A de certains jours, si les nouveaux pâturages sont sur l’au

ROI

DE

CAMARGUE

PAR

JEAN AICARD

ILLUSTRATION DE GEORGE ROUX

[Illustration]

PARIS

ÉMILE TESTARD, ÉDITEUR

LIBRAIRIE DE L’ÉDITION NATIONALE

_10, rue de Condé, 10_

1890

ROI DE CAMARGUE

EN VENTE A LA MÊME LIBRAIRIE

Œuvres de JEAN AICARD

_Collection in-18 jésus à 3 fr. 50 le volume_

=La Chanson de l’enfant.= Ouvrage couronné par l’Académie française 1 vol.

=Miette et Noré.= Ouvrage couronné par l’Académie française 1 vol.

=Roi de Camargue= 1 vol.

=Notre-Dame d’Amour= 1 vol.

=Diamant noir= 1 vol.

=L’Ibis bleu= 1 vol.

=Fleur d’Abîme= 1 vol.

=L’Été à l’Ombre= 1 vol.

=Don Juan= 1 vol.

=Jésus.= Poème 1 vol.

=Le Père Lebonnard.= Drame en 4 actes 1 vol.

=L’Ame d’un Enfant= 1 vol.

38639.--Imprimerie LAHURE, rue de Fleurus, 9, à Paris.

ROI

DE

CAMARGUE

PAR

JEAN AICARD

NOUVELLE ÉDITION

PARIS

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR.

RUE RACINE, 26, PRÈS L’ODÉON

ROI DE CAMARGUE

I

Une ombre, tout à coup, obstrua la fenêtre étroite. Livette, qui allait

et venait, mettant la table pour le souper, dans cette salle basse de la

ferme du Château d’Avignon, jeta un petit cri de peur et leva les yeux.

La jeune fille avait deviné, senti, que ce n’était père ni grand’mère,

ni personne amie, qui s’amusait à la surprendre si brusquement, mais

bien une personne étrangère.

Plus étrangère, ce n’était guère possible!... Mais comment les chiens

n’avaient-ils pas jappé?... Ah! cette Camargue, elle est bien mal

fréquentée, en cette saison surtout, vers la fin du mois de mai, à cause

de la fête des Saintes-Maries-de-la-Mer qui attire, comme une foire,

tant de gens, dupes et voleurs, tant de bohémiens malfaisants!...

La figure qui, du dehors, s’était accoudée à la fenêtre, obstruant le

jour, apparaissait à Livette en ombre noire durement découpée sur le

bleu du ciel; mais, aux cheveux crespelés, lourds, encerclés d’un

clinquant de cuivre, à la forme générale du buste, aux anneaux des

oreilles très grands, au bas desquels se balançait une amulette, Livette

avait reconnu certaine bohémienne que tout le monde appelait la Reine,

et qui, depuis bientôt deux semaines, apparaissait aux gens sur des

points de l’île fort éloignés les uns des autres, inattendue toujours,

comme surgissant des fossés, des touffes d’ajonc, de l’eau des marais,

pour dire aux travailleurs, aux femmes de préférence: «Donnez-moi ceci

ou cela,» car la reine, le plus souvent, n’acceptait pas ce qu’on lui

voulait offrir, mais seulement ce qu’elle voulait qu’on lui offrit.

--Donne-moi, Livette, un peu d’huile dans une bouteille, dit la jeune

bohémienne en dardant sur la jolie demoiselle, aux cheveux clairs, filés

de soleil, un regard de flamme noire.

Livette, si charitable en toute occasion, se sentit tout de suite en

garde contre cette vagabonde qui savait son nom. Son père et sa

grand’mère étaient allés à Arles, pour voir le notaire qui aurait à

s’occuper bientôt de son mariage avec Renaud, le plus fier «gardian» de

toute la Camargue. Elle était seule à la maison. La méfiance lui donna

la force de refuser.

--Notre Camargue n’est pas un pays d’oliviers. L’huile est rare ici,

dit-elle sèchement. Je n’en ai pas.

--J’en vois pourtant dans la jarre qui est au bas de l’armoire, à côté

de celle de l’eau.

Vivement, Livette se retourna vers l’armoire. Elle était fermée; mais,

en effet, c’est là qu’était, dans une jarre, à côté de celle où l’on

gardait l’eau du Rhône pour les besoins de la journée, la provision

d’huile d’olive.

--Je ne sais, dit Livette, ce que vous voulez dire.

--Le mensonge est sorti de tes lèvres comme un vilain bourdon noir d’une

fleur de jardin, petite! fit la figure toujours immobile, accoudée

lourdement, et visiblement décidée à demeurer là. Où j’ai dit, l’huile

se trouve, et plus de vingt-cinq litres; je vois cela d’ici. Allons,

allons, prends une bouteille claire et l’entonnoir de fer-blanc, et me

donne vitement ce que je désire. Je te dirai, en échange, ce que je vois

dans ton avenir.

--Ce que Dieu ne veut pas qu’on sache, c’est, dit Livette, péché mortel

de vouloir l’apprendre, et vous pouvez deviner que l’huile se garde dans

les armoires, sans être plus sorcière que moi. Passez, femme, votre

chemin. Je peux, si vous voulez, vous donner de ce pain, pétri chez nous

cette nuit, mais d’huile, je vous dis, je n’en ai pas.

--Et pourquoi t’appelle-t-on Livette, dit la Reine tranquillement, sinon

à cause du champ de vieux oliviers,--les plus vieux et les plus beaux

du pays,--que possède, près d’Avignon, ton père? Là, tu es née. Là, tu

es restée jusqu’à dix ans, et depuis cet âge,--voilà sept ans, ce qui

est un _nombre_,--tu es venue ici, où, par le maître avignonnais, de ce

«Château d’Avignon», le plus beau de toute la Camargue, ton père a été

nommé fermier, directeur des gardians, commandant de tout...--«Livettes!

livettes!» ainsi tu demandais des olivettes, des olives,--quand tu étais

toute petite. Tu les aimais beaucoup, et le surnom t’en est resté....

Joli surnom, ma foi, et qui te va bien, car si tu n’es pas brune comme

l’olive mûre, tu es blonde comme l’huile vierge, une perle d’ambre au

soleil, et puis tu es fruit vert encore. Ovale est ton visage, et non

pas tout rond bêtement comme une pomme normande. Tu as la pâleur des

feuilles d’olivier vues par-dessous.... Et de les voir ainsi bientôt,

mignonne, c’est la grâce que je te souhaite, comme disent les curés de

vos chapelles, où l’on nous reçoit par pitié.... Sois comme eux

pitoyable au nom de ton Dieu Jésus-Christ, et vitement, je te dis,

donne-moi de ton huile..., au nom de l’extrême-onction, et du jardin de

l’agonie!

