comme un pli de vague sur le marais. L’un des serpents, en effet,
sifflait finement.
La bohémienne lâcha la main de Livette qui, en se retournant aussitôt
pour s’en aller, reconnut, tout contre elle, Rampal.... Errant dans le
village depuis le matin, il venait à peine d’arriver là, sans être
aperçu de personne, pas même de Renaud.
Livette eut un instinctif mouvement de recul, tellement marqué que
Rampal put le prendre pour un affront. Elle était, par malheur, ayant
quitté le premier rang, retenue dans le groupe qui s’était refermé sur
elle.
--Oh! oh, demoiselle, fit Rampal, on ne connaît donc plus les amis!
--Bonjour, bonjour, Rampal, répondit Livette, redoublant le salut, comme
c’est l’usage du pays; mais laissez-moi passer, donc! Faites-moi place,
je vous dis!
--_Sur le pont d’Avignon_, fredonna la tzigane en riant, _tout le monde
paye passage!_
Renaud, toujours derrière sa vitre, là-haut, venait de reconnaître
Rampal. Tumultueux, mais avisé, il se demandait s’il allait descendre
contre lui tout de suite, ou s’il attendrait que Livette fût partie.
Il ne fallait pas toujours un prétexte à Rampal pour embrasser les
belles filles,--et ici, il en avait un!
--Vous entendez, fit-il, demoiselle? Le péager sera payé de bon cœur,
ou, de lui-même, se paiera!
Il tenait par la taille, à pleins bras, la pauvre petite. Elle se pliait
en arrière, écartant de lui, le plus qu’elle pouvait, son corsage et sa
tête, mais, par deux fois, le gueux, penché, tendu contre elle, le
souffle ardent, de force la ramenant un peu à lui, à pleines lèvres
l’embrassait.
Un juron formidable éclata derrière eux, en l’air. Tous se retournèrent,
et, levant les yeux au bruit, reconnurent Renaud, qui secouait là-haut
la vieille fenêtre difficile à ouvrir. Deux secousses encore, et la
fenêtre céda, s’ouvrit brusquement avec un grand fracas de vitres qui
éclatent, et Renaud, debout sur l’appui, s’élançait... touchait le
sol....
--Ah! le gueux! ah! le gueux! où est-il ce _gueusas_!
Mais Rampal, depuis une minute, avait sauté sur le cheval qui
l’attendait, attaché, près de là, aux barres d’une fenêtre basse, et au
galop, il fuyait.
Il fuyait, lancé comme en un jour de course, quasi debout sur les
étriers, le corps penché, et faisant tournoyer sans cesse et très vite
un nerf de bœuf lié à son poignet et qui, sifflant tout contre les
oreilles droites de la bête, la rendait folle.
--Lâche! lâche! ne put s’empêcher de crier vers lui un des jeunes hommes
de l’assistance.
--Lâche? oh que non! fit Renaud,--voleur seulement! car s’il n’était pas
sur un cheval à nous, qu’il compte bien ne jamais nous rendre, je le
connais, l’homme, il ne fuirait pas!
Et se tournant vers Livette terrifiée:
--Soyez tranquille, demoiselle, il ne l’emportera pas en paradis, notre
cheval!
Renaud, en parlant ainsi, voulait-il donner à penser à la bohémienne
qu’il tenait à venger plutôt le vol du cheval que l’injure faite à sa
fiancée? Peut-être; mais le diable est si fin que Renaud lui-même
ignorait que cette ruse fût en lui.
Quant à la gitane, elle se disait que Renaud, en sautant par la fenêtre,
au lieu de descendre sans tapage par l’escalier, avait compromis sa
vengeance pour le plaisir de lui montrer, à elle, sa souplesse de
bohémien. Et il avait sauté en effet comme un chat sauvage, et rebondi à
terre sur des pattes élastiques! Il était souple vraiment comme un vrai
zingaro! Il était beau et hardi comme un voleur! Ce sont aussi des
bohémiens, ces gardeurs de taures, ces errants meneurs de cavales!
Renaud, qui avait disparu, le temps de «nouer» la sangle de son cheval,
repassa, au bout de quelques minutes, montant Leprince, sur le lieu de
la scène, où discutaient encore ceux qui y avaient assisté.
--Attrape-le! attrape-le! mange-le, le Roi! lui crièrent en chœur vingt
voix de jeunes hommes.
