La Zinzara tournait un kaléidoscope dont le champ était vaste comme

l’horizon de son voyage éternel, et dont les morceaux de verre,

diversement colorés, étaient des âmes vivantes.--Elle tournait le cornet

pour voir ce qu’amènerait de mauvais, grâce à elle, le destin. Jeux de

femme, jeux de sorcière.

XIII

La vie est étrange. Le silence éternel des espaces n’est qu’un

bruissement infini de cercles invisibles qui, tournoyant les uns dans

les autres, se quittent, se reprennent, se perdent et ne se retrouvent

jamais ou s’entrelacent pour toujours. La vie est étrange. On en peut

voir un peu le commencement, la fin pas du tout; la signification nous

en échappe, mais tous les cercles font la chaîne et quelqu’un sait le

reste.

Qu’il y ait deux bouts à l’échelle, cela est certain. Le jour n’est pas

la nuit, et l’un n’est pas sans l’autre. Il y a joie et peine, santé et

maladie, heur et malheur, vie et mort, pour la bête de chair et d’os,

bien et mal en un mot. Et celui-ci est un bon être, et celui-là un

mauvais. Les religions et les morales n’y font rien, et n’expliquent

rien; mais les petits enfants savent que cela est ainsi, et les gens

sans esprit le savent également. Ceux qui raisonnent savamment la chose

la perdent. Ceux qui tirent le fil le cassent. Il y a quelqu’un et il y

a quelque chose. Rien n’est pas, voyons, bonnes gens, et ce vieil idiot

qui bave, assis sur la borne, au pied du calvaire des Saintes, devant

l’église, et qui tend la main à Livette, sait mieux que nous les choses,

les deux choses: bien et mal. Cet idiot, quand il a, ce matin, passé

près des voitures des bohémiens, a parlé amicalement, oui, parlé, durant

quelques minutes, avec deux ou trois chiens maigres qui sont sous ces

voitures, attachés par des chaînes; mais quand il a vu Zinzara, la

reine, le regarder, il a pris peur, l’idiot, et s’est bien vite sauvé.

Il a pris peur parce qu’_il y a_, dans le regard de Zinzara, _quelque

chose qui n’est pas bon_.

Et maintenant Livette, en passant, le regarde, et l’idiot, qui sourit,

lui tend, pauvre larve humaine, une perle de verre,--un trésor pour

lui--qu’il a trouvée ce matin dans l’ordure du ruisselet voisin. La

perle brille. Elle est bleue. L’idiot y voit la beauté, et il l’offre à

la belle fille qui passe. Livette lui sourit et, lui, il rit à Livette,

l’idiot qui bave, et qui se traîne, estropié. Il rit, et sent son cœur

d’homme, en lui, vaguement s’ouvrir... à quoi?--_à quelque chose qui

est_, dans les yeux de Livette, et _qui est bon_.

* * * * *

Dieu est sur nous, et, sous nous, le diable. Dieu? que voulez-vous dire?

L’humanité bonne, celle qui est au-dessus de nous et vers laquelle nous

marchons; cet idéal, sorti de nous, qui, à force de s’exprimer et de se

faire aimer, se réalisera dans nos enfants. Le diable! que dites-vous?

la bête obscure, la larve gloutonne, aveugle, qui fut nous, et dont nous

nous éloignons.

* * * * *

Quelque chose est plus près du mystère que l’esprit, c’est l’instinct.

Nous sommes, certes, plus près de notre origine que de nos fins, et

l’instinct nous explique presque l’origine parce qu’il s’y traîne

encore, mais notre esprit ne peut expliquer la fin parce qu’il en est

encore bien loin! D’où venons-nous? La bête, qui rampe, peut s’en

douter.--Où allons-nous? Comment le saurait-elle, la bête qui ne vole

pas?

Le lien qui fortement nous rattache à la terre n’est pas coupé. L’homme

porte à jamais la cicatrice de sa naissance. Il voit donc, là encore,

comment il se rattache, _en arrière_, à l’infini; mais comment, _en

avant_, par la mort, il se rattache à la vie dans l’éternité, il ne le

voit pas.

L’instinct, comme un ver luisant, éclaire les fonds d’où sort l’homme;

mais l’intelligence n’éclaire pas les profondeurs d’en haut où elle se

perd elle-même, au point précis où Dieu s’explique.... Ah! que Dieu est

obscur!