La bohémienne avait dit tout cela d’un trait, d’une voix monotone,

sourde, comme étouffée, puis ce fut brusquement, d’une voix haute et

sifflante, saccadée, qu’elle ajouta: «Comprends-tu ce que je te dis?»

Et elle mit dans ces simples paroles une violence d’autorité

extraordinaire... Livette fit un grand signe de croix.

--Allons, assez! dit-elle, je n’ai rien ici pour vous, et l’huile de

l’extrême-onction, nous la gardons pour de meilleurs chrétiens!--Et,

voulant faire la brave:--Va-t’en, va, païenne!

--Des trois saintes, reprit la bohémienne, qui, après la mort de Jésus

le Christ, dans une barque s’embarquèrent pour fuir les juifs

crucificateurs, une était, comme moi, Égyptiaque et jeteuse de sorts.

Elle savait la science des mages, de ceux-là avec qui lutta de

sortilèges le grand Moïse. Elle savait, à sa volonté, commander aux

grenouilles d’être plus nombreuses que les gouttes d’eau des marécages,

et elle tenait en main une verge qui, sur son ordre, pouvait devenir

vipère. Devant Jésus, elle s’inclina comme Magdeleine, et Jésus l’aima,

elle aussi. Dans l’orage, en passant la mer, sa baguette indiquait la

route à suivre, et pour cela faire avec sûreté, n’avait pas besoin

d’être bien longue. Te faut-il plus de gages, encore, de ma puissance et

de ma science? Que dois-je te dire de plus pour te faire me donner cette

huile dont j’ai grand besoin? Si tu étais un homme, je te dirais:

Regarde! je suis noire, mais je suis belle! Je suis une descendante de

cette Sara l’Égyptienne qui, lorsque aborda, sur le sable de Camargue,

la barque des trois saintes, paya le batelier en lui montrant son chaste

corps tout nu, sans mauvaise pensée et sans péché vraiment, mais sachant

bien que la beauté est rare, et que la seule vision en est meilleure que

la possession des trésors de Salomon. Ainsi soit-il!

Livette prit peur. L’assurance de la bohémienne, sa voix sourdement

insinuante, impérieuse par éclats, ces récits étranges, pleins d’une

malignité sacrée, ce diabolique mélange de choses païennes et de choses

mystiques, le sentiment de sa solitude, tout l’affola. Elle perdit la

tête.

--Allez-vous-en, allez-vous-en, cria-t-elle, reine de voleurs! reine de

bandits! allez-vous-en, ou j’appelle!

--Ton «gardian» ne t’entendrait pas: il garde aujourd’hui sa «manade» au

bord du Vaccarès.... Allons, donne l’huile, te dis-je, ou je jette à

terre cette baguette noire, et tu verras si les serpents mordent!

Mais Livette, vaillante et butée, dit en frémissant: «Non!» et, pour se

rassurer, jeta un coup d’œil sur la poutre basse au long de laquelle

était accroché le fusil du père.... La gitane vit ce regard.

--Oh! ton fusil ne me fait pas peur, et pour preuve... attends!

dit-elle.

Elle quitta la fenêtre. Le jour entra dans la salle, mettant un peu

d’aise au cœur angoissé de Livette qui suivit des yeux la bohémienne.

Maintenant, en pleine lumière du dehors, par ce beau soir du mois de

mai, elle apparaissait, la bohème, grande sur la ligne lointaine de

l’horizon tout plat de ce désert camarguais qu’on apercevait par une

échappée, entre les hauts arbres du parc.

Livette eut un mouvement de plaisir en voyant courir à l’horizon un

troupeau de cavales suivi de leur gardian, la lance haute.... Jacques

Renaud sans doute, son fiancé.... Mais que cela était loin! les chevaux,

d’ici, semblaient moindres qu’un troupeau de petites chèvres.... Et ses

yeux revinrent à la reine tzigane. A quelques pas de la ferme, devant le

château seigneurial, vaste bâtisse carrée, aux nombreuses fenêtres

depuis longtemps closes, et qui inspire des pensées d’abandon, de mort,

de tombeau,--la bohémienne, dressée sur la pointe de ses pieds, attirait

à elle la plus basse branche d’un arbre épineux. Les épines de cet arbre

sont longues, longues comme le doigt. C’est avec une branchette de cet

arbre que fut faite la couronne du Crucifié.

Elle cassa une branchette épineuse, la ferma en cercle, les deux

extrémités se contournant l’une sur l’autre comme serpents, et revint

vers la fenêtre.

Livette, à ce moment, vit que les deux chiens de garde suivaient la

bohémienne, tenant leur queue basse, leur museau sur ses talons, avec de

petites plaintes amoureuses. Et elle, la reine bohême, svelte, comme

hautaine, droite sur ses hanches, dans une jupe en haillons aux grands

plis, dont les trous déchiquetés laissaient voir une cotte rouge, le

buste serré dans des chiffons orange qui se croisaient au-dessous de son

sein rebondi, ses amulettes sonnant aux oreilles, des médailles tintant

sur son front encerclé d’un gros fil de cuivre, elle avançait, la Reine,

tenant en main la couronne de longues épines rigides où tremblotaient en

festons quelques mignonnes feuilles vertes;--et, tout bas, tout bas,

elle poussait la même plainte caressante que les deux grands chiens

domptés, leur disant, en leur langue, des choses mystérieuses qu’ils

comprenaient....

--Tiens! dit la bohémienne, que ton bon cœur soit récompensé comme il le

mérite! Le malheur, qui pour toi travaille, te donnera bientôt de ses

nouvelles. Comment cela, Dieu te le dise! Du côté de l’amour, le vent

qui pour toi souffle est empoisonné par le marécage. La charité que ton

Dieu commande, c’est, dit-on, l’autre amour, qui porte bonheur à

l’amour. Et voici mon cadeau de reine!

Aux pieds de Livette, par la fenêtre, elle lança la couronne d’épines.

--Madame! fit Livette terrifiée.

Mais la tzigane avait disparu.

Une détresse infinie envahit le cœur de la pauvrette. Les yeux fixés sur

la couronne, Livette se rappelait les légendes où le bon Dieu Jésus

apparaît déguisé en mendiant,--et où il récompense ceux qui l’ont reçu

avec pitié douce.

