Tous appellent de toutes leurs forces, car il faut bien que les saintes

entendent! Chacun crie de tous ses poumons, de tout son cœur, de tout

son corps, on peut le dire. Le ciel est si loin! Les bouches s’ouvrent,

béantes vers le haut, avec des torsions. Les veines des cous sont

gonflées à éclater. Les muscles s’épaississent sur les visages où le

sang afflue. Les frères, les fiancés, les maris, les mères, les pères

des malades, profitent de leur vigueur pour appeler au secours, avec des

hurlements de bêtes fauves blessées, tournées vers l’aube. Toute cette

foule douloureuse, toute cette chair grouillante, entassée, malade,

infecte, pousse un cri terrifiant de monstre qui souffre.... Et toujours

la plainte suraiguë de quelque mère affolée domine ce tumulte féroce.

Et, autour de l’église, pleine de l’appel sans nom de ces damnés de la

terre, s’étalent, insensibles, le désert, muet, calme, la mer bleue, aux

écumes gaies, la lumière.

_Sous le soleil, sous les étoiles,_

_De vos robes faisant des voiles_

_(Vogue, bateau!)_

_Sept jours, sept nuits vous naviguâtes,_

_Sans voir ni trois-ponts ni frégates..._

_Rien que la mer et la grande eau!_

--_Saintes Maries!_ rugit le peuple, et chaque fois ce cri, poussé par

mille poitrines, éclate, brusque et d’ensemble, comme une explosion

unique!

_Dieu, qui fait son fouet d’un éclair,_

_Pour fouetter le ciel et la mer,_

_Saintes Maries!_

_Amena la barque à bon port..._

_Un ange, qui parut à bord._

_Vous montra des plages fleuries!_

--_Saintes Maries!_ mugit encore le peuple.

Et cette clameur d’appel, faite de tant d’appels, éclate comme un paquet

de mer qui crève en bloc, aussitôt éparpillé contre une roche! Et de

nouveau la voix de la jeune fille s’élève, monte au-dessus de tous ces

êtres grimaçants qui vocifèrent.... Ne croirait-on pas voir une

hirondelle de mer, toute blanche, pareille à la colombe de l’Arche,

voler au-dessus des abîmes!

_Vous pour qui Dieu fit ce miracle,_

_Voyez, devant son tabernacle,_

_Tous à genoux,_

_Souillés du péché de naissance,_

_Nous invoquons votre puissance..._

_Saintes femmes, protégez-nous!_

Et, pour la dernière fois, l’appel monstrueux brise les poitrines:

--_Saintes Maries!_

Oh! ces mille, ces deux mille élancements de désirs fous, qui, d’un seul

vol, s’enlèvent, claquant des ailes tous à la fois, pour retomber,

morts, sur eux-mêmes!

Il est bien certain qu’il y a, dans la frénésie de cette prière, toute

la rage de souffrir, toute la colère de n’être pas exaucés, une fureur

d’animaux, déchaînée contre celles-là mêmes que l’on implore!

Cependant le volet double ne s’ouvre pas encore là-haut. Et, selon la

recommandation de M. le curé, Livette doit reprendre le dernier couplet.

Elle le recommence donc:

_Vous pour qui Dieu fit ce miracle...._

... Mais à peine a-t-elle chanté ces premiers mots que sa voix a fléchi,

et elle s’est tue. Il y a, dans l’église, quelques secondes d’un grand

silence plein d’étonnement. A quoi donc songe Livette?... A quoi? Depuis

un moment, bon Dieu! elle fixe obstinément ses yeux sur l’ouverture

noire par où l’on descend à la crypte. Au bord de ce soupirail, au ras

du sol de l’église, une tête lui est apparue: c’est la Boumiane qui, du

fond de la crypte, monte, maligne, curieuse de voir Livette chanter.

