milieu desquelles s’agita leur vie: le sable salé, plein de menues
coquilles, les enganes, poussant malgré tout, rougies par «la marine»,
grasses de soude, et l’ombre grêle des tamaris empanachés de rose. De là
ils entendent les hennissements des cavales sauvages, le cri des
gardians qui luttent, les jours de fête, à la course, ou qui, dans le
cirque, sous les murs de l’église, excitent les taureaux noirs. Ils
entendent les voiles claquer, et le «han» des pêcheurs qui, les jambes
nues, mettent à l’eau leurs bateaux sans quilles, les _bettes_ plates;
et, de nuit et de jour, le battement de la mer, qui s’efforce de
repousser l’île camarguaise, tandis que le Rhône, au contraire, sans
cesse la pousse dans la mer, en l’accroissant de limons et de cailloux
charriés depuis la source. La mer la frappe, l’île, comme si elle n’en
voulait pas, mais elle a beau faire, elle ne peut que l’accroître, elle
aussi, de ses sables rejetés.
Et les sables de la mer font aux rivages de la Camargue un ourlet de
dunes.
On voit bien, là, que les dunes, ces mouvantes collines de sable,
pareilles à des tombeaux, ont dû servir de modèle aux massives pyramides
qui sont les tombeaux des rois, aux déserts d’Égypte.
Au pied des petites pyramides de sable, dorment les morts de Camargue.
* * * * *
Où donc nous a entraînés la mort? Pourquoi sommes-nous ici, tandis qu’au
seuil de M. le curé Livette soulève timidement le marteau de la porte?
Le coup résonne à l’intérieur dans le vide du corridor. Livette est
émue. Que va-t-elle dire? Par où commencera-t-elle? C’est le
commencement qui est toujours le plus difficile. Elle voudrait,
maintenant, se sauver, mais il est trop tard. Elle entend, derrière la
porte, des pas. La vieille servante, Marion, lui ouvre.
Marion a l’œil exercé. Elle sait, quand on frappe chez M. le curé, rien
qu’à examiner les figures, ce qu’on demande, et, de son chef, répond en
conséquence; car M. le curé a des rhumatismes; il est sujet aux fièvres,
et Marion soigne M. le curé! S’il écoutait Marion, il se soignerait si
bien que les malades mourraient toujours tout seuls, sans
extrême-onction, car Marion aurait toujours une bonne raison à lui
donner pour l’empêcher de sortir, de jour ou de nuit, par le mistral ou
le vent d’est, été ou hiver, pluie ou soleil.
Mais M. le curé sourit et n’en fait qu’à sa tête. C’est un bon prêtre.
Il est toujours à son devoir. Il aime ses paroissiens. Il les aide, en
toute occasion, de sa bourse et de ses conseils. Il est aimé de tous.
Il aime ses paroissiens, sa commune, sa curieuse église, qui fut une
forteresse, et dont il connaît tous les moindres détails de pierre. Il
l’aime comme prêtre et comme archéologue, car M. le curé est un savant,
et son église est, en effet, un des plus curieux monuments de France,
avec ses murailles étrangement épaisses, hautes et menaçantes,
couronnées de mâchicoulis et surmontées de créneaux bien ouverts, qui
surveillent de tous les côtés l’horizon de mer et de terre, et que
dominent les quatre tourelles, dépassées par la tour du milieu, du haut
de laquelle la cloche, autrefois, bien souvent, a sonné l’alarme--en
répétant à toute volée: «Voici les païens, gens des Saintes! Attention!
Qu’on s’enferme ici! Préparez les flèches! l’huile et la poix
bouillantes!» Ou bien: «Courez au rivage, gens des Saintes! Un navire de
France est en perdition!»
Et aujourd’hui elle semble dire encore, à tous, de plus loin: «Je vous
vois! Je vous vois!»
Sur l’église des Saintes, on n’en finirait pas de donner des
explications et de conter des histoires.
