Elle avançait en effet, mais péniblement, ayant à repousser l’eau

pesante devant elle, à chaque pas. Elle n’avait pas encore les épaules

hors de l’eau; et--sous l’eau--elle aidait sa marche en ramant des deux

bras. Si elle se fût mise à la nage, elle eût fait plus vite le même

chemin, mais elle n’y pensait même pas. Elle songeait à bien autre

chose!

Renaud, machinalement, jeta un coup d’œil sur le rivage, derrière lui,

et aperçut à quelques pas, hors des atteintes de la vague, en tas,--et

son tambour de basque jeté dessus,--les hardes de la bohémienne; puis il

reporta ses regards vers la femme qui s’avançait contre lui. Elle avait

maintenant de l’eau jusqu’aux aisselles, et il vit, alors seulement,

qu’elle se baignait toute nue.

Son buste, lentement, émergeait. A cent pas du rivage, elle n’eut plus

de l’eau que jusqu’aux genoux. Elle était belle. Son corps, ferme et

svelte, était bien jeune. Très cambrée, elle semblait marcher au combat

sans aucune idée de pudeur. On l’attaquait: elle courait à l’agresseur,

voilà tout. Ses poings étaient fermés, ses bras légèrement repliés, sa

tête toujours un peu en arrière. Toute sa démarche était menaçante.

L’eau roulait en perles brillantes de sa nuque à ses pieds, sur tout son

corps bronzé, d’un fauve sombre. Sa poitrine, bombée, tendue en avant et

comme offerte, semblait prête à recevoir, telle qu’un bouclier magique,

des coups qui resteraient impuissants.

Le gardian demeurait immobile d’étonnement. Il regardait venir à lui

cette femme qui, ainsi vue, jaillissant hors de l’eau, entourée de

blancheurs d’écume, avec sa couleur étrange, lui paraissait un être

surnaturel.

Que venait-elle faire? Elle avançait, hardiment agressive, et, dans son

esprit de sorcière, il y avait sans doute bien des ruses méchantes.

Ne s’était-elle pas courbée un instant, comme pour ramasser, au fond de

l’eau, des cailloux à lapider son ennemi? En avait-elle dans ses deux

poings qu’elle tenait crispés? Non, les sables de la Camargue vont très

loin sous l’eau, s’abaissant en pentes très douces, sans que le pied nu

du nageur y puisse rencontrer le moindre galet.

Que venait-elle faire alors?

Et voici qu’elle était tout près du cavalier, toujours plus curieux.

Cependant le gardian ne s’interrogeait plus. Il la regardait, stupide et

ravi.

Fasciné, il la suivait du regard, oubliant sa pique posée sur l’étrier,

oubliant son cheval, oubliant tout....

Et bien droite maintenant, à trois pas devant lui, insolente dans toute

son attitude, dans tous les contours de son corps, elle le regardait en

face, avec cet œil d’où sortait une flamme acérée et dans lequel ne

pouvait pénétrer aucun regard. Et comme elle lui présenta, une seconde,

son visage de profil, il eut le sentiment rapide, à peine conscient,

d’une ressemblance du bas de ce visage (du dessous des narines

au-dessous du menton),--avec la tête du lézard des sables et celle des

tortues et des couleuvres du marais. C’était la même coupe verticale,

fendue d’une bouche mince, un peu retombante, d’où il s’attendit, comme

en un rêve du diable, à voir sortir une langue fourchue, vibrante.

Puis, cette impression vite effacée, il ne vit plus que la femme, jeune,

belle, nue, comme offerte d’elle-même à son désir de sauvage, dans la

liberté de ce rivage désert, au bruit des vagues, dans l’air qui venait

du grand large, au soleil du soir, qui ruisselait sur tout ce beau corps

avec l’eau marine.