Juste au-dessous du maître-autel, elle apparaît sur la profondeur

obscure du caveau d’où sort la fumée des cierges. Elle arrive de son

royaume d’en bas, et, avec sa couronne de cuivre et ses anneaux

d’oreilles qui reluisent, avec sa peau sombre, ses yeux d’un noir en

feu, elle fait à Livette l’effet d’une vraie diablesse d’enfer.

Zinzara a monté encore deux marches, et son buste paraît. Elle a dardé

sur Livette son regard perçant, fixe. Voilà pourquoi Livette s’est

troublée, invoquant de toutes ses forces, contre cette femme de la

chapelle du dessous, celles de là-haut, les femmes de pitié, les

Saintes.

Et voilà que, là-haut, les volets qui cachaient les châsses se sont

ouverts. Et, au bout des deux cordes ornées çà et là de petits bouquets,

les châsses suspendues, en se balançant, descendent, avec de légères

saccades, très lentement.

N’est-ce pas ici l’image de toute la vie? Voilà tout notre monde!

Quelque chose du ciel descend; quelque chose de l’enfer monte; et nous

souffrons de terreur et d’espérance.

--_Saintes Maries!_

Au milieu des vociférations, Livette perd la tête, elle oublie de

chanter, et entraînée par la folie commune, espoir et terreur, elle se

prend à crier avec tous les autres, comme une perdue, tandis que

Zinzara, là-bas dessous, la regarde toujours de son œil fixe.

Que diriez-vous, monsieur le curé, des pensées de Livette qui, pauvre

être du monde où nous sommes! entre les Saintes et la diablesse, ne sait

plus que devenir? N’a-t-elle pas raison de trembler? Car les châsses ont

beau descendre, elles ne nous apporteront que des reliques

mortes,--tandis que la magicienne est un être de chair et d’os, dont les

pieds marchent, dont les yeux regardent.

* * * * *

Elles sont loin, bien loin de nous, dans le pays des rêves, des

espérances surhumaines, par-dessus le ciel et toutes les étoiles, les

âmes saintes qui ont pitié; aussi loin de l’homme que le paradis, les

chastes épouses qui dans les aromates ensevelissent les crucifiés,

tandis qu’elle est là, toujours toute prête, toujours armée contre le

repos des âmes, la reine d’amour diabolique qui, ne cherchant que son

caprice, se moque de tout!

* * * * *

Livette s’est troublée de plus en plus sous l’œil fixe de Zinzara, et en

vain, au milieu d’un profond silence enfin rétabli, elle a essayé de

reprendre l’invocation... Elle balbutie et s’arrête encore.

Un grand trouble alors se fait parmi la foule des assistants. Tous ces

gens qui restaient muets afin d’écouter, dans la voix de la jeune fille,

le chant même de leur âme, la secrète et pure prière qui est en eux et

qu’ils ne savent pas dire, sont retombés, une fois de plus et plus

désespérément, sur eux-mêmes, sur leur impuissance, au moment où Livette

s’est tue... C’est juste à l’instant décisif, que leur interprète leur

manque! Ils ont peur de leur grand silence, si contraire à l’élan de

leur cœur! Il faut, pour qu’elle soit entendue là-haut, que leur prière

soit proférée; et, saisi de la même pensée, chacun chante ou crie à sa

guise, les uns reprenant le commencement, les autres la suite du couplet

qu’ils savent par cœur ou qu’ils lisent dans le livre, d’autres

récitant, au hasard, des lambeaux de litanies, ceux-ci le _credo_,

ceux-là le _pater_, et jamais prière n’a fait devant Dieu pareil vacarme

d’enfer, depuis que montent au ciel les cris discordants de toutes les

douleurs des hommes.

* * * * *

De plus fortes que Livette seraient troublées comme elle, se sentiraient

défaillir... Elle porte à son front sa main, pour retenir sa pensée qui

lui échappe. N’est-elle pas cause de tout ce désordre? Que devient-elle

donc? Elle a peur et elle a honte.

