regard l’éclair qu’elle cachait de son mieux sous ses paupières
mi-fermées. Le sourire de ses lèvres moqueuses s’était effacé.
Mais Livette et Renaud, les beaux promis, étaient tout à la fête, rien
qu’à eux-mêmes, à ces fiançailles étranges où tout leur peuple
assistait, et telles que des princes ne pourraient se donner les
pareilles, car elles veulent du fiancé force et adresse rares. C’était
ici, vraiment, le triomphe d’un roi mâle.
--Bravo, le Roi! Bravo, la Reine!
En passant près du brasier, au milieu du cirque, il se baissa vivement,
saisit, de sa main libre,--sans s’arrêter et sans quitter la main de
Livette,--le fer rougi, qu’il lui présenta dès qu’ils furent arrivés
près du taureau. Elle le prit et, s’étant inclinée, marqua le taureau à
l’épaule; et quand, sous le fer qu’elle tenait de son petit bras ferme,
on vit fumer la chair, quand le taureau se mit à faire frissonner sa
peau, de colère,--l’enthousiasme du peuple éclata. Les chapeaux, les
mains, les écharpes s’agitaient:
--Bravo, le Roi! Bravo, la Reine!
Et Renaud, envié de tous, reconduisit la jolie fille à sa place, pendant
que le taureau, lâché, s’élançait hors du cirque à son tour et gagnait
la plaine. Non, Zinzara ne riait plus.
Maintenant allait avoir lieu le jeu des cocardes.
Les deux ou trois premières furent assez facilement enlevées, une même
au front d’Angel Pastor, le taureau espagnol,--par des jeunes gens des
Saintes, sans que Renaud songeât à s’en mêler.
Enfin, la Serpentine, une petite vache nerveuse, fut lâchée dans
l’arène. Tout le monde comprit tout de suite qu’elle était méchante, et
qu’elle allait se défendre.
Plusieurs s’essayèrent contre elle, mais, au moment où l’on étendait la
main vers la cocarde, la Serpentine se retournait d’un mouvement si
prompt, si souple pour une taure, si inattendu, qu’on lâchait pied. Ah!
la mâtine! Zinzara se prit à s’intéresser au jeu. Renaud descendit dans
le cirque.
--Le Roi! le Roi! vive le Roi! cria la foule.
Et Renaud fit des prodiges.
A trois reprises, il mit son pied sur le front baissé de la Serpentine,
et se fit lancer dans l’espace pour retomber sur ses jambes élastiques.
Et au moment où, pour la troisième fois, il retombait à terre, il se
retourna vif comme un éclair, courut droit à la vache, lui arracha la
cocarde,--tout en évitant le coup de corne qu’elle lui détacha,
furieuse,--et il s’éloignait tranquille... quand le souple animal revint
contre lui à la charge.
Renaud prit sa course, sans choisir sa direction, poursuivi de près par
la bête, et, quand il eut bondi au hasard sur la charrette la plus
voisine, il se trouva près de la bohémienne qu’il avait, d’un mouvement
nécessaire, saisie par la taille.
La taure déjà s’était retournée contre d’autres joûteurs, et très
heureusement, car la bohémienne, debout au bord de sa charrette, appuyée
à peine de la hanche contre le bordage, perdit l’équilibre et fit, de
force, le saut dans l’arène, avec Renaud.
Livette là-bas était pâle.
La vaquette revenait à fond de train du côté de Renaud et de Zinzara
qui, gênée dans les plis de ses oripeaux, se crut perdue.--Insolemment,
elle fit face au péril, trop fière pour fuir, du moins sans utilité.
Mais déjà Renaud avait passé devant elle pour la protéger, et, pris d’on
ne sait quelle folle idée,--bravade de dompteur, peut-être
d’amoureux,--au lieu d’entrer en lutte avec la taure, de l’empoigner aux
cornes ou aux jambes, il s’arrêta, et sans cesser de regarder la bête
bien en face, il mit rapidement un genou en terre, s’assit sur son
talon, croisa les bras et, le buste rejeté en arrière, il la défia.
