Avant de quitter la terrasse de l’église, Livette jeta un dernier coup

d’œil sur l’étendue du pays camarguais. Ah! que cette immensité était

vide! Les quelques maisons éparses qu’elle aurait pris plaisir à voir

dans la plaine, étaient cachées par les bouquets de pins parasols qui

les abritent. Rien d’humain ne répondit au cri de détresse de son pauvre

cœur qui aurait voulu suivre au vol dans le désert le gardian ensorcelé,

et il lui sembla que, du haut de la tour, il tournoyait, son cœur,

jusqu’à terre, où il s’écrasait du coup, comme un oiseau tombé du nid.

XVII

Renaud, au pas de son cheval, gagnait le _Ménage_, une des fermes du

Château d’Avignon. Il avait commandé à Bernard de lui amener là

Blanchet, qu’il voulait reconduire au Château. Du Ménage au Château la

distance ne serait plus rien.

* * * * *

Chose décidément surprenante pour lui, plus il réfléchissait à ce qui

venait de lui arriver, et qu’en somme il avait souhaité, plus il était

mécontent.

Il s’aperçut qu’il avait fini par se faire, malgré tout, du caractère de

la gitane, une idée assez bonne,--celle qui le flattait. Il s’était dit

simplement qu’elle était une sauvage, celle qui avait pu oublier ainsi

toute honte d’être nue, dans sa hâte à châtier de son mieux un homme

trop hardi.... De son impudeur même, de l’arrogance, de la méchanceté

qu’elle lui avait prouvée à leur première rencontre, il avait tiré

bizarrement la preuve d’une chasteté si sûre d’elle-même, si dédaigneuse

du péril, que l’effrontée gitane ne lui en paraissait que plus

désirable.

Il n’ignorait pas que les femmes bohèmes estiment les voleuses mais non

pas les impures, et il s’était plu à voir en Zinzara on ne sait quelle

vierge farouche, féroce même comme une bête des pays d’Orient, dont il

aurait, lui, dompteur, la première joie et l’orgueil. Et voilà qu’elle

lui inspirait tout à coup une répulsion qu’il s’expliquait mal. Voilà

que,--seulement pour lui avoir entendu prononcer quelques paroles

obscures comme toutes les paroles de zingari, menaçantes comme il

fallait s’y attendre, et, au bout du compte, plus aimables qu’il ne

pouvait l’espérer,--il la croyait, comme en une révélation de rêve,

capable de tout, une «mauvaise femme!» Il sentait en elle le diable.

Sur son âge, il ne savait rien de précis. Avait-elle dix-sept ou

vingt-cinq ans? Le ton bistre de son visage impassible et pourtant

souriant ne disait rien, cachait rougeurs et pâleurs.

Ce visage était infiniment jeune et l’expression en était sans âge.

Renaud avait subi le charme inexplicable de ce visage où, toute menteuse

pour être toute-puissante, la malignité de l’expérience féminine avait

quelque chose d’enfantin.

De plus forts que lui y eussent été pris. Ni un roi, ni un prêtre

n’aurait pu échapper au charme mauvais de la gitane! Elle n’aurait eu

qu’à vouloir. Cela même qui repoussait d’elle, était attirant!

Renaud était donc pris, et en vérité cela se voyait un peu. Sur son

cheval fatigué, sur l’étalon que finissaient par calmer tant de courses

en tous sens, et qui portait moins haut la tête, le gardian, appuyant

sur l’étrier le fer de son trident dont le bois reposait dans le pli de

son bras, semblait maintenant un roi vaincu, humilié de se sentir

prisonnier à l’air libre.