Au lieu de regarder en haut, de voir les saintes reliques qui à présent

sont à mi-chemin de leur descente, elle ne peut s’empêcher de regarder

fixement, elle aussi, en bas, la femme bohême dont le regard la

pénètre.

Livette souffre beaucoup. Le regard de la gitane entre en elle et elle

sent qu’elle ne peut rien. Il lui semble qu’une bête avec des dents

rongeuses lui travaille le cœur. Au lieu de prier, elle écoute en elle

de terribles pensées. Elle croit sentir la haine sortir d’elle avec les

regards de ses yeux! Elle essaye d’en piquer au cœur cette mauvaise

créature qui la nargue, là-bas. Est-ce qu’on ne la tuera pas, cette

sorcière, cause de tout!... Ah! saintes Maries! quelles pensées en lieu

pareil! en pareil moment!

Les châsses lentement descendent, et, au milieu des rugissements qui les

accueillent, Livette, l’imagination surexcitée, croit se voir elle-même

cramponnée à Renaud qu’elle supplie de lui être fidèle et bon, de ne pas

aller vers cette femme; et comme il la quitte, elle saute au visage de

la gitane, l’égratigne, s’acharne contre elle comme un chat.

Ainsi l’âme de la magicienne passe dans Livette.

Voici que déjà, sans s’en douter, elle se met à ressembler à son

ennemie, à cette tzigane qui a sauté aux naseaux du cheval de Renaud,

l’autre jour. Elle n’est pourtant pas de ces noires filles d’Arles qui

ont dans les veines du sang d’Afrique et du sang d’Asie, cette petite

blonde! N’importe, elle a aussi des fureurs de bête. L’amour et la

jalousie sont en train de faire une âme de femme....

Les châsses descendent toujours; et, fiévreusement, sur son chapelet,

Livette égrène les _pater_ et les _ave_... Enfin, patience! au lendemain

de la fête, elle le sait,--les bohémiens quitteront la ville!... Encore

deux jours et son supplice sera fini.

En attendant,--elle prend devant les saintes cet engagement,--elle ne

donnera pas à Renaud la joie de se montrer à lui jalouse comme elle est,

et ce n’est que plus tard,--la Zinzara partie, bien loin, sans aucune

chance d’être retrouvée,--qu’elle dira peut-être à son futur qu’il a

menti, qu’il est un traître, puisqu’au lieu de la venger de la

bohémienne, il a, au bout du compte, trahi avec elle sa fiancée, car il

l’a trahie, puisqu’il n’est pas là!... Elle le lui dira alors, non plus

par passion, mais pour le punir. Ce sera justice.

* * * * *

A force de se dérouler par petites secousses, les cordes ont amené les

reliques presque à portée des mains qui s’élèvent au-dessous d’elles....

Alors la foule des misérables ne se contient plus. Tous veulent les

premiers arriver à les toucher. Ceux qui sont déjà dans le chœur,

au-dessous même des châsses suspendues, chancellent, refoulés par ceux

qui du fond de l’église arrivent, se bousculant, s’écrasant les uns les

autres, d’une pesée continue. Dans ce flot, Livette emportée ne voit

plus rien, et n’a plus qu’une pensée: toucher, elle aussi, les saintes

reliques!... Il faut cela, pour qu’elle échappe à l’influence du regard

que lui a jeté la femme noire. Elle va enfin conjurer le sort qui est

contre elle depuis le jour où elle a vu cette sorcière pour la première

fois! Mais arrivera-t-elle?... Livette se sent saisir à la taille par

deux bras solides. Elle se retourne: c’est Renaud! Il vient d’entrer

dans l’église avec deux autres gardians, ses amis. Ces trois jeunes

hommes, tout brûlants de la lumière du dehors, bien sains et bien forts

parmi cette foule de malades, ont l’insolence, involontairement cruelle,

de la beauté, de la vie elle-même. Ils dégagent la jeune fille,

l’entourent... elle peut respirer.