Derrière les créneaux, tout là-haut, en bordure au toit de pierres
plates qu’il encadre exactement, court un étroit chemin de ronde, où
jadis, entourés du vol éternel des hirondelles de mer, circulaient les
archers et les vigies. Le toit, aux larges pierres plates imbriquées,
entre lesquelles verdoient quelques grosses touffes de nasques, érige,
tout le long de son arête, une haute crête sculptée, faite de courbes
ogivales que surmontent des fleurs de lis.
Cela est beau et grand, mais une petite chose dont les Saintins sont
fiers autant que du clocher et des tourelles, c’est une plaque de
marbre, de cinq pans environ de longueur sur trois de hauteur, où sont
représentés deux lions. L’un protège son lionceau; l’autre semble
protéger, comme si c’était son petit, un jeune enfant. Il paraît que
cette image a été taillée par un ouvrier grec, dans les temps.
Ce marbre-là est incrusté dans le mur de l’église, au midi, à côté de la
petite porte.
Vous entrez. La voûte de la nef, en ogive, vous oblige à lever les yeux
très haut. Et en entrant, par la grande porte, vous êtes frappé de voir,
en face de vous, au fond de l’église, une voûte romane dont l’arc, en
son milieu, à cinq mètres au moins au-dessous de la nef ogivale,
supporte les saintes châsses, qui reposent sur l’appui d’une ouverture
en forme de fenêtre et flanquée de deux colonnettes. De là descendent,
au bout de deux cordes, tous les ans une fois, les châsses
miraculeuses.
Le chœur est exhaussé de quelques pieds au-dessus du dallage de
l’église. On y monte par deux escaliers symétriques, entre lesquels se
trouve la porte grillée par laquelle on descend dans la crypte de Sara.
La voyez-vous, cette grille, juste devant vous, au bout du passage qui,
entre les chaises, suit le milieu de l’église? On dirait, en vérité, le
soupirail d’une prison.
Là-dessous, dans la crypte froide, bas voûtée, aux murs nus, cachot
véritable, sur un autel de marbre mutilé, se trouve la petite châsse
vitrée qui contient les reliques de sainte Sare, patronne des bohémiens.
C’est là qu’au milieu des fumées de leurs cierges, dans un air vicié
d’odeurs humaines, on les voit, accroupis et pressés en foule, une fois
par an, gémir leurs prières suspectes.
Cette crypte, au temps des invasions sarrasines, servait de magasins de
vivres, lorsque les habitants de la petite ville étaient forcés de se
réfugier tous dans l’église-forteresse.
Aigues-Mortes a ses murs et la tour de Constance, massive comme Babel;
Nîmes a ses Arènes et la Fontaine, et le pont du Gard, insolent de
beauté, est à elle; Avignon a ses ponts, ses remparts et ses
jacquemards; Tarascon, son château miré dans le Rhône; les Baux ont les
ruines bizarres de leurs maisons creusées à même, comme des alvéoles de
ruche, dans le massif de sa colline évidée; Montmajour ses petites
tombes d’enfants creusées aussi, l’une à côté de l’autre, dans le roc
vif, et qui, pareilles à des abreuvoirs de colombe, sont aujourd’hui
toutes pleines de terre et de fleurs; Orange a son théâtre et son arc
triomphal; Arles a son théâtre avec les deux colonnes encore bien
droites au milieu; il a encore Saint-Trophime, au portail ouvré, et son
allée des Alyscamps bordée de sarcophages chrétiens et de hauts
peupliers.... Mais les Saintes-Maries-de-la-Mer ont leur église, que M.
le curé ne donnerait pas pour tous les trésors des autres villes!
* * * * *
... Marion a bien vu que Livette est triste; Marion s’est sentie touchée
quand Livette a dit: «Il faut que je voie M. le curé....» Et comme
d’ailleurs le dérangement ne sera pas grand pour son maître, puisqu’on
ne l’appelle pas au dehors, Marion a introduit Livette dans le salon.