* * * * *

Il trouva Bernard au Ménage, dans la vaste salle basse, pareille à

toutes celles des fermes du pays, avec la haute cheminée à manteau, la

longue table massive au milieu, le pétrin de noyer bien ciré, la huche à

pain sculptée, à colonnettes, accrochée au mur comme une cage, les

bassines de cuivre bien reluisantes. Sur la blancheur des murs, çà et

là, se détachaient quelques gravures enluminées: les saintes Maries dans

le bateau; Napoléon Ier sur le pont d’Arcole, et Geneviève de

Brabant, avec la biche, au fond d’une forêt.

Un vieux pâtre, assis à table, à côté de Bernard, mangeait lentement sa

tranche de pain.

--C’est toi, le Roi! dit-il en voyant entrer Renaud.... Je t’ai connu

plus fière mine!... Qu’est-ce donc qui te ronge? tu es soucieux. N’es-tu

donc plus gardeur de bœufs, mon bon? La vertu des bergers, mon homme,

c’est, souviens-t’en, la patience. Ce qui ne se trouve pas en un jour,

se trouve en cent ans.

--Ah! vous voilà, Sigaud? répondit Renaud... sans répondre. Quand

partez-vous pour l’Alpe?

--Tout à l’heure, mon fils. Nous sommes en retard cette année.... Je

m’apprête.

Rien autre ne fut dit. Quand ils eurent mangé en silence leur tranche de

pain et leur fromage de brebis, et bu un coup d’un âpre vin de

lambrusque, ils se levèrent.

Le berger jeta sur son bras sa cape, prit son bâton dans un coin, et,

ayant ôté son large chapeau devant une vieille image de la Nativité,

suspendue au mur, ornée d’un rameau chargé de cocons, et au-dessous de

laquelle, sur une tablette de chêne sculptée, dormait une petite lampe,

éteinte depuis bien longtemps, il sortit à pas lents.

Quand Renaud, à cheval sur Leprince, tenant en main Blanchet, quitta le

Ménage, il marcha quelque temps avec les bergers, le long de l’immense

troupeau en route vers les Alpes où ils allaient passer la saison d’été.

Deux mille brebis, béliers en tête, rangées par bataillons et par

compagnies, sous la garde de plusieurs pâtres dont le vieux Sigaud était

le chef, s’en allaient, le cou baissé, faisant, avec leurs huit mille

pieds, un roulement sourd, étouffé, de grêle, dans la poussière

soulevée.

Les chiens labris couraient sur les côtés, affairés, mais l’œil

fréquemment tourné vers le maître.

Quelques ânes, entre les différentes compagnies, portaient, dans le

double panier de sparterie, des agneaux bêlants, somnolents, le cou

ballotté.

Le vieux Sigaud, réjoui, songeait à l’Alpe fraîche, où l’herbe est

verte, où l’eau est pure, où, dans le ciel criblé de myriades d’étoiles,

on regarde en paix, toutes les nuits, le char des Ames, les Trois Rois

et la Poussinière.

--Adieu, Sigaud, fit Renaud, arrêtant son cheval, au moment de se

séparer de la troupe en marche.

Et Sigaud, devant lui, s’arrêta aussi.

--Adieu, Renaud, fit-il gravement. Il y a de la femme sous ton chagrin.

Tu es trop triste. Mais nous t’avons appelé _le Roi_ pour faire honneur

à ton courage, il faut que tu t’en souviennes. Souviens-toi aussi que

tout sert, mon bon, et que même le mal sert au bien. Il faut de tout

pour faire un monde!...

... Renaud trouva Livette au seuil du Château, assise sur le banc de

pierre. Il n’avait pas sauté à bas de Leprince, que déjà elle couvrait

Blanchet de caresses. Audiffret fut content d’apprendre que le cheval

volé avait fait retour à la manade; mais quand Renaud eut expliqué qu’il

venait, à cette occasion, rendre Blanchet, Livette montra de

l’humeur....

--Vous n’êtes donc pas content de ses services? dit-elle. Un si joli

cheval! si brave!... ou bien cela vous ennuie-t-il de le dresser pour

moi, d’empêcher qu’il prenne à l’écurie de mauvaises habitudes, de

l’entraîner pour que j’aie la joie de le voir revenir vainqueur des

fêtes de Béziers où veut l’envoyer mon père, le mois prochain?