--Vous voulez toucher les châsses, demoisellette?

Et sans grand effort, sans pitié, fendant au-devant d’elle cette foule

de souffreteux, ils se font faire passage. Livette se dépêche, elle

approche, et Renaud, la saisissant par la taille, la soulève comme un

enfant, si bien que, la toute première, elle a touché les saintes

châsses!

Protégée toujours par les trois garçons, devant lesquels il faut bien

qu’on s’écarte, et sans plus songer,--pauvres vous! c’est la loi du

monde,--aux malheurs sans nombre et sans nom dont elle est entourée,

elle s’en va contente! La paix lui est rentrée au cœur. Son Renaud est

là près d’elle. Tout ce qu’elle craignait n’est donc qu’un rêve?

--Ah! c’est bon, le dehors! dit-il en respirant à pleine poitrine.

--Oui, mais les cierges, Renaud, que, selon ma promesse, vous devez

brûler à l’église, quand les allumerez-vous?

--Oh! j’ai devant moi, lui répondit-il, un jour tout entier. Allons aux

courses, maintenant.

XIX

Les châsses descendues, une grande partie des assistants quitte l’église

noire, regagne le dehors éblouissant.

A mesure que, par les étroites portes latérales, la foule dégorge, une

foule nouvelle, qui avance difficilement, faisant deux pas tous les

quarts d’heure, se presse sous le grand portail, toute chaude de soleil,

en sueur, dans un nuage de poussière lumineuse.

Bien des jeunes gens sont là, pour la joie d’être serrés, par la poussée

de la foule, contre les belles filles, leurs bien-aimées, dont ils

sentent, tout contre eux, le corps sinueux, et qui, là, ne peuvent leur

échapper. Que de mains, de tailles pressées, sans que les mères puissent

rien voir!

Et tout bas:

--Je t’aime, Lionnette.

--Finis, François!

--Laisse-moi, Tiennet!...

Ainsi, à côté des infirmes, des incurables, qui n’éprouvent rien des

bonnes choses de la vie, l’amour effronté joue et rit, se cherche et se

sent. L’encens de l’église ne sert qu’à exciter son désir, et plus d’un

offre à sa bonne amie un chapelet dont il a, sous ses yeux, baisé

ardemment la croix de buis, afin qu’elle y retrouve ce baiser sous ses

lèvres.

Et, tout le jour, de nouveaux pèlerins, de nouveaux malades, entrent

dans l’église. Beaucoup y passeront la nuit, veillant, avec les cierges,

à genoux ou prosternés devant les châsses; plus d’un même, chacun à son

tour, couché dessus, et sur des coussins apportés exprès.

Pour l’heure (c’est la première journée), on n’entend plus, dans les

rues de la ville, que des conversations sur les taureaux et les

ferrades.

--Allez-vous aux courses?

--Oui.

--Leprince court-il? C’est le meilleur cheval de toutes les manades!

--Il ne court pas, non; Renaud, qui le ménage à l’ordinaire, m’a dit

qu’il l’a trop fatigué.

--Ah! tant pis!

--Et les taureaux? En aurons-nous d’un peu méchants?

--Il y a _le Sirous_, _le Dogue_ et _Mâchicoulis_. Je les ai _triés_

moi-même avec Bernard et Renaud. Ils nous ont donné bien du mal! Ils

refusaient de quitter le troupeau. A peine triés, ils y retournaient.

Mais nous leur avons lâché dans les jarrets _Martin_ et _Commetoi_,

deux chiens de taureaux qui n’ont pas leurs pareils; et _Mâchicoulis_

lui-même a fini par obéir!

--Martin et Commetoi? En voilà des noms pour un chien!

--C’est pour rire. Quand on demande: «Comment s’appelle ton chien?» Le

maître répond: «Commetoi!» L’autre se fâche, et l’on rit!

--Et le pur-sang espagnol, avec ses cornes contournées en lyre, le

verra-t-on?