--Avec le Roi et Leprince contre lui, ajouta l’un d’eux en riant, Rampal
est un homme tombé!
Renaud déjà était au large. Il n’avait pas regardé la zingane, mais il
s’était senti regardé par elle, et il se sentait maintenant, de loin,
suivi par son regard; et cela, sur la selle, lui donnait des
redressements dont il avait conscience, et qu’il se reprochait vaguement
à cause de Livette, mais sans les réprimer. Ma foi, oui, tout en
galopant, dans sa colère, il galopait d’une certaine façon, pour qu’on
vît bien sa colère même, pour paraître beau et fier cavalier, comme il
l’était en effet. Il sentait tous ses mouvements... il croyait se voir
et voulait qu’on le vît bien, le Roi!
Le paon, dans la saison de l’amour, a de plus magnifiques plumes et fait
la roue. Le rossignol et le rouge-gorge ont des voix plus belles. Chacun
se plaît d’être paré pour plaire.
--Où vas-tu, Livette? dirent à la jeune fille ses deux amies.
--Je vais voir M. le curé. Il faut, pauvre moi, que je lui parle! car,
d’avoir écouté cette sorcière, voyez-vous, c’est un gros péché!
XIV
Tous deux avaient la lance, Renaud et Rampal.
En passant près du mas Neuf, à une demi-lieue des Saintes, Rampal, qui
ne possédait au monde que sa selle, et qui, n’étant à cette époque qu’un
gardian sans place, n’avait pas de trident, en avait vu un laissé là,
appuyé contre un figuier... et l’avait pris sans descendre de cheval,
l’avait «emprunté sans rien dire», songeant que pour sa défense il en
aurait sans doute besoin.
Maintenant, son nerf de bœuf dans la botte, la pique appuyée à l’étrier,
courbé sur son cheval, il galopait à travers la plaine.
Renaud s’était trompé de route dans sa poursuite emportée. Peut-être la
bohémienne en était-elle cause, car, malgré lui, pour rester sous son
regard, Renaud avait piqué droit vers le Vaccarès, tandis que, tout
bonnement, Rampal avait suivi la route d’Arles, ne rusant pas pour mieux
ruser, se disant que Renaud à coup sûr se persuaderait qu’il avait gagné
le milieu de l’île pour s’y réfugier dans quelque «jass» abandonné.
Renaud devina l’idée de Rampal.
Il gardera la route, se dit-il tout à coup, et, certain de cela, il
tourna à gauche, et fila droit dans l’ouest. Rampal, ayant sur lui une
avance d’une bonne lieue, arrêta son cheval, aux environs des
Grandes-Cabanes, et, appuyé fortement sur sa lance piquée en terre, il
mit, l’un après l’autre, ses pieds sur la croupe de son cheval immobile,
et de là, durant quelques secondes, examina la plaine derrière lui....
Entre deux touffes de tamaris, il vit, comme un éclair ou comme un lapin
qui «fuse» entre deux bouquets de thym, un cavalier.... Renaud,
sûrement! Rampal comprit que Renaud, si c’était lui, rejoignait la
route, et alors, il la quitta, et fit en sens inverse, le chemin
parallèle à celui que faisait au loin son ennemi. Quand Renaud arriva
sur la route, et se mit à la suivre, Rampal avait devant lui le
Vaccarès, et tournant à gauche, se mettait à en suivre le bord. Il
comptait passer le grand Rhône et gagner la cabane du Conscrit, au
milieu de la «gargate», le gîte où il se promettait de trouver, dans les
périls graves, un refuge suprême. Malheureusement pour lui, il avait été
vu,--lorsque, debout sur son cheval, il guettait son homme,--par un
pêcheur d’anguilles qui, accroupi au bord de la roubine, lançait à
l’eau, au bout d’un roseau, une grappe de vers de terre enfilés et tout
entortillés, au bout de la cordelette courte.
--N’avez-vous pas vu Rampal, compère? fit Renaud arrêtant net son
cheval, dès qu’il aperçut le pêcheur qui était en train de changer de
place.
--Tiens, le Roi! c’est toi qui le cherches? fit le pêcheur, un vieil
homme. Il doit être à cette heure, s’il a gardé la route qu’il a prise
pour t’échapper (car j’ai bien vu qu’il guettait quelqu’un derrière
lui), il doit être maintenant au bord du Vaccarès, et, de là, s’il ne
retourne pas aux Saintes, c’est qu’il remontera vers
Notre-Dame-d’Amour.... Tu le prendras,--car ta bête est bonne,--entre le
Vaccarès et la Grand’Mar.