--Certainement, Renaud, disait Audiffret, tu devrais le garder encore.

Il se rouille ici, dans l’écurie... Je suis surpris pourtant d’entendre

Livette... Figure-toi qu’elle le regrettait ce matin, disant qu’elle

voulait qu’on te le redemande aujourd’hui même. Et maintenant elle n’en

veut plus!... Bien malin qui comprend les filles!

Ce qu’Audiffret ne comprenait pas,--Renaud, lui, très bien, l’avait

deviné. Elle se disait, l’amoureuse, que son fiancé se débarrassait, en

rendant le cheval, d’un souvenir d’elle, qui lui était un remords

peut-être,--tandis qu’en amoureux jaloux il aurait dû vouloir, le plus

possible, garder Blanchet, le soigner pour elle!

Renaud résistait de son mieux... Il allait avoir, au moment des fêtes,

des courses longues à faire; il ne voulait ni surmener Blanchet, ni le

laisser, avec la manade, redevenir sauvage.

Là-dessus, Audiffret, influencé facilement par le dernier qui parlait,

donna raison à Renaud.

Tout en disputant sur la chose, Renaud avait installé à l’écurie les

deux bêtes. Cela fait, il gagna prestement la fénière, d’où il jeta, par

les trous ouverts dans le plancher, une brassée de fourrage aux

râteliers.

Quand il redescendit, Blanchet, devant les mangeoires, le nez haut,

était tout seul à happer pâture.... Renaud courut à la porte....

Livette, ayant ôté son licol à Leprince, le mettait en fuite, libre et

nu, d’un grand cri et d’un grand geste de ses jolis bras levés.... Le

bonhomme Audiffret, ravi de l’espièglerie de sa petite, riait, riait! Et

Leprince, heureux, après ces quelques jours d’esclavage, de retourner au

désert, sans plus songer à l’avoine du Château, se mâtait debout comme

une chèvre, lançait au ciel des ruades de gaieté, secouait sa crinière

foisonnante, érigeait sa queue qui fouettait l’air où tournoyaient les

mouches chassées de sa croupe,--et détalait vers l’horizon, par la

trouée des arbres du parc.

Force fut à Renaud d’en prendre son parti d’un air de reconnaissance, et

de rire aussi;--mais il lui déplaisait toujours davantage de monter un

cheval qui lui appartenait encore moins que tous les autres de la

manade, et qui était celui de sa fiancée.

Audiffret, là-dessus, l’occupa à différents ouvrages; et, deux heures

plus tard, dans la salle basse de la ferme, où tous étaient réunis,

Renaud, saisi d’un subit ennui à la pensée qu’il était, d’un moment à

l’autre, exposé à un tête-à-tête embarrassant avec cette même Livette

tant recherchée naguère, parla de se retirer. Audiffret se récria et

l’invita à souper.... On boirait en l’honneur de sa victoire.... Renaud

refusa gauchement, sentant combien son refus sans motif manquait de

bonne grâce.

Mais la mère-grand ayant insisté, elle qui ne parlait guère, il demeura.

* * * * *

Elle parlait rarement, la vieille, songeant toujours au grand-père mort,

qui avait été le compagnon fidèle de sa vie travailleuse. Elle se

desséchait lentement, comme un bois bien sain dans toutes ses fibres,

mais où la sève ne monte plus. C’était une de ces belles vieillesses des

pays de cigales, où les gens vivent sobres, conservés par la lumière.

Venue déjà vieille en Camargue, elle n’avait jamais souffert des

malfaisances du marais. Il était trop tard. Le bois de cyprès ne se

laisse pas piqueter aux vers.

