elle préoccupée de lui, et lui d’elle, mais non plus dans ce trouble
d’attirance où ils étaient d’ordinaire.
C’est lui qui tenait la lampe de fer, balancée au bout de sa tige à
crochet; et, par acquit de conscience, pour faire son devoir de galant
et peut-être donner ainsi le change sur ses préoccupations, peut-être
pour tromper lui-même l’inquiétude amoureuse dont il était pris, pour se
forcer à revenir tout entier à Livette, et qui sait?--si obscur est
l’homme en ses fonds du diable!--peut-être pour contenter, avec
celle-ci, à son insu, un peu du désir allumé par l’autre, pour toutes
ces raisons ensemble, plus inextricablement mêlées que les ramilles du
rosier grimpant, il se dit: «Je vais l’embrasser!» Cela, jamais il ne
l’avait fait, du moins hors de la présence des vieux, mais le Renaud de
ce soir-là n’était plus pour Livette, on vous dit, le Renaud de tous les
jours. Les forts levains de sa nature de sauvage lui gonflaient les
veines. Bien véritablement il avait la fièvre, au moins une sorte de
fièvre. Tous ses nerfs étaient surexcités, tendus; ses yeux lui
montraient même les objets les plus indifférents autrement qu’à
l’ordinaire. Et, en Livette, il voyait, malgré lui, tout en se le
reprochant, des choses qu’à l’ordinaire il se refusait à voir. Et comme
elle avait, étant toujours vêtue à l’arlésienne, ce fichu de mousseline
blanche croisé bas, et qui laisse voir, sous la chaîne et la croix d’or,
la naissance de la gorge au-dessus de l’entre-croisement des plis
roides, accumulés, réguliers, c’est là qu’allait son regard allumé, au
milieu de ce délicat arrangement de mousseline, si gentiment appelé la
«chapelle».
Il tenait, dans sa main gauche, le calen, qu’il élevait à hauteur de son
épaule, en l’éloignant de lui le plus possible à cause des gouttes
d’huile,--et, de son bras droit, il enlaçait la taille de Livette, qui,
elle, avait posé la main sur la rampe de fer.
Il sentait, à chaque marche gravie, le jeu des muscles du corps jeune de
sa fiancée communiquer au bras dont il l’entourait une langueur d’aise
qui courait dans tout son être,--et pourtant son cœur ne s’en
réjouissait pas; et il trouvait qu’à l’ordinaire un seul bout du velours
de la coiffure de Livette, s’il venait à en être touché au visage, lui
mettait dans les sangs un plaisir plus doux, dont surtout il était plus
sûr. De cela, il se dépitait en lui-même comme d’une déchéance, il
souffrait comme d’un pressentiment, comme d’un malheur vaguement assuré.
Et elle, elle subissait toujours davantage le contre-coup de ce qu’il
éprouvait. Elle se sentait menacée. Quelque chose décidément était
contre elle. Ce bras qui l’enlaçait ainsi quelquefois, ne lui semblait
plus le bras de son ami, mais celui d’un homme. Elle en souffrait, et ne
comprenait pas. Le regard qu’elle voyait était sur elle comme un regard
nouveau de lui, sans amitié, sans pitié même. Elle le connaissait
pourtant bien, ce brave Renaud, son promis, et voici qu’elle en avait
peur comme d’un étranger!
Tout cela, en eux, se passait très vite, en émotions d’autant plus
rapides qu’ils ne savaient que les éprouver, ne s’attardaient pas à
essayer de les connaître en eux. La toute-puissante électricité humaine,
plus inconnue que l’autre, jouait, en eux, par les millions de réseaux
de ses courants, de ses correspondances, son jeu impossible à suivre.
Dans ces deux êtres d’instinct, le prodige, sans fin renouvelé, de
l’amour, des affinités,--des sympathies et des répulsions,--se
renouvelait, aussi inconnu, aussi merveilleux, aussi profond que jamais.
Pour la nature, il n’y a que deux êtres: un homme et une femme; il n’y a
pas de catégories. A la base de l’humanité, la vie est une, la passion
est une. Le savant des races supérieures perfectionne sans cesse sa
réflexion et l’expression de lui-même; mais, dans le cœur de son frère
ignorant, il y a plus de vie abondante et inextricable que dans la tête
de ces philosophes qui, à force de s’analyser, ne savent souvent plus
sentir. Ceux qui se croient les plus habiles à découvrir en eux l’homme
vrai ne s’aperçoivent pas qu’ils dénaturent les mouvements secrets de
leur âme à force de les surveiller. La clarté de leur lampe de mineur
change les conditions psychologiques, comme une constante lumière
modifierait l’état physiologique des êtres et des plantes. L’amour et la
mort, pendant ce temps, répètent, dans l’éternelle obscurité des cœurs
simples, leurs miracles sans témoins.
