jamais, elle ne s’était donné la peine de combiner un projet de
vengeance. Elle posait d’abord une menace, sachant bien que la terreur
inspirée par une prédiction est un premier malheur qui en prépare
d’autres en troublant les esprits, les cœurs, les jugements. Puis,
quelque chose de fâcheux, «dans l’année», arrive toujours, qui vient
collaborer avec les sorciers et que les gens attribuent au «mauvais
sort» jeté sur eux. Il est sur eux, en effet, parce qu’ils y croient.
Enfin, on aide, si l’occasion se présente, la malice du sort, avec un
mot, un geste, un rien,--et si l’occasion se présente, c’est que cela
était écrit de toute éternité, fixé d’avance dans la destinée!
Être tout d’instinct, la gypsy n’avait pas d’autre secret que de n’en
point avoir.
Elle allait à sa joie, satisfaction de vengeance, de haine ou d’amour,
sans tenir compte de rien ni de personne; et, ainsi semblable aux bêtes,
elle devenait, étant créature humaine, redoutable aux êtres civilisés,
comme la nature. Ces créatures-là sont implacables. La gypsy aimait la
vie et la vivait en animal, sans y réfléchir. C’est là le pauvre et
profond mystère de la Sphinge. Elle procède à la façon de la brute,
voisine des origines basses, malgré son beau visage humain, où les yeux,
troubles comme ceux de Pan, semblent voilés de mensonge parce qu’ils
sont voilés pour eux-mêmes de leur propre inconnu, de leur incertitude
en attente. Regardez l’œil des chèvres et des génisses. Il est profond
comme la Bestialité rusée et forte, tapie dans les ombres du bois sacré.
La vie veut vivre. Elle est là, embusquée. Sûre d’elle, elle s’attend.
La bête humaine, en plus des ruses du renard ou du tigre, a la parole.
Rien de plus effroyable que la parole sans la conscience.
Au bout du compte, la Zinzara était toujours sincère sans jamais le
paraître, parce que sa versatilité la mettait d’heure en heure en
contradiction avec elle-même.
La caresse et la blessure qu’on recevait d’elle coup sur coup ne
prouvaient ni qu’elle eût feint l’amour ni qu’elle eût feint la
haine.... Elle avait tour à tour, d’une minute à l’autre, haï et aimé,
ou plutôt, sans aimer ni haïr, elle s’était complue à elle-même, avec
des sincérités contradictoires,--très naïvement.
Elle avait quelque chose de la guenon, qui, au moment où, au sommet de
l’arbre, elle berce d’un air humain son enfant tendrement pressé entre
ses bras, les ouvre brusquement, et laisse tomber le nourrisson oublié
pour cueillir un fruit qui s’offre à elle.
Elle s’importait à elle-même et ne voyait, à propos de tout et de tous,
qu’elle-même.
La gypsy était redoutable comme un esprit caché dans un élément dont il
serait le serviteur. Elle avait la force d’un coup de foudre, d’un
tremblement de terre, d’un événement fatal, impossible à prévoir, à
parer.
La vipère n’est point méchante. Elle ne prépare pas son venin. Elle l’a.
Qu’on la dérange, elle a mordu avant de s’y être décidée.
Comme les torpilles ou les gymnotes, l’Égyptiaque pouvait lancer des
coups d’électricité mortelle. Dès qu’on l’approchait,--par nécessité
d’être. Il pouvait lui arriver aussi de s’amuser au jeu de répandre
autour d’elle sa puissance maligne, pour rien, pour voir les effets,
parce que c’était son heure et son jour, son caprice.
Pour se défendre et pour jouer, elle avait les mêmes moyens.
Elle n’aurait pas pu ne pas être funeste. Il ne fallait pas qu’elle
songeât à vous, voilà tout. C’était déjà une bonne fortune que de n’être
pas regardé par elle.
