Volontiers, quand la grand’mère criait à Livette: «Fais ceci ou cela,

cours! dépêche-toi!» il se serait fâché, lui aurait dit: «Pourquoi la

commandez-vous? Elle n’est pas faite pour obéir! Vous êtes une méchante

grand’mère! Ne voyez-vous pas bien qu’elle est trop délicate pour ces

besognes, et trop jolie!»

Mais ce n’était qu’un sentiment caché en lui; il n’aurait pas osé

l’avouer, car les femmes sont faites, selon nos anciens, pour être les

servantes de l’homme. Il n’en disait donc rien du tout. Il se trouvait

même, de l’éprouver, un peu ridicule. Il se contentait de faire très

vite, à la place de Livette, la chose qu’on lui commandait, si c’était

de celles qu’il pouvait faire.

Oh! par exemple, si un homme se fût permis, avec Livette, une

plaisanterie malsonnante, eût pris une liberté, oh! alors, avant de

réfléchir, certainement, celui-là, il l’eût assommé du poing, là, tout

de suite!

Si, même dans la foule, un jour de fête, quelqu’un, homme ou femme, non

loin d’elle, lançait un mot grossier, un de ceux-là que lui-même, à

l’occasion, savait faire sonner très bien, il éprouvait, contre

l’inconnu, une rage; il lui semblait véritablement qu’on eût dû

s’apercevoir de la présence de Livette, la sentir près de là, comprendre

que, devant elle, on devait se respecter.

Tout cela, il eût été incapable de l’expliquer, mais il l’éprouvait,

confus et certain, en lui.

* * * * *

Pour Livette, elle sentait finement l’adoration du bouvier. Elle en

jouissait sans trop en avoir l’air. Elle voyait très clairement qu’elle

avait, sans aucun effort, dompté une bête sauvage. Elle riait parfois,

en le regardant, d’un rire honnête, clair, où il y avait cependant le

triomphe de la mystérieuse magie féminine, merveilleuse invention de la

nature qui veut que le fort soit, au gré de la faiblesse exquise,

attiré, vaincu, roulé à terre. Ce miracle, opéré par la vie, par la

nature, par l’amour, elle le croyait son œuvre, à elle Livette, et elle

était travaillée d’un peu d’orgueil, la petite femme! D’autant plus que

souvent elle se disait: «Comment ai-je fait? je ne mérite pas ce

bonheur; non, en vérité, je ne le mérite pas!» Elle voyait très bien

que, pour lui, elle était un être à part; qu’il ne la traitait pas du

tout comme faisait tout le monde; et, très étonnée, elle en était fière.

Puis, se demandant, en son cœur sincère, ce qu’elle avait de «plus», de

mieux qu’une autre, et ne trouvant pas, il lui arrivait de juger, malgré

elle, son amoureux un peu, un tout petit peu bête d’être comme cela, lui

si fort, dominé par elle! Alors elle se moquait gentiment, riait de lui

tout haut:

--Ah! grand nigaud!

Ainsi, obscurément, toute la Femme, profonde, ondoyante, était dans

cette paysanne simple, qui n’aurait rien su dire sur elle-même.

Il lui arrivait aussi de se trouver jolie, belle, la plus belle, la plus

jolie, de s’admirer. Quand cette idée lui venait, et, il faut l’avouer,

ce fut bientôt la plus fréquente, oh! c’est alors qu’elle sentait son

orgueil! Et elle ne trouvait plus bête du tout son amoureux; il lui

semblait bien heureux, au contraire, trop heureux! Oh! c’est lui qui ne

la méritait guère!... Dans ces moments-là, elle accueillait ses

services, ses humilités, avec un petit air de princesse habituée aux

hommages.