Ils étaient arrivés sur le palier, grand comme une chambre,--au premier
étage. Devant la dernière marche, Renaud, soulevant presque Livette pour
l’y faire arriver, voulut l’attirer à lui, mais elle eut, elle, un désir
de résistance, et lui un subit désir de se résister à lui-même qui,
isolés, n’eussent rien empêché, et qui, combinés, créèrent la force
suffisante pour mettre entre eux un obstacle consenti. Et cette force,
c’était le sortilège qui opérait.
Et comme ils n’échangèrent pas une parole, leur embarras s’accrut.
Vivement, pour échapper à la gêne qu’ils éprouvaient l’un par l’autre,
elle courut à la porte de droite et entra. Et lui, content aussi de
pouvoir mettre en eux quelque chose qui les rapprochât, au moins une
parole, dit:
--Attendez la lumière, Livette! j’arrive.
Mais Livette venait, tout à coup, de songer à la menace de la
bohémienne.... «C’est le sort, se dit-elle, je le reconnais!» Et elle se
sentit pâlir.
Alors elle eut une inspiration:
--Suivez-moi, Renaud.
Ils traversèrent des chambres où dormaient, pendantes du plafond, à
grands plis rigides et comme desséchés, les hautes tentures; où
sommeillaient, sous les housses, les meubles du temps de l’empire; tout
cela, rarement visité par les maîtres, mais soigné par la grand’mère et
par Livette.
Et tous deux, Livette et Renaud, arrivèrent dans une salle aux murs nus,
blanchis à la chaux, et qui servait autrefois de chapelle.
Un autel de bois, dévêtu de toute draperie, de tout ornement, se
dressait au fond. Devant la porte du tabernacle blanc et doré, la pierre
sacrée manquait, laissant un trou carré dans la menuiserie de l’autel.
Mais Livette ouvrit, au ras du mur, une large porte. C’était celle d’une
armoire enfoncée dans l’épaisseur de la muraille. La porte ouverte à
deux battants, ils purent voir, au-dessous d’une étagère à hauteur de
leur tête, suspendues très roides et très droites, des chasubles, des
étoles,--avec de grandes croix d’or en broderie épaisse;--des soleils
d’où sortait la colombe; des triangles mystiques, des _Agnus Dei_. Au
milieu de tous les autres, étaient les ornements des cérémonies de
deuil,--noirs, dont les broderies lourdes figuraient des ossements
blancs, des échelles de bourreaux, des marteaux, des clous;--et,--ce qui
frappa Livette,--il y avait, au centre d’une étole, en moire obscure
comme la nuit, une couronne d’épines, en argent, qui, à la flamme du
calen, lança des éclairs.
Sur l’étagère, au-dessus de tous ces vêtements de prêtre,--vus de
dos,--suspendus de telle sorte qu’on croyait voir des prêtres à
l’autel,--flamboyait, entre le calice et le saint-ciboire, un
saint-sacrement, soleil radiant, monté sur un pied comme un candélabre;
et, au centre des rayons, luisait un rond de vitre, vide, mais qui
reflétait, lui aussi, étrangement, la flamme mobile de la lampe.
--A genoux, Renaud! fit Livette. Pour ce qui nous arrive, la prière est
le remède. Prions un peu!
Le gardian obéit. Il avait compris que Livette voulait conjurer le sort.
Elle priait en silence, avec ferveur. Lui, étonné, inhabitué aux
attitudes de la prière, et cherchant une contenance, regardait de temps
à autre le calen qu’il avait à la main, l’élevait pour mieux voir
l’étalage de ce trésor ecclésiastique, et, distrait un moment, par tout
son manège, de ses troubles de cœur, il ne fut que plus malheureux
quand, tout à coup, de nouveau, sa pensée revint à Livette.
Il se dit alors que vraiment elle venait de deviner; qu’un sortilège
était en effet sur lui! Et dans son cœur, il supplia le bon Dieu de la
croix, le triangle mystique, l’oiseau et l’agneau symboliques, de lui
venir en aide.