Quoique fille d’une race qui met à haut prix la chasteté, elle n’était
pas chaste, non qu’elle aimât par-dessus tout la volupté, mais elle la
détenait comme un moyen de domination, d’autant plus sûr qu’elle en
faisait moins de cas. Toujours supérieure, dans sa froideur, au désir
qu’elle inspirait, c’est en cela vraiment qu’elle se sentait reine,
sorcière,--un peu déesse, de par le diable! Les caresses d’un bain
libre lui plaisaient mieux que d’autres. Elle était comme les femelles
des lambrusques qui sont fécondées par le vent.
Comme les cavales de Camargue, qui souvent s’assemblent sur les bords de
la mer pour respirer tout le large, quand elle ouvrait ses lèvres à la
brise saline, par ces beaux soirs de mai, elle se sentait plus heureuse
que d’aucun baiser d’homme. L’âme errante de sa race aspirait sur ses
lèvres, dans l’air, avec la liberté des espaces, une espérance inconnue,
vide et infinie.
Ainsi faite, elle se savait à la fois inquiétante, et protégée par
quelque chose qui se dégageait d’elle. Cela la remplissait d’orgueil.
Dans son sourire, il y avait de cet orgueil-là. Il y avait aussi le
ressouvenir perpétuel de choses éprouvées, connues d’elle seule et d’un
certain nombre d’hommes, qui s’ignoraient.
Leur ignorance, son œuvre, la faisait sourire comme le reste. Et ce
sourire, c’était ironie et mépris. Elle savait sa force et toute leur
faiblesse. Elle souriait donc toujours.
Elle régnait, sans autre politique, sur sa tribu errante par escouades,
changeant, en vraie reine, de favori, au hasard des occasions autour
d’elle et des impressions en elle-même, mais laissant croire à chacun
d’eux qu’il était, qu’il avait été le seul aimé, sinon le premier.
Tromper des zingari,--beau succès de zingara!
Et il y avait, parmi les quinze ou vingt enfants de sa troupe, un jeune
dauphin issu de cette reine, mais, depuis qu’il avait quitté le sein,
elle n’y prenait pas plus garde qu’une lice à son petit destiné à
devenir son mâle.
Quand elle était arrivée près de son campement, tout émue des contacts
de la vague dont le sel, séchant, craquant sur elle, pressait partout sa
peau voluptueuse, la tzigane, tiède dans tout son être, avait regardé du
côté d’un de ses bohémiens, jeune homme à peau de bronze, à barbe rare
et frisée.
Et, à la nuit,--lorsqu’on eut mangé la soupe qui avait bouilli dans la
marmite suspendue à trois pieux inclinés, au plein air,--le zingaro se
glissa près de la zingara.
C’était le moment où, par elle, deux êtres souffraient dans le plus
profond de leur conscience, où Livette et Renaud se regardaient et déjà
ne se reconnaissaient plus.
Les fiancés, ses victimes, se débattaient sous le sort mauvais jeté par
son regard, au moment même où ce regard semblait se faire doux pour
répondre à celui dont la couvrait son amant, au revers du fossé, sous la
menue lueur des étoiles.
Renaud, à cette heure-là, rêvait de revoir la nudité de la gypsy, de la
conquérir, se demandant, au souvenir de cette forme svelte et jeune, si
ce n’était pas là une vierge, quoique fille de grand chemin; appelant
confusément un amour étrange, entier, absolu, la possession triomphale
d’un être neuf, d’une taure jusque-là farouche, méchante même aux
taureaux; d’une cavale qui n’aurait connu ni frein, ni selle de
cavalier, et qui serait restée rebelle à l’étalon....
Renaud rêvait tout cela, mais il n’existait pas de Renaud pour Zinzara.
Zinzara, juste à cette heure, dans l’herbe mouillée de rosée, se tordait
comme le congre des légendes qui sort des mers pour se livrer aux
caresses enchevêtrées des serpents de terre.
