bientôt ses yeux

étincelèrent. Il la regardait, prêt à l’étreindre. Elle lui répondait

d’un regard si moqueur, si obscur, qu’il hésitait, attendant il ne

savait quoi, las d’ailleurs, et sentant se brouiller en lui ses idées.

Il la vit alors prendre son tambour de basque, qu’elle portait attaché,

sous sa cotte, par une cordelette à sa ceinture; elle se mit à en jouer.

Elle était assise. Elle frappait des coups réguliers, monotones, sur la

peau vibrante, et, à chaque coup, les amulettes, qui pendaient autour du

tambourin, s’entre-choquaient.

Puis, lentement, elle se mit à chanter des mots bizarres en continuant à

frapper le tambourin. Et cela, à la longue, charmait le gardian qui la

regardait, immobile, fasciné comme un lézard qui écoute la cigale,

l’été, au soleil.

Cela dura une heure. Il la regardait ravi, fier, ne songeant plus à

rien, à rien d’autre, et il sentait dans sa poitrine, à chaque coup du

tambourin, son cœur sauter et vibrer.

Mais on eût dit qu’elle s’entourait d’un cercle qu’il ne pouvait

dépasser.--Il attendait que ce cercle fût rompu. Il était là comme un de

ces grands chiens de taureaux, si hardis contre les coups de corne, et

qui, docilement assis, regardent le repas du maître, puis, attendent une

miette, esclaves du roi, de leur Dieu qui est l’homme.

Elle lui faisait maintenant l’effet d’une vraie reine, d’une reine des

contes de fée, avec ses attitudes étudiées qu’accompagnait cette musique

monotone, scandée par le bruit des sequins qui frémissaient autour de sa

couronne de cuivre, sur son front fauve et sur le noir mat de ses

cheveux.

Tout à coup elle posa son tambourin à terre. Il fit vers elle un

mouvement. Elle le retint d’un regard dur, et, arrachant le foulard qui

couvrait ses épaules, elle apparut en corsage bariolé, riche; et il vit

sur sa poitrine des colliers de pièces d’or,--sa fortune d’Orientale.

--Attends mon heure, dit-elle. Laisse-moi en paix un moment.

Elle couvrit sa tête de l’ample foulard qu’elle avait retiré, et demeura

cachée sous ce voile un instant. Renaud entendait un murmure, des mots

barbares, _mormô_, _gorgô_, des mots de sorcière, sans doute....

Quand elle rejeta son voile, elle riait.

Quelle vision avait-elle évoquée, la magicienne? Qu’avait-elle appris,

la voyante?

--Ce sera mieux que je n’espérais!... dit-elle. A présent, regarde!

Elle se leva, et au seul bruit des médailles de son diadème et des

pièces d’or de son collier qu’agitait sa danse lente, dansée sur place,

elle ôtait, un à un, tous ses vêtements.

Aux lueurs vacillantes de la chandelle, dont parfois un souffle du

dehors inclinait la flamme, Renaud regardait cette apparition connue lui

réapparaître.

La Zinzara ondulait, dégrafait l’une après l’autre sa veste, ses

jupes,--les ôtait avec des flexions, des grâces, des bras recourbés

au-dessus de sa tête ou abaissés jusqu’à ses chevilles.... Et maintenant

on eût dit une statue de bronze, luisante, dans cette demi-obscurité.

Renaud la connaissait bien, cette forme, pour l’avoir vue un jour au

grand soleil, et si souvent, depuis, revue en pensée....

Sur les seins bombés, tintait le collier; aux chevilles plusieurs grands

anneaux; sur le front, la couronne d’où pendaient des médailles.

Elle se tordait, souple, avec des miroitements sur sa peau brune.

--Tu vois, Zinzara se donne, lui dit-elle, on ne la prend pas, romi. La

fille sauvage n’est qu’à elle. Et maintenant encore, je pourrais, s’il

me plaisait, te clouer où te voilà, pour toujours!

Elle jeta à terre, sur ses hardes, un stylet serpentin, qui tout à coup

avait lui dans sa main.

Viens! dit-elle.

* * * * *

... Ils étaient étendus, côte à côte, au fond de cette tanière, sur les

roseaux qui craquaient.

En ce moment, il la regardait au fond des yeux, et il voyait, tout au

fond, les choses vagues dont il avait été, plusieurs fois déjà,

épouvanté en son cœur. L’arrière-pensée de la gitane, obscure à

elle-même, s’agitait dans le dessous de son regard, et, sans se laisser

deviner, se laissait sentir.

Son sourire, qui, à l’ordinaire, n’était visible que dans un coin de sa

bouche, s’était répandu, plus insaisissable, sur tout son visage. Une

moquerie triomphante y rayonnait, l’embellissant encore. Plus

mystérieuse elle apparaissait et plus elle était désirable. Si Renaud

eût connu les bêtes de pierre sculptées qui dorment au désert d’Égypte,

il en eût retrouvé l’expression, que nul mot n’explique, sur ce visage

bien vivant qui le regardait, l’appelait.

Et voilà qu’une haine, déjà éprouvée pour ce regard, pour ce visage, lui

revint impérieuse, rapide; l’envie irrésistible de prendre au cou cette

femme et de serrer, avec ses mains dures, solides.

Cela encore était de l’amour, car autrement l’idée de se séparer

brusquement de la sorcière, de la fuir, cette idée-là lui serait venue,

au moins une fois, et elle ne lui vint pas. Il sentait bien au contraire

qu’il ne la possèderait vraiment qu’avec des violences pareilles. Est-ce

que pour les aigues, les morsures ne sont pas des caresses?--Elle vit,

dans son regard, passer cette fureur, et se mit à rire.

De nouveau elle reconnaissait distinctement, avec joie, la bête

semblable à elle qu’elle éveillait en lui. Et elle l’éveillait pour se

prouver sa puissance à la dompter, d’un regard.

--Oh! tu peux! dit-elle, souriante.

Il eut, à ce mot, une conscience rapide de ce qu’elle était dans sa

destinée: le mal définitif, la perte du bonheur vrai, de tout repos,

l’amour faux,--le plus fort.

Leurs haines amoureuses se croisaient dans leurs regards comme des lames

de couteau.

Il la saisit au cou, il fut tout près de serrer réellement; il crut

qu’il l’étoufferait.--«Va, va!» dit-elle, d’une voix soupirée: mais,

brusquement, ayant senti la pesée de la main qui, tout de bon, la

serrait à la gorge, elle eut un sursaut vers lui et, avec un rire

étranglé, heurtant sa bouche à celle du gardian, elle le mordit aux

lèvres.... Ils entendirent sonner leurs dents.... Il poussa un cri

aussitôt étouffé, fondu, car, à peine s’étaient-elles touchées, les deux

bouches, irritées, s’étaient amollies....

Roi de Camargue · 第 14 / 17 段