--Pardonnez-nous nos offenses comme nous les pardonnons à ceux qui nous
ont offensés! dit tout à coup Livette à haute voix, songeant à la
bohémienne.--Mon Dieu, ajouta-t-elle, nous vous promettons de faire
porter, le jour de la fête des saintes Maries,--que voici
proche,--chacun trois cierges dans leur église, et d’attendre que, l’un
après l’autre, ils se soient consumés pour elles jusqu’à brûler les
ongles de nos doigts!
Puis elle se releva,--mais, avant de partir, ils renfermèrent, dans
l’ombre de l’abandon, derrière la double porte de ce placard banal, ces
objets d’un culte mort, le calice sans vin, le saint-ciboire sans
pain,--et ce saint-sacrement, dont le rayonnement de métal encadrait un
foyer vide!
X
... Il savait bien, lui aussi, qu’il n’avait pas besoin du remède qu’on
donne aux fiévreux, et que la fièvre qu’il avait ne lui venait pas du
marécage.
Elle ne parla plus de la drogue, mais comme, sur le palier, il
s’apprêtait à descendre:
--... Si nous allions, dit-elle, sur la terrasse?
Livette voulait prolonger le tête-à-tête, voir si elle retrouverait,
après la prière, son Renaud.
Il déposa sa lampe en haut de l’escalier; et, poussant la porte qui
s’ouvrait au-dessus de la dernière marche, tous deux se trouvèrent sur
la terrasse qui domine tout le Château.
Terrasse carrée, au milieu de laquelle dormait, gisante à terre,
renversée sur le flanc avec sa cage de fer, la grosse cloche, de trois
pieds de diamètre, qui, autrefois, commandait le travail aussi bien que
la prière, et qui, sonnant l’angélus, faisait s’agenouiller, au bord des
marais pleins de miasmes, les fiévreux travailleurs du domaine.
Du bout de leur pied, machinalement, tous deux, tour à tour, frappèrent
la grosse cloche couchée sur le flanc. Elle rendit une plainte courte,
vite étouffée par le contact avec les dalles. Ce fut comme le soupir
d’un cœur mystérieux.
Le cœur plaintif comme cette cloche, ils s’accoudèrent aux parapets de
pierre, devant la nuit.
Livette et Renaud s’aimaient, mais, à lui, la tendresse ne suffisait
plus. La sève du printemps, qui bouillait en désirs dans ses veines,
fleurissait, au cœur de Livette, en douces fleurs de songerie.
Au-dessus de leur tête, le fourmillement des étoiles était magique. Il y
en avait comme il y a des mouïssales et des grenouilles dans le désert,
comme il y a des vagues dans la mer. Elles semblaient s’ouvrir et se
fermer à demi, comme les fleurs d’un pré qu’agite un petit souffle
rapide; comme des paupières qui font un signe.
Elles semblaient avoir quelque chose à dire.... Elles remuaient comme
des lèvres qui parlent une langue vive, qui disent une chose très
pressée, qu’il faut qu’on sache, mais nul bruit venant d’elles ne frappe
les oreilles des hommes, car l’ouïe des hommes n’est pas assez fine. Et,
de même, leur regard n’est pas assez subtil pour voir que les poussières
(pâles comme des pollens) du chemin de Saint-Jacques,--sont aussi des
étoiles. Ils l’ont vu avec un autre regard que s’est fait leur esprit,
mais ce regard-là est encore impuissant à pénétrer plus loin, plus
profond,--à tout connaître.
Et puis,--et Renaud lui-même avait entendu dire ces choses par des
gardeurs de moutons, de ceux qui passent l’hiver en Camargue et en Crau,
et qui, l’été, sur les sommets des Alpes, passent leurs nuits à compter
les étoiles,--il y a, dans le ciel,--par delà les ciels visibles,--des
feux allumés si loin de nous, si loin, que leur lumière, en train de
venir vers notre terre, n’y parviendra que dans des siècles. Les hommes
sortis de nous, après des siècles, verront scintiller des étoiles qui,
de notre temps, allumées déjà, faisaient des signes perdus pour nous.
Et, en ce temps-là, des idées, qui sont déjà allumées dans des âmes
d’hommes, et qui aujourd’hui sont vues uniquement de ceux-là même en qui
elles brillent,--brilleront pour tous, et l’une d’elles sera, dans
chacun, l’amour et la pitié du monde.
Et ni Livette, non certes, ni Renaud, ne pouvaient approfondir ces
infinis, mais, de l’immensité de ce ciel, fourmillant de fines lumières,
il leur venait au cœur une émotion innomée, faite de toutes les
espérances à naître.