Elle attendait la mort, patiente, marmonnant quelquefois des _pater_ sur

son chapelet en noyaux d’olives, regardant sans peur, de ses yeux

troubles, droit devant elle, l’ombre vague où l’attendait son vieil

homme parti, son brave et fidèle Tiennet, qui, en quarante ans, ne lui

avait pas donné sujet de peine, et à qui, même au temps de sa plus belle

jeunesse, elle n’avait pas fait tort d’un sourire. Tiennet, du fond de

l’ombre, l’appelait parfois doucement, et on entendait alors la vieille

murmurer d’une voix de songe: «J’y vais, mon homme!... On y va!»

* * * * *

... Seul un moment avec Livette, un instant avant souper, Renaud ne sut

que dire. Elle non plus. Il n’osait mentir et elle espérait qu’il

ouvrirait son cœur, se confesserait.

Tantôt elle voulait, en le laissant dans son silence, se donner par là

la preuve de sa trahison, et tantôt, au contraire, elle se disait: «Si

tous deux s’étaient mis d’accord, il ne serait pas là! J’étais folle! Il

m’aime.»

Au souper, il s’étourdit, raconta des luttes, des chasses; comment,

l’année dernière, avec ce gueux de Rampal, il avait forcé à la course, à

cheval, dans une seule matinée, deux compagnies de perdreaux. Ils en

avaient pris vingt-huit, dont plus de vingt tués, au vol, d’un jet de

leur bâton lancé à la manière arabe.

Audiffret, tout à fait joyeux de ravoir un cheval qu’il avait cru perdu

pour toujours, tira, de dessous les fagots, une bouteille antique, un

cadeau des maîtres, de ces maîtres toujours absents,--comme tous ceux de

Camargue, qui préfèrent habiter les villes, Paris et Marseille ou

Montpellier, laissant le désert à leurs _bayles_.... «Ah! les seigneurs

d’autrefois! disait Audiffret, ils étaient plus courageux, mieux servis

et mieux aimés!...» Renaud, s’animant de plus en plus, trouvait

meilleurs les temps nouveaux... La grand’mère, toujours grave, dit une

fois à Audiffret, à table, en parlant de Renaud: «Sers ton fils, mon

fils.» Allons, allons, décidément il était de la famille.

Et voilà que cette certitude, qu’il lui fallait garder à tout prix, au

lieu de gagner franchement son cœur à la reconnaissance, le poussait à

l’hypocrisie. Il était prêt à trahir Livette, sans renoncer à elle, car

il l’aimait si sincèrement, si bien, qu’il se sentait prêt d’autre part

à renoncer, sans trop de peine, à la gitane, dans le cas où les

circonstances le commanderaient. Il riait beaucoup, levant son verre

souvent, et clignant des yeux du côté d’Audiffret, sans le vouloir,

comme pour dire: «Nous sommes malins!» Mais ce brave Audiffret ne

pouvait pas s’apercevoir de cette folie.... Il ne s’était jamais occupé

que des comptes du domaine. Il n’avait jamais rien deviné de toute sa

vie, oh non!... Quant à la bohémienne, pour sûr, elle ne quitterait pas

les Saintes avant la fête, c’est-à-dire avant huit jours. Après, elle

irait un peu où elle voudrait! il ne s’en embarrassait guère. Que

pouvait-il espérer d’une fille errante? Un rendez-vous d’une heure, au

carrefour du grand chemin d’Arles! voilà tout!

Du côté de Zinzara, il avait l’espérance; du côté de Livette, la

sécurité. Et il était gai.

* * * * *

Aussi, quand vint le moment de la retirée, il eut, vers sa nouvelle

famille, un grand mouvement de tendresse, bien contraire à ses allures,

à celles des gardians, qui sont rudes par métier.

* * * * *

Il faut savoir que les paysans, en général, ne s’embrassent pas, si ce

n’est aux grands jours de noce ou de baptême. Les mères seules baisent

les tout petits.... L’homme de la terre est sévère.

