Il ferme les yeux, pour ne pas l’embarrasser avec son regard, qu’il sait

pénétrant. Il a laissé là-haut ses lunettes sur son gros livre. Il ferme

les yeux; et, les lèvres serrées, il presse l’une contre l’autre ses

mâchoires, d’un effort rythmé, en sorte qu’on voit se gonfler et

s’abaisser ses tempes, comme des ouïes de poisson. C’est un tic. Il a

croisé ses mains sur sa ceinture; il mêle ses doigts et joue à les faire

virer l’un sur l’autre, machinalement; mais il est très attentif. M. le

curé aime les âmes. Il sait qu’elles souffrent, que la vie est infinie,

et que, dans l’espace et le temps, elles tournent en s’appelant comme

des oiseaux de tempêtes. Il réfléchit. C’est un bon prêtre. Il a

l’esprit de l’Évangile. Il est indulgent. Ne sait-il pas que de grandes

saintes ont été de grandes coupables? Il veut être bon. Il sait l’être.

De quoi s’agit-il?

Livette enfin parle. Elle dit tout: la première apparition de la gitane,

son refus de lui donner l’huile qu’elle demandait insolemment avec des

moqueries sur l’extrême-onction; puis le sort jeté, menaçant, déjà

réalisé peut-être; le changement de caractère de son Renaud, ses

froideurs, sa fuite, et puis, ce matin même, la scène des serpents;

comment elle a été attirée--elle, Livette--par la curiosité sans doute,

mais aussi par la conviction qu’elle aurait là des nouvelles de

Renaud.... Et elle a livré sa main à la bohémienne, pour se faire dire

la bonne aventure! Cela, elle l’a fait bien malgré elle! Elle sait que

c’est une faute.... Qui lui eût dit, un instant plus tôt, qu’elle

commettrait un péché pareil? Mais elle a eu peur de paraître peureuse,

et cela non pas à cause du monde, mais à cause d’_elle_, de cette gitane

devant qui elle a cru devoir faire la fière, montrer du courage. Elle la

sent très ennemie. Elle en a peur, et cependant, malgré elle, elle la

bravera. C’est plus fort qu’elle.... Elle arrive enfin à son aveu le

plus pénible... elle est jalouse.... Une terreur lui est venue: est-ce

que Renaud pourrait?... Mais non.... N’a-t-il pas, pour la défendre

contre Rampal, risqué sa vie, sauté d’un premier étage, toute la hauteur

de la maison? Il est vrai que Rampal a volé un cheval de Renaud et que

depuis longtemps Renaud le cherche....

Livette s’est tue. Elle a regardé M. le curé qui, maintenant, avant de

répondre, s’écoute lui-même, les yeux toujours fermés, pour n’être pas

distrait. Il joue à faire tourner les uns sur les autres ses doigts

entre-croisés.

Autour d’eux, les cygnes, le pélican, le flamant rose, le pétrel,

l’ibis, regardent avec leurs yeux de verre enchâssés dans leurs têtes

qui ont vécu! Les ailes repliées, une patte en avant, ils sont là, ces

fantômes d’oiseaux, exactement pareils de forme, de couleurs, de

plumage, à des oiseaux qui volent à cette heure, par delà les mers, sur

le Nil, sur le Gange, et non moins pareils à d’autres oiseaux qui, il y

a six mille ans, vécurent.

Le lézard du plafond, qui rit là-haut avec ses dents aiguës, longues,

nombreuses, ressemble en vérité, vaguement, un peu, à quelqu’un... à

qui?

Livette, qui s’interroge, tout à coup se trouve folle, parfaitement

folle, d’avoir eu pareille idée! Elle en sourit elle-même. Et voici

qu’elle _sent_ son sourire. Elle le sent. Elle croit le voir!

Et à ce moment, elle a l’impression--qui lui est pénible--d’être là,

dans cette même salle, au milieu de ces bêtes et devant un

prêtre,--_pour la seconde fois_ de sa vie!...