Et il allait, ébloui, ivre, aveuglé par le flot de son sang qui,--du

cœur où il avait couru d’abord, l’oppressant, le faisant chanceler sur

sa selle,--maintenant lui bondissait au cerveau, rougissant sa face et

son cou de taureau, il allait sauter à bas de sa bête, ou peut-être se

baisser seulement, enlever de terre, à la force du poignet, la créature

légère pour lui, l’emporter sur sa croupe de centaure,--quand, plus

prompte, elle s’élança, les deux bras en avant, et de sa main gauche,

prit et serra de tout son poids la double bride du cheval qui, à demi

cabré, recula. Et de sa main droite, elle souffletait la figure de la

bête!

--Va dire, chien! va dire à tes pareils qu’une femme s’est vengée de

toi, et que, sur la figure du cheval, elle a souffleté le cavalier!

Tiens, lâche! Tiens, bouvier de malheur! Va conter cela à ta fiancée! Va

lui dire que, battu par moi, tu n’as su que dire ni que faire!

Il n’y avait plus beaucoup de colère dans Renaud; il n’y avait plus que

de la peur, mêlée à l’étonnement. L’action de cette femme lui paraissait

vraiment surprenante, diabolique. De couleur, d’attitude, de regard,

d’audace, elle était bien sorcière. Une terreur étrange était en lui.

Peut-être eût-il gaiement, sans remords, commis le péché avec toute

autre que cette gitane de malheur, qui le terrifia. Il craignit surtout

pour Livette. Il la sentit, et lui avec elle, sous la menace d’un

malheur compliqué, obscur; et l’idée de lui être infidèle l’épouvanta

comme le commencement de la catastrophe. Il avait peur pour lui-même,

peur pour Livette, de l’être inattendu, inexplicable, qui surgissait

devant lui, le provoquant à quelles luttes?... Ainsi, la méchanceté et

la haine lui apportaient cette femme comme n’eût pas fait l’amour! Il

était éperdu. Il n’attendait, prêt à enlever sa bête au galop, que

d’être lâché, n’ayant pas la colère qu’il aurait fallu pour renverser,

pour fouler aux pieds de son cheval une femme, fût-elle sorcière, au

risque de la tuer.

Mais pourquoi n’avait-il plus assez de colère? C’est que ses yeux,

malgré lui, s’attachaient à tous les mouvements de ce corps, étrangement

beau, qui était celui d’une ennemie.

--Tu voudrais fuir comme un lâche, lui criait-elle à présent. Tu ne

partiras que quand je voudrai!

Profitant de la stupeur curieuse du cavalier, elle avait saisi avec les

dents un long bout du séden qui pendait déroulé au cou du cheval, et, à

l’aide d’une seule main (l’autre serrant toujours la bride), elle avait

prestement, dans un nœud barbare, pris, serré les naseaux.... D’une

pesée féroce sur ce nœud de torture, elle maintenait la bête, là, à

l’endroit où elle voulait.

--Il faudrait, dit-elle encore, que tes camarades vinssent à passer! Il

faudrait qu’on vît un dompteur de bœufs, pris par une femme!

«En effet, songea Renaud, ce serait là une chose, comme elle le dit,

bien risible!» Et il fit reculer un peu son cheval, croyant le dégager,

mais, comme s’il eût été amarré à un mur, le cheval, la tête et le cou

tendus, tirant au renard, infléchit les quatre jambes, portant sa

croupe, abaissée, en arrière. La bohémienne ne lâchait pas pied. Elle

riait, montrant des dents blanches, fines, jolies, nombreuses,

terribles.

--Prends garde! dit enfin Renaud, je vais me pousser contre toi, du

poitrail de ma bête!

--Je t’en défie, répondit-elle avec tranquillité.

Elle voyait de son œil sûr, dans les yeux du gardian, un trouble: le

charme opérait! C’était maintenant à travers un brouillard qu’il

regardait cette femme dont il était, par curiosité ardente, déjà voisine

d’amour, l’étrange captif. Elle souriait.