Comme les «coureurs» expérimentés, il comptait sur la surprise de la
bête qui en effet s’arrêta court, pour juger avec méfiance; et la
bohémienne étant remontée, les lèvres serrées, à sa place, sur la
charrette, put voir encore son protecteur dans cette attitude de
singulière audace. Tout le monde, comme on pense, criait «Vive Renaud!»
On ne s’en fatiguait pas.
Quand il se releva, chargé par la Serpentine, il n’eut que le temps de
regagner son refuge auprès de la tzigane; et la bête en rage vint
attaquer, juste au-dessous de leurs pieds, le plancher de leur
charrette, d’un si furieux coup de sa tête fortement armée, qu’elle y
demeura un moment clouée par ses deux cornes, dont Renaud dut repousser
la pointe à grands coups du talon de sa grosse botte ferrée.
Cette fois la bohémienne avait souri, et, légèrement inclinée vers
l’oreille du gardian, elle chuchota deux paroles qui firent sourire à
son tour le beau dompteur.
Livette,--qui cependant était bien loin de là, à l’autre bout du cirque,
mais presque en face d’eux, et qui les voyait en pleine
lumière,--n’avait pas perdu un seul de leurs gestes, pas un seul de
leurs regards.
Ce que la jalousie ne voit pas, elle le devine, et cela n’est pas
surprenant, car ce qui n’est pas, elle le voit.
XX
Les châsses passeront vingt-quatre heures exposées dans l’église.
Le second jour elles remonteront dans leur chapelle au milieu du même
hurlement des misérables dont elles emporteront l’espérance.
C’est à ce moment du départ des châsses que le spectacle devient
terrifiant. Quoi! tout est fini! quoi! elles nous laissent dans nos maux
aigris par la déception! C’est fini! fini, pour un an! Et la puissance
qui guérit est là cependant, enfermée là, dans cette boîte, si près de
nous! parmi nous.... On se rue autour des châsses, on s’y cramponne. Des
ongles crispés se retournent, saignants, contre les ferrures des
angles!--Et l’inexorable treuil tourne là-haut, arrachant à la foule,
qui se tord au fond de ce puits, le cercueil étrange qui monte, monte,
au bout des cordes tendues.... Haussés sur la pointe des pieds, les
malheureux, se bousculant, se renversant, s’écrasant sans pitié les uns
les autres, tâchent d’avoir chacun le dernier contact,--le suprême,
celui qui peut-être, parce qu’il est le dernier, obtiendra la grâce
unique!... Le tout en vain.... Au bruit des litanies qui pleurent, le
seau fermé, mystérieux, remonte vers la chapelle haute, emportant l’eau
de salut où tant de lèvres fiévreuses voudraient boire. Et quand la
châsse disparaît là-haut, près de la voûte, derrière les volets
rabattus, alors de véritables râles s’entendent, furieux, dans cette
foule qui ne veut pas mourir à l’espérance.
C’est alors que le tumulte est effroyable; c’est alors que les égoïsmes
démuselés poussent, chacun pour son compte, le cri bestial qui doit
amener sur lui seul la pitié d’en haut; alors la plainte est sauvage, la
supplication est horrible, la prière est forcenée! Et c’est, dans cette
fosse profonde, dont les murs tressaillent, un hourvari de bêtes fauves
et puantes, affamées de leur Dieu comme d’un bien physique, comme d’une
pâture promise et vainement attendue! Et, cloué contre l’une des vastes
parois de l’église-forteresse, un grand Christ en croix, bras ouverts et
face au ciel, par-dessus toutes ces têtes grimaçantes, tous ces bras
levés et tordus, semble mêler aux lamentations féroces des brutes
humaines, sa longue plainte divine mais non moins inutile et bien plus
désespérée!