C’est une pièce blanchie à la chaux; seulement, M. le curé a fait de son
salon un véritable musée, et les murs disparaissent sous les étagères de
bois blanc, menuisées par lui-même, et toutes chargées de ses
collections.
Il y a là des poteries antiques, d’antiques verres tout irisés. Il y a
de vieilles médailles.
Une de ces médailles rend Livette attentive. On y voit un taureau qui
tombe; une de ses jambes de devant a fléchi. Un homme, son vainqueur,
le saisit aux cornes. Elle a des siècles et des siècles, cette médaille
grecque. Une pancarte l’explique à Livette, qui croit voir Renaud. Tout
se recommence.
Voici les herbiers, et des boîtes pleines de coquilles, et aussi
beaucoup d’oiseaux empaillés, tous ceux qu’on trouve en Camargue. Les
pêcheurs, les chasseurs, depuis plus de trente ans, offrent à M. le curé
des choses, des bêtes curieuses. Cette bête-ci, c’est une loutre du
Rhône. Cette autre, un castor, à la queue en truelle, aux dents
recourbées.... C’est une grosse question de savoir si les castors ne
sont pas nuisibles aux digues du Rhône. L’essentiel, voyez-vous, est que
les roubines, de tous côtés, envoient au fleuve, à la mer, les eaux des
marais. Il faut que les digues tiennent bon, ne laissent point passer le
Rhône. Et les castors, dit-on, détruisent les digues. Ils y creusent,
pour se mettre à l’abri, quand viennent les grandes crues, des galeries
montantes, et ils se réfugient au fond; et quand l’eau les y poursuit,
ils percent, pour se sauver, un trou vertical, et voilà ma jetée minée,
rongée au dedans de l’eau! Cela est mauvais....
Livette lève les yeux. Au plafond, est suspendu un lézard, la gueule
ouverte; il est très gros. Je crois bien! c’est un petit crocodile, le
dernier qu’on ait tué en Camargue, voilà bien longtemps!
Et dans tous les coins laissés libres par les curiosités naturelles, on
aperçoit quelque image pieuse. Ici, les deux saintes Maries dans le
bateau, Là, les saintes Femmes ensevelissant le Christ. Ailleurs,
Magdeleine à la Sainte-Baume, à genoux devant la tête de mort.... Mais
Livette ne voit jamais de sainte Sara!
Livette s’est assise; elle attend. M. le curé ne vient pas. C’est que M.
le curé, qui est déjà l’auteur de deux notices, l’une intitulée _la Cure
de Boismaux_, l’autre _la Villa de la Mar_, travaille en ce moment à une
troisième: _Concordance des légendes des saintes Maries_, avec ce
sous-titre: _De la confusion bizarre et regrettable qui tend à s’établir
entre sainte Sare et Marie la Gipecienne_.
_La Cure de Boismaux_ a aussi un sous-titre: _Monographie du domaine du
Château d’Avignon en Camargue_. M. le curé y rappelle que le domaine du
Château d’Avignon constituait naguère une commune à part. Cette commune
naturellement avait un curé, et, en ce temps-là, le propriétaire du
_Château d’Avignon_ était le général Miollis, frère de cet évêque de
Digne dont parle M. Victor Hugo dans les _Misérables_, en le désignant
sous le nom de Myriel.
M. le curé recherche, inutilement d’ailleurs, dans un chapitre spécial,
pour quelles causes, telluriques ou autres, le domaine du Château
d’Avignon est le plus particulièrement sujet aux invasions de
sauterelles, qu’il faut faire combattre parfois en Camargue, comme en
Afrique, par des régiments.