Des mondes futurs, plus beaux, rêvaient en eux, avec eux.
En eux aussi, parce qu’ils étaient jeunes et créatures humaines, il y
avait une part d’avenir. En eux aussi était le dépôt des vies futures.
En eux aussi s’agitait sourdement l’inconnu des générations à naître,
auxquelles un couple suffirait, sur les ruines du monde aboli, pour
qu’elles eussent le désir de vivre et qu’elles en eussent le pouvoir.
Une étincelle, c’est tout le feu. Un couple, c’est tout l’amour. Le
nombre infini n’est pas plus grand que le nombre deux. Et c’est pourquoi
les grands savants qui calculent comme Barrême, n’en savent pas plus
long sur la vie et sur le cœur, que Livette et Renaud,--qui ne savent
rien.
Ils savaient seulement qu’ils vivaient, qu’ils voulaient aimer, qu’ils
se cherchaient et se fuyaient en même temps,--mais ils ne se demandaient
pas pourquoi. Ils ne se disaient rien. Ils éprouvaient. Ils ne pouvaient
pas se dire que les rivalités et les jalousies, c’est-à-dire la douleur,
servent le dessein de la nature qui veut sans doute, en les provoquant,
exaspérer le désir, afin que la création soit assurée par les
paroxysmes, et l’avenir universel par l’impérieux besoin de la joie.
Qu’importe à la loi, le faible, le vaincu? c’est le fort, dit-on,
qu’elle veut reproduire, seul.
La pitié et la justice sont l’invention de l’homme et n’auront de
triomphe que quand elles auront été lentement mêlées par l’esprit humain
à la matière dont il est fait.
Ils souffraient, ils aspiraient à jouir,--sous l’inconnu d’un ciel de
printemps. Ils attendaient leur joie, ils appelaient toute l’espérance,
et ils regardaient l’horizon obscur, le désert où miroitaient les sables
parmi les enganes sombres, et (entre les lignes noires des tamaris) les
étangs scintillants de sel. Ils regardaient cette immensité où ils
semblaient perdus, et où pourtant ils sentaient bien qu’à eux seuls ils
étaient tout; et ils écoutaient, sans l’entendre, le bruissement éternel
de l’île, murmures d’eaux, froissements de roseaux, de feuilles remuées,
rumeurs de bêtes errantes, grondements éloignés de deux fleuves en
route, de mer tressautante;--et cette voix de toute l’île accompagnait
avec justesse, par l’étendue et le nombre des sonorités qui la
composaient, ce pétillement muet des étoiles que personne n’entend.
Il y avait dans le parc, invisible pour eux à cette heure, un arbre
étranger dont on voyait, dans le jour, les fleurs s’ouvrir avec un bruit
doux. Ils s’amusaient quelquefois à regarder cet arbre, venu de Syrie,
disait-on. Une détonation légère, comme étouffée, et voilà qu’un petit
nuage très odorant sort de la cellule qui éclate. Cet arbre continuait,
dans la nuit, à jeter sa poussière de désirs en quête, et vers les
fiancés montait son odeur sauvage.
Rien qu’à se frôler, ils tremblaient de joie.... Ah! si elle avait pu
lui donner, par ce beau soir de mai, tout ce qu’il appelait d’amour
avec sa jeunesse! s’il avait pu sentir, sous ses lèvres chaudes, les
lèvres de la jeune vierge se fondre amollies, là, sur cette haute
terrasse qui dominait les cimes rondes des grands arbres du parc, sous
ce ciel noir, magnifique d’étoiles, sans doute elle fût restée seule
maîtresse de lui, la petite fiancée!...
Mais entre Livette et Renaud, il y avait trop d’obstacles; et comme il
s’efforçait sagement de ne plus aller à elle, c’est vers l’autre qu’il
allait en pensée.
Et Livette se sentait déjà la détresse des abandonnées. Tout ce grand
pays plat, que ses yeux connaissaient bien et qu’elle devinait dans la
nuit tout autour d’elle, lui paraissait tout à coup vide, vraiment un
désert, et tout semblable par là à son cœur même. Et doucement, en
silence, elle s’était mise à pleurer,--ce que voyant, l’un des deux
grands chiens de la ferme, son favori, qui la cherchait partout depuis
un moment, vint lécher sa main pendante.
Et là-bas, tout là-bas, au-dessus de cette barre sombre qui était la
mer, Renaud, pendant ce temps, croyait voir monter, droite, comme
suspendue dans l’espace, ou portée par les vagues, une forme de femme
nue, qui l’attendait.