Et cependant, c’est presque toujours à la dernière minute, à la seconde
précise où les châsses disparaissent, que le miracle a lieu, et qu’un
paralytique marche, qu’une fillette aveugle voit. Elle pousse un cri:
«Miracle!»
Heureuse, celle-là! On l’entoure, on l’étouffe.
«--Y vois-tu?--J’ai vu!--Vois-tu encore?--Attendez... oui!--Quoi?--Un
lis de feu! un éclair! un ange!--Miracle! miracle!»
* * * * *
Un homme, un Saintin, prend aussitôt l’enfant dans ses bras. Ah! il en a
vu, celui-là, des miracles! Aussi, comme il se dépêche d’enlever
l’enfant sur ses épaules, sur le pavois! Il la porte ainsi pour que tous
la voient bien, la miraculée! pour que personne n’oublie qu’aux Saintes,
il se fait vraiment des miracles, et pour qu’on revienne! Et la foule
suit en rendant grâce. On court au presbytère; on enregistre le miracle
devant plusieurs prêtres assemblés.
«--Tu as vu!--Oui, j’ai vu!»
Et la promenade reprend de plus belle.
Ah! le vieux forban, que ce Christophore!...--Comme il se hâte dans sa
course, son mensonge sur ses épaules!--C’est un pauvre habitant des
Saintes, à qui la présence de tant d’étrangers tous les ans rapporte
quelque chose, comme à tous les Saintins, et qui promène, joyeux, sa
réclame vivante!
Le lendemain, on retrouve l’enfant du miracle toute seule au pied du
calvaire, sur la plage, laissée là un instant par la femme ou l’enfant
qui la guide.
«--Eh bien, y vois-tu?--Non.--Et alors, le miracle?»
Oh! la pauvre enfant! De sa voix plaintive elle répond: «--Il est
reparti!--Mais tu as _vu_, hier?--Oui.--Si tu y voyais, pourquoi te
portait-on?--Oh! monsieur, je voyais seulement des fleurs, des lis de
feu; mais pour marcher, oh! non, je n’y voyais pas!... Et à présent
c’est tout noir. Je n’y vois plus, plus du tout;... oui, le miracle,--il
est reparti!»
Dès que les châsses sont remontées, on sort de l’église en procession,
pour aller bénir la mer, cette mer qui a porté les saintes jusqu’en
Camargue, et où, tous les jours, se risquent les braves pêcheurs.
Le curé marche en tête. Il tient dans sa main un reliquaire: c’est le
Bras d’argent, creux, où sont enfermées, visibles à travers une petite
vitre carrée, quelques reliques des saintes.
La foule en ordre, suit. On est cinq cents, on est deux mille, en rang.
Des milliers de pèlerins, juchés sur les dunes, regardent la procession
qui se déroule, en serpentant, le long de la plage sablonneuse où
dorment, tirés à terre, quelques bateaux plats.
Derrière M. le curé, six hommes portent sur leurs épaules une image
peinte et taillée, assez grande, en bois: les deux saintes dans la
barque. Pour se disputer l’honneur de remplacer les porteurs, on se
bouscule si souvent et en si grand nombre que la barque tangue et roule
sur les épaules des gens comme si elle voguait sur la mer par un grand
vent.
Sainte Sare, la sainte noire, arrive ensuite, portée par des bohémiens
aux cheveux sombres, aux faces fauves, aux yeux de jais très
luisants.... Les petits de ces hommes, pendant ce temps, se glissent à
travers la foule comme des rats, entre les jambes du monde, et volent
mouchoirs et bourses.
Et, à la suite des saintes, arrivent des jeunes filles, des jeunes
garçons, tenant des lis, des lis parfumés, apportés en gerbe, chaque
année, par des fidèles, pour cette procession.