Quant à la _Concordance_, c’est un ouvrage très important et bien
nécessaire. Il s’appuie notamment sur l’autorité du _Livre Noir_. Ce
livre latin, conservé aux archives des Saintes, a été écrit en 1521 par
Vincent Philippon, qui signe: 2,000 Philippon! (Jésus lui-même n’a pas
dédaigné le calembour.) Il existe une traduction française du _Livre
Noir_. Elle est de 1682 et commence ainsi:
_Au nom de Dieu mon œuvre comancée_
_Par Jésus-Christ soit toujours advancée._
_Le Saint-Esprit conduise sagement_
_Ma main, ma plume et mon entendement._
Voici donc la vérité sur les saintes patronnes de Notre-Dame-de-la-Mer.
Marie Jacobé, mère de saint Jacques le Mineur, Marie Salomé, mère de
saint Jacques le Majeur et de saint Jean l’Évangéliste, n’arrivèrent pas
seules en Camargue. Le bateau sans mât ni rames portait encore leurs
servantes Marcelle et Sara, Lazare et toute sa famille, et plusieurs
disciples du Christ.
M. le curé prouve, avec pièces à l’appui, que Marie-Magdeleine n’était
pas dans la barque. Elle arriva en Provence d’autre façon, on ne sait
pas par quel autre miracle.
A l’exception des deux Maries et de Sara, tous les passagers du bateau
miraculeux se dispersèrent, prêchant et convertissant.
Les saintes ne quittèrent pas la Camargue, l’île du Rhône, divisée alors
par les étangs en un grand nombre de petites îles, véritable archipel,
nommé _Sticados_, et habité par des infidèles. En ces temps, toutes ces
petites îles, formées par les marais, étaient couvertes de forêts et
pleines de bêtes fauves. Et ce delta du Rhône était infesté de
crocodiles.
Or, bien longtemps après la mort des saintes, un chasseur, suivi de sa
meute, passant sur le lieu de leur sépulture ignorée, y rencontra un
ermite, près d’une source.
--Seigneur, lui dit l’ermite, j’ai eu cette nuit, en rêve, une
révélation. Près de cette source, dans le sable, reposent les corps de
trois saintes!
Le seigneur était un comte de Provence. Son palais était à Arles, et M.
le curé a tout lieu de croire qu’il s’appelait Guillaume Ier, fils de
Boson Ier, célèbre par ses libéralités envers les églises.
On était en 981. Ce Guillaume avait vaincu les Sarrasins, et Conrad
Ier, roi de Bourgogne, son suzerain, l’aimait et le respectait.
Le prince, ayant écouté l’ermite, s’en alla, l’esprit très occupé; et,
peu de temps après, il revint, et fit bâtir, par-dessus la source même,
une église en forme de citadelle, au beau milieu d’une très spacieuse
enceinte de fossés.
Il fit ensuite publier dans toute la Provence que des privilèges
seraient accordés à tous ceux qui viendraient bâtir des maisons entre le
fossé et l’église.
Ainsi naquit la Villa-de-la-Mar,--qui est une ville, bien qu’on la
traite trop souvent de village sous son nom de Saintes-Maries.
De tous temps, les comtes de Provence accordèrent à cette ville des
privilèges.
Sous la reine Jeanne, une vigie devait sans cesse, du haut des tours de
l’église, observer les navires et faire des signaux. Des sentinelles
devaient, toutes les nuits, d’heure en heure, s’appeler et se répondre.
Aussi les Saintins furent-ils, par la reine, dispensés de payer le péage
et la gabelle.
M. le curé explique toutes ces choses dans son livre qui est bon. Il y
raconte aussi, «comme de juste», la découverte des ossements sacrés.
En 1448, le roi René, étant à Aix, sa capitale, entendit un prédicateur
affirmer que les saintes Maries Jacobé et Salomé devaient être enterrées
sous l’église de la Villa-de-la-Mar.
René aussitôt consulta son confesseur, le père Adhémar, et envoya un
messager au pape, lui demandant l’autorisation de faire des fouilles
sous le sol, dans l’église. Cette autorisation lui fut accordée au mois
de juin de la même année. L’archevêque d’Aix, Robert Damiani, présida
aux fouilles.