Alors aussi, elle se demandait pourquoi tous les autres ne faisaient pas

pour elle ce qu’il faisait, lui? Et, par contre, elle concevait aussitôt

pour lui une sorte de reconnaissance.... Cette mobilité d’impressions

qui tournent en nous, souvent opposées, sans fin variées, autour de

l’idée fixe, voilà l’amour.... Eh oui, vraiment, il méritait d’être aimé

seulement pour avoir su la connaître!... la choisir!... C’étaient les

autres jeunes hommes, qui, tous, étaient des sots!

Bienvenu était-il s’il arrivait à la ferme quand elle en était à cette

pensée.... Elle poussait un petit cri d’oiseau content et courait à son

ami.

--Bonjour, monsieur Jacques!

--Bonjour, demoiselle Livette!

Ils se prenaient la main.

--Venez-vous au Rhône?

--De bon cœur!

Et souvent ils allaient s’asseoir ensemble au bord du Rhône, sous le

grand aube, un arbre de plus de cent ans, qui est là, connu de tout le

monde.... Les aubes, assez pareils aux trembles et aux bouleaux, sont

des arbres bien camarguais.

Quelquefois, en y allant, elle lui tendait une branchette verte, souple,

cueillie à un peuplier du chemin, et ils marchaient attachés l’un à

l’autre et séparés à la fois par la branchette courte que suivait un vol

de fins moucherons aux petites ailes irisées.

Elle aimait beaucoup ce jeu de le faire marcher ainsi, pas trop près,

pas trop loin, le tenant sans le toucher, l’attirant à volonté, le

maintenant à distance selon sa fantaisie, faisant de la baguette

feuillue un fouet, s’il venait à entrer en révolte.

Elle se sentait ainsi bien maîtresse de lui, se rappelant qu’ainsi

quelquefois elle s’était fait suivre docilement de son cheval Blanchet,

en lui tendant une gerbe mince d’avoines en fleurs;--qu’ainsi parfois

elle avait ramené derrière elle, calme comme un bœuf, un taureau

méchant, échappé, blessé dans les courses, et qu’elle avait rencontré au

fond d’une touffe d’ajoncs, au bord du chemin, en train de tendre sa

langue baveuse aux filets de sang qui découlaient de son mufle.

Arrivés au bord du Rhône, sous le grand aube au tronc rugueux et noir,

aux branches lisses et blanches, qui s’étend largement au-dessus du

fleuve, avec son vaste feuillage bruissant, ils s’asseyaient côte à

côte, les fiancés, sur les racines qui sortent de terre ou bien sur un

paquet de roseaux coupés.

Et ils regardaient couler l’eau. L’eau terreuse, jaunâtre, charriant des

amas d’écumes tournoyantes, allant à la mer.

Ils s’asseyaient et ils regardaient.

Ils ne parlaient pas. Ils vivaient en silence, au bruit du Rhône dont

les petites vaguelettes, obliquement, sur les bords, viennent jouer,

s’attacher dans les pieds innombrables des roseaux, des peupliers

jeunes, tandis que le gros du courant passe au milieu, pressé, rapide,

comme en hâte d’arriver là-bas, à la mer qui est sa perte.... Ils

rêvaient, ils ne parlaient pas.

Ils se sentaient vivre de la même vie que tout ce qui les entourait. De

temps en temps, un martin-pêcheur, azuré et mordoré, filait devant eux,

se posait sur une basse branche, regardant l’eau de côté, le bec en

arrêt, puis brusque, traversait le Rhône. Et avec l’oiseau bleu, leur

pensée traversait aussi le fleuve, s’arrêtait là-bas, sur quelque

branche courbée en arc dont le fin bout trempait dans l’eau, tout

vibrant de la course du fleuve, et entouré d’écumes accumulées, de

feuilles mortes, de brindilles. Comme un sorcier, l’oiseau, tout à coup,

avait disparu!...

--C’est joli! disait parfois Livette.

Et c’était tout.

Lui ne répondait pas. Il ne savait que lui dire. Il était trop heureux.

Le roi n’était pas son cousin!