D’autres tiennent des cierges dont les flammes jaunes ne paraissent plus
rien, sous la pleine lumière du soleil, mais les lis embaument.... C’est
la joie de Livette, ces lis.
M. le curé arrive au bord de la mer. Il étend le Bras d’argent. Alors la
mer, une seconde, recule... seulement un peu. Les pauvres femmes des
pêcheurs font vite un signe de croix....
Et tous ceux qui, debout sur les dunes, regardent la procession se
dérouler, voient, à mesure qu’elle avance, les porteurs qui sont en tête
grandir, grandir à chaque pas, de plus en plus, par un effet de mirage.
Et, sur les épaules de ceux qui les portent, les saintes avec eux
lentement grandissent, grandissent dans la lumière, montent vers le
ciel, démesurées comme une vision....
--Protégez-nous, grandes saintes! que la mer, cette année, soit bonne
aux Saintins!
... Pauvres gens, pauvres âmes! A l’an prochain.
... Chaque année, c’est la même chose. Tout cela reviendra toujours,
comme les saisons.
Le lendemain du jour où les châsses sont remontées, le gros des pèlerins
quitte le village.... Tous les campements sont levés presque à la même
heure.
Les carrioles de toutes sortes, les cabriolets, les dog-carts, les chars
à bancs, les jardinières, les casse-cou, les breaks des fermiers riches,
les charrettes des paysans, recouvertes de tentes posées sur des
cerceaux, emmènent sept ou huit mille, jusqu’à dix mille voyageurs de
tout âge, sains ou malades, et le long défilé s’éloigne en serpentant
sur la route plate, entre deux déserts. Çà et là, sur la gauche du
défilé, des cavaliers, beaucoup portant une fille en croupe, se
cherchent, s’attendent, se rejoignent, puis partent au galop pour
dépasser la caravane.
Et c’est encore un spectacle que ce départ, pour les Saintins qui, par
groupes bruyants, aux abords du village, font un dernier geste d’adieu
aux hôtes qu’ils ont exploités.
Ceux qui par force, ayant hébergé des amis, ont dû mettre à moins haut
prix leur hospitalité, répètent allègrement cette formule comique, moins
arabe à coup sûr que les chevaux du pays: _Les amis qui viennent nous
voir nous font toujours plaisir: Si ce n’est pas lorsqu’ils arrivent,
c’est quand ils partent!_
Le surlendemain du jour où la bohémienne avait souri au gardian, quand
défila à son rang, en queue de la caravane, la troupe des zingari, les
uns montés sur des rosses étiques, d’autres cahotés dans leurs
misérables charrettes,--quelques femmes, à pied pour mieux mendier,
portant sur leur échine leurs enfants roulés dans des toiles en
bandoulière,--on remarqua que la voiture de la reine n’y était pas.
Zinzara était restée aux Saintes.
Elle voulait se donner la joie de rebuter le gardian de qui elle avait
pour le soir même accepté un rendez-vous.
Voici ce qui s’était passé....
Pendant la ferrade, Renaud avait chuchoté à l’oreille de Zinzara:
--Ah! je te tiens, boumiane! et c’est dommage devant tout ce monde!
--J’ai, ma foi, _en ce moment_, la même pensée, avait-elle répondu, très
touchée du beau sang-froid qu’il venait de montrer pour la défendre.
--Eh bien, lui avait-il dit, j’irai te parler tout à l’heure. Les nuits
sont belles.
--Non, demain, fit-elle, demain, entends-tu, après le départ des
voitures.
Mais à la fin de la course, tout de suite, quand il vit venir à lui
Livette pâle, si pâle qu’elle semblait une morte, il fut pris d’un grand
remords.
«Elle m’a vu, se dit-il, et elle souffre par la jalousie.»