* * * * *
Deux jours Livette attendit, s’interrogeant sur ce qui se passait. Lasse
enfin de chercher sans deviner, elle se mit en route pour les Saintes,
le matin du troisième jour. «Là, songeait-elle, j’aurai peut-être des
nouvelles.» Son père, pour cette fois, lui sella un vieux bon cheval.
--Tu iras, lui dit-il, à midi, chez Tonin, le pêcheur, manger la
bouillabaisse. Avertis-le, en arrivant, avec le bonjour de ma part.
Livette, à cheval, sur la route, regardait tout autour d’elle la plaine
tranquille, bien verdoyante, gaie, éclatante de deux lumières, celle
qui tombait du ciel, celle qui, partout, montait des eaux.
Dans les rayons, la danse des mouïssales était joyeuse. Quand les
mouïssales dansent, elles font avec leurs ailes la musiquette de leur
bal, et dans toute la plaine, par les jours tranquilles, sur les fils
d’or de la lumière, c’est un bourdonnement de guitare. Il y avait aussi,
dans l’air, de grands longs fils très fins, des fils de la Vierge, venus
on ne sait d’où, qui volaient, mollement onduleux, comme si, rendues
visibles, quelques menues chanterelles de l’invisible instrument dont
jouent les petits musiciens de l’air, s’en allaient, brisées, au caprice
d’un souffle.
De très loin peut-être, ils venaient, ces fils. Peut-être dans les bois
des Maures, dans l’Estérel, vivaient les «aragnes» travailleuses qui,
patiemment, les avaient filés. Un souffle d’air, bien doucement, les
avait pris, et maintenant ils étaient en voyage.
Livette les regardait flotter doucement, et songeait à un conte que lui
avait conté sa grand’mère. Ces fils, d’après la mère-grand, venaient des
manteaux que les trois saintes avaient présentés au vent comme des
voiles. Le vent de la mer en les gonflant les avait un peu, très
finement, effilochés; et pour toujours, au-dessus de la plage
camarguaise, où est bâtie l’église des Saintes, ils flottent, ces fils
frêles, jadis pris dans la trame des manteaux miraculeux. Au-dessus du
pays, sans cesse ils flottent, comme autant de signes de bénédiction,
mais on les voit bien rarement, et quand, par hasard, un beau jour, on
les aperçoit, c’est qu’un bonheur inconnu est pour vous dans l’air.
Et l’âme de Livette, dans le bleu transparent de cette matinée, se
balançait suspendue à chacun de ces fils de passage; mais la fillette
avait beau vouloir se donner confiance, elle sentait son cœur trop lourd
pour demeurer lié longtemps à ces choses envolées. Elle avait peur, la
mignonne, et sentait contre elle des signes cachés.
Hélas! la pauvre, pendant qu’au-dessus de sa tête volaient des fils
dorés, quelque part autour d’elle l’araignée noire avait tissé son piège
à la prendre comme une mouche.
Toujours songeant, Livette avançait et finit par distinguer, loin devant
elle, autour du clocher des Saintes, les hirondelles tournoyantes et les
martinets. De si loin, on eût dit des vols de mouïssales. Et, avec les
martinets et les hirondelles, volaient des mouettes. Toutes ces ailes,
grandes et petites, tantôt vues par-dessous et sombres, tantôt vues
par-dessus et luisantes, tournaient, viraient, valsaient, croisant,
emmêlant leur cercle de cent façons. C’étaient jeux de printemps et de
matinée dans la clarté fraîche du ciel.
Pour avoir des nouvelles, Livette songea à passer par la citerne
publique, car c’était l’heure où les filles et les femmes des
Saintes-Maries-de-la-Mer vont chercher la provision d’eau.
A l’entrée du village, elle aperçut, sur sa droite, le campement des
bohémiens, mais détourna la tête.