Oui, entre l’origine et l’intelligence, il y a l’instinct, comme un

pont. Entre l’intelligence et la fin, il y a le vide. Ici la raison ne

passe pas. Il faut bondir. L’homme ne peut facilement concevoir que ce

qui est en bas. Ce qui est en bas, sa pesanteur l’attire à le

comprendre.

Pour comprendre ce qui est en haut, il faudrait une faculté de s’alléger

que l’homme n’a pas, une aile qui manque. L’instinct, ici, agit sur

l’esprit même, en sens inverse de l’effort spirituel.

A quelques esprits, elle vient parfois, cette faculté de s’enlever; mais

l’homme ne conçoit que selon ce qu’il éprouve, et le temps est passé où

l’on se fiait aux mages, à ceux qui conçoivent plus et mieux. Peut-être

a-t-on raison. Peut-être ne doit-on concevoir que par soi-même, et nul

ne saura rien _pour toujours_ avant de l’avoir mérité.

Pour une minute, dans le rêve surtout, dans la veille même, l’homme

_sait_, quelquefois. Il a l’intuition profonde; mais rien n’est plus

fugitif pour l’homme que ce vif sentiment de l’éternel.

Les meilleurs de nous sont des aveugles que hante le souvenir d’un

éclair.

Qui de nous n’a su, pour l’avoir senti, comment on vole hors de soi? Le

sens du mystère, à peine perçu, nous a fui, mais qui n’a-t-il pas

pénétré, une seconde?

La vérité, comme l’amour, n’est qu’une seconde en laquelle il faut

croire,--à jamais.

Et ces pensées sont en leur lieu, car tout est dans tout. Celui-ci

étudie l’hysope; celui-là le chêne; Cuvier le mastodonte et Lubbock la

fourmi; mais tous arrivent au même point, à un point qui est tout.

Savez-vous pourquoi les bohémiens, les gitanos, les zincali, les

zingari, les zigeuners, les zinganes, les tziganes, les gypsies, les

romani, les romichâl (toutes façons diverses de désigner la même race

errante) excitent si fort la curiosité des peuples civilisés?

Il y a à cela deux raisons.

La première, c’est que, très sauvage, très primitif, le bohémien

apparaît au milieu des civilisés comme l’image d’eux-mêmes dans le

passé. Les zingari sont comme les fantômes de nous-mêmes.

En nous revoyant en eux, nous nous plaisons, assis dans la sécurité de

notre foyer fixe, au regret de n’avoir plus devant nous l’espace cher à

la bête que nous fûmes; de n’être plus en rapport constant avec la

terre, la plante et l’animal, qui sont les _mères_ dont nous sortons et

que nous aimons pour cela. Ils sont demeurés ce que nous étions au

départ, et cela nous touche.

La seconde raison, c’est que, véritablement, ils ont su jadis, du sens

de la vie, quelque chose.

Il est certain qu’ils sont sorciers. Ils ont entrevu la source obscure,

et vaguement s’en souviennent, en ont gardé le reflet noir dans leur

regard.

Le regard! ils en connaissent la puissance endormante et suggestive. Ils

savent soumettre, par le regard, l’âme des faibles.

Les moins sorciers d’entre eux croient encore que le «secret» des choses

a été caché quelque part, sous une pierre, et, dans leurs courses à

travers tous les pays du monde, bien des fois ils soulèvent de lourdes

roches dont la forme étrange semble indiquer qu’elles peuvent sceller le

mystère.... Ils ne trouvent jamais, sous les pierres soulevées, que des

crapauds, des vipères et des scorpions; mais, du sang et du venin de ces

bêtes, ils savent composer des philtres redoutables.

Ils connaissent aussi la nature secrète des plantes, et comment, coupées

à de certaines époques, à de certaines heures, selon l’influence des

saisons et des rayons de la lune, ciguë ou belladone ont des vertus

différentes.

Ils sont habiles dans l’art des poisons, les zangui. Hommes et

femmes,--_roms_ et _juwas_--ils excellent dans l’art de donner aux

troupeaux des maladies.

Leurs métiers ne sont que des prétextes à se présenter au seuil des

maisons. Ils sont chaudronniers parce que l’art de soumettre au feu les

métaux fut inventé par le fils de Caïn, père des maudits. Et ils sont

selliers parce qu’ils aiment fréquenter les chevaux, chers aux

vagabonds.

Les zangui, originairement adorateurs du feu, et qui n’ont plus de

religion propre, mais toujours un peu celle du pays qu’ils traversent,

sont aux hommes ce que Lucifer est aux anges.