On retrouva la source; près de la source, un autel de terre; au pied de
l’autel, une plaque de marbre avec cette inscription que M. le curé
commente longuement:
D. M.
IOV. M. L. CORN. BALBUS
P. ANATILIORUM
AD RHODANI
OSTIA SACR. ARAM
V. S. L. M.
On trouva enfin, parfaitement reconnaissables, les ossements des saintes
et, en outre, une tête enfermée dans une caisse de plomb qui, selon M.
le curé, est la tête de saint Jacques le Mineur, apportée de Jérusalem
par Marie Jacobé, sa mère.
Les ossements, ayant été recueillis pieusement, furent, en grande
cérémonie, enfermés dans des châsses de bois de cyprès. Le roi était là
avec sa cour. Il y avait le légat du pape, un archevêque, douze évêques,
un grand nombre de dignitaires des chapitres, de professeurs et de
docteurs. Le chancelier de l’Université d’Avignon était présent. Il y
avait, comme en font foi les procès-verbaux, trois protonotaires du
Saint-Siège et trois notaires publics.
Rien n’est donc plus sûr que l’authenticité des reliques des Saintes
Maries.
Mais des légendes apocryphes viennent contredire la vraie, et voici la
page qui retient à son bureau M. le curé, tandis que Livette, toujours
plus troublée, l’attend au salon:
«Parmi les erreurs populaires, écrit M. le curé, qui détruisent la pure
tradition, il faut relever comme une des plus fâcheuses, des plus
pernicieuses même, celle qui tend à mettre au nombre des passagers de la
barque miraculeuse, une sainte Marie surnommée l’Égyptiaque. C’est là
une véritable hérésie! Comment a-t-elle pu prendre source et quelles
sont ses racines?»
M. le curé se propose de retoucher tout à l’heure cette dernière phrase,
et pour cause.
«Sans aucun doute, poursuit-il, les Égyptiens ou Bohémiens, en
manifestant, depuis des temps reculés, une dévotion particulière à
sainte Sara, qui était, d’après eux, Égyptienne et épouse de
Ponce-Pilate, ont contribué à la formation d’une absurde légende, mais
celle-ci a sa source, ou sa racine, dans une autre raison: il y a dans
la vie de l’Égyptiaque une histoire de barque qui prête à l’erreur, en
causant les confusions.»
* * * * *
M. le curé se propose de revenir aussi sur ce paragraphe.
«Née aux environs d’Alexandrie, Marie l’Égyptienne quitta sa famille
pour mener, dans la grande ville, la vie honteuse de son choix. Une
rivière s’étant présentée, elle dut la passer dans un bateau, et,
n’ayant pas de quoi payer son passage, elle récompensa le batelier d’une
manière impure.
«Elle entreprit plus tard un voyage à Jérusalem, avec un grand nombre de
pèlerins, et là encore elle paya les frais de sa route d’une façon
diabolique, si l’on songe surtout que ceux qu’elle entraînait au mal
étaient de pieux pèlerins! Aussi, quand elle se présenta à la porte du
temple, une force invisible et invincible la repoussa. Elle ne put y
pénétrer.»
* * * * *
M. le curé, plus content, respire sa tabatière.
* * * * *
«Elle se retira alors au désert où elle vécut quarante-sept ans. Son
simulacre apparut un jour au moine Zozime, à Jérusalem. Elle lui apparut
toute nue et le pria de venir la confesser. Il obéit et se rendit dans
le désert. Elle était toute nue, en effet, mais très vieille. Et Zozime
comprit sa sainteté à ceci qu’elle avait le pouvoir de marcher sur les
eaux. Zozime écouta sa confession. Elle mourut en odeur de sainteté,
aussi décrépite et affreuse à voir qu’elle avait été belle et agréable.
Un lion lui creusa une fosse avec ses pattes dans le sable du désert.