Dans une de ces légendes, le Pauvre, mal accueilli, en butte aux

moqueries, aux lâches injures, frappé de bâtons, de gobelets, de

bouteilles lancés par des buveurs ivrognes--finalement, debout contre le

mur, se met à devenir un Christ en croix qui, par les trous des mains et

des pieds, saigne!--Et, malade d’épouvante, elle se demandait si elle ne

venait pas de mal recevoir une des trois saintes qui, dans une barque,

après la mort de Jésus, traversèrent la mer pour venir aborder en

Camargue, faisant de leurs jupes relevées des voiles, et, aidées par la

rame d’un batelier que l’une d’elles, Sara l’Égyptiaque, paya de monnaie

païenne, en lui laissant voir, pour prix d’une chrétienne action, son

chaste corps tout nu, sur la plage même où aujourd’hui s’élève l’église.

Lentement, elle ramassa la couronne et, dans le feu sur lequel cuisait

la soupe, elle la jeta. Avant de disparaître en cendres, la couronne

d’épines, un moment, parut être tout en or.

II

Tous les ans, aux Saintes-Maries-de-la-Mer, le village qui se dresse à

l’extrémité méridionale de la Camargue, au-dessus des marais, sur une

plage de sable dont les grosses mers et les vents d’orage déplacent les

ondulations, tous les ans, à la date du 24 mai, on célèbre la fête des

trois Saintes; et c’est à l’occasion de cette fête que les bohémiens

arrivent nombreux en Camargue, poussés par une piété singulière, mêlée

du désir de dévaliser les pèlerins.

Les légendes, comme les arbres, naissent du sol, en sont l’expression

même. Ce sont aussi des essences. On retrouve à chaque pas, en Camargue,

sous différentes formes, l’éternelle légende des saintes, comme on y

rencontre éternellement les mêmes tamaris, mêlés, sur l’horizon, aux

mêmes mirages.

Donc, les deux Maries, Jacobé, Salomé, et,--selon

quelques-uns,--Magdeleine, et avec elles, leurs servantes Marcelle et

Sara, exposées sur la mer, dans une barque sans mâts ni voiles, par les

Juifs maudits, après la mort du Sauveur, tendirent au vent des lambeaux

de leurs jupes, leurs fins et longs voiles de femmes, et le vent les

poussa jusque sur cette place de Camargue.

Là fut élevée une église. Les saints ossements, retrouvés par le roi

René, furent enfermés dans une châsse qui n’a pas cessé d’opérer des

miracles. Et chaque année, de tous les coins de la Provence, du Comtat

et du Languedoc, les derniers des croyants accourent, apportant leurs

vœux, leurs prières, traînant leurs amis, leurs parents malades ou leurs

propres misères, leurs plaies et leurs lamentations.

Rien de plus singulier que ce pays de désolation, traversé tous les ans

par un peuple d’infirmes, en route vers l’espérance!

De loin, au bout de ce désert, on aperçoit l’église crénelée qui parle

des guerres d’autrefois, des invasions sarrasines, de la vie précaire

que menaient les pauvres vivants du moyen âge. Elle se dresse avec ses

tours et son clocher qui dominent, comme des tronçons de mâts

gigantesques, la masse des maisons groupées autour d’elle; et le

village, coupé, à mi-hauteur des maisons basses, par la ligne de

l’horizon de mer, semble, dans les sables onduleux, flotter à la dérive,

vaisseau fantôme,--comme jadis la barque des pauvres saintes,--et

s’échouer enfin dans la désolation du désert.

Dans cette Camargue, tout est bizarre. Il y a là des eaux comme celles

du vaste étang central, le Vaccarès, au milieu desquelles on peut

patauger de pied ferme; des terres sous lesquelles le piéton s’enfonce,

enlisé, noyé. Tout trompe aisément ici. Ces limons verdissants que vous

prendriez pour des prairies,--prenez garde,--on s’y noie; ces vastes

étendues d’eau qui vous paraissent de petites mers,--repassez demain:

évaporées, elles n’auront laissé qu’un miroir de sel blanc qui craque

sous les pieds. Ici, vous voyez l’eau tranquille, mais profonde? des

arbres au bord? Eh bien, non, vous pouvez courir à cette eau: c’est la

terre ferme; le mirage seul a créé ces arbres, comme il vous a montré

tout proche et de très haute taille ce petit enfant qui passe à une

lieue de là. Pays de visions, de songes et de rudes travaux. Pays de

sédentaires qui s’agitent sur un vaste espace au bord des eaux infinies,

dans les infinies variations du mirage, des rayons, des reflets et des

couleurs. Pays de fièvre, où des hommes forts terrassent journellement

des bœufs en fureur. Pays de départ, puisqu’il est aux confins d’une

terre à peine habitée, au bord de cette grande voie bleue et

blanchissante, la mer; au point même où le Rhône, venu des montagnes,

part pour son grand voyage dans les eaux sans fond, où le soleil le

reprendra pour le rendre à ses sources. Pays imposant où l’on sent à la

fois la fin de tant de choses, du grand fleuve créateur de villes, de la

grande Foi, expirante aussi, qui vient finir dans les sables, en

battant de ses derniers flots une pauvre église à créneaux, parmi les

chants, mêlés de plaintes, d’un peuple d’agonisants.

La cérémonie du 24 mai, aux Saintes-Maries-de-la-Mer, est à coup sûr un

des spectacles les plus barbares auxquels il puisse être donné à un

homme moderne d’assister encore.

Depuis que la science a conquis les esprits, la foi même des derniers

croyants s’est transformée. Les plus convaincus savent pertinemment que

Dieu peut se manifester quand et comme il lui plaît, mais ils savent

aussi qu’il ne lui plaît jamais, en nos temps positifs, de modifier la

marche des grands rouages de sa création, non pas même pour l’humble

plaisir de se prouver à sa créature. La Foi des civilisés n’attend plus

rien du ciel en ce monde.

Le 24 mai, aux Saintes-Maries-de-la-Mer, c’est le rendez-vous des

derniers barbares de la Foi.

Ceux qui viennent demander aux saintes la santé du corps et du cœur,

sont des êtres bruts, d’une foi vierge. Ils croient, voilà tout. Un cri,

une prière, et, en réponse, les saintes peuvent leur donner ce qu’ils

n’ont pas: les yeux, les jambes, les bras, la vie! Et ils leur demandent

le miracle aussi simplement qu’un condamné implore sa grâce du chef de

l’État. Qu’ils soient exaucés, cela est aussi possible, presque plus

probable, car les saintes ont plus de pitié. Les quelques milliers de

croyants, longtemps les mêmes, qui chaque année visitent les Saintes,

ont vu chaque fois un ou deux miracles... Ils ont vu, quand le prêtre

sortant de l’église, suivi d’une procession, étend vers la mer le «Bras

d’argent» qui contient des reliques... ils ont vu la mer reculer! Cela

tous les ans. Songez alors de quelle force ils viennent importuner les

saintes, à qui tant coûte si peu! de quel élan ils accourent! de quel

soupir leur âme s’élance! de quel hurlement ils implorent! de quelle

ferveur ils élèvent leurs regards, tendent leur cou, tendent leurs

mains. Le tout en vain.... Les dernières attitudes de la grande douleur

vainement suppliante sont là, au bout de ce désert de France, entre les

bras de ce fleuve qui meurt, au bord de cette mer qui ronge cette île,

sous la voûte de cette église si blanche au dehors, toute noire au

dedans, où chaque main tient un cierge, vacillant comme une étoile de

misère humaine, qui brûle pour Dieu, graisse les doigts et coûte cinq

sous à des mendiants qu’un petit sou réjouirait.