«Nous venons d’Égypte, si l’on veut, disait parfois Zinzara à ceux de sa

tribu. C’est là, en effet, que nous avons été puissants et sédentaires,

aux temps de Moïse. Alors nos aïeux étaient magiciens des rois de

l’Égypte, qui ont vaincu la mort; mais notre origine est plus haute et

plus lointaine.

«Nous venons d’un pays où la _Puissance secrète du monde_ a été

pénétrée: un dragon en garde le mystère, au sommet d’une haute montagne,

dans une caverne, à l’abri des déluges qui viendront.

«Notre aïeul Çoudra avait appris des grands prêtres l’art de se faire

obéir par le dragon. Il entra dans la caverne et conçut la science de

toutes choses, et il résolut de s’en servir au dehors, pour être à son

tour un roi puissant parmi les hommes, car pourquoi était-il pauvre?...

Pourquoi la misère et pourquoi la mort?

«A peine eut-il conçu son projet de juste révolte, que le dragon voulut

le dévorer. Notre aïeul lui échappa, et crut alors que, au moyen des

secrets qu’il avait dérobés, il serait tout-puissant sur la terre, mais

il s’aperçut tout à coup qu’il les avait presque tous oubliés, comme par

enchantement. Il ne connaissait plus que ceux qui nuisent, ceux qui

font les maladies, les douleurs, les misères et la mort, tous les maux

dont justement il aurait voulu s’affranchir.

«Et les grands prêtres le maudirent, lui et ses fils. Manou a dit contre

eux: _Ils habiteront hors du village; ils ne posséderont de vases

qu’endommagés; ils n’auront rien à eux, si ce n’est un âne ou un chien.

Leurs vêtements seront ceux dont on dépouillera les morts; leurs plats,

des plats cassés; leurs bijoux ne seront que de fer. Ils iront sans

repos d’un endroit à un autre endroit. Tout homme fidèle à ses devoirs

se tiendra éloigné d’eux. Ils n’auront d’affaires qu’entre eux. Et entre

eux seulement ils s’épouseront._

«Et les Tchandalas ont pu fuir la patrie mais non pas la sentence.

«Et voilà ce que nous sommes.

«La couronne de Çoudra est un cercle brisé,--armé de pointes, comme le

collier des dogues, et son sceptre est une tige de fer, rompue mais

redoutable. Car pourquoi la misère, la douleur et la mort! Dieu est

mauvais.»

C’est avec ce conte, mis en chansons, que la reine tzigane avait parfois

endormi son fils.

Et lorsqu’elle suit d’un long regard méchant, au seuil de quelque

château, une jeune mère qui, en l’apercevant, fait rentrer bien vite son

petit enfant, voici les pensées que roule en sa tête la Zinzara: «Les

secrets, songe-t-elle, que savent nos voïvodes, nos ducs, nos princes et

nos rois, peuvent faire trembler sur leur base toutes vos cités, vos

trônes et vos églises, car pourquoi la misère, la douleur et la mort?

L’heure viendra--nous l’attendons--où vos peuples seront dispersés au

vent des colères, à moins que les mages qui nous ont maudits deviennent

vos maîtres,--mais vous êtes pour cela trop loin de leur sagesse! Vous

serez à nous.

«En attendant, malheur à ceux d’entre vous que nous trouvons seuls! Nous

les regardons fixement, et l’âme du mal fait le reste!...»

Et voici ce qu’en arrivant près du campement des bohémiens vit la petite

Livette.

Ils étaient là toute une tribu. Leurs voitures, nombreuses, étaient de

différentes grandeurs, la plupart construites en forme de maisonnettes

oblongues, assez semblables, avec leurs petites fenêtres, aux arches de

Noé qu’on fabrique pour les enfants en Allemagne. Les bohémiens avaient

aligné leurs voitures côte à côte, à la file, faisant face chacune à une

maison du village. La file des maisons roulantes formait ainsi, avec les

maisons bâties du village, une véritable rue tournante qui, prolongée,

eût entouré les Saintes-Maries comme une ceinture. Ainsi, pour le temps

de leur séjour, les zinganes pouvaient avoir l’illusion d’être fixés là,

d’être des Saintins, l’un établi en face du boulanger, l’autre en face

du cabaretier, mais nul n’oubliait que les maisons bohèmes restent

posées sur des roues qui tournent et peuvent faire le tour du monde. «Je

plains l’arbre, dit le zangui, il me regarde passer avec envie.... Il

est jaloux des pieds de mon âne.» La plupart des voitures étaient

rapiécées avec des planchettes multicolores, ramassées, volées un peu

partout.