A ce moment elle rencontra, allant à l’eau, deux femmes qui marchaient
d’un pas bien régulier, entre les deux barres qu’elles portaient à bout
de bras, et auxquelles est suspendue, juste au milieu, par ses deux
cornes, la cornue. «C’est bien l’heure de l’eau,» se dit Livette, et, au
pas de son cheval, elle les suivit.
--Bonjour, mademoiselle, avaient dit en passant les deux femmes, car de
tout le monde elle était connue, la jolie fille du Château d’Avignon.
Devant la citerne, il n’y avait encore personne. Les deux femmes
attendirent. Livette avec elles.
--Vous vous promenez, comme ça, mademoiselle? Cherchez-vous quelqu’un,
si matin?
--Oui, dit Livette, je me promène, et puisque c’est l’heure de l’eau, je
m’arrête un moment ici. Pour sûr, des amies que j’ai aux Saintes y vont
venir à leur tour.
Elles se turent toutes les trois; et, attentivement pour la première
fois, n’ayant rien autre à faire là, Livette regarda l’écusson de pierre
sculptée qui est au beau milieu du grand mur cintré de la citerne. Ce
sont les armes de la ville, et, comme on pense bien, on y voit un bateau
représenté, un bateau sans mât ni rames, où sont debout les deux Maries,
Jacobé et Salomé.
--Je me suis souvent demandé, fit Livette, pourquoi les images ne font
voir jamais que deux saintes dans le bateau. En fin de compte, est-ce
que nos mères ne nous ont pas toujours dit qu’elles étaient trois?
Étaient-elles trois, oui ou non?
--Elles étaient trois assurément, belle innocente, dit la plus âgée des
deux femmes, mais Sara était la servante, et l’honneur ne lui est pas
dû!
--Si la troisième était sainte Sare, ce n’était donc pas trois Maries?
J’ai toujours entendu dire pourtant que Marie-Magdeleine en était, et
que, partie d’ici, elle alla mourir à la Sainte-Baume.
--Oui, elle en était, Marie-Magdeleine, et bien d’autres avec elle!
Lazare aussi était dans ce bateau, mais, une fois à terre, chacun tira
de son côté: Marie-Magdeleine alla à la Baume, et les deux Maries nous
restèrent avec Sara. C’est alors qu’une source jaillit du sable, par la
grâce de notre Seigneur. En bâtissant l’église, on a enfermé la source
au milieu.
--On eût, ma foi, bien fait de la laisser en dehors de l’église, la
source!
--Et pourquoi? l’eau en est gâtée?...
--Elle n’est bonne que le jour de la fête.
--Et encore!... Et il y en a si peu!
--Nous aurions demandé aux saintes de la rendre abondante et bonne....
En nous y mettant toutes avec nos prières, nous aurions bien obtenu ça.
--Un miracle de plus ou de moins!
--Les miracles, ma belle, ne sont que pour les étrangers.
--Et c’est ce qu’il faut, voisine. Si c’était autrement, voyons, les
étrangers ne viendraient plus,--et, sans eux, de quoi vivrait le pays?
pauvres nous! Où sont nos récoltes, à nous autres? Notre blé, notre
avoine, où sont-ils, dites, bonnes gens? Sans les saintes, ce pays-ci
serait un pays maudit! Un jour de fête par an, et les pèlerins (que Dieu
bénisse!) nous remplissent la bourse.
--Les jours de miracle ne sont que trop rares.... Il faudrait deux fêtes
par an!
--Que vas-tu dire là, sotte que tu es? Deux fêtes par an, Bonne Mère! Ce
serait la mort du pèlerinage. Pour que l’usage se maintienne, il faut
qu’il soit ce qu’il est, et que rien ne bouge. Nos hommes le savent
bien. Rappelle-toi la visite que nous fit, avec ces grandes dames,
l’archevêque d’Aix, il y a vingt ans.
Et une fois de plus fut racontée l’histoire de la visite que fit aux
Saintes-Maries-de-la-Mer l’archevêque d’Aix, il y a vingt ans ou trente.