Renaud était reparti comme avec des ailes.
Au bout d’une heure et demie d’une course folle (il avait su pourtant
changer plusieurs fois, très sagement, d’allure), il s’arrêta, un peu
découragé, puis, après une halte et un coup d’eau-de-vie bu à la gourde
qui ne quittait jamais ses fontes, il reprit,--non sans avoir
soigneusement laissé boire à son cheval une seule gorgée d’eau de la
roubine,--sa course de rage.
Arrivé entre le marais de la Grand’Mar et le Vaccarès, il trouva, sous
la conduite de Bernard (le jeune gardian qui était son aide), sa propre
manade au repos.
Chevaux et taureaux marins, couchés, au bord du Vaccarès, se reposaient,
immobiles, dans le rayonnement double du ciel et de l’eau, car l’heure
allait vers midi et la lumière était éclatante.
Bernard, couché sur le dos, la tête sur sa selle, son chapeau sur les
yeux, se reposait aussi, non loin de son cheval qui, entravé, apprenait
l’amble.
Devant Renaud s’étendait le Vaccarès gris perle, luisant comme une
immense table d’acier poli, au milieu de laquelle dormait un véritable
îlot blanc de mouettes assises, immobiles.
Derrière lui, s’étendait une plaine d’un gris cendré, qu’on voyait, par
places, aux endroits où ressort le sel en efflorescences cristallines,
scintiller à travers un vaste réseau violâtre de saladelles en fleurs,
car les saladelles s’étalent en larges touffes grêles, très ramifiées,
sans feuillage, pointillées d’une multitude de fleurettes lilas, à
travers lesquelles on aperçoit la terre.... Et plus bas commençaient les
champs d’enganes, aux feuilles charnues, juteuses,--d’un beau vert de
plante grasse, quand elles sont jeunes,--mais que la «marine» colore
bientôt en rouge sanglant, en sorte que les plus vieilles, et les plus
proches de la mer, sont les plus pourprées.
Çà et là, des tamaris, bas, rares, aux troncs noueux, bosselaient la
plaine, avec leur feuillage léger que voilaient de rose doux leurs
fleurettes en épis, mignonnettes, et pourtant lourdes au bout de leurs
branches si flexibles.
Et, par vastes plaques, dans des fonds desséchés et craquelés,
s’étalaient, bien verts, drus comme des moissons de bon blé, les
siagnes, les triangles, les ajoncs, les apaïuns de toute espèce, les
caneoùs, ces roseaux nains qui servent à faire des toitures et
paillassons,--toutes sortes de tiges d’eau, bien droites, dont les
bataillons rigides, moissonnés en été, s’échancrent, sous les faucilles,
en larges demi-cercles. Au-dessus de ces étendues de verdure,
bruissantes à la moindre brise, passaient quelques libellules à têtes
monstrueuses, insectes-hirondelles, voraces mangeurs de moucherons.
Elles tournaient, mêlées aux hirondelles, au-dessus des eaux d’où
naissent les moustiques, et, dans les feuilles des roseaux, elles
faisaient, lorsque s’y engageaient leurs ailes de mica transparent, aux
nervures noires, un bruit métallique.
Renaud considérait ces choses familières et s’y oubliait. Une seconde,
il se prit à croire qu’il gardait là sa manade, et qu’il n’avait rien
autre à faire qu’à demeurer avec ses bêtes, perdu, comme elles, dans la
contemplation tranquille, animale, du désert qui l’entourait. Il cessa
d’aimer, de haïr, de désirer et de poursuivre.
Des ombres d’ailes passèrent à ses pieds. Il leva les yeux et vit,
au-dessus de sa tête, deux flamants roses. «Ceux-là, songea-t-il
simplement, ont fait ici leur nid, cette année.»
Mais Leprince, le bon cheval, avait reconnu ses cavales préférées, et
allongeant tout droit son cou, élargissant ses naseaux pour respirer le
grand large des marais et du désert, soulevant ses lèvres et découvrant
ses dents,--il poussa un hennissement qui fit, d’un seul bond, se
dresser toutes les cavales, et lever la tête des taureaux, et Bernard
lui-même bondir tout debout sur ses deux pieds, la pique au poing.