Les voitures des bohémiens étaient établies à la vérité, sur le derrière

des maisons du village, en sorte que les habitants de ces maisons, le

cabaretier ou le boulanger, occupés sur le devant de leur boutique,

pouvaient sans affectation ne pas trop paraître dans la rue zingane.

Les zangui seuls y grouillaient donc à l’aise. Ne demeurant guère à

l’intérieur des voitures que lorsqu’ils sont en route et fatigués ou

malades, ils passaient leurs journées au plein air, assis dans la

poussière, ou sur les degrés des petites échelles qu’ils abaissent du

seuil de leurs portes jusqu’à terre; ou bien ils restaient de longues

heures couchés sous les charrettes à l’ombre,--fumant des pipes et

rêvant.

Pour l’instant, dans la lumière du matin, un certain nombre de femmes çà

et là se livraient à la même occupation: chacune d’elles, avec des

gestes de singe, cherchait la vermine parmi les cheveux crépus d’un de

ses enfants, qu’elle maintenait dans l’étau serré de ses genoux.

Le petit, de temps à autre, poussait un hurlement, quand la mère tirait

par mégarde ou arrachait un de ses cheveux, durs et noirs comme du

charbon. Il avait alors, pour s’échapper, un ondulement sournois, mais

l’étau des genoux le pressait, brusquement resserré, et c’étaient, çà et

là, des piaillements de cochons de lait qui ne veulent pas être saignés.

Alors les taloches de pleuvoir et les cris de redoubler. Puis tout à

coup le plus pleurard de ces gamins cessait de crier, pour suivre, avec

un intérêt subit, l’apparition d’une poule du voisinage ou les ébats de

quelque chien de chasse égaré par là et bon à chiper.

Quant aux mères, elles accomplissaient leur besogne matinale d’un air

automatique qui, très clairement, signifiait: «Ce que nous tentons là

est tout à fait inutile, car la vermine pullule et toujours pullulera;

mais il faut bien faire quelque chose. C’est toujours un bon moment

d’occupé; et puis, sous l’œil des civilisés, cela nous donne une

excellente contenance. On voit que nous sommes propres.»

--Achète-moi mon chien, disait l’une d’elles d’un air narquois à un

villageois ahuri. Tu seras content de sa fidélité. Il est si fidèle, si

fidèle! que j’ai pu le vendre quatre fois.... Il revient toujours!

Toutes ces femmes à peau fauve, bistrée et même noirâtre, avaient des

cheveux d’un noir singulier, mat, d’un noir de charbon.--Les unes les

portaient relevés en lourd paquet tordu sur le sommet de la tête.

Plusieurs, toutes jeunes, les laissaient pendre en longs serpents

sinueux sur leur poitrine et sur leur dos. Les yeux aussi étaient d’un

noir singulier, très luisant, pareil au noir d’un velours vu sous du

verre. La vie y éclatait sourdement, sans expression déterminée.

Quelques mères vaquaient à leurs affaires tout en gardant sur leur dos

leur nourrisson enveloppé dans une toile qu’elles portaient en

bandoulière et dont les bouts nouaient sur leur épaule. La tête du petit

sommeillait pendante, ballottée à tout mouvement.

Le rouge, l’orangé, le bleu, dominaient dans leurs haillons, mais

ternis, fanés, noyés sous les épaisseurs de poussière sale;--un Orient

enfumé.

Beaucoup de ces femmes tenaient entre les dents une pipe courte. Les

hommes étendus çà et là, accoudés à terre, fumaient presque tous,

placides, leur œil de sylvain fixé devant eux dans le vague. Ils

avaient, sous leurs loques, de grands airs de fierté. Quelques-uns

dormaient sous les cabanes roulantes.

La file des voitures qui longeait le village était encore dans l’ombre,

mais, en tête de la file, le soleil frappait la première de ces cabanes

qui dépassait, un peu isolée, la ligne des maisons. Cette première

voiture, mieux peinte et plus soignée que les autres, était celle de

Zinzara, et, devant, au soleil, quelques Saintins s’étaient rassemblés,

attirés par les sons du tambour et de la flûte.

Livette, en approchant du groupe, ne se doutait guère qu’en face de la

voiture, dans la maison du cabaretier, derrière le rideau d’une fenêtre

du premier étage, s’était posté Renaud, pour voir, de là, à son aise, la

bohémienne qui jouait de la flûte et qui, en même temps, dansait, pieds

nus et bras nus.