--Livette! Livette!
C’était la grand’mère qui appelait.
Ils redescendirent sans échanger une parole.
--Bonsoir, monsieur Jacques, dit la jeune fille.
--Bonne nuit, demoiselle, répondit Renaud.
Ainsi, ils s’appelèrent, ce soir-là, monsieur et mademoiselle, et, un
instant après qu’ils se furent quittés, Renaud, dans le plus grand
silence, prit son cheval à l’écurie et s’éloigna.
Il ne sentait pas que Livette, à sa fenêtre, le regardait partir avec
des yeux où remontaient les larmes.
--Où s’en va-t-il?
Elle suivit un moment du regard le point brillant, un reflet d’étoile,
qui, allumé au bout de la pique du gardian, dansait dans l’ombre, à
travers les arbres, comme un feu follet,--et quand l’étincelle
s’éteignit, elle ne vit plus les étoiles.
XI
Où il allait, il n’en savait rien. Il errait commandé par sa force qui
s’agitait en lui et qui voulait être dépensée.
L’amour le gouvernait comme il gouvernait lui-même son cheval. En même
temps qu’il était le cavalier de la bête, il était la bête damnée du
désir qui le poussait, l’éperonnait, lui criait: «Marche!» dirigeait,
de-ci, de-là, sans la régler, sa course à travers la lande. Il était,
lui aussi, monté, harcelé, bridé, fouetté, le mors dans la bouche,
emporté et impuissant. Et le cheval subissait les impressions du
cavalier, qui subissait celles de l’amour; si bien que Blanchet, tout
las de sa fatigue du jour, n’ayant eu tout à l’heure qu’un court repos,
s’affola pourtant. Heureusement connaissait-il fossés, roubines,
marécages, et, dans sa vitesse, la bride lâche sur le col, il
choisissait encore sa route. Tantôt il ralentissait devant les fossés,
afin d’y descendre, tête première, forçant alors le cavalier à se tenir
tout debout sur les grands étriers, le dos touchant la croupe; tantôt il
les franchissait à toute volée.
Grisé, tête nue, son chapeau ayant roulé quelque part, dans la nuit, les
cheveux traversés d’un air sifflant, Renaud courait, pour courir, parce
que la violence de la course correspondait à ses violences intérieures.
Il courait à la manière d’une bête qui se déplace, par rage et fureur
d’être seule, dans la saison des ruts.
Et il se disait que cela était abominable de penser à l’autre, quand il
avait à lui cette fleur de beauté, de douceur et de sagesse; mais c’est
de bien autre chose qu’il avait soif maintenant; et il sentait dans sa
bouche une amertume forte, une salive collante et âpre, un suc qui
l’altérait tout entier.
Et ne comprenant pas comment il échapperait à tout ce qu’il avait de
méchantes volontés en lui-même, il allait avec deux désirs qu’il
s’avouait: ou bien rencontrer Rampal, sur qui il se vengerait de tout,
ou bien tomber au revers d’un fossé, ne plus se relever, changer ainsi
de méchant destin,--et un troisième désir qu’il ne s’avouait pas:
rencontrer, à l’aube, la bohémienne, mendiant au seuil de quelque
ferme.... Et alors?... Il ne savait pas!
Tout à coup, il crut entendre un écho doubler, derrière lui, le bruit de
son galop; il se retourna et il vit,--il vit en vérité!--le poursuivant
à toute bride, la bohémienne nue, bien droitement campée, à la manière
d’un homme, sur un cheval pâle, qui ne touchait point terre.
Envolée et riant, elle lui criait:
--Arrête, lâche!
Il se dit que cela n’était pas vrai, mais il ne se dit pas que c’était
une vision; il songea: «C’est le sortilège,» et la peur le prit, une
peur égale à son désir, et il se mit à fuir l’image de ce qu’il
cherchait.
Il ne se retournait plus, il fuyait. Il entendait toujours un galop
double: le sien, celui de «l’autre». Il passait dans des brumes claires
qui se traînaient sur les sables mouillés, salins; et en coupant ces
nuages qui rampaient, il lui semblait courir dans le ciel, au-dessus des
nuages d’en haut. Véritablement, un vertige était dans sa cervelle, car
l’amour veut être obéi, et le vœu de sa jeunesse était en lui comme une
folie.