Et si grande lui vint la pitié pour la petite demoiselle, qu’il se
sentit capable de lui sacrifier une bonne fois, au moment où c’était
devenu le plus difficile, le désir fou qu’il avait de l’autre. Toute la
douce amitié qu’il avait dès le premier jour éprouvée pour Livette, si
différente de la passion, si bonne à ressentir, lui revint comme une
bouffée d’air salubre qui réveille d’un rêve méchant.
En plus, il était tout surpris et comme déconcerté de n’avoir pas, des
promesses formelles de la gitane, la joie qu’il en attendait lorsqu’il y
rêvait dans le désir!
* * * * *
Livette quitta Renaud pour rejoindre son père. Elle ne devait rentrer au
château que le lendemain au soir, deux ou trois heures après le départ
des pèlerins, afin d’assister à la fête jusqu’au bout, et d’éviter la
grosse poussière et la lenteur forcée du défilé.
Et ce jour-là,--dans l’après-midi,--Renaud rencontra M. le curé.
--Bonjour, gardian. Qu’as-tu, mon garçon? Ton air est préoccupé.
--Oh! curé, fit Renaud, il est difficile parfois de bien faire!
Et comme il s’éloignait sur ce mot, le curé le retint en lui saisissant
le bras.
--Eh! curé, fit Renaud, vous avez encore la main solide!
--Prends garde, Renaud, dit lentement le prêtre, de devenir très
coupable. Je sais ce que je sais. Ta fiancée pleure. Elle est jalouse.
Déjà, sur ton compte, des bruits courent.... Et pour qui, bon Dieu! la
trahirais-tu, cette petite, si sage, qui, riche, se donne à toi, pauvre
et orphelin? C’est une famille que tu perdrais, pauvre toi! et tout
l’honneur de ta vie, et tout le repos de ton cœur, pour toujours! Le
diable est malin, tu as raison, et bien faire est difficile, mais ceux
que le diable inspire, quand on suit leur caprice du moment et sa propre
fantaisie vous mènent à des abîmes plus profonds que les «lorons» des
paluns. Tu marches en ce moment sur la «trantaïère»! Si elle crève,
adieu mon homme! Tu y passeras tout entier. Et toi, ce n’est rien! mais
de quel droit fais-tu courir à la petite le risque de ton malheur? Tu as
affaire à un esprit de malédiction, à une femme qui ne se connaît pas,
qui n’est soumise à rien, et qui ne craint pas le malheur des autres.
Elle le fera, rien que pour rire. Je l’ai regardée et je l’ai vue....
Les saintes m’ont appris bien des choses. Prends garde! La petite est
brave, il peut y avoir un jour, sur tes mains, du sang innocent, si tu
vas par la route que je te défends, car le diable est dans l’affaire, je
te dis, et tous les monstres t’attendent au détour du mauvais chemin.
L’infidélité des promis, comme celle des mariés, couve un œuf plein
d’affreuses bêtes qui éclot quelquefois. Si tu as un cœur, montre-le,
Renaud, et regagne, crois-moi, tes aigues et les bœufs, dans la solitude
de tes paluns où la fièvre maligne est moins à craindre que le mal que
tu gagnes ici!
Renaud, ce grand gaillard terrible, écoutait la bonne parole, tête
basse, le pauvre, comme un enfant grondé au catéchisme.
--Si tu es un homme, voyons, prends ta résolution «de suite» et m’en
donne ta parole de brave gardian.
--Touchez-moi la main, monsieur le curé. Ma parole, je vous la donne.
J’étais en train de mal faire. Un sortilège était sur moi.
Les deux hommes échangèrent une poignée de main.
Le curé s’éloigna soucieux. Il savait Renaud sincère, mais il
connaissait la force du désir des hommes, et leur ingéniosité à se
mentir.
Ainsi, le curé était informé?--Alors, courir avec la bohémienne,
c’était risquer la rupture avec Livette?