Un 24 mai, avec quelques vieilles dames de la noblesse d’Aix,
l’archevêque arriva aux Saintes. Mais ce 24 mai se trouva être un 25, au
soir!... Tout le monde peut se tromper!... En sorte qu’au lieu de
descendre à quatre heures, les châsses étaient remontées ce jour-là, et
quand monseigneur entra dans l’église, avec les belles dames, adieu mes
saintes! Elles avaient été hissées déjà, au bout de leurs cordes, au
milieu des cantiques, dans la chapelle haute.
--Eh bien! dit l’archevêque à M. le curé, elles redescendront pour nous.
Le curé allait obéir, mais le bruit de l’affaire avait déjà couru le
village!... Ah! misère de moi, quel train-coquain!
--Comment! disaient les vieux Saintins! On ferait descendre les châsses
un jour autre que le 24! Mais si, alors, la chose est si facile et
fréquente, pourquoi voulez-vous que les malheureux, de tous les coins de
la Provence et du monde, accourent vers nous au jour fixé? Non, non, ce
serait, entendez-vous bien, la ruine du pays!
Pour finir d’un mot, on prit les fusils, et les Saintins, en armes, dans
l’église même, imposèrent au prince de l’Église la volonté souveraine du
peuple des Saintes.
--Et très bien, firent-ils, car c’est grâce à la rareté que les miracles
demeurent précieux.
Une des femmes ayant raconté cette histoire bien connue de chacune,
toutes se mirent, dès qu’elle se tut, à rompre leur grand silence par de
beaux éclats de voix, approuvant à qui mieux mieux la révolte des
Saintins contre les évêques qui veulent abuser de la bonne volonté des
deux Maries.
--C’est égal, dit tout à coup une des vieilles, nous sommes heureuses
d’avoir maintenant, au lieu de la source saumâtre qui donnait à boire
aux saintes, une bonne citerne en bonne pierre. Je me rappelle, moi, le
temps où nous prenions l’eau à la _pousaraque_ (mare artificielle) comme
font encore les gens de nos fermes. L’eau du Rhône, qui y venait par la
roubine, était si boueuse toujours qu’elle en était épaisse à couper au
couteau!
--Bah! elle avait le temps de déposer dans nos jarres.
--C’est drôle pourtant d’être si malheureux pour l’eau dans un pays si
mouillé! dit une jeune qui arrivait. Cette eau, c’est une misère! Sainte
Sare, la servante, doit savoir par elle-même qu’on a assez de travail
dans les maisons, sans perdre son temps à attendre devant des robinets
fermés.... Sainte Sare, protégez-nous, et faites ouvrir la fontaine!
Les femmes se mirent à rire.
Presque toutes les ménagères des Saintes étaient là rassemblées, à
présent. Un dernier groupe arrivait. Les unes portaient sur leur tête
des jarres sans anses, avec un balancement gracieux de la tête et de
tout le corps. Elles-mêmes, les poings sur les hanches, ressemblaient à
des amphores vivantes. D’autres, une cruche sur la tête, portaient
encore une cruche dans chaque main, la «dourgue» verte, à anse et à
goulot; d’autres des seaux de bois, d’autres des cornues, chacune ayant
choisi des vases plus ou moins grands, suivant les besoins de sa maison.
--Quel pot apportes-tu là, Félicité?
Et de rire.
Celle qu’on interpellait ainsi, répondit:
--J’ai cassé ma cruche, pauvre moi! Et puisqu’il me fallait de l’eau,
j’ai pris le pot que j’ai trouvé, un pot ancien que, dans tous les
temps, j’ai vu chez nous, derrière la porte. S’il tient l’eau, ça
suffira pour aujourd’hui, ma belle!
--Porte-le à M. le curé, pour sa bibliothèque; c’est une antiquaille qui
vaut de l’argent!