Oui, tout ce qui l’entoure ici, elle l’a _déjà vu_... ce qui lui arrive

lui est _déjà arrivé_. Seulement, la première fois, c’était... oh!

c’était il y a longtemps, si longtemps! Le grand lézard du plafond s’en

souvient peut-être.... C’est pour cela qu’il rit.... Mais elle, elle _a

tout_ oublié. Pourquoi est-elle ici? Elle n’en sait même plus rien.

C’est bête, d’être venue là!

Voyez-vous, ce pays de Camargue est un pays de fièvre maligne. Il sort

des marécages, au soleil, avec l’odeur du corrompu, certaines

exhalaisons qui troublent le sang, la tête.... Des choses mortes, des

eaux mortes, il sort, comme une fumée, certaines songeries, la

fièvre.... Il y a _le mauvais air_... et _le mauvais œil_, songe

Livette.

Or, qui sait à quoi songe, pendant ce temps, dans la voiture de Zinzara,

la momie couchée, que Livette ignore, et qui a l’âge de Livette, plus

six mille ans? Elle a, comme Livette, des cheveux ondés, très longs,

mais un peu rougis par le temps. Ils étaient bien noirs autrefois, comme

des cheveux d’Arlésienne.... Elle a l’âge de Livette, la momie, plus six

mille ans!... Les zanguis prétendent que tant que la forme des morts

subsiste, quelque chose de leur esprit reste en elle. La Zinzara raconte

que cette momie, qu’elle a prise en Égypte, lui parle quelquefois, lui

apprend des choses....

Ah! si l’on se mettait à approfondir les faits les plus simples, comme

ils nous troubleraient! Nos cavales sarrasines de Camargue, sœurs

d’Al-Borak, la jument blanche de Mahomet, et les taureaux du Vaccarès,

frères d’Apis, quelquefois, de leur dent distraite, attirent à eux, du

fond des marécages, la longue tige, mollement ondulante, du lotus

mystérieux qui vit de trois existences à la fois, dans le limon par ses

racines, dans l’eau par sa tige, dans l’air bleu par sa fleur.

Ce n’est pas sans raison qu’ils viennent, les zanguis, descendants de

Çoudra, vénérer, dans la crypte de l’église aux trois étages, la châsse

de Sara, femme de Pilate,--Égyptienne....

Eh bien, M. le curé, qui est un savant, confusément roule en lui ces

choses,--sans les bien comprendre, lui non plus--et il s’interroge.

Ah! s’il pouvait, comme il balayerait, loin de l’île, cette vermine de

bohémiens! Mais il ne peut pas. La tradition commande. Sara dans la

crypte est leur sainte. Il y a là un mélange de païen et de chrétien

certainement bien fâcheux, mais qu’on n’a pas le droit de défaire.

L’essentiel est que le chrétien saisisse le païen, en triomphe, que Dieu

ait raison contre Satan,--car pour sûr, quoi qu’en disent quelquefois

les bohémiens, ils ne descendent pas de ce roi mage qui était nègre et

qui porta la myrrhe à Jésus.

Comment défendre Livette?

--Ne restez pas avec vos pensées, mon enfant. Portez sur vous toujours

votre chapelet, et dites-le souvent, en y songeant bien et non pas

machinalement. Confiez les chagrins de votre cœur à votre bonne

grand’mère, dont je connais les sentiments chrétiens. Cette vieille

femme simple a un très grand cœur.

Évitez de venir à la ville. Dites à votre père--qui a toujours fait vos

volontés, sans avoir d’ailleurs à s’en repentir--de surveiller sa

maison, de ne jamais vous laisser seule. Fuyez Renaud quelque temps; du

moins, ne le cherchez pas. Il faut qu’il voie clair en lui-même; il ne

faut pas l’aider--en essayant de le ramener à vous--à se tromper sur ses

sentiments pour vous, qui ne sont peut-être pas assez profonds. Je lui

parlerai du reste quand il le faudra. C’est après-demain la fête des

Saintes. Venez y assister; apportez-nous, ce jour-là, un cœur plein de

foi et du désir de bien faire. Vous y rencontrerez beaucoup

d’infortunes. Tournez vos yeux vers de plus malheureux que vous, et vous

verrez, par la comparaison, que vous êtes heureuse, vous qui avez

jeunesse et belle santé.