Renaud allait donc quitter le village, ou, si l’on veut, la ville, dans
la résolution ferme de renoncer à la gitane. Il la sacrifiait décidément
à Livette, à son franc désir d’avoir un foyer tranquille, une famille,
lui, le bouvier errant, l’orphelin, l’enfant perdu du désert. Le
bonheur, c’était cela: un toit sous lequel on se réfugie, qu’on voit de
bien loin fumer à l’horizon, en songeant: les petits, la femme sont là.
Il renonçait à la gitane, oui, mais cette résolution, il entendait bien
la lui porter lui-même. A l’idée de quitter les Saintes sans l’avoir
_revue_ pour lui dire qu’il ne la _verrait plus_, il se sentait pris
d’ennui, il lui semblait que, brusquement, il était enfermé dans un
espace étroit, où il restait sans air, sans horizon.... Mais il la
reverrait... il le fallait. Cela valait mieux. Ne fallait-il pas
l’apaiser d’abord? elle serait bien assez irritée ainsi. A quoi bon
l’exaspérer?... En vérité, s’il la revoyait, c’était (en réfléchissant
bien, il arrivait à cette pensée), c’était ma foi, surtout pour protéger
contre elle la pauvre Livette! Oui, oui, c’était pour cela qu’il allait
la revoir.... La revoir! A ce mot, qu’il se répétait en lui-même, un
bonheur d’être, d’aller devant soi, de respirer, rentrait en lui....
Pendant ce temps, Zinzara, de son côté, se jurait à elle-même qu’elle
allait bien rire lorsque le gardian la viendrait chercher tout à
l’heure!
Pourquoi alors avait-elle répondu oui à ses demandes amoureuses? Eh!
c’est qu’au moment où il les avait chuchotées près de son oreille, si
elle eût pu, sur-le-champ même, se laisser prendre par ce sauvage tout
pantelant de sa lutte avec les taures et les taureaux, oui, sans doute,
elle l’eût fait! Il lui avait donné envie, comme le chaud donne soif,
comme un soir d’été donne le désir du bain.--Et puis, elle avait été
bien aise de se dire que là-bas, à l’autre bout du cirque, souffrait
celle à qui il venait de faire un honneur de reine en lui tendant le fer
fumant, le fer rouge, pareil à un sceptre de magicien, de méchant roi
zingaro.
Mais, à présent, le mâle venait trop tard. L’envie avait passé, et le
suprême du plaisir allait être à présent pour elle, tout en donnant à
croire à Livette que Renaud avait eu joie d’elle, de refuser cette joie
promise au chrétien qu’elle détestait.
Et, seule, assise sur une pierre, à quelque distance de sa charrette,
elle attendait le gardian. Sa résolution de vengeance par le refus était
écrite sur ses lèvres serrées, dont le sourire s’emmaliça encore
lorsqu’elle vit venir vers elle le cavalier.
A quelques pas d’elle, il s’arrêta. Il sentit, en la regardant, un
sursaut brusque de tout son sang, une pression étrange et douce au creux
de l’estomac. Il reconnut le trouble d’amour; mais, faisant un effort,
et d’une voix qu’il sentait tremblante: «Je devais être libre ce soir;
je ne le suis pas. Le maître m’a commandé, et je dois être loin d’ici,
cette nuit. Il faut donc que je parte.... Adieu, boumiane!»
La zingara comprit, vitement, d’un trait, qu’il se dérobait, et
pourquoi!... Elle se leva, pareille au serpent qui, dressé sur la queue,
siffle la colère. Toute son âpre résolution tourna sur elle-même, plus
vite que du lait; et d’une voix sèche, brève, saccadée, singulière,
d’une voix autre que sa voix naturelle: «Je te veux, entends-tu, toi!
Rien ne te commandera, quand je te commande. Ce que je veux qu’on fasse,
on le fait. Vas-tu être lâche, dis, toi qui me plais parce que, sur ton
cheval, tu ressembles à un zingaro qui ne connaît ni maître ni Dieu?...