Tout ce pays semble à la fois un chemin d’exil et un lieu de refuge

farouche. Aussi les bohémiens l’aimaient-ils. C’est un des principaux

carrefours de leurs voies entre-croisées qui enveloppent le monde; c’est

une des patries préférées de la race sans patrie.

Et, chaque année, les gypsies viennent en Camargue jouir du droit très

ancien qu’ils ont d’occuper, sous le chœur de l’église, une crypte

noire, ou chapelle basse, consacrée à sainte Sare, l’Égyptienne.

Dans ce caveau, on peut les voir accroupis au pied d’un autel chargé

d’une petite châsse, crasseuse de baisers,--celle de sainte

Sare,--tandis que là-haut, dans l’église, les grandes châsses, celles

des deux Maries, descendent de la voûte au milieu des prières

vociférées.

Ils sont là, dans la crypte, les bohémiens, assis sur leurs talons,

têtes crépues, lèvres ardentes, suant à grosses gouttes au milieu de

centaines de cierges qui suent leur suif et chauffent ce four, maniant

des chapelets gras, exhalant une odeur de fauves dans leur tanière,

poussant de temps à autre un rauque appel adressé à sainte Sare, mêlant

un sourire de crime méditatif à une grimace de remords peut-être

sincère, enviant les sous, volant les mouchoirs, grattant les plaies,

grouillant dans un fumier mystérieux où l’on sent fleurir malgré tout je

ne sais quel lis mystique, l’aspiration involontaire de l’abjection vers

la pureté.

Cette année-là, aux Saintes, dès les premiers jours de mai, la bande des

bohémiens avait amené avec elle une jeune femme qu’ils appelaient leur

«Reine».

Cette «Reine», en attendant le jour prochain de la fête, passait une

partie de son temps assise sur le banc de bois, sous le dais d’ajoncs

que les douaniers ont installé devant le village, entre deux tamaris,

sur la dune, et elle regardait la mer.

Elle s’appelait Zinzara.

Ses cheveux d’un noir dur, crespelés, se massaient, lourdement tordus,

sur le sommet de sa tête. Deux lambeaux un peu lâches avançaient sur ses

tempes, creux par-dessous, pleins d’ombre. Ses yeux de flamme noire

luisaient sous l’arc du sourcil bien peint. Un cercle de cuivre d’où

pendaient des sequins était posé sur son front, un peu de côté, en

manière de couronne.

Les étoffes éclatantes dont elle affublait son buste accusaient sa

poitrine énergique, ses hanches qui ondoyaient à chaque pas; et la loque

qui formait sa jupe avait de beaux plis au bas desquels son pied

avançait, nu, brillanté de sable.

Le soir la surprenait sur son banc, sous les ajoncs, devant la mer. Le

soleil jaunissait, puis rougissait les vagues et les sables. Le vent de

nuit faisait frissonner les enganes et les écumes.... Lentement, la

bohémienne tirait un mouchoir de couleur retenu à sa ceinture, et

l’arrangeait sur sa tête.--Elle l’appliquait contre sa face pour en

nouer les bouts derrière son chignon, le relevait ensuite, le rejetait

par-dessus sa tête, sur son dos.... Alors, appliqué en coiffe sur la

tête qu’il enveloppait, il encadrait le visage, à grands plis larges et

rigides, retombant de chaque côté,--et, l’Égyptiaque, ses mains à plat

sur ses genoux, l’œil fixé vers le large, au bout de ce désert de sable,

ressemblait à je ne sais quelle figure d’Isis, tandis qu’au-dessus

d’elle un vol de flamants roses, ou quelque ibis solitaire, parlait, en

cris hiéroglyphiques, aux sables de Camargue et aux roseaux du Rhône,

des sables de la Lybie et des lotus du Nil.

III

Jacques Renaud, le fiancé de Livette, était, dans cet étrange pays

camarguais, «gardian» de taureaux et de chevaux, sur le domaine du

Château d’Avignon.

Les «manades», ou troupeaux de Camargue, vivent en liberté, taureaux et

cavales, dans la vaste lande, sautant les fossés, pataugeant dans les

marais, mâchant les herbes amères, buvant au Rhône, galopant,

bondissant, se vautrant, hennissant et meuglant vers le soleil ou vers

les mirages, secouant à grands coups de queue les nuées de «mouïssales»

attachées à leurs flancs, puis se couchant par groupes au bord des

marais, les genoux repliés sous les lourds poitrails, las et somnolents,

leurs yeux pleins de rêve vaguement fixés sur les horizons.

Les gardians, à cheval, les laissent libres, mais surveillent leur

liberté; puis, selon les jours et les pâturages, courent aux manades,

les maintiennent, les rassemblent, les dirigent.

De loin, ils apparaissent parfois, immobiles sur leurs chevaux blancs,

la pique appuyée à l’étrier fermé, bien droits sur la selle à la

«gardiane», comme des chevaliers du moyen âge qui attendent, pour

entrer dans la lice, la sonnerie du héraut.

Le cheval camarguais, à forte croupe, puissant d’encolure, la tête un

peu lourde, mais bon coursier, descend des cavales sarrasines et du

palefroi des croisés. Il a conservé un harnachement ancien. De gros

étriers fermés battent ses flancs; la courroie large de la martingale

passe, sur son poitrail, dans un morceau de cuir en forme de cœur, et la

selle est un fauteuil où le cavalier s’encastre entre deux solides

cloisons, celle de devant aussi haute que le dossier.

A de certains jours, si les nouveaux pâturages sont sur l’autre rive du

Rhône, les gardians poussent les manades vers le fleuve. Arrivées au

bord, on les presse, on les précipite. Le fleuve roule ses eaux couleur

de terre en bouillonnant. Les bêtes hésitent. Quelques-unes penchant

leur tête avec lenteur, boivent, sans savoir ce qu’on leur demande.