«La longue pénitence de l’Égyptiaque avait donc racheté sa vie, et, sous
Louis IX, les Parisiens lui consacrèrent une église qui porta le nom de
_Sainte-Marie-l’Égyptienne_,--qui, plus tard, fut appelée la
_Gypecienne_ par corruption, puis la _Jussienne_. Cette église était
dans la rue _Montmartre_, à l’angle de la rue de la _Jussienne_.
«On y voyait un vitrail naïf représentant la sainte et le batelier, avec
cette inscription: _Comment la sainte offrit son corps au batelier pour
son passage_[A].
«On ne doit donc, en aucun cas, confondre sainte Sara, contemporaine du
Christ, avec Marie l’Égyptienne... laquelle vivait au Vᵉ siècle... ce
qui coupe court à toute controverse!
«Il est très heureux, poursuivait M. le curé, satisfait de sa conclusion
un peu tardive, qu’une pécheresse pareille ne se soit pas trouvée à bord
de la barque de nos Maries-de-la-Mer, car dans cette barque, comme nous
l’avons dit plus haut, il y avait un certain nombre de disciples du
Christ.... _Spiritus quidem promptus est; caro autem infirma._»
* * * * *
M. le curé prend une prise, ôte et remet ses lunettes. M. le curé
s’oublie.... Il repasse les toutes premières pages de sa notice, il
biffe et rebiffe; il se bat avec les mots rebelles. De temps en temps,
il assure ses lunettes, ouvre et consulte un vieux gros livre. Il est
très occupé, très absorbé par son travail favori. M. le curé oublie
qu’on l’attend, et la pauvre Livette, toute seule, dans le salon, avec
les oiseaux morts et les coquilles, roule en son cœur des inquiétudes.
La tristesse qui est en elle n’est pas dissipée,--loin de là!--par
l’endroit où elle se trouve.
Tous ces oiseaux morts, qu’elle reconnaît la plupart pour des oiseaux de
passage, lui racontent les ennuis de l’hiver, de la saison où les brumes
se traînent sur l’île inondée....
Il y a des effraies, ces chouettes d’un jaune pâle, qui habitent les
clochers et qui, la nuit, vont boire l’huile des lampes des églises;
des vautours qui, des Alpes et des Pyrénées, descendent ici par les
grands froids; le vautour cendré, qui habite la Sainte-Baume. Il y a de
ces petites mésanges, nommées _serruriers_, qu’on ne trouve qu’aux bords
du Rhône, et des _pendulines_, ainsi nommées parce qu’elles suspendent
leurs nids, comme de petites escarpolettes, aux branches flexibles qui
se balancent au-dessus de l’eau; des _faiseurs de bas_, dont les nids
ressemblent au tissu d’un bas tricoté; et l’alcyon, c’est-à-dire le
_bleuret_ ou martin-pêcheur; et la sirène, aux couleurs variées,
merveilleuses, appelée aussi _mange-miel_, qui passe au mois de mai et
se tient de préférence en Camargue. Voici une cigogne, qui trouvait sans
doute la Camargue, entre les digues du Rhône, un peu semblable à la
Hollande. Voici le héron, avec son jabot de fines plumes retombantes,
comme des franges longues, sur sa gorge. Livette ne le connaît que sous
le nom de _galejon_ qu’on lui donne ici parce que les hérons, de
préférence, se rassemblent dans l’étang de Galejon. En voici un qui
porte sur son socle cette date: 1807, et la mention: _Acheté au marché
d’Arles_; il est bleu d’ardoise et il a sur la tête trois plumes grêles,
noires, longues d’un pied. Puis, des flamants, il y en a, pardi, à
volonté, puisqu’on les voit quelquefois nicher dans les marais de Crau,
assis par myriades, jambe de-ci, jambe de-là, sur leurs nids hauts
comme leurs pattes. Et des plongeons! et des grêbes! et des pingouins
manchots, qu’on voit rarement! Et le vilain pélican, que les gens d’ici
nomment _grand gousier_!