Félicité, en effet, venait à l’eau ce matin avec une véritable amphore
romaine, trouvée dans les sables du Rhône, à peine un peu égueulée, une
jarre de deux mille ans!
Aux Saintes, chaque famille--c’est selon--a droit, par jour, à une ou
deux cornues d’eau de citerne.... La porte de la Fontaine ne s’ouvrait
pas.
Livette, sur son cheval, rêveuse et triste, parmi les bavardages,
attendait toujours ses amies.
--Que disiez-vous, par ici? interrogèrent, en arrivant, les dernières
venues.
Et mises au courant, chacune, sur les saintes et la servante Sara,
disait son idée et son mot, sans s’occuper des paroles des autres,--si
bien que le caquetage des filles et des femmes semblait ici un _ramadan_
d’agaces et de geais ramassés dans un de ces bouquets de pins qui sont
isolés au milieu de la Camargue.
--Je vous demande un peu si c’est juste, criait l’une des femmes, de ne
pas mettre aussi partout le portrait de sainte Sara! Une sainte est une
sainte, et où il y a une sainte, il n’y a plus de servante!
--Les saintes ne sont pas fières! et d’être ou non en peinture, sainte
Sara s’en moque un peu!
--Qu’elle s’en moque, c’est possible, mais c’est un affront qu’on lui
fait!
--Eh! dit une autre, le bon roi René et le pape ont su ce qu’ils
faisaient, en arrangeant ainsi les choses. Sara était femme de
Ponce-Pilate, et c’est elle qui avait conseillé à son mari de se laver
les mains du crime des païens!
Un murmure de réprobation courut parmi les commères.
--Ah! voici la vieille Rosine, qui va nous mettre d’accord.
Sur son cheval immobile, Livette écoutait vaguement ces choses. Elle
était distraite et intéressée.
Quand la vieille Rosine, très sourde, eut fini par comprendre ce qu’on
voulait d’elle, et qu’elle devait s’expliquer sur Sara la servante:
--Ah! mes enfants, dit-elle, Dieu connaît les siens, et Sara est à coup
sûr une grande sainte....
Rosine, ici, fit un signe de croix, et fut, par toutes les vieilles,
imitée aussitôt.
--Mais, ajouta Rosine, Sara était païenne d’Égypte, et non pas Juive de
Judée; et les païens, voyez-vous, marchent, dans l’estime du monde, bien
après les Juifs. Ne voyez-vous pas que les Juifs sont semés un peu
partout, mais partout s’arrêtent et deviennent les maîtres par la force
de l’avarice? Cela est leur manière d’être bénis de leur Seigneur. Mais
les païens d’Égypte, au contraire, sont errants et pauvres quoique
voleurs, et plus dispersés et plus maudits que les Juifs.... Eh bien,
voyez-vous, mes enfants, sainte Sara est leur sainte, oui, la sainte des
païens d’Égypte! C’est une sainte pas bien catholique, celle qui, pour
payer son passage au batelier, lui donna, avec la facilité, je pense,
d’une ancienne pécheresse,--le spectacle de son corps tout nu! Elle
passe donc justement après les deux Maries, car il y a des rangs dans
le ciel. Et voilà pourquoi les ossements de sainte Sara ne sont point
entre les planches de la grande châsse de l’église, mais sous les vitres
de la toute petite châsse qui est dans la crypte, comme qui dirait dans
la cave. La cave est un endroit assez bon,--sous les pieds des
chrétiens,--pour les bohémiens de malheur! et il est juste qu’il en soit
ainsi.
--Rosine a bien parlé! s’écria l’une des femmes. C’est le malheur du
pays que la fréquente visite des bohémiens. Quand arrivent nos pèlerins,
riches et pauvres, croyez-vous qu’ils soient bien aises de trouver
installés ici tous ces gens malfaiteurs, qui, si adroitement, savent
voler mouchoirs et bourses? Croyez-vous que cela ne nous enlève pas du
monde? Que de gens viendraient peut-être qui ne se veulent pas
compromettre en tel voisinage!