D’autres, «au ramage» de l’eau, s’animent tout à coup, tendent le col,

aspirent l’air bruyamment, puis meuglent et hennissent. Un cheval, que

fouette un gardian, se défend, rue, puis se cabre et retombe dans l’eau,

qui rejaillit sous le poids de tout son ventre... mais il s’est élancé,

il nage et tout suit. Mufles et naseaux, crinières et cornes, s’agitent

sur le fleuve grouillant de têtes. Tous soufflent l’écume, l’air et

l’eau. Plus d’un, mis en gaîté, mord une croupe voisine. Des pieds se

lèvent sur des dos qui les secouent d’une torsion brusque et les

rejettent dans les vagues. Parfois, une bête affolée, étourdie de

quelque ruade, veut retourner à la rive, et, chassée à nouveau par les

gardians, perd la tête, suit le courant, vogue à la mer, se sent

faiblir, boit, lutte, tournoie sur elle-même, plonge et boit encore,

chavire enfin comme une barque, et disparaît.

Enfin, le gros du troupeau a gagné la rive opposée, se secoue au soleil,

s’ébroue de joie et bondit. Les queues fouettent les flancs et les

croupes. De jeunes chevaux que le bain affole, détalent et, côte à côte,

s’enfuient vers l’horizon, se mordant, l’un l’autre, les longs crins de

leur crinière envolée.

Alors, c’est le tour des «gardians». Les uns s’élancent à cheval dans le

fleuve. D’autres, au milieu de l’arrière-garde de la manade, dirigent, à

l’aviron, une barque plate qu’un coup de pied démonterait, et leurs

chevaux, tenus par la bride, suivent le sillage en nageant.

En d’autres temps, les «gardians» conduisent aux ferrades de la

Camargue, des plaines de Meyran ou d’Arles, d’Avignon, de Nîmes,

d’Aigues-Mortes, les taureaux destinés aux jeux.

Ces taureaux quelquefois voyagent captifs dans une sorte de haute

clôture sans plancher établie sur des roues, traînée par des chevaux, et

dans laquelle ils marchent, heurtant des cornes le mur de bois qui

résonne.

Le plus souvent, les taureaux vont aux jeux, libres, sous la

surveillance des gardians à cheval, la pique au poing.

Ces voyages ont lieu la nuit. On traverse les bourgs où les gens se

mettent aux fenêtres. Les jeunes hommes attendent «les bœufs», essayant

de les faire échapper hors du cercle des gardians qui s’irritent,

grondent et frappent, et ce jeu s’appelle l’abrivade. En Arles, si

l’arrivée des taureaux a lieu en plein jour, les gardians ont fort à

faire, car tous les jeunes hommes de la ville s’acharnent à rompre la

ligne des cavaliers, pour faire échapper un taureau, plusieurs, s’il est

possible, qu’on lance à travers la ville. La ville se défend. Des

chariots renversés barricadent l’entrée des rues. Des boutiques se

ferment. Le taureau, fou, bondit çà et là, rêve aux carrefours, se

décide à prendre une direction, se rue sur un passant, le renverse, et

choisit le plus souvent la boutique d’un marchand de faïences et de

verroteries pour s’y ébattre aux cris d’une populace ameutée.

Les gardians sont une race libre, intrépide, sauvage, un peu dédaigneuse

des villes, amoureuse de son désert.

Un gardian vit au soleil, à la pluie, au vent terral, au vent de mer.

Un gardian sait donner des coups et en recevoir; il poursuit un taureau

au galop, et, d’un coup de lance poussé sur la croupe, en prenant bien

son temps, il le «tombe» à coup sûr.

Il sait courir derrière un taureau fou qui gagne le large.... Son cheval

bien dressé mord à la croupe la bête en rage qui se retourne.... Le

gardian, la lance en arrêt, pique au naseau le taureau qui se précipite;

et il l’arrête.

On a vu un gardian à pied, seul, poursuivi par une vache «qui a le veau»

et qui, furieuse, semble inévitable,--se retourner, et,--le bras tendu,

comme s’il tenait la pique,--présenter à l’animal trois doigts écartés,

figurant les trois pointes du trident.... Devant l’homme immobile, la

vaquette saisie de peur a reculé, en labourant du pied la terre, tête

baissée, corne prête; puis, dès qu’elle s’est jugée hors de l’atteinte

de l’homme, elle s’est enfuie.

Une manœuvre fréquente du gardian en belle humeur est celle-ci: le

taureau poursuivi, il le dépasse au galop, de vingt, de trente mètres,

s’arrête court, saute à bas de son cheval; le taureau surpris vient sur

l’homme; l’homme a mis un genou en terre. Le taureau est là, courant, la

corne basse.... Trois appels frappés dans la main: le taureau s’est

arrêté!... Son souffle chaud court sur le visage du dompteur qui déjà

l’a saisi, à pleins poings, par les cornes. L’homme, debout aussitôt,

s’efforce de renverser l’animal à droite. Le taureau qui lui résiste se

renverse en sens contraire. Les deux efforts se contrarient un moment,

se balancent, égaux, incertains, puis brusquement, l’homme cède, et

l’animal, poussé à l’improviste dans le sens même de sa résistance,

tombe sur le flanc.... L’adresse s’est aidée de toutes les forces de la

brute, pour vaincre.

C’est ainsi qu’on opère dans les ferrades, où il s’agit de marquer au

fer rouge les bouvillons.

Pour un gardian, prendre aux naseaux les poulins, les monter à cru;

rouler avec son cheval au fond du fossé d’où l’on ressort bien assis en

selle; dompter les étalons par la fatigue, et, si l’on est démonté,

panser tranquillement sa chair, ouverte par quelque ruade, comme fait un

bouchonnier pour une simple entaille de couperet, tout cela n’est que

jeux d’enfant.

Un gardian, pris entre deux cornes (heureusement assez écartées), lancé

en l’air, et retombant à terre, n’a, quand il se relève, qu’un souci,

assez surprenant pour n’être pas ridicule: remonter sa culotte et

renouer sa taïole.

Race particulière, dure, brutale, qui apparaîtrait héroïque (comme la

race corse), si elle avait à employer à de grandes choses ses grandes

qualités.

IV

Jacques Renaud, le fiancé de Livette, était donc un des plus braves

gardians de la Camargue.

Il savait, comme pas un, poursuivre, prendre et dompter un cheval

sauvage, attaquer un taureau rebelle et s’en rendre maître; il était le

Roi de la lande.

Pour les réjouissances publiques, on l’appelait à Nîmes, à Arles,

lorsqu’on voulait, dans les arènes, une course vraiment belle. Et si

souvent il avait fait dire dans toutes les arènes provençales: «Oh!

celui-là, c’est _le roi_!» que le surnom lui en était resté. Et lui-même

avait donné à son plus fier étalon le nom de Leprince.

Tous les tours d’adresse et de force que d’autres faisaient, il les

faisait mieux.