Cela dura quelque temps.... Renaud, à la fin, se sentait stupide. Pour

demeurer fidèle à Livette, qu’il ne pouvait trahir cependant avec

celle-là même dont il s’était promis de la venger, il devait ne pas

descendre de cheval, car, en mettant pied à terre, il fût devenu le plus

fort! Pour rester fidèle, il devait courageusement rester le vaincu,

dans cette lutte de la beauté contre la force. Et il attendait.

Elle surprit le regard du gardian, un instant détourné vers la plaine.

--Ah! ah! tu as peur qu’on te voie, lâche!... mais sois tranquille! On

saura toujours ce qui t’arrive.... J’y prendrai peine! Tu viendras me

conter quelque jour ce que t’en aura dit ta blonde pâle, à sang de

neige!

Humilié d’être ainsi forcé d’obéir à une femme, mais rendu indécis et

faible par la joie physique qu’elle lui donnait, il restait donc là! Sa

bête, qu’il excitait sans la violenter, plusieurs fois chercha à se

faire libre, sans y parvenir. Renaud regardait.... Légère, souple comme

un petit chat-tigre, agile et forte,--habile à lutter avec un

cheval,--la bohémienne, dont la main gauche ne lâchait pas la corde

cruelle, avait entortillé la longue crinière, saisie d’abord à pleine

poignée, autour de l’autre main, et quand le cheval se dressait,--ainsi

agrippée à lui, elle se laissait soulever de terre, toute droite, la

pointe des orteils tendue et crispée, ou bien, obliquement, elle

accrochait ses pieds à la jambe du cavalier, s’attachant à lui comme un

poulpe, avec ses lanières, se colle au rocher, et riant toujours, d’un

air obstiné, méchant et triomphateur.

--Tu ne te délivreras plus de moi!

A la longue, de plus en plus inquiet, il eut horreur d’elle comme d’un

insecte malfaisant, vu en rêve, araignée ou mouche à poison, qui se

mettrait à vous suivre opiniâtrément, ou comme d’une couleuvre qui,

prise de haine intelligente, étrange, s’obstinerait sur vos traces,

implacablement patiente, et deviendrait épouvantable, malgré la

petitesse inoffensive, par le surnaturel acharnement.

Et en vérité, la fermeté rageuse, la persévérance maligne, l’entêtement

démoniaque de cette femme, protégée par sa beauté et par sa faiblesse,

étaient effrayants.

Mais le jeu des muscles, qui faisait ondoyer cette peau féminine,

luisante, humide maintenant de sueur, intéressait l’homme, malgré tout,

lui plaisait toujours davantage. Le désir, en lui, se réveilla. Et, tout

aussitôt, il n’accepta plus sa défaite, eut une révolte.

--Prends garde!... cria-t-il alors, et il poussa son cheval,

l’éperonnant; mais, pincée aux naseaux, la bête ne fit que trois bonds

et demeura immobile, soufflant du feu.... Pauvre Blanchet, qui avait

connu les caresses et les gâteries de la jeune fille! il apprenait

maintenant à connaître la femme.

Enfin, la bohémienne lâcha sa double proie.

--Pars! tu m’as assez vue! dit-elle tout à coup.

Renaud la regarda encore un instant sans rien dire et sans bouger. La

force et le chaos de ses tentations l’arrêtaient une seconde encore, le

fixaient là.... Cette chose extraordinaire (qu’il ne retrouverait pas)

était donc finie!...--Des idées violentes, nette chacune, confuses par

le nombre, se heurtaient dans sa tête. Comment n’avait-il pas mis fin

plus tôt à ce combat? Que dirait-on de lui quand on le saurait? Comment

avait-il pu, lui qui était le roi de la lande, ne pas se baisser pour

ramasser cette joie? Mais Livette!... Ah oui! Livette!

Il enfonça brusquement ses deux éperons dans le ventre de Blanchet qui

vola vers les Saintes.