Livette croit entendre au loin, lamentable et déchirant, l’appel des
oiseaux de passage surmonter le bruit des rafales, des eaux pleurant
dans les eaux; dominer le gémissement des choses, la nuit.... Les grues,
les pétrels, le courlis d’Égypte, l’ibis, que de fois elle les a
entendus crier, au-dessus du Château d’Avignon, dans la saison où les
nuits sont longues, où la vue du feu réjouit le cœur comme une chose
vivante, pleine de promesses, quand la mort noire enveloppe le monde.
Ces oiseaux lui rappellent aussi les soirs de Noël, ces soirs où les
bûches en flamme dans la grande cheminée, les lampes nombreuses,
semblent dire: «Courage! la nuit passera.» C’est en ce temps que le blé
montre sa tige verte, disant, lui aussi: «Oui, courage! le mauvais temps
finit comme l’autre.»
Livette songe ainsi, et machinalement ses yeux se lèvent vers le plafond
où est suspendu le crocodile[B].
Elle ne se dit pas, Livette, qu’il y a quelque part, de l’autre côté de
la grande mer, dans cette Égypte où s’enfuirent saint Joseph et la
Vierge Marie, afin de dérober l’enfant Jésus aux persécutions du roi
Hérode, un grand fleuve, frère puissant du Rhône, et qu’aux heures
chaudes, dans les îlots du Nil, les crocodiles nombreux se traînent sur
le sable surchauffé, pour offrir leur dos aux rayons d’un ciel ardent
comme un four.
Elle ne se dit pas que sainte Sare, la noire patronne des bohémiens, est
par eux appelée l’Égyptienne, et que, dans le Nil, les zangui, aussi
bien que dans le Rhône, font boire leurs chevaux maigres. Elle ne peut
pas se dire--parce qu’elle l’ignore--que les Égyptiens tenaient des
Hindous une magie dégénérée, et que c’est sans doute la même, plus
corrompue encore, qui fait la puissance de Zinzara.
Que Zinzara, dans un des coffres de sa maison roulante, emporte, à côté
d’un crocodile du Nil et d’un ibis sacré, trouvés tous les deux dans une
crypte égyptienne, une momie de jeune fille, âgée de six mille ans, et
dont la face, dépouillée de ses bandelettes, porte un masque d’or,
Livette l’ignore aussi. Elle ne peut établir aucun rapport entre l’ibis
du Nil et celui-ci, tué l’an passé au bord du Vaccarès; mais elle subit
l’influence de toutes ces correspondances de mystère, pour qui l’espace
et le temps ne sont rien.
Ces êtres morts, rangés autour d’elle, revivent par la puissance de la
forme perpétuée.... Et la peur la prend, car voici que, tout à coup,
l’idée folle, magique, à la fois vague et précise, lui entre dans
l’esprit, d’une ressemblance du profil de ce grand lézard, suspendu au
plafond, avec le bas du visage de la zingara....
Livette se croit malade, et se lève pour s’en aller, sans plus attendre;
mais comme elle approche sa main de la porte, elle pousse un cri.... Un
mille-pieds, bien vivant, court sur la clef. Elle recule, et voit, sur
la blancheur du mur, à hauteur de sa tête, une _tarente_, immobile, qui
semble, avec ses yeux gris pâle, la guetter. La tarente est inoffensive,
mais Livette n’en sait rien. C’est le gecko de Mauritanie, qui abonde en
Provence, un lézard répugnant au regard, avec ses granulations grises
sur la tête et sur le dos, semblables à celles des melons cantalous. Et
puis... cela si petit, cette bête, si petitette, ressemble au
crocodile!... Livette, pour sûr, a la fièvre....
--Qu’avez-vous donc, mon enfant?
C’est M. le curé qui entre. Il a un air de bonté qui, tout de suite,
rassure la pauvrette.
Il lui montre une chaise. Elle s’assied, et n’ose rien dire. Par où
commencer?
Il la presse.
--Voyons, mon enfant!...