Aux heures du soir, beaucoup de tout petits lapins, des jeunes, en cette

saison de mai, sortaient du parc, des haies sauvages, et jouaient

presque invisibles, gris, dans l’ombre au pied des buissons, trahis par

l’agitation d’une touffe d’herbe, d’une branchette basse, horizontale,

qui barrait leur coulée.

Il y avait aussi, pour la joie des deux fiancés, la chanson du

rossignol, à l’heure où la lune monte. Écoutez-là: c’est toujours beau,

dans la nuit, cette chanson du rossignol. Il commence par trois cris

distincts et bien prolongés; on dirait un signal, un appel convenu; cela

commande l’attention. Puis la modulation s’élève, hésitante. On dirait

qu’il est timide, qu’il a peur de n’être pas exaucé.... Mais bientôt il

prend courage, il s’assure, et le chant monte, s’élève, éclate, se

répand dans un tumulte ordonné.... Et c’est l’amour, c’est la jeunesse

et l’amour qui ne se contiennent plus, que rien n’arrête, qui réclament

leur droit à la vie.... Il se tait.

* * * * *

Il s’était tu, que les amoureux écoutaient longtemps encore le chant de

l’oiseau se répéter dans l’écho ténébreux d’eux-mêmes.

* * * * *

... C’était l’heure de rentrer. Ils se levaient, s’acheminaient vers la

ferme qui est tout proche.

La grand’mère appelait du seuil de la porte:

--Livette! Livette!

Sa voix leur arrivait comme plaintive, caressante, un peu triste, du

bord de la grande plaine qui élevait aussi dans l’obscurité, vers les

étoiles, vers la vie, vers l’amour, un long appel mélancolique. La voix

des nuits sur la plaine se répand et monte tranquille sans se heurter à

aucun écho, triste d’être seule dans trop d’étendue.

Et autour des amoureux qui regagnaient la ferme, dans les vergers, dans

le parc, s’élevait bientôt, à mesure que croissait la nuit,

l’assourdissante clameur des grenouilles, tapage puissant qui est le

total d’une addition de bruits faibles, énorme brouhaha, fait de menus

coassements inégaux qui, accumulés, s’écrasant l’un l’autre, arrivent à

n’être plus qu’un tumulte régulier, pareil au ronflement continu d’une

cataracte.

Et au milieu de cette formidable clameur d’éternité, faite des milliers

de voix des toutes petites rainettes amoureuses, traversée d’un cri de

courlis ou de héron en chasse, accompagnée du bourdonnement des deux

Rhônes, et du battement de la mer,--les amoureux, émus l’un de l’autre,

n’entendaient rien que le battement calme de leurs deux cœurs.

Et à mesure que le temps passait, l’amour grandissait en eux, accru du

souvenir de toutes ces heures vécues ensemble.

Renaud n’était plus seulement Renaud pour Livette, mais l’être par qui

elle éprouvait la vie, à travers qui lui venait ce grand souffle de

toutes les choses, des horizons de terre et de mer, cette émotion

d’être, ce désir d’avenir, d’accroissement, ce flux d’espérances vagues,

qui est l’amour et qui fait l’intérêt de vivre.

Et maintenant, si on eût voulu arracher Jacques à Livette, elle en

serait morte, et celui qui aurait voulu prendre à Jacques Livette, en

serait mort, oui, mes amis, encore plus sûrement.

C’est une belle et bonne chose que l’amour soit sans cesse occupé à

rajeunir le monde,--et le rossignol, comme les grenouilles, ne se

lassent pas de le répéter.

VI

Ce Rampal, qui avait emprunté le cheval de Jacques Renaud, n’était plus

revenu.

Renaud ne montait plus maintenant d’autre cheval que Blanchet.

Rampal était un mauvais gueux, joueur, coureur de cabarets, bien connu à

Arles dans toutes les maisons louches tapies le long du Rhône.