La bohémienne, debout sur le rivage, regarda son fuyard longtemps. Elle

souriait. Elle repassait en elle-même les péripéties de la lutte, et

mesurait sa victoire. Elle rappelait une à une, pour en bien jouir, les

idées qui avaient passé par son esprit lorsqu’elle avait marché vers le

rivage.

Elle n’avait pas prémédité son agression, et sa première pensée avait

bien été de ramasser quelques pierres pour les lancer, y étant adroite,

à la tête de Renaud.... Mais elle n’en avait pas trouvé. Alors elle

avait continué sa marche en avant, sans savoir ce qu’elle allait faire,

mais certaine d’avoir à faire quelque chose contre ce chrétien insolent.

Puis, dès qu’elle avait senti fraîchir hors de l’eau sa belle poitrine

nue, elle s’était dit à elle-même, en sa langue mystérieuse, pleine

d’images et de mots cabalistiques, que si une sainte avait pu payer,

rien qu’en lui montrant sa beauté toute nue, un batelier son ami,--une

païenne pouvait bien, par un moyen pareil, châtier un bouvier brutal,

car l’amour, c’est l’herbe à sorcier, c’est la douce-amère, la plante

aux deux saveurs, baume et poison à la fois; et la femme est amère comme

l’eau salée de la mer, effroyable comme la mort, et ses mains sont des

chaînes plus fortes que le fer, et tout son être est redoutable comme

une armée!

Elle qui était brune, presque noire de peau à côté de la blancheur des

blondes, ne pourrait-elle pas commander, si elle le voulait bien, à cet

amoureux de la pâle Livette? En vérité, pour qu’il fût infidèle à sa

blonde fiancée, que fallait-il autre chose que se montrer à lui, et ne

pouvait-elle pas le faire sans avoir l’air d’y songer? Assurément,

insultée par ce chrétien, elle pouvait feindre d’en oublier, de colère,

sa nudité, et l’attaquer avec cette nudité même!... Non, non, il n’était

pas besoin de philtres, de paroles magiques, de flammes allumées la

nuit, à la lune nouvelle, sous les trépieds où bouillonne l’eau du

marécage, pleine de couleuvres, pour ensorceler celui-ci!... Elle

sortirait de l’eau, nue et belle comme elle était, et le démon, à son

ordre, ferait le reste!... Qu’était-ce que des cailloux lancés contre un

homme jeune, à côté de la puissance qui s’échappait d’elle-même?... Oui,

c’était là le charme des charmes. Elle le savait,--étant sorcière tout

comme une autre, la femme! C’est le désir de son corps qu’elle allait

jeter en lui comme un mauvais sort; dont elle allait l’empoisonner... et

ensuite, tranquille, elle regarderait les ravages du poison.

Elle s’était donc avancée, petite et formidable, la reine! Elle savait

aussi qu’autrefois, au temps des païens d’Europe, une déesse, une

immortelle, était sortie de la mer, en avait jailli, blonde et nue,

comme une fleur merveilleuse, et que, debout sur les eaux bleues, ses

pieds dans une coquille de nacre, elle avait longtemps commandé aux

hommes,--avant le règne du Christ Jésus.

Renaud, se retournant sur sa selle, vit la bohémienne, toujours toute

nue et debout, qui étirait ses bras au soleil, comme si elle eût voulu,

de loin encore, étonner et fasciner de sa beauté, le fiancé de Livette.

Le soleil avait disparu derrière la ligne d’horizon, et c’est sur un

ciel de cuivre rouge que se profilait en noir la silhouette de la femme

nue, plus mystérieuse dans le crépuscule.

VIII

Des Saintes, où il allait demander combien il devrait amener de taureaux

pour sa part, le jour de la fête, Renaud regagna tout de suite le

Château d’Avignon.

Il avait hâte de revoir Livette, d’oublier près d’elle la scène de la

journée, à laquelle, malgré lui, son esprit revenait toujours.

Quatre ou cinq lieues, et il fut rendu.