Allons, marche!...»
Ainsi, au fond, les mêmes motifs de haine passionnée, savoureuse pour
elle comme l’amour, qui tantôt la décidaient à ne pas suivre Renaud,--la
rejetaient vers lui. Et pour lui, amour ou haine, c’était d’une telle
femme, du moment qu’elle se donnait, tout à fait même chose; n’était-ce
pas toujours sa passion, son visage en éveil, ses yeux avivés, ses
lèvres en mouvement montrant des dents humides, où luisaient des
étincelles? C’était tout son corps de danseuse, flexible et expressif,
tendu vers ce qu’elle exigeait.
Une joie sauvage secoua Renaud des pieds à la nuque; et, du frisson de
son cavalier, comme au toucher d’une torpille, le cheval, sous lui,
éprouvant quelque chose, piétina un instant, entre les genoux qui
l’étreignaient d’une involontaire violence.
Que faire?... Ah! bonnes saintes! Les fiançailles, vous savez, depuis un
long temps le gardaient sage, loin des filles faciles qu’il courait
autrefois, et sa jeunesse parlait. Au taureau marin, il faut la taure
sauvage. Des lions qui ont aimé des gazelles, selon la légende arabe, en
sont morts. Les créatures vivantes, de par la loi de la nature,
cherchent les paroxysmes d’amour; tant qu’elles ne les ont pas, les
appellent; et les payent à l’occasion de leur sang et du sang des
autres. Qui leur donnera tort d’entrer parfois en délire, si l’on songe
que la vie veut vivre, et que ce désir-là commande à la mort elle-même?
--Allons, marche!
Elle donnait l’ordre d’amour, la reine!
Et, d’un bond, elle sauta en croupe.... Déjà elle avait enlacé de son
bras droit la taille du cavalier: «Marche donc!» dit-elle; puis plus
bas, d’une voix qui était un souffle parlant, tiède, soufflé sur la
nuque de l’homme, et qui le faisait frémir dans la racine de ses
cheveux: «Je te veux, entends-tu, toi? Je te veux, répétait-elle.
Marche! marche donc! qui marche arrive!»
Il était pris, lié. Le bras de la sorcière lui ceignait les reins. Il le
sentait contre lui, vivant, frémissant, plus fort que tout!
Renaud, stupéfait, chercha à se reconnaître,--à secouer le charme. Il
demeurait là, abêti, ne sachant encore ce qu’il pensait, ce qu’il
ferait, essayant de ressaisir ses idées de tout à l’heure, les idées du
bon curé, sa résolution, sa parole d’honneur, qu’il ne retrouvait plus,
qu’il ne parvenait pas à se répéter, dans sa tête, avec des paroles.
Tout cela était fondu, échappait à la prise de son effort de mémoire....
Quand l’intensité du désir amoureux commande, elle est légitime comme la
force... l’honnêteté n’est pas trahie, non: elle n’existe plus!
Ces quelques secondes d’attente donnèrent à Zinzara le sentiment exact
de ce qui se passait en lui. Elle n’était même plus, pour son orgueil,
assez désirée, puisqu’il avait pu balancer un peu!
Où allons-nous? dit-elle, en reprenant sa voix sèche et saccadée, un peu
sifflante. Où allons-nous? Tu dois savoir, quelque part, une cachette,
une cabane perdue au milieu de tes marais, un endroit sûr,--bien à
toi,--où tu en as mené d’autres... que m’importe! Je pense bien, pardi!
que tu ne m’as pas attendue pour _connaître_!--Où tu me conduiras,
j’irai. Il faut--songes-y--qu’on ne puisse me découvrir, car ma race
répugne à la tienne: la zingara qui se donne à un chrétien est, chez
nous, la seule méprisée,--et, si j’étais vue d’un des nôtres, il y
aurait du couteau dans l’air,--sois-en sûr--pour toi et pour moi!