Chassé par plusieurs maîtres, gardian sans manade, il passait sa vie

maintenant à courir à cheval d’une ville à l’autre, d’Aigues-Mortes à

Nîmes, de Nîmes à Arles, d’Arles aux Martigues, et, dans chacune de ces

villes, exerçait quelque métier douteux, trichait un peu aux cartes,

gagnant de quoi vivre une semaine sans rien faire, et repartant, cette

semaine-là, pour la Camargue qu’il aimait, où il avait, dans deux ou

trois fermes, des femmes à qui plaisait son existence de forban

mystérieux.

Pour cette vie, il fallait un cheval. Gardian à pied, Rampal avait

d’abord volé un cheval à une manade, mais celui-là, la seconde nuit,

rompant son entrave, l’avait quitté, avait traversé le Rhône à la nage

et rejoint son troupeau. C’est alors que le gueux, ayant en effet des

affaires pressées, avait dit à Renaud:

--Je prends ton cheval Cabri, j’ai besoin d’aller aux Saintes.

--Prends mon cheval, avait dit Renaud.

Il ne lui était pas venu à l’esprit que Rampal ne reviendrait pas. Sûr

de sa réputation de force et de vaillantise, Jacques ne croyait pas

qu’on pût s’exposer à sa colère.

Et puis, il avait pour Rampal une sorte de pitié mêlée d’un peu

d’admiration. C’était un hardi cavalier que Rampal, et sans les femmes

et les cartes, avec Renaud ou après lui, il eût été, lui aussi, un roi

des gardians! En sorte que si Rampal faisait pitié à Renaud, Renaud

faisait envie à Rampal.

Quant aux fredaines de ce «marrias», de ce mauvais chenapan, c’étaient

jeux d’homme libre. Ni marié, ni fiancé, orphelin de père et de mère,

n’ayant à nourrir, à aider personne, à complaire à personne, il avait

bien raison de vivre à sa guise! Ainsi, du moins, pensaient la plupart

des gens.

Renaud, d’ailleurs, quoique honnête, avait des goûts de vagabond.

Avant d’avoir au cœur, pour Livette, son étrange amitié, dont il se

sentait comme attaché, lié aux pieds et aux mains, il avait, à la

vérité, souvent couru avec Rampal de singulières aventures.

Plus d’une fois ils avaient galopé côte à côte, portant chacun en

croupe, vers la libre plaine, une fille au rire facile qui, au sortir

d’une course de taureaux à Aigues-Mortes ou en Arles, avait consenti à

les suivre pour une nuit.

Seulement, en ces aventures, Renaud toujours avait joué franc jeu, ne

promettant jamais ni mariage ni rien, offrant aux belles un cadeau, un

souvenir, bague de laiton ou foulard,--fichu à plisser suivant la mode

arlésienne, ou large ruban de velours à former coiffure, tandis que

Rampal avait des trahisons, promettait beaucoup, sans tenir, bref

n’était qu’un «féna», un vaurien.

Rampal avait donc emprunté le cheval de Renaud avec l’intention de le

ramener le soir même, mais, ce soir-là, on lui avait annoncé une fête

aux Martigues, et il était parti, sans se soucier de Renaud. «Il

prendra, s’était-il dit, un cheval de sa manade»... Or, Audiffret, le

père de Livette, l’intendant du château, avait voulu que Renaud prît

Blanchet.

--Prends Blanchet, lui avait-il dit. Il me fait peur pour notre fille.

C’est un maître cheval, mais ombrageux, des fois. Achève de nous le

dresser. Je veux qu’il coure cette année aux fêtes de Béziers.

Entraîne-le.

Et, heureuse que Blanchet fût à «son ami», car déjà elle appelait ainsi

Renaud, dans le silence de son cœur,--Livette, qui aimait Blanchet,

avait simplement dit:

--Je vous le recommande.

Il y avait plus de six mois de cela.