Livette et ses parents étaient tous trois, près de leur ferme, à prendre

le frais sur le banc de pierre qui est là contre la façade du château, à

côté des vieux rosiers grimpants qui, au-dessus, encadrent les fenêtres

de leurs touffes vertes piquées de fleurs.

C’était aussi une des places favorites de nos amoureux, tout contents

d’avoir sur leurs têtes ce feuillage parfumé, dans l’épaisseur duquel

venait souvent chanter un des rossignols du parc.

--Eh! bonsoir, Jacques.

--Eh! bonsoir à tous!

--Qui t’amène si tard? as-tu dîné, au moins?

--J’ai mangé, aux Saintes, une anchoïade....

--Cela n’est que pour mettre en train l’appétit. Veux-tu autre chose? tu

n’as qu’à parler.

--Merci, maître Audiffret.... Je vais soigner Blanchet à l’écurie, et je

reviens. Je n’irai pas au «jass» ce soir. Je coucherai dans la fénière,

près des bêtes.

Maître Audiffret, sa pipe entre les doigts, se leva et suivit Renaud

jusqu’à la porte de l’écurie, d’où il le regarda bouchonner son cheval.

--Quand il vous plaira, maître Audiffret, reprendre Blanchet pour

Livette.... Je ne lui trouve point de défauts; au contraire. C’est un

bon cheval, et très doux.

--Il t’est soumis parce que tu le fatigues, toi, vois-tu, mais comme il

ne lui fait pas service tous les jours, tant s’en faut,--j’ai toujours

peur pour elle. S’il lui prend fantaisie de le monter parfois, tu le lui

prêteras, et alors tu prendras, toi, le premier venu.... Puis, tu vas,

j’espère, ravoir ton Cabri. On a vu Rampal, hier, en Crau. Il montait ta

bête; il est donc sûr qu’il ne l’a pas vendue. Il va te la ramener,

c’est à croire.

--Oh! mais, j’irai, dit Jacques, à sa rencontre, car de penser qu’il me

la ramènera, non; ce serait fait déjà.... Pouvez-vous me dire,

Audiffret, où on l’a vu aujourd’hui, ce Rampal?

--Entre le mas Tibert et le mas d’Icard, en Crau. Il y a par là, tu sais

bien, en plein mitan d’un marais de bourbe, une cabane à laquelle on ne

peut arriver que par un sentier caché sous l’eau, établi sur pilotis, et

qu’on reconnaît,--avec l’habitude,--à quelques piquets plantés, de loin

en loin, tout le long. J’ai idée qu’il s’y veut retirer, le gueux, à la

manière de ce déserteur qui vint y passer son temps de service....

--Ah! ah! il s’est retiré à la _Cabane du Conscrit_? Eh bien, j’irai l’y

voir, dit Renaud, soyez tranquille!

Blanchet, bien bouchonné, faisait creniller sous ses dents la bonne

luzerne. Renaud sortit de l’étable, et, avec Audiffret, ils vinrent

s’asseoir près de Livette et de la grand’mère.

Tous quatre gardèrent le silence un long moment. On n’entendait que le

triste fracas continu que faisaient les grenouilles, et sous lequel il y

avait, sans qu’on pût cependant les distinguer, les rumeurs sourdes des

deux Rhônes et de la mer.

Le ciel était un fourmillement d’étoiles menues, innombrables, qui

semblait répondre aux palpitations des bruits de la lande; et, comme le

Rhône qui, après s’être élancé dans la mer toute bleue, y court

longtemps sans s’y mêler, sans perdre sa couleur de terre,--le chemin de

Saint-Jacques, fait d’une poussière d’astres, marchait, distinct, dans

l’océan des étoiles.

Renaud se sentait gêné.