Tout à coup, les quatre jambes de Blanchet toujours lancé
s’arc-boutèrent immobiles, rigides comme des pieux, et ses sabots sans
fer se mirent à glisser sur une surface d’argile absolument lisse, dure,
et comme savonnée. A toute vitesse le cheval glissait, bien debout,
creusant des rainures avec sa corne sur cette surface polie, et, à la
fin de sa vitesse acquise, il s’arrêta, voulut reprendre sa course, leva
un pied, et, lourdement, épuisé, la bouche et les naseaux soufflant le
désespoir, s’abattit.
Déjà Renaud, appuyé sur sa pique qu’il n’avait pas lâchée, debout à la
tête de son cheval, s’efforçait de le relever, l’encourageant de la
voix. Blanchet, appuyé sur la bride que maintenait l’homme, se remit sur
ses pieds, après deux glissades inutiles.
Renaud regarda autour de lui: il n’y avait rien, que la nuit, le désert,
les étoiles... des brouillards blafards, en loques, qui se traînaient çà
et là, comme accrochés à des buissons, à des tamaris, à une touffe de
roseaux... et qui prenaient par instant des formes de bêtes
fantastiques.
Renaud remonta sur Blanchet, mais il le prit en pitié. Et, le cheval,
tantôt se laissant glisser, les quatre jambes raidies, sur ses quatre
sabots sans fer, tantôt mettant un pied devant l’autre, écorchant ce
sol, à la fois ferme sous son poids et tendre sous le tranchant de sa
corne écaillée, ils sortirent de l’argile.
C’était pitié et remords à la fois qu’inspirait à Renaud le cheval de
Livette.
Quel droit avait-il, le gardian, d’abîmer, au service de sa passion pour
une sorcière, la bonne bête, tant aimée de sa mignonne fiancée?
Renaud descendit donc de son cheval et, ôtant la selle et la bride à
Blanchet, il lui dit: «Va! fais ce qu’il te plaît.» Puis il coupa autour
de lui des apaïuns dont il se fit un lit, et, couché sur le dos, la
selle sous la nuque, un foulard sur la face, il attendit le jour.
Un sommeil l’engourdit, durant lequel sa douleur se gonfla en lui,
creva, s’extravasa, sortit de lui, prit des figures.... La même vision
revenait toujours.
En s’éveillant, deux heures plus tard, il trouva qu’il avait le visage
en larmes, et ses deux mains sur son visage. Alors il se prit en pitié
lui-même, et, ayant commencé de pleurer en rêve, il laissa couler ses
larmes qu’il eût refoulées d’abord, si elles eussent voulu sortir
pendant la veille.
Il se trouva malheureux et pleura sur lui, avec rage, convulsivement,
puis avec joie, comme si, en pleurant, il eût versé hors de lui pour
toujours toute sa peine. Il pleurait d’être pris, impuissant, entre deux
choses contraires, ennemies; de vouloir l’une et de désirer, malgré lui,
l’autre. Il frappa la terre de ses deux poings; il déchira sa cravate
qui l’étranglait; il broya des roseaux avec ses dents, et, comme un
enfant, il s’écria, lui qui était un orphelin:
--Mon Dieu! ma mère!
Et il aurait ainsi pleuré longtemps encore peut-être, vidé les sources
amères de son cœur, si, tout à coup, il n’eût senti une caresse,
tiède,--deux caresses tièdes, molles, humides, effleurer sa joue, son
front, ses yeux fermés.
Il entr’ouvrit ses paupières et vit Blanchet qui, debout à son côté,
lui touchait la face, de sa lèvre pendante, comme lorsque, en cherchant
un morceau de sucre, il caressait la main de Livette.
Une autre bête avait imité Blanchet: c’était le _dondaïre_ Le Doux, le
favori du gardian, le meneur de son troupeau de taureaux et de vaches
sauvages, dont Renaud n’avait pas entendu la sonnaille, et qui avait
reconnu le gardian.
Cette pitié des deux bêtes exaspéra d’abord l’aigre douleur de Jacques.
A la manière des enfants qui se mettent à hurler dès qu’on les plaint,
il eut, de se voir assez misérable pour être plaint, lui, par des bêtes,
un grand cri intérieur--qu’il étouffa dans sa gorge; puis, touché de
voir leur bonne figure, et distrait par là de lui-même, il se calma
brusquement, se mit sur son séant, étendit la main vers ces naseaux,
vers ces mufles de bêtes puissantes, si dociles, et il leur parla:
--Braves, braves bêtes, oh! les braves bêtes!