Avec cela, il était beau, pas trop grand ni petit, la tête fine, à peau

bistrée et mate, les cheveux en broussaille, noirs, courts, tordus sur

eux-mêmes, la moustache bien peinte, du même noir du diable que les

cheveux, et la barbe toujours rasée, car, dans les sacs de cuir attachés

à l’arçon de sa selle, il avait toujours, ce sauvage, un couteau affilé

en rasoir, une pierre pour l’aiguiser, et un petit miroir rond dans un

étui de peau de mouton.

Et lorsque, sa forte jambe bien prise dans la botte pesante, ses pieds

dans les étriers fermés, bien droit sur la selle à haut dossier, la

longue pique appuyée à la botte, il se dressait, immobile, grandi par

l’effet de réfraction du désert, au milieu de son peuple de cavales et

de taures sauvages, oui, vraiment, sous le chapeau rond dont les bords

étroits le couronnaient de paille dorée et luisante, il avait l’air d’un

roi bizarre et barbare, le gardian!

Et ce n’est cependant pas un jour de ferrade et pour ses hauts faits de

dompteur que la douce blondinette s’était mise à l’aimer.

D’abord, elle était habituée à en voir beaucoup, de ces pasteurs; et

puis, fille de riche intendant, elle eût été plutôt prête à les mépriser

un peu, comme valets de troupeaux. Son père, et sa grand’mère même,

n’avaient pas consenti tout de suite à la promettre à Renaud qui, lui,

était pauvre et n’avait plus aucuns parents; mais Livette était fille

unique, et tant avait pleuré et prié la mignonne, qu’à la fin ils

avaient dit: oui.

Et voici comme le gardian Renaud, qui avait l’habitude d’être recherché

des belles filles, avait pris dans sa main lourde le petit cœur

tremblant de Livette.

C’était un matin où il faisait, pour son cheval qui, la veille en se

baignant au Rhône, avait perdu le sien, un autre «séden».

C’est un licol, le séden de Camargue, mais un licol tressé en poils de

cavales, l’usage étant de laisser toujours aux étalons crinières et

queues longues et vierges, en signe de force et de fierté. Le séden, le

plus souvent, est blanc et noir. C’est après tout une longue corde qu’on

enroule sur elle-même en paquet pour la suspendre au cou du cheval et

qui, licol la plupart du temps, _lasso_ quelquefois, peut servir, selon

l’occasion, à bien des usages.

Seulement le séden, chose essentiellement camarguaise, ne doit pas

sortir du pays. Il en sort plus d’un, à coup sûr, mais c’est par la

méprisable vénalité de tels ou tels gardians qui se moquent des vieilles

coutumes, bonnes pour les gens d’autrefois.

Donc, Renaud faisait un «séden». C’était devant une des fermes

dépendantes du Château d’Avignon, maisonnette basse et longue, logis à

gardian plutôt que ferme, perdue dans la lande, si écrasée qu’elle avait

l’air de vouloir ne pas être vue, comme un animal qui se tapit.

On était en octobre. Les alouettes chantaient. A cheval sur Blanquet (ou

Blanchet), son favori, la petite, d’après l’ordre de son père, arrivait

chercher Renaud et, de bien loin, elle l’aperçut qui, marchant à

reculons, faisait le cordier. Dans une toile attachée autour de ses

reins et gonflée devant lui, comme un tablier retroussé en grande poche,

il prenait à pincées les touffes de poil blanches, puis noires, qu’il

entre-mêlait, et qui se tordaient en une corde à vue d’œil toujours plus

allongée. Un enfant tournait l’épaisse roue de bois, creuse, d’où

partait le séden déjà long, et Renaud,--au rythme de la roue, qui à

chaque tour frappait, ne sais comme, un coup sourd,--chantait une

chanson qui vers Livette arrivait, portée par une petite brise, comme un

appel doux et fort de l’amour qu’elle ignorait encore.

_N’use pas sur les routes_

_Tes souliers:_

_Descends plutôt le Rhône_

_En bateau._

_Laisse Lyon, Valence,_

_De côté;_

_Salue-les de la tête_

_Sous les ponts._

Il avait une belle voix, unie et souple, puissante sans effort, étendue.

_Avignon est la reine..._

_Passe encor:_

_Tu ne verras qu’en Arles_

_Tes amours..._

_La plaine est belle et grande,_

_Compagnon..._

_Prends tes amours en croupe,_

_En avant!_

Livette avait arrêté son cheval, pour mieux entendre. C’était le matin.

Il y avait dans la lumière cette jeunesse du jour qui fait bondir

l’espérance dans les cœurs de seize ans, et qui met une espérance encore

au cœur des vieux.

Vague espoir qui n’est que le désir d’aimer et dont la perte, pire que

la mort, rend consolante l’idée de mourir!

_Prends tes amours en croupe..._

_En avant!_

répéta le chanteur, et la petite, d’un mouvement vers la chanson qui

l’appelait, lança, sans le vouloir, son cheval.

--Tiens! dit Renaud qui s’arrêta de travailler, tiens, demoiselette!

vous voilà de bon matin!... avec un cheval blanc qui sera tout rouge

bientôt!

--Oui, dit-elle en riant, d’œstres et de mouïssales, il y en a beaucoup!

et même trop, ma foi de Dieu!

--Vous en êtes couverte, demoiselette, comme un rayon de miel est

couvert d’abeilles, ou comme une touffe de genêt fleuri!... Mais qui

vous amène?

--J’arrive de la part du père. Il faut avec moi vous en venir tout de

suite.

--...C’est que mon cheval, tout à l’heure, le camarade Rampal me l’a

demandé pour aller jusqu’aux Saintes. Ils sont partis l’un sur l’autre.

--Prenez-donc le mien, dit Livette.

--Et vous, demoiselette?

Elle eut honte de l’étourderie et devint toute rouge.

--Moi? dit-elle,--et la chanson lui sonnait au cœur:

_Prends tes amours en croupe,_

_En avant!_

--A moins, dit-il, riant à son tour, qu’il ne vous plaise me prendre en

croupe!

--On en parlerait longtemps dans toute notre Camargue, dit-elle de sa

voix mêlée de rire.... Un gardian comme vous, le terrible parmi les

cavaliers, en croupe comme une fillette? Non, non, sans honte, ce sera

ma place. Nous ôterons ma selle, que vous me rapporterez demain.

--Fort heureusement, dit Renaud, Rampal m’a laissé la mienne, que je ne

prête jamais.

Livette sauta à bas de son cheval; et, au vent de sa jupe, un essaim de

grosses mouches, d’énormes moustiques, s’envola, bruissant autour

d’elle. La croupe très blanche de Blanchet parut alors comme recouverte

d’une résille de soie pourpre, tant les filets de sang s’y

entre-croisaient, nombreux. Un instant après, œstres et mouïssales,

s’abattant de nouveau sur la croupe toute sanglante, la tachetèrent

d’une myriade de points noirs, mais Blanchet, ombrageux pourtant, était

habitué à cette peine-là.