Rampal, qui avait fait parler de lui cependant, et dont Renaud avait eu

plusieurs fois des nouvelles, n’avait pas ramené le cheval.

Renaud patientait. Plusieurs fois, informé que Rampal était ici ou là,

il avait essayé de le joindre sans y parvenir.

--Je l’attraperai quelque jour! disait Renaud; il ne perd rien pour

attendre.

Il espérait bien que la fête des Saintes-Maries ramènerait ce coquin.

--Avec les bohémiens voleurs, celui-là reviendra! répétait-il, et il ne

se trompait pas.

Rampal, pour un empire, n’aurait pas manqué une fois de venir au

pèlerinage des Saintes. Le gueux se serait cru damné. C’était pour lui

habitude d’enfance de venir demander pardon de ses fautes aux deux

Maries et à Sara la servante, dont il ne faisait que rire par

fanfaronnade, ne pouvant s’assurer à lui-même s’il croyait en elles ou

non.

Cette année-là, affilié aux bohémiens, pour des affaires de

maquignonnage (on sait que les bohémiens, hommes et femmes, roms et

juwas, comme ils disent, ont une connaissance approfondie de tout ce

qui se rapporte au cheval), Rampal leur avait été une excellente source

de renseignements.

Par différents moyens, on l’avait fait parler sur ceci, sur cela, sur

tous et sur toutes. Il ne savait pas bien lui-même qu’il eût conté tant

de choses.

On l’avait interrogé, tantôt nettement, à l’improviste; tantôt d’une

façon détournée et lente, et puis pendant l’ivresse, et même pendant le

sommeil. Et la mémoire infaillible des gitanes avait rigoureusement

enregistré ses réponses,--de quoi étonner toute la Camargue.

Rampal n’avait pas même été questionné par la reine bohême qui se

méfiait de sa discrétion, et qui tenait de seconde main sa connaissance

des secrets du pays.

Une fois seulement il lui avait adressé la parole. C’était un soir où la

reine mendiante s’était mise à danser pour elle-même, sur le grand

chemin au bruit de son tambour de basque qui ne la quittait guère.

--Tu es belle! lui avait-il dit.

--Tu es laid! avait-elle répondu très vite avec mépris.

--Donne-moi, fit Rampal, la bague de ton doigt, je t’en donnerai une

autre.

Elle avait regardé d’un œil tout plein d’étincelles sa bague barbare, en

argent battu au marteau, puis le chrétien insolent, et elle avait dit:

--Un coup de bâton sur les reins, voilà ce que je donnerai, chien! si tu

ne me laisses!

Et, laidement, elle avait craché comme par dégoût.

Un peu troublé, Rampal avait quitté la partie.

Cette femme avait une façon de regarder qui troublait les gens. On eût

dit qu’il sortait de ses yeux un feu noir, une flamme aiguë. Cela

pénétrait, fouillait, et on n’y pouvait rien. Elle entrait dans votre

regard, mais on n’entrait pas dans le sien--qui, au contraire,

repoussait, s’opposait au vôtre comme une chose solide. Et, dans ces

moments, elle était fièrement cambrée, la tête un peu en arrière, tout

le corps en arrêt, si onduleux et si rigide à la fois, qu’on eût dit

d’une vipère à cornes dressée sur sa queue, fascinante et prête à

bondir.

--Je ne peux pas vous expliquer, Jacques, comme cette femme m’a fait

peur, avait dit à Renaud Livette. J’en ai encore le sang gelé!... Elle

m’a menacée! Et quand cette couronne d’épines est tombée devant moi,

j’ai cru que j’allais--Bonne Mère!--m’évanouir!

--Celle-là aussi, avait répondu Renaud, si je la rencontre, elle aura à

qui parler!

--Laissez, Jacques, les païens tranquilles! Ce n’est pas bon d’avoir

affaire au diable.