Renaud, serrant les genoux, rassemblant son cheval, le maintint,
frémissant sous lui, et dansant des quatre pieds dans l’argile molle.
En même temps, une rafale de mistral passa sur la plaine, et cassa en
brusques vaguelettes le miroir du Vaccarès.
--Si c’est Rampal que tu cherches, fit Bernard, il n’est pas loin d’ici,
pour sûr. Quand il m’a reconnu tout d’un coup,--voici un moment,--il a
gagné par là. Et comme je l’ai perdu de vue assez vite, m’est avis qu’il
est entré dans quelque cabane. Faudrait voir près la tour de Méjeane.
Renaud était reparti.
Tout à coup, ses yeux tombèrent sur une cabane basse, avec sa toiture
d’apaïun en forme de camelle, ou bien de meule de paille, et surmontée,
ainsi qu’elles le sont toutes, de sa croix de bois penchée en arrière,
comme si le mistral la couchait.
Une idée lui vint: «Ce Rampal est là! Son cheval doit être fatigué. Il
sera revenu un peu sur ses pas, sans être vu de Bernard, et se sera
caché là,--afin que, trompé, je le dépasse.... Pour sûr, il est là!»
Renaud tourna bride, et, l’œil attentif, piqua droit sur la cabane, ce
que voyant, Rampal, caché là en effet, d’où il guettait son ennemi par
les trous de la muraille en ruines, sortit, en effrayant un hibou qui
s’envola effaré, et s’élança sur son cheval qui broutait, entravé tout
proche, invisible au fond d’un fossé.
Le mistral qui, vers ces heures-là, quand il se décide, arrive en coup
de canon, se mit brusquement à ronfler. Renaud, pour recevoir la
bourrasque, avait baissé la tête, en sorte qu’il n’avait pas aperçu la
manœuvre de l’ennemi.
Et Rampal parut sortir de terre tout à coup, à vingt pas de Renaud, qui
ne fut pas surpris, et qui courut sur lui, la lance haute, tout pareil à
un chevalier du temps de saint Louis, dont parlent nos légendes....
(C’était le beau temps d’Aigues-Mortes!)
Mais la Camargue est, comme on sait, la mère du mistral. C’est elle,
dit-on, l’immense plaine soleilleuse, c’est elle, avec la Crau, qui, à
force de renvoyer l’air en haut en le surchauffant, est bien forcée
d’en appeler d’autre, pour respirer. Et alors, de la vallée du Rhône,
descend, à l’appel du désert, un torrent d’air frais, compagnon du
fleuve, et qui s’appelle le mistral.... Il ronflait, le mistral, comme
au fond d’une voile, dans la veste ouverte de Renaud, et, prenant
Leprince de biais, il le retardait un peu. Sauter le fossé devint
difficile. Cela donna de l’avance à Rampal qui, face au vent, trottait
maintenant à franche allure.
Le fossé était entre les deux hommes, et Rampal, en le longeant au grand
trot, voulait seulement dégourdir les jambes de la bête. Renaud,
renonçant à franchir le fossé tout de suite, se décida à suivre de côté.
Les deux cavaliers trottèrent ainsi un moment. L’avisé Rampal avait,
contre le mistral, serré sa tête dans un foulard rouge, dont les bouts
flottaient sur sa nuque.
Tout à coup, profitant d’un resserrement des berges, Renaud enleva son
cheval,--qui se trouva de l’autre côté du fossé, juste à la minute où,
ayant fait en sens contraire la même manœuvre, Rampal, du côté que
venait de quitter Renaud, prenait sa course....
Renaud ne retrouva pas tout de suite le passage favorable, et Rampal
gagnait du terrain....
Ayant enfin de nouveau franchi l’obstacle, Renaud maintenant poursuivait
Rampal, à toute volée,--et si vite que, lorsque Rampal se retourna pour
juger la distance, il vit Renaud à cinquante pas à peine derrière lui.
Tout juste il eut le temps de faire volte-face, et, la lance en arrêt,
il attendit, immobile, penché en avant, les semelles en arrière
fermement posées à plat dans les étriers larges.
Renaud, par malheur, chargeait contre le mistral. Une grêle, faite de
sable, et de ces petits colimaçons arrachés aux feuilles des enganes où
ils vivent collés par myriades, le frappait au visage, le «contrariait».