La flûte, une flûte double, aux deux tuyaux légèrement écartés, Zinzara

la tenait avec beaucoup de grâce, et, les joues légèrement gonflées,

elle y soufflait en soulevant tour à tour et abaissant les doigts, au

gré d’un air bizarre, tantôt lent, tantôt furieusement saccadé. Et elle

avait la tête rejetée en arrière,--en sorte qu’elle paraissait plus

fière et plus agressive que jamais.

* * * * *

Tout en jouant de la flûte, Zinzara dansait une danse mystérieuse comme

elle. Ses pieds nus ne faisaient guère que marquer sur place un rythme

lent. Sa danse n’était pour ainsi dire qu’un jeu d’attitudes. Elle

variait en cadence les ondulations de tout son corps qui, très flexible

et vigoureux, s’accusait, à chaque mouvement, sous les étoffes molles.

Quand le rythme se faisait rapide, elle piétinait vivement, sur place

toujours, comme en hâte d’arriver à un rendez-vous d’amoureux, où

recommençaient des langueurs.

Assis à quelques pas de la danseuse, un jeune bohème, au regard noir et

vague, frappait du poing, en songeant à autre chose, sur un large

tambour de basque, autour duquel tressautaient diverses amulettes

suspendues, scarabées d’Égypte, coquilles de nacre, bagues, larges

anneaux d’oreilles.

Et le tambour semblait dire à la flûte double: «Sois tranquille: le mâle

veille. Je suis là, père ou fiancé, moi, le mâle à la voix forte, et tu

peux chanter en liberté ta joie et ta peine, nul ne te troublera: je

veille! et c’est pour toi que bat mon cœur, dans ma poitrine large et

bien sonore.»

Mais dans les sons du tambour de basque, la bohémienne, elle, entendait

de tout autres choses; et, souriante, soufflant dans sa flûte aux deux

tuyaux écartés, abaissant et relevant sur les trous ses doigts légers,

Zinzara, attirante pour tous, serrée dans ses haillons souples, qui,

plaqués sur elle, moulaient tour à tour ses hanches ou sa

poitrine;--montrant, sous ses jupes relevées et accrochées à la

ceinture, ses mollets nus, de couleur fauve,--Zinzara semblait ne pas

voir les spectateurs.

Vingt à trente personnes la regardaient, et elle semblait danser pour

elle-même, mais son œil de sorcière suivait, sans en avoir l’air, les

moindres mouvements de la tête de Renaud, apparue parfois tout entière

dans l’écartement des rideaux de serge, à carreaux rouges, derrière les

vitres du cabaret, là, sous le rebord du toit de la maison d’en face.

Quant elle vit venir Livette, la danseuse eut un battement de pieds très

vif comme irrité, et de la flûte s’échappa un cri, un cri de guerre,

aigu, prolongé, pareil au crissement d’une étoffe de soie rapidement

déchirée.

Livette involontairement en tressaillit et, se mêlant au groupe accru de

minute en minute, elle regarda.

Zinzara fit un signe et prononça, entre deux temps très forts, une

parole gutturale, bizarre, qui était un ordre précis, car un enfant

tzigane, qui s’était approché d’elle depuis un moment, se glissa sous la

voiture, d’où il ressortit armé d’une longue baguette blanche, avec

laquelle il fit signe aux assistants d’avoir à se reculer un peu. Puis,

il se plaça en face de Zinzara, au milieu du premier rang des

spectateurs, et se retournant vers eux, il leur recommanda le silence,

en mettant un doigt sur la bouche. Un mot d’ordre circula, et les

assistants, plus silencieux, comprirent que _quelque chose_ allait se

passer.

La danse avait fini. Le tambour cessa de résonner à temps égaux. La

flûte seule, entre les mains de Zinzara, dont les doigts remuaient

lentement, chantait. C’était à présent une voix cristalline, menue comme

le prolongement du son d’une goutte d’eau tombant au fond d’une vasque;

c’était un appel très doux, insinuant, mélancolique, comme aussi serait

le prolongement de l’appel du crapaud, la nuit, au bord d’une mare, dans

l’écho d’une vallée rocheuse.

Et, du bout de sa baguette, le petit enfant désigna à l’un des

spectateurs quelque chose qui, à terre, sous la voiture, rampait,

s’approchant. C’était un serpent, mignon, strié de jaune et de rouge,

qui arrivait, attentif au son de la flûte. Un autre suivit, et bientôt

il y en eut plusieurs; il y en eut cinq.