Mais le gardian aimait la bataille, et il ne désirait rien tant que

rencontrer Rampal et Zinzara, le joueur et la reine des tarots,--«deux

bohémiens, deux voleurs ensemble,» pensait Renaud.

VII

Ce fut la bohémienne qu’il rencontra d’abord.

Renaud, à cheval sur Blanchet, allait le long de la plage, vers les

Saintes.

Il avait la mer à sa droite; à sa gauche, le désert. Il marchait dans le

sable; et la lame, de moment en moment, venait s’étaler sous les jambes

de son cheval, entourant d’écume gaie les sabots roses vite relevés.

Renaud pensait à Livette.

Il regardait devant lui, et voyait l’église des Saintes, ses hauts murs

droits, crénelés, et il se demandait si ce serait là ou à Saint-Trophime

en Arles qu’il conduirait, vêtue de blanc, couronne en tête, sa petite

reine.

Il regardait la mer et se demandait si rien ne lui viendrait par là; si

son oncle, le capitaine au long cours, parti depuis tant d’années, ne

débarquerait pas quelque jour avec une cargaison de choses vagues et

merveilleuses, un million fait d’objets précieux, d’étoffes et de

pierreries? Dans son imagination de pauvre et d’ignorant, l’idée de la

fortune était une vision de trésors légendaires, comme ceux qui sont

dans les cavernes des contes arabes.

Un instant, il voyait cela, de ses yeux, le voyait en réalisation dans

l’éclat papillottant de la vaste mer qui étincelait à l’infini, par

scintillements vifs et brusques, comme un miroir cassé en étroits

morceaux irréguliers et mobiles. C’était une nappe ondulante de diamants

et de saphirs. Le soleil, à mesure qu’il baissait sur l’horizon, jetait

des feux de plus en plus roux sur les miroitements moins rapides, et

toute l’eau fut bientôt semblable à du vieil or bruni, qui se mouvait

avec lenteur; on eût dit, sous des luisants polis de vitrine, un immense

trésor fondu! De très loin en très loin une vague haute se gonflait,

ronde, pesante, un nuage passait; et dans l’épaisseur de la vague

chaperonnée d’or, dans l’ombre lente du nuage s’approfondissait un bleu

noir, puissant. Le soleil s’abaissait toujours et de grandes bandes d’un

rouge vif se mettaient à dominer les bandes d’ocre, d’améthyste, de vert

citronné, d’azur pâle, qui s’étageaient sur la ligne d’horizon.... La

mer changeante était maintenant semblable à un manteau de pourpre royale

à franges d’azur, d’argent et d’or.

Sur le désert, les marais aussi se transformaient en draperies

éclatantes, en broderies étalées. Tout n’était qu’étincellement, les

sables, les eaux, le sel.... Par moments, un flamant rose se soulevait

du milieu des enganes, volait, lourd, semblait emporter à son flanc un

peu du rouge de l’eau et du ciel,--puis se reposait au bord des eaux

luisantes.

Les goélands étaient comme les blancs oiseaux de rêve de ce pays

d’enchantement. Ils s’asseyaient par bandes, pareils à des colombes

couveuses, sur les vagues de la mer au large, ou sur les sables chauds,

ou sur les étangs.

Et là-bas, dans le nord-ouest, Renaud cherchait de l’œil la haute

terrasse carrée du Château d’Avignon, où montait quelquefois Livette

pour voir si, dans la plaine, elle n’apercevait pas Blanchet et la lance

droite de son bon ami Renaud.

Renaud, tout à coup, arrêta son cheval et regarda fixement un point noir

qui se mouvait sur la mer, s’abaissant, s’élevant avec les courbes des

vagues, à deux cents pas du rivage.

Il crut reconnaître une tête de femme; une tête aux cheveux noirs

ruisselants d’eau, couronnés d’un cercle de cuivre, où luisaient, en

pendeloques, des médailles d’Orient....