--_Angel Pastor?_ Il est malade. J’aime bien mieux nos taureaux à cornes

droites. L’essentiel est que deux cornes soient assez écartées pour que

le corps d’un homme puisse passer entre elles!

--Et des vaquettes, y en a-t-il?

--Une méchante, _la Serpentine_.

--Et des bioulets?

--Des taureaux jeunes? Renaud en a gardé six, expressément pour donner

aux étrangers le spectacle d’une ferrade.

--Et quand aura-t-elle lieu, la ferrade?

--Dans un moment. Allons-y.

* * * * *

La bohémienne assistait à la ferrade.

Le cirque était contre l’église, à l’extrémité opposée au portail.

L’enceinte polygonale, à côtés inégaux, était formée, d’un côté, par le

haut mur de l’église; d’un autre, par une maison isolée, à laquelle

s’adossait une estrade à gradins, grossement charpentée; d’un autre côté

encore, par trois ou quatre petites maisons, dont les fenêtres

encadraient chacune plus de quinze visages de filles et de garçons,

entassés et tout riants. Au bas d’une de ces maisons, un café ouvrait

sur le cirque sa porte vitrée, barricadée au moyen de quelques tables et

quelques chaises renversées. De chaque côté de cette porte sont peintes,

en noir violent, sur le mur très blanc, deux silhouettes de taureaux

bien encornés, bien camarguais, c’est-à-dire à cornes bien droites.

Tous les côtés de l’enceinte, qui n’étaient pas formés par des murs de

pierre, étaient faits de charrettes dételées, engoncées les unes dans

les autres par leurs brancards fortement assujettis.

A l’angle du mur de l’église, il y avait trois gros bracelets de fer,

fixes, superposés, et dans lesquels entraient trois barres de bois,

étagées et parallèles, glissant à volonté.

Cette barrière devait s’ouvrir devant les jeunes taureaux qui, l’un

après l’autre, une fois marqués, sont lâchés hors de l’arène et

regagnent seuls le désert. En dehors de cette barrière, un système de

barricades leur fermait les issues de la ville, et,--les forçant à

passer derrière ces quelques maisons dont la façade donnait sur le

cirque,--les conduisait forcément au bord même de la libre plaine, en

moins de cent pas.

Zinzara, debout sur une charrette, assistait donc aux jeux du cirque.

Elle en suivait d’un œil impassible toutes les péripéties, qu’elles

fussent grotesques ou héroïques.

Ces duels entre la bête et l’homme prennent en effet laideur ou beauté

selon le caractère des adversaires. Il arrive que l’homme attaque

lâchement, ou que la bête, soit étonnement, soit fatigue, recule et

cherche l’étable. Les belles luttes sont même rares.

Tantôt une pierre aiguë est lancée de loin par un ennemi déloyal...

L’animal surpris l’a reçue en plein mufle; le sang lui coule des

naseaux, en longs filets, jusqu’à terre.... Il regarde devant lui, avec

ses grands yeux encore pleins de mirage, et ne bouge, comme attristé et

méprisant.

Tantôt, un gars malin imagine de venir lui jeter, de très près, dans les

yeux, du sable à pleines mains. Un autre, plus malin encore, le couvre

d’ordures ramassées au coin d’une borne! Mais voici que le premier,

atteint par ces immondices, en attrape une poignée, et les deux héros

luttent à coup de fumier, de bouse ramassée fumante à terre, sous la

queue même du taureau, aux applaudissements et aux rires de tout un

peuple, jusqu’à ce que brusquement les deux champions, salis et puants,

soient séparés par le taureau, qui s’émeut enfin et les charge.

* * * * *

--Par ici! par ici, Livette!

Livette arrive. On lui fait une place sur les gradins de l’estrade. Ses

petites amies l’appellent. On se serre volontiers pour elle.