La santé de l’âme dépend de nous-mêmes. Vous la sauverez en vous.

Enfin ce sera vous, le jour de la fête (je vous le demande et je vous

l’impose au besoin comme pénitence), qui chanterez le solo d’invocation,

au moment où descendront les châsses.

Qui pense à Dieu et aux Saintes oublie les maux de la terre. Frappez et

l’on vous ouvrira.... Ceux qui craignent seront rassurés.... Heureux

ceux qui pleurent, car ils seront consolés....

M. le curé, brusquement, s’interrompit. Il venait de sentir, avec son

cœur de brave homme, que sa harangue tournait, par la force de

l’habitude, au sermon banal, et vite, se levant, et se dirigeant vers

la porte, il donna sur la joue de l’enfant tremblante, avec deux doigts

de sa main, qui tenait sa tabatière, une tape affectueuse, en lui disant

d’un ton paternel:

--Va, petite, tu as un bon cœur. Les méchants ne pourront rien contre

nous. Je prierai pour toi à la messe.... Tout le monde t’aime dans le

pays.... Ne crains rien, ma fille.

Livette sortit. Le curé, demeuré seul, soupira. Il entrevoyait, devant

Livette, un péril confus, inconnu, satanique, de ceux qu’on ne détourne

pas, que Dieu seul peut conjurer.

--C’est le sort, murmura-t-il, employant, sans y songer, un mot à double

entente. C’est le sort, répéta-t-il. La vie est trouble, et Dieu

profond.

XVI

Renaud, après sa victoire, descendit un moment de cheval, et, s’asseyant

à côté de Bernard, au bord du Vaccarès, où bœufs et cavales de sa manade

reprirent leur attitude de repos,--il se mit à repasser en lui les

choses.

Détruire le projet de son mariage, son avenir, à cause de cette

bohémienne, à cause de cet amour mauvais qui lui travaillait la tête, à

cela, sûrement, Renaud n’y songeait pas.

La première fougue de son désir dépensée en bonds sauvages, à la manière

de Leprince, il trouvait avec lui-même des accommodements. Son honnêteté

brute était entamée. Il essayerait d’obtenir de la gitane maudite ce qui

se pourrait, à l’occasion; et cela--il en était bien certain--n’ôtait

rien à Livette!

Tout comme un raisonneur savant, il combattait en lui sa pensée honnête,

prime-sautière, par des raisons qu’il trouvait à grand’peine et qu’il

affinait ensuite avec complaisance, rusant contre lui-même.

Maintenant qu’il pouvait se vanter d’avoir battu Rampal à cause de

Livette,--en négligeant dans sa pensée les deux autres raisons qu’il

avait eues de se battre, à savoir la volonté de reprendre le cheval volé

et le désir de montrer sa force et son courage à la Zinzara,--maintenant

il pouvait retourner, la tête haute, au Château d’Avignon, et revoir sa

fiancée comme si de rien n’était!

Pourquoi, après tout, aurait-il honte? Ne venait-il pas de gagner de

nouveaux titres à l’estime des parents et à la reconnaissance de

Livette?

Il ramènerait à la jeune fille ce pauvre Blanchet, qu’elle aimait

tant,--et il pourrait annoncer à Audiffret que le cheval volé broutait

de nouveau, avec la manade, les roseaux du domaine.

Non, il n’y avait rien, tout bien réfléchi, qui pût lui faire honte.

Tant qu’on n’est pas marié, d’ailleurs, est-on tenu d’être si fidèle? Et

comment faire, après tout, quand les choses se présentent?