* * * * *

Audiffret, venait de dire tout à coup à son fils la mère-grand, posant

sur la table son tricot, et sur le tricot, ses lunettes:--Audiffret,

chaque jour me pousse, et je voudrais voir ce mariage avant de mourir.

Il faudra le faire au plus tôt possible, puisqu’il est décidé. Et si je

ne dois pas être là, le jour de la noce, n’oubliez pas, mes enfants, que

du plus profond de son cœur, la vieille ce soir vous a bénis....

* * * * *

Et, sans autre geste, paisiblement, elle reprit le bas et les

aiguilles.

Elle avait parlé presque sans inflexion, d’un ton grave, calme, ne

remuant que les lèvres.

Tous furent émus. Livette regarda Renaud. Lui, sans arrière-pensée,

entraîné, il oublia en ce moment tout ce qui n’était pas cette nouvelle

famille qui s’offrait à lui, l’orphelin. Livette le vit bien et lui en

sut gré. Elle le sentait reconquis, comme le cheval volé, et s’étant

levée d’un élan:

--Embrassez-moi, mon promis! dit-elle fièrement.

Il l’embrassa, avec tout le bon de son cœur.

Le père et la grand’mère les regardaient d’un œil qui devenait trouble.

Et, quand il eut serré la main du père, Renaud, se tournant vers la

mère-grand qui, dans les touffes de ses cheveux blancs, ébouriffés sur

ses tempes, plantait son aiguille à tricoter:

--Embrassez-moi, grand’mère!... dit-il en lui souriant.

La vieille eut un sursaut, et, se levant toute droite, puis reculant

d’un pas, comme apeurée:

--Depuis que mon mari est mort, jamais homme, dit-elle,--pas même mon

fils qui est là!--ne m’a embrassée.... Que les jeunes promis

s’embrassent. La vie est pour eux.... Moi, ajouta-t-elle, je suis avec

mes morts....

Et toujours bien droite, rigide, sèche, la vieille paysanne, image d’un

temps qui fut, et où il était beau de demeurer voué à un sentiment

unique, gagna son lit de vieillesse qui bientôt devait la voir morte,

ayant sur sa face de parchemin la tranquillité des cœurs simples,

aimants et fidèles.

XVIII

C’est le grand jour. De tous les points du Languedoc et de la Provence

sont arrivés les pèlerins, riches et pauvres. Ils sont bien dix mille

étrangers.

Depuis trois jours, dans des véhicules de toutes les formes, de tous les

âges, il en arrive! il en arrive!

Beaucoup de ces pèlerins logent chez l’habitant, à des prix étranges,

princiers. Une paillasse sur le carreau se paie vingt francs. Le Saintin

dort sur une chaise, ou passe la nuit à la belle étoile, sur le sable

tiède des dunes. Si les taureaux, pour la course du lendemain, arrivent

dans la nuit, il va assister les gardians, qui les poussent au _toril_,

à la suite du _dondaïre_, le gros bœuf à sonnaille.

Les maisons regorgent bientôt. Il faut camper. On dresse des tentes. On

habite les charrettes, les carrioles, les breaks, les tilburys, les

calèches, les omnibus, le plus à l’écart possible, bien entendu, du

campement des bohémiens.

Autour de la petite ville, toutes ces voitures, par centaines, forment

une ville volante, posée là comme un vol d’oiseaux de passage autour du

marais.

Et ce ne sont partout que des loqueteux, béquilleux, bossus, tordus,

borgnes, aveugles, tous misérables de santé, boiteux, manchots,

cancéreux et paralytiques, traînés ou se traînant, portés à bras ou à

brancard, les uns avec des bandages sur la face, d’autres montrant des

plaies vives dont on se détourne.

Un tel, qui a été mordu par un chien enragé, erre d’un air sournois,

tourmenté d’une inquiétude et d’une espérance folles, car le pèlerinage

aux Saintes est particulièrement efficace contre la rage.