--Ah çà! va, allons donc! dit une bossue, ceux qui ont la foi ne
s’arrêtent pas en route pour si peu! Et ceux qui, ayant un mauvais mal,
l’espèrent guérir chez nous, n’ont pas peur de ces voleurs ni de leur
vermine. Otez-moi ma bosse, grandes saintes, et je me charge bien de
m’ôter toute seule, les uns après les autres, mes poux et mes puces!
Il y eut un énorme éclat de rire qui, comme par enchantement, s’arrêta
tout de suite.... La petite porte de la citerne venait d’être enfin
ouverte, et au bruit de l’eau jaillie du robinet, toutes les femmes
couraient prendre, non sans menues querelles pour la priorité,--leur
rang à la file.
Enfin arrivèrent quelques jeunes filles amies de Livette.
Les voyant venir d’un peu loin, elle alla à leur rencontre.
Quand Livette se fut éloignée:
--Que cherche-t-elle, la Livette, de si bonne heure à cheval? se dirent
les femmes.
--Eh, dit la bossue, son gueux de Renaud, donc! Il n’a pas l’habitude,
celui-là, d’être attaché comme une chèvre au piquet, et pour le tenir
fidèle elle aura du mal, la petite, malgré sa belle dot!... De loin,
l’autre jour, sur la plage, Rampal, vous savez, le gardian bon
enfant,--l’a vu, ce Renaud, causer avec une gitane qui n’était pas
habillée d’hiver!
--Elle n’avait pas de fourrures ni de manteau, ni le reste, pauvre moi!
elle était à se baigner comme Dieu l’a faite.... Il faut se méfier de la
plaine. On ne se croit pas vu parce qu’on pense y voir très loin
soi-même, mais une touffe d’engane suffit à la _rassade_ (au lézard)
pour y cacher ses deux yeux qui regardent.
Et les femmes de chuchoter, avec des rires étouffés bientôt.
Pendant ce temps:
--Non, non, disaient à Livette ses deux amies, nous ne l’avons pas vu,
ton promis, ma belle; mais déjà, contre l’église, on prépare les
gradins pour la ferrade, et d’être ici bientôt, il ne peut pas y
manquer.
A ce moment, une musique bizarre s’éleva non loin. C’étaient des sons de
flûte, qui, modulés avec douceur d’abord, brusquement se transformaient
en cris déchirants. Un frappement sourd, grave, calme, singulier, les
soutenait, semblait encourager le cœur malade, qui, en plaintes aiguës,
appelait au secours....
--Ah! voilà les Bohêmes et leur musique du diable, écoute, Livette!...
Va donc voir un peu,... c’est si drôle. Nous te rejoindrons tout à
l’heure.
--Et mon cheval? fit Livette.
--Si tu n’es pas ici pour longtemps, il y a justement dans le mur de
l’église un gros fer fixe en forme de bracelet, nouvellement scellé pour
les barres de clôture de la ferrade. Attache-le là, ton cheval, et n’aie
pas peur qu’il s’envole. On le reconnaîtra pour tien, aux belles lettres
en clous de cuivre que tu as fait mettre à l’arçon.
Au fer du mur de l’église, Livette attacha son cheval, et se dirigea
vers la musique des Bohêmes. Il lui semblait que, là, elle saurait
quelque chose. Or, Zinzara, l’Égyptiaque, avait vu arriver Livette au
village,--et sa musique n’était que pour l’attirer, elle, et, si Renaud
était par là, son fiancé avec elle. Pourquoi? pour voir;--pour réunir,
un instant, sans dessein fixe, sur le même point du vaste monde qu’elle
parcourait, deux des personnages dont elle «amusait son temps»; pour se
donner la comédie de la vie, et en voir naître la suite, avec le désir
de la faire tourner en mal, au hasard. Elle aimait «l’étrange» qui sort
du pêle-mêle des circonstances.