Les yeux voient, bien avant qu’on le leur ait pu défendre! Même marié,

peut-on s’empêcher d’être ému en voyant de belles jeunesses? Est-ce

qu’on est maître des mouvements de son sang? Désir n’est pas péché, et

tant que Livette ne savait rien, tant qu’elle ne souffrait pas par lui,

qu’aurait-il eu, voyons, en toute franchise, à se reprocher?

Rien n’était de sa volonté. Il était décidé encore à ne pas parler à la

femme bohême,--mais il serait bien sot de ne pas étendre le bras, si la

pêche dorée venait s’offrir d’elle-même à lui.

Et le vent salé qui souffle sur les enganes, affolant les troupeaux

sauvages, lui courait dans les sangs, faisait monter à ses joues de

soudaines brûlures.

Que peut, contre ce vent-là, que respirent avec joie les taures, tous

les «je ne veux pas» d’un jeune homme qui sent sa jeunesse? Le bon Dieu

en pardonne d’autres! «Je me donne, depuis quelque temps, bien du

tourment d’esprit pour peu de chose!...» Et Renaud conclut sagement

qu’il allait retourner tout de suite aux Saintes, pour rassurer Livette,

comme c’était son premier devoir, sans éviter ni rechercher l’autre....

Pendant ce temps, qu’avait-elle fait, Livette?

En sortant de chez M. le curé, à l’heure à peu près où Renaud atteignait

Rampal, Livette avait envie de reprendre son cheval et de retourner tout

de suite, sans dîner même, à sa maison.

Elle se sentait comme perdue, si près de ces zangui de malheur.

Elle avait pensé d’abord que Renaud, s’il avait rencontré Rampal, dont

il ne pouvait manquer d’être le vainqueur, irait, tout de suite après,

au Château d’Avignon.

Mais sa seconde idée fut qu’il reviendrait aux Saintes pour y montrer

son triomphe. Elle le connaissait, ce Renaud! Il avait l’orgueil de sa

force, de son adresse. Gâté par le public des courses, qui applaudit des

mains, de la voix, il aimait s’entendre dire: «Bravo, Renaud!»--et il

reviendrait aux Saintes, oui, bien sûr!

Il pouvait deviner aussi qu’elle, Livette, y était restée, et y revenir

pour elle... comme aussi un peu, en même temps, pour l’autre!... Ah!

pauvre petite! quelque chose de soupçonneux commençait à lui venir! Si

elle allait lui plaire, à Renaud, cette zingara, bon Dieu!

Livette, ayant repris son cheval, toujours attaché au mur de l’église,

le fit mettre à l’écurie de l’auberge, et alla manger la bouillabaisse

du pêcheur Tonin.

--Tu as bien fait, Livette, lui dit ce Tonin, tu as évité un bon coup de

mistral. Mais je m’y connais; ce n’est qu’une bourrasque, et cette

après-midi tu marcheras tranquille. Il ne fera que trop chaud! Mais

qu’as-tu, d’être si pensive?

... Livette n’entendit pas grand’chose de tout ce qui fut dit à la table

du pêcheur, et ayant bien réfléchi, vint de nouveau, plus tard, chez M.

le curé.

--Tu es encore aux Saintes, petite? fit-il avec un sourire triste.

--Une peur m’est venue, mon père....

Par habitude de la confession, ainsi quelquefois Livette nommait le

curé.

--Une peur? et laquelle?

--S’ils se sont battus, qui sait, mon Dieu! le hasard est fort, et ce

Rampal est si traître que ce pourrait être Renaud, le vaincu.... Je

voudrais, monsieur le curé, avec votre permission, monter tout de suite

sur l’église, et, de là, beaucoup plus tôt, je pourrais apercevoir

Renaud, s’il doit revenir ici.

Cette bonne idée lui était venue, d’épier de là son fiancé, comme il

avait, lui, le matin même, épié Rampal, de la fenêtre du cabaret.