Toutes les disgrâces sont ici représentées. Tous les enfants de Job et

de Tobie se sont mis en route pour trouver l’ange guérisseur et le

poisson miraculeux.

Une foule bariolée grouille, sur la place des Saintes, au plein soleil;

et, dans les rues étroites, sous l’ombre lumineuse des tendelets. De

temps en temps elle se divise, avec des cris, devant quelque gardian à

cheval qui passe, fier, sa promise en croupe lui enlaçant la taille.

Çà et là, des éventaires chargés de chapelets, de saintes images, de

couteaux catalans, de foulards aux couleurs éclatantes, se dressent

comme des îlots au milieu du flot des promeneurs, et toute la

marchandise est teintée, en rose ou en bleu tendre, par l’ombre

transparente des grands parasols fixes qui l’abritent.

On entend, sous les tons perçants, envolés en arabesques, d’un

galoubet, le tambourin bourdonner sourdement en cadence, à l’intérieur

d’un cabaret, où dansent des filles du pays, en costume provençal, aux

dents blanches sous des lèvres sensuelles, à la peau fauve, très

semblables à des Mauresques, petites-filles de quelque pirate sarrasin,

ravageur de plages ligures.

Le soleil est joyeux. Le «monde» est endimanché. Sur cette plage de

fièvre où tout un peuple accourt demander aux saintes Maries la santé du

corps, ce soleil si gai est dangereux. Et c’est ici comme une fête, un

bal d’hospice, donnés par des moribonds. Le diable peut-être tient

l’archet. On le croirait, à voir les figures des bohémiens dont, malgré

certains regards narquois, l’expression reste indéchiffrable.

* * * * *

Dans l’église aux murs noirs, sales, que tant de misères accumulées, de

chair malade, de corps en sueur, emplissent d’une odeur infecte, on se

presse autour de la balustrade en fer du petit puits, comme autour d’une

fontaine de Jouvence. La pauvre cruchette verte, égueulée, humblement

descend au bout de sa corde, va chercher dans le sable une eau saumâtre,

qui, ce jour-là, paraît douce.

Gardez-leur la foi, ô saintes!--La foi donne ce qu’on souhaite.

Et l’on attend quatre heures, l’heure où descendront les châsses.

* * * * *

A quatre heures juste, le volet de la haute fenêtre, tout là-haut, sous

l’ogive de la nef, s’ouvrira. Les châsses descendront vers les bras

tendus. On élèvera vers elles les petits enfants. On soulèvera vers

elles les bras morts des paralytiques. Vers elles les aveugles

tourneront les globes tout blancs de leurs yeux, ou leurs orbites vides

et sanguinolentes.

En attendant, Livette qui est là, au beau milieu du monde, bien en face

de l’autel, devant la grille par où l’on descend dans la crypte, se

prépare à chanter le solo d’invocation. C’est sa voix fraîche, pure, qui

va devenir celle de tous ces misérables, accablés sous l’impureté de

leurs maux.

Juste au-dessous du maître-autel constellé de cierges, les bohémiens

accroupis, des cierges aux mains, invoquent Sara dans leur crypte. Ce

caveau est noir. Les bohémiens sont noirs. La petite châsse vitrée de

sainte Sare, sous la crasse des ans, est devenue noire. Du milieu de

l’église, on voit, par la grille du caveau ouverte comme un soupirail

d’enfer, les nombreux points brillants des cierges d’en bas, mobiles

dans les mains qui les tiennent. Une sourde rumeur de prière vaincue

sort du soupirail.

Dans l’église, depuis un moment, pas une main qui n’ait son cierge, et

tous, de l’un à l’autre, se sont allumés rapidement. Toutes ces

étincelles dansent. Noir aussi est l’intérieur de cette nef. Les hauts

murs, percés de meurtrières, sont encrassés par le temps. Et toute cette

obscurité, où rampent souffrance et misère, est étoilée comme un ciel.