En retrouvant sa fiancée, il n’avait pas éprouvé tout ce qu’il sentait

d’ordinaire, un mouvement joyeux vers elle, comme une pression au creux

de l’estomac, un sursaut brusque et doux du sang dans le cœur qui

chavire!--Et déjà Livette, de son côté, éprouvait au profond de son cœur

un vague malaise, qu’elle ne s’expliquait pas. Quelque chose était entre

eux.... Il avait, en effet, pour la première fois, quelque chose à lui

cacher; et, pensant que cela pouvait, devait se sentir:

--Je ne suis pas bien ce soir, dit-il tout à coup.

--Prends garde aux fièvres!... fit Audiffret. Je sais bien qu’elles ne

sont pas fréquentes comme autrefois, ni si dangereuses, mais enfin, il

se faut méfier! Méfie-toi! et prends le remède. Tiens, il y a là-haut,

dans la pharmacie du château, les registres de la première

exploitation,--du temps où les gens du Château d’Avignon gagnaient tous

les jours sur le marécage un peu de terrain maniable. Eh bien, c’est par

quinze, par vingt chaque jour, que les hommes allaient à l’infirmerie.

Et quelles doses de quinine, mes enfants!... Tout cela est écrit

là-haut, dans le _Livre de Raison_. Autrefois, toutes les fermes d’ici

avaient un livre pareil, appelé de même, comme les marins ont un livre

de bord. C’était le temps de l’ordre et de la vaillantise. Les

paysannes, en ce temps-là, n’est-ce pas, grand’mère? ne cherchaient pas

à copier les bourgeoises de Paris en se mettant des robes qui leur vont

mal, au lieu du costume des anciennes, qui les rend avenantes parce

qu’il est bien à elles....

--Oui, soupira la mère-grand, nous sommes au siècle d’orgueil, et mon

siècle à moi est fini.

C’est le mot familier de tous nos vieux paysans.

--On lisait moins de journaux, au temps passé, reprit Audiffret, on

s’occupait moins des affaires du monde entier, et beaucoup plus chacun

des siennes. Les choses n’allaient que mieux. Les propriétaires vivaient

sur leurs terres, faisaient des familles, au lieu d’aller vivre à Paris

et d’y périr, par orgueil, de dettes ou d’autre chose. Le _Livre de

Raison_ est là-haut, qui explique les batailles de nos pères contre le

marais et la fièvre.... La pharmacie est encore en ordre, avec les

balances et les pots dans les casiers, sous la poussière. Et le livre

raconte tout, les maladies et les morts.... Aujourd’hui, de la fièvre,

on ne meurt plus guère chez nous. Elle s’en va. Les digues, les

roubines, tout fait un bon service, et cette Cochinchine de France,

comme me dit ce matelot que j’avais mené voir les rizières de Giraud, la

voilà tout à l’heure, notre Camargue, aussi saine que la

Crau!--Cependant, je te dis, méfie-toi, et prends le remède! n’attends

pas à demain; Livette te donnera ce qu’il faut. Or çà, je vais me

coucher.... Restez encore un peu, les jeunes, si cela vous convient....

Venez-vous, grand’mère?

--Non, je demeure, moi, dit la vieille,--un petit moment encore, avec

cette jeunesse.

Audiffret tapota, sur l’angle du banc, le bord de sa pipe renversée,--et

l’ayant mise en poche, monta se coucher.

Et sur le banc, le silence se fit.

La grand’mère, lasse, somnolait, relevant de temps à autre sa tête

molle, d’un mouvement de réveil brusque,--puis recommençait à baisser le

cou lentement....

--Il tombe bien de l’humide, dit tout à coup Livette.

--Oui, demoiselle.

--Voyez! dit-elle ingénûment en tendant son bras pour qu’il touchât

l’humidité sur sa manche de laine. Mais lui, ne tendit pas la main. Il

n’était pas, ce soir-là, à Livette tout entier, comme à l’ordinaire.

Chose bien drôle, elle ne l’intimidait pas, ce soir. Il n’était pas,

comme d’habitude, tout saisi, devant elle. Elle ne le dominait plus. Et

il s’en voulait. Il souffrait.