Le curé, de nouveau, sourit, et, bonnement, prit les clefs du petit

escalier qui mène à la chapelle haute, et de là au clocher.

Il sortit, suivi de Livette.

Au pied du grand mur nu, si haut, si froid, de l’église,--un rempart,

c’est bien vrai, avec ses créneaux découpés tout là-haut sur le bleu du

ciel,--le brave curé ouvrit la petite porte.

Ils montèrent....

Arrivés à la chapelle haute, qui est, comme on le sait, juste au-dessus

du chœur de l’église:

--Je reste ici, moi, petite, à prier un peu les saintes... tu peux aller

seule.

Mais sans répondre, Livette, auprès du curé, dévotement, devant les

châsses, s’agenouilla un instant.

Les châsses étaient là, derrière les cordes enroulées au cabestan, au

moyen desquelles on les descend dans l’église, tout comme on descend,

dans le puits miraculeux qui est en bas, la petite cruche où boivent

avidement les lèvres des fidèles;--elles étaient là sur le rebord de

l’ouverture par où on les pousse dans le vide....

Dans l’encadrement de cette fenêtre, ouverte sur l’intérieur de

l’église, Livette voyait, tout en bas, les chaises bien alignées, et,

plus haut, les tribunes et la chaire, et les tableaux,--tout cela perdu

au fond d’une ombre noire que traversaient deux rayons entrant comme des

flèches, par les meurtrières étroites.

Là-bas, bien en face, au-dessous de la tribune du fond, on voyait luire,

en fines raies de feu, les jointures de la grande porte carrée.

Elle regarda, un long moment, les saintes châsses, et les conjura

d’éloigner le maléfice qu’elle sentait autour d’elle.

Et, malgré elle, en les regardant, ces châsses qui ont la forme de deux

cercueils juxtaposés et soudés l’un à l’autre, Livette se sentait venir

des pensées plus tristes. N’avait-elle pas vu, tous les ans, quelque

infirme au désespoir s’étendre, sur des coussins, dans le creux, en

angle aigu, formé par les deux couvercles de la châsse double? Et

combien de ceux-là avaient été guéris! Un, de loin en loin, sur

cinquante mille?

Et pourtant, dans cette chapelle haute, que d’ex-voto, tableaux, plaques

de marbre commémoratives, béquilles, fusils aux canons crevés, petits

bateaux offerts par des marins sauvés d’un naufrage! Oui, mais en

combien de temps ont été faits les miracles dont ces ex-voto sont le

souvenir.... On tremble d’y songer.

Et Livette, heureuse de détourner sa pensée de ces choses pénibles,

laissa M. le curé à ses prières et monta sur la terrasse de l’église.

La vaste lumière du ciel, tout grand déployé sur elle, l’éblouit. Elle

dut cligner les paupières, puis regarda la plaine. La plaine était

rayonnante.

Ce gueux de mistral qui, lorsqu’il s’établit, souffle par trois, six et

neuf jours, n’avait eu qu’un caprice, comme Tonin l’avait bien prévu.

Maintenant plus rien ne remuait. La mer n’avait pas eu le temps de se

fâcher jusqu’au fond. Elle riait. Les étangs étaient lisses. Le soleil,

dans l’air nettoyé, ne rayonnait que plus chaud.

Tout autour de Livette, les hirondelles, les martinets, poussaient en

tournoyant ces cris grêles, finement perçants, qui se succèdent l’un

derrière l’autre et sans fin s’éloignent et se rapprochent. Les ailes

pointues des martinets, qu’on nomme aussi _arbalétriers_, rasaient les

tourelles, filaient dans les créneaux comme des flèches.

Livette regardait au loin, droit devant elle, et, n’apercevant pas ce

qu’elle attendait, laissait son regard errer çà et là sur cet immense

pays attirant et monotome, qu’on peut voir tout entier sans apercevoir

jamais autre chose que la répétition des mêmes sables, des mêmes touffes

d’herbe, des mêmes eaux reluisantes.