Pour les bohémiens de la crypte qui ne verront pas, eux, descendre les

saintes châsses, ce sol de l’église, qu’ils entrevoient d’en bas par

leur soupirail, est déjà un ciel supérieur, le monde des élus.

Ces élus, hélas! se trouvent des damnés. Leur ciel à eux, c’est cette

chapelle haute, dans laquelle dort--sous le bois colorié des caisses en

forme de cercueil double--le pouvoir invoqué, qui peut-être restera

sourd, le pouvoir tout-puissant, qui peut-être ne s’éveillera pour

personne, le merveilleux pouvoir d’où dépendent les guérisons, et qui

détient le bonheur!

* * * * *

Tel est, ce jour-là, l’intérieur à trois étages de l’église des

Saintes-Maries. Et par-dessus la chapelle haute, il y a le clocher qui

voit le dehors. Entouré du vol incessant des hirondelles et des

mouettes, depuis des siècles, il regarde le désert scintillant,

l’éblouissante mer, l’infini muet qui a l’explication des choses, lui,

et qui pourtant rayonne, rit.

L’heure approche. La foule halette de chaleur, et d’espérance et de

crainte.

Renaud n’est pas là.

--Nous avons promis de brûler--souviens-t’en--chacun trois cierges

devant les châsses, lui a dit tantôt Livette.

--J’irai cette nuit, a-t-il répondu. Il y a ferrade aujourd’hui. J’ai à

m’occuper de mes taureaux.

Aussi Livette est un peu distraite. Elle pense à rejoindre Renaud, à

assister à la ferrade, à surveiller son promis. Où est-il?

* * * * *

Mais M. le curé a fait un signe: Livette s’est mise à chanter.... Hélas!

pourquoi n’est-il pas là, le promis? Sa voix, qu’elle sait jolie, ferait

sur lui quelque chose peut-être. Comme il écoutait, l’autre jour, avec

attention, chanter la gitane! Livette chante, et le bourdonnement des

prières, des litanies, des invocations les plus diverses, que chacun

murmurait à sa guise, s’apaise à mesure que monte sa voix, très pure.

Qu’est-ce donc, bon Dieu! que notre humanité? Elle est sale, abjecte,

mais elle en a honte. Les plus vils savent implorer la guérison de leur

infamie. Et, si roulés qu’ils soient dans l’abjection de nature, un

moment vient toujours où ils allument des flammes, où ils brûlent de

l’encens, et où tous se taisent pour écouter la voix qui monte, appelant

sur eux une grâce que nul ne connaît, qui n’existe peut-être pas, et

que chacun conçoit et désire!

--«Mange ton excrément, chien! disent les Zangui, que m’importe! Il y a

dans l’œil du chien une lumière qui n’est pas souvent dans les yeux des

rois.»

Livette chante. Le curé se dit: «Celle-là, peut-être, ô mon Dieu,

obtiendra grâce devant vous!»

La voix de Livette est fraîche comme l’eau de salut dont a soif ce

peuple assemblé. Aussi, comme on l’écoute! Seulement, à la fin de chaque

couplet, le peuple, las de retenir en lui l’élancement désordonné de son

espérance, pousse, du fond de ses mille poitrines, un formidable

hululement articulé où se reconnaissent ces deux mots:--_Saintes Maries_

Livette chante:

_Quand vous étiez sur la grande eau,_

_Sans rames à votre bateau,_

_Saintes Maries!_

_Rien que la mer, rien que les cieux..._

_Vous appeliez de tous vos yeux_

_La douceur des plages fleuries_[C].

--_Saintes Maries!_ hurle le peuple; et, poussé d’un même élan par

mille poitrines, cet appel furieux part comme une explosion.

Roi de Camargue · 第 11 / 17 段