Livette l’attacha à un des anneaux du mur, et, assise sur le banc de

pierre, attendit que Renaud eût achevé le séden.

La roue tournait, frappant, à chaque tour son coup sourd, très régulier.

--C’est une jolie chanson, Renaud, dit Livette tout d’un coup, répondant

à ses pensées avant de l’avoir voulu; c’est une jolie chanson que vous

chantiez tout à l’heure!

--Je l’ai apprise, dit Renaud, d’un batelier, ami de mon père, avec

lequel j’ai remonté le Rhône jusqu’à Lyon--et l’ai ensuite

redescendu....

--Et c’est beau, tout ce pays jusque là-bas? fit-elle.

--Oui, dit-il, c’est beau!

Et il n’ajouta rien.

--Vous n’avez pas l’air, Renaud, de penser ce que vous dites. Vous

n’avez donc pas aimé cette ville de Lyon, dont on parle?

Il y eut un assez long silence. On n’entendait que le rythme monotone de

la roue.

--Pas de soleil! dit Renaud brusquement.... C’est une ville dans un

nuage froid!--Il ajouta: Le Rhône n’est beau que lorsqu’on le redescend.

Livette le regarda, et ses yeux, très grands ouverts, voulaient dire:

«Pourquoi cela?»

Il répondit à son regard:

--Quand un des nôtres va vers là-bas, comprenez-vous, demoiselette, il

quitte tout pour n’arriver nulle part, et ne demande, au bout du chemin,

qu’à repartir pour le retour!...--Quand il vient de là-bas vers ici, au

contraire, il ne quitte rien du tout et il sait qu’au bout de la route,

il sera le bien arrivé!... Devant la mer, voyez-vous demoiselle, il faut

bien que, de force, le meilleur cheval s’arrête,--et c’est là seulement

que je veux bien, moi, consentir à ne pas aller plus loin.... Où la mer

n’est pas, tout le chemin reste toujours à faire....--Assez, petit!

ajouta-t-il en élevant la voix.

La roue s’arrêta. Il examina le séden. La corde, bien régulièrement

noire et blanche, était achevée.

--C’est de bon ouvrage, voyez, dit-il, demoiselle.

Il se pencha, tout contre elle, pour regarder un point de la corde qui

lui semblait un défaut; il se pencha, et une boucle de ses courts

cheveux noirs toucha imperceptiblement les cheveux fous, presque pas

visibles, qui faisaient comme un léger nuage doré au-dessus du front de

Livette.... Et alors, il leur sembla à tous deux--si jeunes!--que leurs

cheveux s’enflammaient, grésillaient tout bas comme une herbe fine qui

prendrait feu, l’été, au soleil.... Ah! sainte jeunesse!

Alors, pour la première fois, Renaud songea à la fille. Jusque-là, il

n’avait jamais vu en Livette que la «demoiselette».... Ils restaient

inclinés tous deux, elle sur la corde qu’elle paraissait examiner

attentivement; lui, sur les cheveux de Livette. Livette avait la

«coiffure du matin», faite d’un petit mouchoir blanc qui enserre le

chignon, et qu’on noue de telle façon que les deux bouts, formant

oreillettes, se relèvent, creux et pointus, au sommet de la tête.

Lorsqu’elles sont en grande toilette, les Camarguaises entourent le haut

chignon, pris dans une fine coiffe blanche, d’un large velours, presque

toujours noir, dont les longs bouts retombent inégalement derrière la

tête, un peu sur le côté.

Il regardait donc, Renaud, les cheveux de Livette, blonds, clairs, mêlés

de deux ou trois floques d’un or plus sombre--bien noués sur la tête,

ondulés en petites vagues sur les tempes, très coquettement soignés,

mais si jeunes qu’il s’en échappait à toute force quelques-uns, de tous

les côtés, assez pour faire au-dessus de sa tête ce léger brouillard de

lumière.

Il regardait la nuque jolie, ronde, où poussait cette chevelure comme

une herbe ardente si frêle, si fine! et si longue et si vivace! Et la

tentation d’y mettre ses lèvres l’attirait comme l’eau attire, après un

jour de marche, dans une colline pierreuse, sans eau, le cheval de

Camargue habitué aux pâturages mouillés.

Elle se sentit trop regardée.

--Partons! fit-elle tout d’un coup. Mon père a commandé que vous veniez

au plus vite.

Renaud crut qu’il se réveillait d’un sommeil long, et d’un rêve. Il eut

un sursaut. Sans une parole, il alla à Blanchet, lui ôta la selle de

femme qu’il enferma dans la maison, lui mit la sienne, et sauta sur la

bête que les moustiques à la fin impatientaient.

En croupe, d’un bond, aidée par la main vigoureuse du gardian, sauta

après lui Livette, très amusée, et qui, d’un bras, entoura la taille de

Renaud. C’est la mode des Camarguaises qui, toutes, les jours de fête,

aux plaines de Meyran, aux Saintes-Maries ou ailleurs, arrivent

«appareillées» sur le cheval de leur promis.

Le gardian enleva Blanchet au galop, lui rendit la main, et le laissa

faire. Blanchet quitta le chemin battu, prit droit sa route vers le

Château, à travers la lande dans le sable semé de salicornes arrondies

en touffes rigides et voisines, inégalement espacées. La bonne bête

volait au-dessus de ces plantes, effleurant à peine les tiges, retombant

toujours entre les touffes, dans le sable mou, d’où pourtant, par

habitude, elle retirait le pied sans effort, mesurant d’avance

l’écartement des obstacles, galopant juste, d’un galop calculé et libre,

changeant de pied à sa guise, se jouant de la difficulté, heureuse

d’être laissée à elle-même.

Et il fallait que Livette enserrât étroitement la taille du gardian. Il

était souple, le cavalier; il ondoyait avec l’animal. Et la vitesse,

l’air libre, la jeunesse et l’amour, tout les grisait, les deux jeunes

gens; et, sans le vouloir, sans y songer, assez haut pour être entendu

de la fille, le cavalier, entre ses dents, répétait sa chanson de tout à

l’heure:

_Prends tes amours en croupe!_

_En avant!_

Et il leur semblait que l’horizon était à eux.

Quand ils sautèrent à bas de cheval, devant la ferme du Château,--ils ne

s’étaient pas dit une parole, mais ils avaient échangé en silence le

plus subtil et le plus fort d’eux-mêmes.

Depuis ce jour, Renaud, sincèrement amoureux, devint attentif à plaire.