Du haut de l’église, l’horizon apparaît presque infini de tous côtés,

car les Alpilles dorées, perdues là-bas dans le nord-est, ne semblent

que des découpures de nuages.

Quand vous les regardez de là, vous avez à droite, c’est-à-dire dans

l’est, la Crau et les sansouïres, les Martigues, et puis Marseille par

delà les salins de Giraud, divisés en hauts rectangles de sels

scintillants. Dans l’ouest, la petite Camargue avec ses étangs

temporaires, ses quelques pinèdes, les euphorbes et les asphodèles

rameuses, et son Étang des Fournaux, père des mirages,--et plein de

coquilles, quoique la mer n’y pénètre pas.

Dans ce pays si plat et si vaste, l’esprit et les regards prennent

l’habitude de se porter toujours aux horizons, d’embrasser le plus

d’espace possible, pour chercher l’accident.

Mais ils ne peuvent échapper à cette vaste monotonie, plus égale que

celle de la mer qui, elle, change de couleurs, tour à tour noire, bleue,

dorée, vert pâle ou tout empourprée.

Dans notre désert, toujours les mêmes tamaris, les mêmes enganes,

et,--autour des six mille hectares d’eau du Vaccarès,--toujours les

mêmes lignes d’horizon, nulle part simplement unies, mais partout au

contraire festonnées très légèrement par les touffes des tamaris;

toujours le mirage d’un étang apparu, luisant, sur un point de la plaine

où il n’en existe pas; et, par réfraction, toujours le grandissement

démesuré de quelque pêcheur qui, longeant la plage, grandit toujours

davantage à mesure qu’il s’éloigne.

Le mois de mai, quelquefois, est ici chaud comme l’août.

_Au mois de mai,_

_Va comme il te plaît._

Livette, éblouie, s’abîme les yeux à fouiller, de son regard tendu, les

touffes les plus lointaines des tamaris, à suivre le ruban, à peu près

invisible, du chemin charretier qui, du Vaccarès, tombe sur les

Saintes-Maries. Ses yeux sont fatigués, brûlés. Rien ne les repose.

Partout en effet le sol sans arbres exhale une ardente respiration qui

s’élève en vibrations visibles. L’esprit de la terre se dégage, flotte

au-dessus d’elle. On le voit qui brûle et ondoie. Les yeux perçoivent

cet ondoiement diaphane, la chaleur tremblotante de l’air chaud, l’âme

même du feu, si frémissante aux regards qu’on croit l’entendre bruisser.

C’est la danse éternelle de la lumière réverbérée.

Lasse du resplendissement de la plaine, Livette se tourna vers la mer,

mais la mer n’était qu’un immense miroir brésillé qui, par les milliards

de facettes de ses fragments vivement mobiles, renvoyait aux yeux

l’éclat sans fin multiplié du ciel flamboyant.

Quand ses yeux se portèrent sur la plaine, elle vit, à près d’une lieue,

un cavalier qui, au grand trot, arrivait droit vers les Saintes.

Facilement,--à je ne sais quoi de très parlant dans l’allure de cette

fourmi,--elle reconnut son Renaud.

Il ne lui était donc arrivé aucun mal!

Et elle allait redescendre, quand tout à coup elle se commanda de

demeurer là encore un peu, pour voir ce que, dès l’arrivée, il allait

faire.

Déjà il passait près de la citerne publique. Il tourna bride à sa

gauche, disparut un moment derrière les maisons.... Il venait vers

l’église.

De créneau en créneau, elle courait, Livette, pour le suivre du regard;

et il arriva en quelques secondes devant l’église, sur la place, au

pied du Calvaire qui est là.

Penchée, elle le regardait.... Où allait-il?... Il s’était arrêté. Son

cheval, las, immobile, ne remuait que sa queue longue, pour chasser les

œstres et les mouïssales qui criblaient de piqûres sa croupe saignante,

car--après le mistral tombé--les mouïssales dansent. Et puis? Rien. Un

grand silence dans une grande lumière vide. Machinalement, Livette

remarquait que l’ombre du cheval, violette, bien découpée sur le sol,

allongée déjà, devait marquer quatre heures....