Une écurie qui est là, à côté du café, a été transformée en toril. Juste

au-dessus de la porte de cette écurie, la fenêtre du grenier à foin

s’ouvre au ras du plancher. Deux gardians encadrés dans cette fenêtre,

jambes pendantes au dehors, de temps en temps se lèvent, et on les voit

là-haut, qui, par les trous à foin ouverts dans le plancher, au-dessus

des crèches, piquent le dondaïre, le bœuf à sonnailles, conducteur aimé

du troupeau. Le dondaïre sort, et vient chercher le taureau fatigué

qu’il ramène à l’étable. Un homme adroit, chaque fois qu’une bête

nouvelle quitte le toril ou qu’une bête fatiguée y rentre, ferme

lestement la porte.

Toutes ces choses, peu nouvelles sans doute pour la bohémienne, qui

devait d’ailleurs connaître les courses tragiques de Madrid et de

Séville, la laissaient indifférente. Son œil ne s’allumait pas; il

regardait, morne, vague, comme celui des génisses.

Les «amateurs» jouèrent avec quelques taureaux. Ils n’étaient pas

méchants. On en prit un par la queue. Une farandole entière s’y

attacha... bientôt dispersée. La course jusqu’ici n’était pas belle,

mais elle était amusante.

Derrière la porte vitrée du café, ouverte sur le cirque même, quelques

buveurs vidaient bouteille et fumaient, tout en jouissant du spectacle.

La porte était protégée par un rempart de tables renversées, leurs

quatre jambes en l’air passées au travers d’un enchevêtrement de chaises

dépaillées.

Tout à coup, le taureau, bousculant tables et chaises, mit en fuite les

buveurs: il avait passé sa lourde tête au travers d’un carreau de

vitre.... Le café retentit de joyeux cris d’alarme. Les charrettes du

cirque furent secouées d’un piétinement de joie; les bordages en furent

décloués par des mains en délire; les gens qui se trouvaient aux

fenêtres des maisons basses agitèrent les volets à grand fracas de

gaieté. A voir rire les groupes entassés sur les toitures on put

craindre un écroulement. Ainsi fut applaudi le taureau folâtre. La

bohémienne seule ne riait pas.

Un grand coffre à avoine était là, exprès peut-être, dans un coin du

cirque. Un très vieil homme, demeuré farceur, armé d’un vieux parapluie

rouge, souleva le couvercle, entra dans le coffre, ouvrit son parapluie

d’un rouge éclatant. Le taureau se précipita.... Le vieillard laissa

retomber le couvercle. Parapluie et coffre se refermèrent en même temps

sur la tête chauve qui riait. L’hilarité du public fut portée à son

comble. La bohémienne ne parut pas amusée par la facétie du

vieillard.... Elle ne rit pas non plus quand on planta au milieu du

cirque un mannequin que le taureau emporta sur ses cornes et lança à

toute volée au milieu des spectateurs; et elle ne sourit même pas quand,

une fenêtre du rez-de-chaussée s’étant ouverte, on vit, derrière les

barreaux de fer, un tout petit enfant sur les bras de sa mère agacer

l’animal en fureur. A travers la grille, il tendait en riant son joujou,

un petit moulin de carton, dont l’aile, en papier rose et bleu, tournait

au souffle du monstre.

Puis vint un épisode tragique. Un homme, «un amateur», atteint par les

cornes aiguës; la cuisse percée de part en part; le premier mouvement de

fuite lâche des autres lutteurs; le retour des vaillants qui vinrent

distraire le taureau, l’attirer contre eux, pendant que l’homme était

emporté chez lui, accompagné des cris aigus de sa femme et de sa fille.

Enfin, cela devenait sérieux. A ce moment, on annonçait la ferrade....

Et tout de suite après aurait lieu le jeu des cocardes, qui consiste à

arracher une cocarde fixée par une ficelle entre les deux cornes du

taureau. A la main ou avec un crochet, le coureur casse la ficelle,

arrache la cocarde.... Crac, un tour sur lui-même, et le vainqueur a

gagné l’écharpe!