Il soigna sa mise, arrangea mieux sa taïole, se rasa de plus près, et

n’eut plus un seul regard pour les autres fillettes, même les plus

jolies.

Un jour, enfin, il avait dit à Livette:

--Votre père ne voudra jamais!

C’étaient ses premières paroles d’amour.

--Si je veux, mon père voudra. Et ce que veut mon père, mère-grand le

veut toujours!

--Le bon Dieu le fasse! répondit Jacques.

Et, en effet, comme elle l’avait dit,--cela était arrivé.... Maintenant,

depuis cinq mois à peu près, ils étaient promis.

Ce qui le charmait en Livette, c’est qu’elle était tout le contraire de

lui, si fine, si frêle, si blonde, si enfant,--et c’était que, à ne pas

s’y tromper, elle l’aimait de toutes ses forces, la mignonnette.

V

Si fraîche était Livette qu’on répétait souvent en parlant d’elle, ce

mot de Provence: «On la boirait dans un verre d’eau!»

* * * * *

A aimer Livette, Renaud éprouvait ce plaisir, si doux au cœur des forts,

d’avoir à protéger quelqu’un, une petite femme qui était une enfant.

Grâce à la fragilité, à la petitesse de Livette, le rude gardian, bâti

pour des amours violentes, le cavalier du désert camarguais, le bouvier

au poing robuste, le dompteur de cavales et de taureaux, éprouvait une

sorte d’amour fait de pitié douce, de respect pour la faiblesse

gracieuse; il apprenait la tendresse en un mot, qu’il n’eût pas su avoir

peut-être pour une de ses pareilles.

Il ne lui serait jamais venu à l’idée de lui dire, à elle, quelqu’une de

ces grosses plaisanteries à double entente dont il régalait volontiers,

aux jours de ferrades ou de courses, les fortes belles filles de sa

connaissance. Il lui eût semblé qu’il abusait vilainement de sa

puissance et de son expérience d’homme.

Encore moins Livette lui donnait-elle cet âpre désir, bien connu de lui,

qui, parfois, auprès des autres filles, lui montait au cerveau en coup

de sang, ce désir de toucher avec ses mains, de prendre avec ses bras,

de renverser au revers du fossé, en riant de la résistance molle, du

consentement qui repousse un peu, de la lutte égale entre la fille et le

garçon qui tous deux s’entendent, au fond, pour être voleur et volée.

Non, devant Livette, Renaud se sentait nouveau à lui-même. Il lui

venait, de la petite demoiselle aux cheveux d’or, une tranquillité de

cœur dont il était bien surpris. Il a mille formes, l’amour. Celui

qu’éprouvait Renaud pour Livette était un apaisement. Il lui «voulait du

bien». Voilà ce qu’il se répétait en songeant à elle. Et, comme il

désirait toutes les autres un peu à la façon des taureaux de sa manade,

dans la saison où les germes travaillent, il se trouvait que la seule

qu’il aimât vraiment, il lui semblait ne la désirer point.

Alors, de cela, il éprouvait un charme bon, qu’il savourait comme une

eau pure après la longue marche dans la poussière, au soleil. Il se

réjouissait en lui-même de son amour comme d’un repos, d’une halte sous

un ombrage d’arbre, au bord d’une source très fraîche, très claire,

pendant que des oiseaux chantent, au réveil, le matin. Quelquefois, dans

le flamboiement de midi, quand il traversait, sur son cheval qui

baissait la tête, le désert miroitant de sables, de sel et d’eau, il

sentait le souvenir de Livette lui arriver doucement, et il lui semblait

alors qu’une brise lente l’accompagnait, passait sur son front, le

lavait en quelque sorte de sa fatigue, de la poussière, comme un bain.

Il était rafraîchi et il se sentait sourire. Ranimé, il avait un frisson

d’aise qui parcourait tout son être, et qui, par les genoux et par la

main, imperceptiblement, commandait à son cheval de relever la tête. Il

la relevait sans autre commandement, s’ébrouait; le cheval de l’amoureux

secouait sa crinière, chassait, du coup de fouet brusque de sa queue,

les mouïssales qui ensanglantaient ses flancs et, d’un pas allongé,

gagnait les abris à l’ombre, au bord du Rhône, sous les aubes, sous les

peupliers,--dont les feuilles toujours tremblotent et bruissent comme

l’eau, comme les cœurs d’homme, comme tout ce qui vit, espère, souffre

et meurt.

Non seulement par sa grâce et sa faiblesse elle le charmait, lui fort et

brutal; mais aussi par les soins de sa mise, par son élégance de femme

riche, elle l’enchantait, lui pauvre; et elle lui semblait une créature

neuve, étrange, d’un autre monde. Et elle l’était en effet. D’une autre

qualité, se disait-il; un être hors de sa région, bien au-dessus.

Qu’il pût dénouer un jour les cordons de ses petits souliers, cela «ne

lui venait pas», et cependant elle était à lui, Livette, la fille des

intendants du château d’Avignon! elle était sa fiancée, sa promise, sa

future femme!

Il se faisait l’effet de l’héritier d’un trône. Devant l’idée seule de

son avenir, il éprouvait quelque chose comme l’embarras d’un mendiant au

seuil d’un palais, devant les tapis qu’il faut fouler, pour y entrer,

avec des souliers lourds de boue.

Elle tenait un peu pour lui de la sainte Madone, en bois sculpté, peinte

d’or et de bleu, chargée de colliers de perles et de fleurs, qu’il

voyait, enfant, dans l’église d’Arles, à Saint-Trophime.

Aussi éprouvait-il un étonnement secret à se savoir aimé.

* * * * *

Cela ne lui paraissait pas vrai tout à fait; et comme il fallait bien se

rendre à l’évidence, toutes les fois qu’elle lui parlait, il éprouvait

sans fin la nouveauté de son amour.

Et il était embarrassé un peu, devant elle, ne trouvait plus ses mots,

se contentait de lui sourire, de lui être soumis comme un enfant, de

courir pour aller chercher ceci ou cela, la devinant sur un regard; se

trompant quelquefois, mais rarement; goûtant, à être le valet de la

fillette, le plaisir d’un gros nain domestique amoureux d’une

mignonnette fille de roi.

Son sobriquet de _Le Roi_ à côté d’elle maintenant lui semblait une

moquerie. Elle l’embarrassait, il était humble devant elle.

Et il était surpris, indigné même, au dedans de lui, de l’aisance des

autres avec Livette. Il lui semblait étrange que ses compagnes la

traitassent en égale; que son père, sa grand’mère, n’eussent pas pour sa

fiancée les égards, le respect qu’il avait, lui.

Roi de Camargue · 第 1 / 17 段