Arrivés devant la musicienne, entre elle et l’enfant à la baguette, ils

dressèrent leur tête, la balancèrent lentement d’abord, puis plus vite,

accompagnés par le rythme de la flûte.... Les serpents dansaient, et, en

sa pensée, chaque spectateur, malgré lui, comparait leur danse à celle

qu’il avait vue tout à l’heure, à celle de la femme. C’étaient les mêmes

ondulements, les mêmes grâces malignes, et chacun éprouvait, à ce

spectacle, une inquiétude.

Livette, surprise, troublée d’une émotion singulière, croyait rêver. Ce

qu’elle voyait, s’accordait étrangement, tristement, à l’état de son

cœur. Elle n’en connaissait pas le rapport secret, profond, avec sa

destinée, mais elle en subissait la tristesse maléfique. Le regard de

Zinzara, par instants, passait sur la fille et ne s’y arrêtait pas. Au

sujet de sa propre influence, Zinzara savait... ce qu’elle savait.

Fins, fins comme de la soie filée, les sons de la flûte se firent très

fins, ténus comme des fils qui allèrent s’enrouler au col des petits

serpents, et les petits serpents se mirent à suivre les sons de la

flûte, qui les attiraient. Zinzara marchait à reculons. Les petits

serpents la suivaient comme s’ils eussent été attachés par les fils

soyeux qui étaient les sons de la flûte. La tzigane s’arrêta, et les

sons _s’accourcirent_, en quelque sorte, comme des fils qu’on enroule

autour d’une bobine.... Alors les serpents se rapprochèrent de la

magicienne, et Zinzara, avec lenteur, s’étant accroupie, et, ayant

abaissé jusqu’à eux ses mains qui tenaient toujours sa flûte toujours

résonnante, les petits serpents s’enroulèrent à ses bras nus. De là l’un

d’eux monta se nouer autour du cou, laissant pendre sur la poitrine

bombée de la sorcière sa petite tête balancée, la bouche ouverte, la

langue vibrante. Et deux autres, quand elle se releva, furent aperçus

noués à ses chevilles, au-dessus de ses anneaux de jambes. Alors elle

posa sa flûte et se mit à rire. Son rire découvrit ses dents, bien

rangées, très blanches.

--A présent, dit-elle, à qui me donnera la main, je dirai la bonne

aventure!

Mais, devant sa main tendue, aucune main ne se tendit à cause des petits

serpents.

Zinzara rit très fort, et son rire, véritablement, rappelait certains

sons de sa flûte double.

Livette fit en cet instant un mouvement pour se retirer.

--Allons, toi, lui dit aussitôt la gitane, tu as une fois refusé de

m’entendre, mais aujourd’hui tu dois avoir une grande envie d’apprendre

où est ton fiancé, la belle! Donne-moi ta main sans peur, si vraiment tu

es digne de devenir la femme d’un cavalier courageux.

Livette rougit vivement. Ses deux compagnes de tout à l’heure arrivaient

au même moment et elles avaient entendu. «Ne te laisse pas faire!» lui

dit, à voix basse, l’une d’elles, en tirant par derrière la jupe de

Livette; mais, provoquée par le regard de la zingane, où elle crut voir

un éclair de moquerie, Livette, non sans se recommander intérieurement

aux saintes Maries, offrit sa main à la bohémienne. La tzigane prit

cette main dans la sienne. Les serpents dardaient leur langue fourchue.

Livette était un peu pâle.

Elles étaient très petites toutes deux, la main de la magicienne et

celle de la demoiselle.

Renaud, de là-haut, très surpris, un peu inquiet, regardait de tous ses

yeux.

La zingane garda un moment dans la sienne la main de Livette, heureuse

de sentir palpiter l’oiseau qu’elle fascinait. Elle avait eu l’espoir,

du reste, d’intimider Livette, et le courage que montrait la petite

l’irritait.

--Ton futur, dit-elle, n’est pas loin d’ici, ma belle, mais non pour

toi, sache-le! Pour qui? c’est à deviner!

Livette, déjà pâle un peu, devint toute blanche.

--Cela seul, je pense, t’importe, gente amoureuse? Alors je ne te dis

plus rien, sinon pourtant ceci encore: prends garde! le serpent qui est

à mon poignet gauche vient de me souffler quelque chose. Veille à ton

amour.

Roi de Camargue · 第 7 / 17 段