La ferrade est un travail, tourné en jeu, qui consiste à marquer au fer

rouge les bioulets au chiffre du maître.

Un jeune taureau ayant donc été lâché dans l’arène, Renaud marcha à lui

et, comme la bête s’élançait, il l’évita adroitement en pivotant sur

lui-même. Le taureau s’étant alors arrêté court, Renaud le saisit aux

cornes.

Par ses deux poings, serrés comme des nœuds d’acier, l’homme, attaché à

la bête, fut un moment traîné tout debout sur l’arène que ses semelles

fortes égratignaient, creusaient en rubans. On battit des mains. Le

taureau, tête basse, devint immobile. Renaud, les deux jambes écartées,

un peu infléchies, les deux pieds rivés en terre, portait tout le poids

de son effort à gauche. On voyait, sous la chemise du gardian, collée à

sa peau par la sueur, tous les nœuds de son torse et de ses bras. La

bête, de toute sa lourde force, tentait de se rejeter en sens contraire.

Renaud brusquement lui céda, et le taureau, perdant l’appui de la

résistance de l’homme, tomba sous un effort brusquement inverse. Voici

que, haletant, il gisait, collé à terre, sur le flanc, de tout son long.

L’homme, qui n’avait pas lâché prise, lui clouait la tête contre le sol.

--Bravo, le Roi! bravo, le Roi! criait la foule.

Dans un brasier, Bernard prenait le fer rouge, l’apportait à Renaud. Et

lui, alors, lâchant une corne, pesant du genou sur l’encolure,

saisissait le fer rouge de sa main droite, et l’appuyait sur l’épaule de

la bête. Les poils, la chair fumaient. Renaud se relevait bien vite et

le taureau, brusquement debout, se secouait tout entier, fouettait son

flanc de sa queue, mugissait de colère, creusait la terre du pied, puis,

au milieu des cris, enfilait la barrière ouverte à ce moment.... On le

voyait, un peu après, fuir au grand galop, bien loin, en plein désert.

Il regagnait la manade, qu’ils savent bien retrouver tout seuls,

fût-elle de l’autre côté du Rhône, souvent traversé à la nage.

Six taureaux tour à tour furent ainsi renversés par Renaud.

Ce jeu l’animait, il s’enivrait de sa force. Excité encore par

l’applaudissement d’un peuple, il palpitait de tout son être. Il suait à

grosses gouttes et, de temps en temps, du dos de sa main essuyait son

front.

Une bande de soleil coupait, sur un des bords, l’arène où le mur de la

haute église jetait toute sa grande ombre. Renaud y courait sans

chapeau, en bras de chemise, sa taïole rouge très serrée, secouant les

courtes mèches tortillées de ses cheveux drus, bien noirs.

Les filles applaudissaient, je vous jure, plus fort que les garçons, un

peu jaloux. L’œil de Zinzara, dont la charrette se trouvait dans la raie

de soleil, s’était avivé enfin.--Et Livette, toute rouge, se sentait

fière de son Roi.

Quand le sixième taureau _tombé_ fut sous lui, Renaud fit un signe à

Bernard. Bernard accourut, s’agenouilla à son côté et saisit, à sa

place, le taureau aux cornes. Un autre gardian vint aider Bernard à

maintenir la bête, et Renaud se leva.

Il traversa l’arène et, étant arrivé devant Livette, il l’appela. Tout

le monde comprit et applaudit.

Elle s’avança au bord de l’estrade et, légère, mit le pied sur la forte

traverse qui servait d’appui aux spectateurs du premier rang; et de là,

s’élançant avec confiance, elle tomba dans les bras de Renaud qui,

l’ayant saisie à la taille, la posa à terre comme il eût fait d’une

toute petite enfant. Il la prit par la main, et la conduisit vers le

taureau.

Roi de Camargue · 第 12 / 17 段