Là-bas, à cinq cents pas, Bernard regardait,--sans rien dire, par peur
de Rampal,--mais faisant tout bas des vœux pour Renaud, et il croyait
voir deux héros de targue debout sur la haute échelle, à l’avant des
bateaux de joûte, la pique sous le bras droit, et tenue ferme en
main.... Le trident de Rampal, abaissé trop bas brusquement, par un faux
mouvement de son cheval, piqua le talon de la botte de Renaud, et érafla
le flanc de Leprince qui fit un écart violent, comme lorsqu’il évitait
les cornes des taures.
La pique de Renaud, déchirant la manche bleue de la chemise de son
ennemi, en emporta le lambeau.
Les cavaliers s’étaient croisés et dépassés.
Rampal se retourna le premier et, prêt à frapper par derrière, rejoignit
Renaud qui, pour lui faire face, s’efforça d’arrêter Leprince trop
lancé, et Leprince, sentant derrière lui le pas précipité et le souffle
ardent du cheval adversaire, furieux d’être maintenu, craignant d’être
dépassé, fit, dans sa colère, un tête-à-queue si inattendu que Rampal,
terrifié, de nouveau tourna bride, mais involontairement.
Et Renaud, voyant son poursuivant redevenir malgré lui son fugitif,
lâcha la bride à Leprince, libre.
L’étalon prit son vol.
Les deux cavaliers, vent arrière à présent, aidés par la bourrasque,
filaient.
Les aigues et les taures, toute la manade, bien debout, les têtes
hautes, l’œil fixe, les naseaux large ouverts, regardaient venir à eux
les deux cavaliers, courbés en avant, la bride vibrante, comme chassés
par l’ouragan, le long de l’étang dont les eaux dansaient, clapotantes.
Çà et là, les petits tamaris, eux aussi, le dos voûté, semblaient fuir
devant le temps. Il n’y avait plus, allez, de mouïssales ni de
demoiselles en l’air. Au-dessus du Vaccarès, volaient bas des poussières
d’eau. Le mistral balayait tout.
Et deux minutes après, impuissants à maîtriser leurs bêtes énervées
qu’affolaient la lutte et le vent, les deux ennemis traversaient la
manade, ventre à terre.
Alors, excitées à la vue de leurs deux étalons en fureur, effrayées à
la vue des tridents, ivres du vent sauvage qui leur entrait au corps par
leurs naseaux qui montraient le rouge,--les aigues hennissantes,
cabrées, s’enlevèrent toutes d’un bond, au galop.... Les taures
suivirent.... Des centaines de sabots et de pieds fourchus battirent le
sol d’une crépitation de tempête, et le troupeau, fouetté par le mistral
qui, en hurlant, le mordait et le poussait, se mit à rouler comme un
Rhône à travers la plaine.... Et tandis qu’en toute hâte Bernard sellait
son cheval pour les rejoindre, les deux adversaires chevauchaient dans
cet ouragan, comme charriés par le piétinement de quatre-vingts bêtes
qui faisaient voler derrière elles tantôt des poussières d’eau, tantôt
des plaques de limon, tantôt des nuages de sable, dans le vent qui les
dépassait!
C’est en tête, et au milieu pourtant de ce tourbillon, que Renaud
parvint à joindre Rampal.... Lorsqu’il fut à le toucher, il choisit le
moment précis où le cheval poursuivi relevait son pied gauche de
derrière, pour frapper la croupe à droite. La jambe droite, au moment où
elle allait poser sur le sol, s’infléchit sous un coup de trident qui
pesait le poids d’un homme lancé au galop, et Rampal roula avec sa bête,
sous le fourmillement des pattes galopantes dont trépidait la terre.
Taureaux et chevaux bondirent par-dessus ces deux corps, de bête et
d’homme, étendus, et quand le troupeau, las et calmé, s’arrêta, une
demi-lieue plus loin, Renaud, bien en selle sur Leprince, tenait en main
le cheval reconquis, dont le flanc seulement et les naseaux saignaient.
Debout, à côté de lui, la rage entre les dents, souillé de boue et de
poussière, la face sanglante, la paume des deux mains pelée, toute
rouge,--Rampal s’occupait à remonter sa culotte et à renouer sa
ceinture!
--A la prochaine, Renaud! Après ça, tu peux y compter, un homme,
n’est-ce pas, se doit _revancher_!