Il reconnaissait en lui-même que sa pensée était bien plus au souvenir

de la journée, qu’avec sa fiancée qui était là, si près de lui.

--A quoi pensez-vous? fit Livette, qui, depuis un moment, quoiqu’on fût

dans l’ombre, fixait son regard sur lui comme si elle eût pu voir

distinctement son visage. Décidément, elle le sentait ailleurs. Rien de

plus subtil que ces divinations d’amoureuse.

--Je pense, dit Renaud un bon moment après la question,--à mon cheval

que je reprendrai demain à Rampal, s’il est en Camargue ou en Crau.

--Et puis?

--Et puis? dit-il... je pense à la _Cabane du Conscrit_ où il est

peut-être à cette heure,--caché.

--Et puis encore? insista Livette.

--Eh! que sais-je, moi! à la fièvre,--à tout ce que nous venons de

dire....

--Hélas! fit la mignonnette, et à moi, Renaud, pas du tout? on n’y pense

plus?

Elle avait la voix triste.

Il eut un tressaillement qui n’échappa point à la petite. Il avait cru

revoir à ce reproche de Livette, la bohémienne telle qu’il l’avait vue

dans la journée, debout devant lui, tout près, nue et si brune! brune

comme si, ayant coutume de vivre nue au soleil, elle était, des pieds à

la tête, noircie par les rayons. Et comme elle était souple, et

nerveuse, cette sauvage! Une vraie bête, une petite cavale arabe, bien

plus fine que les aigues de Camargue. Hélas! depuis trop longtemps, par

fidélité à sa fiancée, il était sage comme une fille, le rude garçon, et

maintenant cette sagesse se vengeait, prenait sa sourde revanche,

l’agitait de folles envies amoureuses qui n’étaient pas pour Livette.

Ainsi le respect même qu’il avait pour elle--pauvre mignonne!--c’est

cela qui tournait contre elle!

--Jacques? fit Livette, de cette voix à peine expirée que donne aux

amants l’émotion de l’amour, voix suave, voilée, qu’entend le cœur plus

que l’oreille.

Renaud ne l’entendit pas. Il _voyait_.--Il voyait la bohémienne comme si

elle eût été là, bien mieux même. Dans le noir de la nuit, son corps,

pourtant brun, lui apparaissait en clair, comme une substance opaque qui

laisserait s’exhaler par transparence une très pâle lumière. Cette forme

nue, obscure à la fois et comme éclairante, était là immobile sous ses

yeux... puis elle s’animait... et il croyait voir la bohémienne se

baigner dans une de ces mers phosphorescentes des mois d’été, où les

nageurs agitent dans l’eau sombre une lumière liquide, froide, qui suit,

dessine et montre leurs contours, d’où elle semble rayonner.... «Est-ce

que j’ai la fièvre?» se disait-il.

Comme pour lui répondre, Livette lui prit la main. Elle tâtait la

sécheresse de cette main, du poignet.

--Oui, dit-elle, prenez garde; mon père a raison, il y a un peu de

fièvre.... Venez là-haut chercher le remède.

Heureux de cette diversion:

--Allons! dit-il.

--Venez donc, répéta-t-elle, et faites doucement: grand’mère dort!

* * * * *

La vieille Audiffrette dormait en effet. Adossée au mur, elle ne remuait

plus du tout. Le mouchoir blanc, noué à l’arlésienne, au lieu de ne

prendre que son chignon, lui enserrait presque toute la tête, laissant

échapper, en brouillard, de chaque côté de son visage, deux touffes de

cheveux rudes, blanchissants, et tout tortillés.

Elle dormait, la bouche un peu entr’ouverte, une étincelle sur ses dents

qu’elle avait belles encore.

Ils la laissèrent.

IX

Livette ouvrit la porte du Château, qui cria dans la résonance vide du

spacieux escalier de pierre.

Roi de Camargue · 第 3 / 17 段