La gitane nageait, s’ébattait dans les vagues, qui, venues du fond de la

mer, se soulevaient, rares, lentes. Elle y glissait comme un congre,

heureuse de sentir sa peau caressée par les souplesses de l’eau salée.

Elle avait des ondulements pareils à ceux de la mer elle-même; elle

serpentait comme ces algues que fait ondoyer la force des houles. De

loin en loin, la vague plus lourde et plus haute arrivait contre elle.

Elle lui faisait face, étendait, à la manière des plongeurs, au-dessus

de sa tête baissée, ses mains rapprochées en pointe, et entrait

horizontalement sous la lame large qu’elle traversait de part en part.

Du haut de son cheval, Renaud voyait la tête brune émerger de l’autre

côté de la lame bombée qui, en arrivant le long du rivage, se

contournait en volute blanchissante, s’écroulait aussitôt en neige

d’écume, s’étalait enfin sous lui, sur le sable, en minces nappes

transparentes qui se surmontaient l’une l’autre, toutes pailletées

d’étincelles. Il ne voyait pas distinctement le corps de la nageuse. A

peine, sous les transparences de l’eau limpide, en apercevait-on les

contours fuyants, qu’ils se voilaient aussitôt d’ondoiements et de

reflets.

Tout à coup, la nageuse se dirigea vers la terre, parut prendre pied,

et, élevant un bras hors de l’eau, fit à Renaud signe de s’en aller,

avec des cris:

--Passe ton chemin!

Mais lui qui, jusque-là, regardait avec curiosité, sans colère aucune,

fut, à ce mot, pris d’irritation. Il n’avait rien oublié, certes, des

plaintes de Livette contre la bohémienne. Il n’y avait pas huit jours

que la tzigane avait rendu au Château d’Avignon sa visite menaçante.

Seulement, dans cette lumière, dans cette beauté du soir, Renaud

s’était senti le cœur paisible, et il avait reconnu la reine bohême sans

émotion. Peut-être une curiosité dominait-elle en lui, qui le poussait

vers cet être étranger, mystérieux, surpris au bain, dans la grande

solitude du désert et du soir; une curiosité de voyageur pour un animal

inattendu et de chrétien pour une femme païenne. «Passe ton chemin!»

Cette injonction qu’une voix de femme lui lançait de loin, le blessa

tout à coup, à l’endroit de son cœur où était le souvenir de Livette

menacée par la tzigane.

--Ah! c’est toi, cria-t-il, c’est toi qui vas au seuil des portes faire

peur aux filles qui restent seules! qui fais des menteries et des

singeries pour les forcer à te donner ce qu’elles te refusent! Que cela

ne t’arrive plus, voleuse! ou tu sentiras le bois des fourches à foin et

celui des tridents à vaches!

La reine, insultée, eut dans tout son être un sursaut de rage folle....

Si elle eût été près du gardian, elle eût sauté à sa gorge tout droit,

comme un serpent qui se détend en flèche et se fixe à sa proie. Elle se

sentit pâlir, eut un redressement de tout son corps, et, cambrée, comme

la couleuvre qui menace, la tête un peu en arrière, elle avança vers le

cavalier... mais qu’elle en était loin!

--Ah! ah! lui cria-t-il, tu t’approches pour mieux entendre! Viens donc,

païenne, viens! on s’expliquera! Au souvenir de Livette menacée par

cette femme, la colère le prenait.... Ce n’étaient pas des chrétiens,

ces gens de Bohême, mais tous des voleurs, des bandits.... On raconte

qu’aussi bien ils mangent de la chair humaine, de la chair d’enfant,

lorsqu’ils n’en trouvent point d’autre. Comment auraient-ils, si

souvent, sans cela, des quartiers de chair saignante dans la marmite?...

Ah! race de loups! race de renards maudits!

--Avance! cria-t-il encore.

Roi de Camargue · 第 2 / 17 段