Et elle continuait à s’interroger sur l’attitude de Renaud (que

faisait-il là, ainsi immobile?) quand tout à coup monta vers elle le son

d’une voix de femme qui chantait.

Dans le grand silence, cette voix, très claire, lançait des paroles

barbares que ni Renaud ni Livette ne comprenaient.

* * * * *

La zingara disait:

_Laissez passer le romichâl, le tzigane. C’est le spectre vrai d’un

roi. Royal est son manteau troué. Une selle est son trône. Ton

royaume, c’est la terre entière, Romichâl!_

_A Bœrenthal, on parle le zend. Oh! le çoudra deviendra pape!

Croyez-vous que ce soit le malin qui a fait la malignité? Non, non;

méfie-toi donc de Dieu, et reste libre, Romichâl!_

_Le Rhin aussi est un Nil. Et le Rhône est un Nil également. Mais

c’est dans le fleuve du Châl que ta cavale préfère boire! Le Nil

seul fait hennir ton espérance, Romichâl!_

De son œil d’oiseau rôdeur, la zingara avait depuis longtemps aperçu

Livette, perchée là-haut entre les créneaux de la haute église, et

voyant ensuite Renaud venir vers elle, la gitane, toujours joueuse,

s’était mise à chanter, par fantaisie et bravade, dans l’écho des hautes

murailles.

Comme les serpents au son de la flûte, Renaud était charmé. La tzigane

s’en doutait bien.

Et quand elle eut chanté, elle se montra.

--As-tu assommé ton ennemi au moins, romi? lui dit-elle. Tiens! je ne

vois pas son cœur au bout de ta pique? Ta poulette au sang de neige te

le demandera tout à l’heure. Ah! que voilà, pour un chrétien, un baiser

bien vengé!... Car si ton ennemi était encore en selle, tu n’y serais

plus, toi, je suppose? Écoute donc, mon beau,--quoique à la vérité ce

soit un crime pour nous, femmes de zingari, de trouver beau un chrétien,

je dois te le dire quand même! Parole de reine, romi! tu es beau comme

un fils de ma race, brave comme un voleur de grand chemin, cavalier

comme les meilleurs de nous, fier comme un homme libre enfin!... Je ne

regrette ni ma colère de l’autre jour, ni ma chanson de tout à l’heure,

ni mon compliment de ce soir: car je ne fais jamais, sache-le, que ce

qui me plaît! et mes colères elles-mêmes me servent mieux que des

réflexions! Adieu, romi, ton Dieu te garde, s’il me connaît!

Des paroles de la zingara, Livette n’avait guère entendu que le bruit,

incisif et saccadé.

Mais la bohémienne qui s’éloignait, prit soin, quand elle fut près de

disparaître à l’angle de la place, d’envoyer, du bout des doigts, au

gardian, un baiser qui, à lui, parce qu’il voyait son sourire, devait

sembler signe de moquerie, et à Livette d’amour partagé.

Renaud alors s’avoua à lui-même qu’il n’était pas venu chercher autre

chose aux Saintes que ce compliment de la gitane,--une nouvelle approche

de l’attirante créature!

Maintenant, il n’avait qu’à s’en retourner.... Il n’aurait pas voulu

retrouver Livette tout de suite! Il préférait reprendre le large du

désert, pour débrouiller ses idées, reconnaître en lui ses sentiments,

calculer ses chances, et demeurer bien seul, en fin de compte, avec

l’image de cette gitane, dont il s’éloignait cependant volontiers.... Ce

n’est pas sans plaisir en effet qu’il allait, pour mieux penser à elle,

se retrouver loin d’elle, dans ses chemins libres....

Roi de Camargue · 第 10 / 17 段