Mais sa voix se perdait, grêle, dans le ronflement du mistral.
--Rends-moi ma selle! cria-t-il plus fort.
La selle du gardian, c’est toute sa fortune. Il la soigne, l’aime, en
est fier.
--Ta selle? répondit Renaud plein de méfiance.... Suis-moi, viens la
prendre! Bernard te la rendra.
Et, haussant les épaules, il rejoignit, sans autre parole, la manade à
laquelle il reconduisait le cheval amaigri dont Rampal avait abusé.
En vérité, il était content que Blanchet n’eût pas été de ce duel.... Il
le reconnaissait de loin, Blanchet, perdu là-bas parmi les aigues, mais
plus soigné, plus fin que les autres bêtes. Un vrai cheval de
demoiselle, tout vaillant qu’il fût!... Il allait donc pouvoir le
rendre à la maîtresse, à présent qu’il avait, outre Leprince, son ancien
cheval. Et l’orgueil de la victoire enflait ses narines. Sa poitrine
respirait tout le grand large.
Il pensait à deux femmes--oui à deux, pas à une seule!--qui, en
apprenant la chose, se diraient de lui: «C’est un homme!» Et le beau
cheval de Renaud ressentait toutes les fiertés de son cavalier, dans la
liberté qui lui était laissée de marcher fièrement pour son compte, avec
des bonds d’étalon vainqueur à la course sous les yeux de tout son
troupeau.
XV
M. le curé des Saintes était un homme de près de soixante ans, bien
conservé, très grand, solide, avec des yeux fort vifs, qu’il éteignait
sous des lunettes, et des gestes énergiques que sa volonté rendait
lents.
Le presbytère est tout près de l’église, le seuil ombragé de quelques
ormeaux. La maison, selon l’usage du pays, est blanchie à la chaux, une
fois par an, à l’intérieur et à l’extérieur, comme les maisons arabes.
Les maisons des Saintes sont basses. Les rues serpentent, étroites, pour
fuir le soleil. L’ombre, sous les tendelets des petites boutiques, est
bleuâtre. Devant les portes, ouvertes sur la rue, retombent des rideaux
transparents, en toile commune, ou même faits quelquefois d’un filet à
mailles fines, qui arrêtent les mouches et laissent entrer la lumière
ainsi passée au tamis. Et, là derrière, les filles des Saintes sont
enfermées comme des oiselets en cage ou comme de petites bêtes très
dangereuses.... Ne faut-il pas craindre un peu toutes les filles,
voyons?
Les filles des Saintes portent la coiffure d’Arles, et le fichu aux
plis accumulés, réguliers, fixés par des centaines d’épingles, par
autant d’épingles qu’un rosier a d’épines; et, dans l’entre-bâillement
du fichu épais de plis, on voit, tout au fond de la «chapelle», sur la
chair jeune que soulève le soupir féminin, briller la petite croix d’or.
Sur la jupe, qui est ample, le tablier a l’air, lui aussi, d’une jupe,
tant il est large, et, de là-dessous, les pieds sortent, menus, agiles
comme les pattes rouges de la perdrix de Camargue qui vite, vite, aiment
à se mettre l’une devant l’autre pour fuir le chasseur, sachant que la
Camargue est large et que l’horizon ne manquera pas.
Plus d’une figure est pâle, aux Saintes, car, on a beau dire, le marais
engendre toujours la fièvre, et ce pays, où l’on vient pour se guérir
par miracle, est à l’ordinaire un pays de maladie; mais la pâleur va
bien sous les cheveux noirs, ondulés, gonflés en bandeaux sur les
tempes, et retombant sur la nuque en deux masses lourdes qui remontent
vers le chignon. Pour oublier ce qui est triste, on a ici, comme
partout, la coquetterie--et le reste!... Et puis on s’habitue à la
fièvre, qui donne des rêves, des visions; on l’apprivoise: elle n’est
pas méchante pour ceux qu’elle connaît et ne les conduit que très vieux
au cimetière.
Le cimetière est à quelques pas du village, à quelques pas de la mer.
Dans son cadre de murailles basses, il est là, au pied des dunes. Entre
la mer et le désert camarguais, là dorment les Saintins: beaucoup de
pêcheurs qui vécurent dans les bateaux plats; des gardians qui vécurent
à cheval dans la plaine....