Eh bien, il n'y avait point de remède; le procès suivit son cours et le

jeudi je fus transférée à la maison des assises, où je fus assignée,

comme ils disent, et le lendemain, je fus appointée pour être jugée. Sur

l'assignation je plaidai «non coupable», et bien le pouvais-je, car

j'étais accusée de félonie et débris de clôture; c'est à savoir d'avoir

félonieusement volé deux pièces de soie de brocart, estimées à 46£,

marchandises appartenant à Anthony Johnson, et d'avoir forcé les portes;

au lieu que je savais très bien qu'ils ne pouvaient prétendre que

j'eusse forcé les portes, ou seulement soulevé un verrou.

Le vendredi je fus menée au jugement. J'avais épuisé mes esprits à force

de pleurer les deux ou trois jours d'avant, si bien que je dormis mieux

la nuit du jeudi que je n'attendais et que j'eus plus de courage pour

mon jugement que je n'eusse cru possible d'avoir.

Quand le jugement fut commencé et que l'acte d'accusation eut été lu,

je voulus parler, mais on me dit qu'il fallait d'abord entendre les

témoins et qu'ensuite on m'entendrait à mon tour. Les témoins étaient

les deux filles, paire de coquines fortes en gueule, en vérité; car bien

que la chose fût vraie, en somme, pourtant elles l'aggravèrent à un

point extrême, et jurèrent que j'avais les étoffes entièrement en ma

possession, que je les avais cachées sous mes habits, que je m'en allais

avec, que j'avais passé le seuil d'un pied quand elles se firent voir,

et qu'aussitôt je franchis le seuil de l'autre pied, de sorte que

j'étais tout à fait sortie de la maison, et que je me trouvais dans la

rue avec les étoffes avant le moment qu'elles me prirent, et qu'ensuite

elles m'avaient arrêtée et qu'elles avaient trouvé les étoffes sur moi.

Le fait en somme était vrai; mais j'insistai sur ce qu'elles m'avaient

arrêtée avant que j'eusse passé le seuil; ce qui d'ailleurs ne pesait

pas beaucoup; car j'avais pris les étoffes, et je les aurais emportées,

si je n'avais pas été saisie.

Je plaidai que je n'avais rien volé, qu'ils n'avaient rien perdu, que la

porte était ouverte, et que j'étais entrée à dessein d'acheter: si, ne

voyant personne dans la maison, j'avais pris en main aucune des étoffes,

il ne fallait point en conclure que j'eusse l'intention de les voler,

puisque je ne les avais point emportées plus loin que la porte, pour

mieux les regarder à la lumière.

La cour ne voulut rien accepter de ces moyens, et fit une sorte de

plaisanterie sur mon intention d'acheter ces étoffes, puisque ce n'était

point là une boutique faite pour en vendre; et quant à les avoir portées

à la lumière pour les regarder, les servantes firent là-dessus

d'impudentes moqueries, et y dépensèrent tout leur esprit; elles dirent

à la cour que je les avais regardées bien suffisamment, et que je les

avais trouvées à mon goût, puisque je les avais empaquetées et que je

m'en allais avec.

En somme je fus jugée coupable de félonie, et acquittée sur le bris de

clôture, ce qui ne fut qu'une médiocre consolation, à cause que le

premier jugement comportait une sentence de mort, et que le second n'eût

pu faire davantage. Le lendemain on m'amena pour entendre la terrible

sentence; et quand on vint à me demander ce que j'avais à dire en ma

faveur pour en empêcher l'exécution, je demeurai muette un temps; mais

quelqu'un m'encouragea tout haut à parler aux juges, puisqu'ils

pourraient représenter les choses favorablement pour moi. Ceci me donna

un peu de coeur, et je leur dis que je ne savais point de raison pour

empêcher la sentence, mais que j'avais beaucoup à dire pour implorer la

merci de la cour; que j'espérais qu'en un tel cas elle me ferait une

part d'indulgence, puisque je n'avais point forcé de porte, que je

n'avais rien enlevé, que personne n'avait rien perdu; que l'homme à qui

appartenaient ces étoffes avait eu assez de bonté pour dire qu'il

désirât qu'on me fit merci (ce qu'en effet il avait fort honnêtement

dit); qu'au pire c'était la première faute et que je n'avais jamais

encore comparu en cour de justice; en somme je parlai avec plus de

courage que je n'aurais cru pouvoir faire, et d'un ton si émouvant, que

malgré que je fusse en larmes, qui toutefois n'étaient pas assez fortes

pour étouffer ma voix, je pus voir que ceux qui m'entendaient étaient

émus aux larmes.

Les juges demeurèrent graves et silencieux, m'écoutèrent avec

condescendance, et me donnèrent le temps de dire tout ce qui me

plairait; mais n'y disant ni oui ni non, prononcèrent contre moi la

sentence de mort: sentence qui me parut la mort même, et qui me

confondit; je n'avais plus d'esprits en moi; je n'avais point de langue

pour parler, ni d'yeux pour les lever vers Dieu ou les hommes.

Ma pauvre gouvernante était totalement inconsolée; et elle qui

auparavant m'avait réconfortée, avait elle-même besoin de l'être; et

parfois se lamentant, parfois furieuse, elle était autant hors du sens

qu'une folle à Bedlam.

On peut plutôt s'imaginer qu'on ne saurait exprimer quelle était

maintenant ma condition; je n'avais rien devant moi que la mort; et

comme je n'avais pas d'amis pour me secourir, je n'attendais rien que de

trouver mon nom dans l'ordre d'exécution qui devait arriver pour le

supplice, au vendredi suivant, de cinq autres malheureuses et de

moi-même.

Cependant ma pauvre malheureuse gouvernante m'envoya un ministre qui sur

sa requête vint me rendre visite. Il m'exhorta sérieusement à me

repentir de tous mes péchés et à ne plus jouer avec mon âme, ne me

flattant point d'espérances de vie, étant informé, dit-il, que je

n'avais point lieu d'en attendre; mais que sans feinte il fallait me

tourner vers Dieu de toute mon âme, et lui crier pardon au nom de

Jésus-Christ. Il fortifia ses discours par des citations appropriées de

l'Écriture, qui encourageaient les plus grands pêcheurs à se repentir et

à se détourner du mauvais chemin; et quand il eut fini, il s'agenouilla

et pria avec moi.

Ce fut alors que pour la première fois j'éprouvai quelques signes réels

de repentir; je commençai maintenant de considérer ma vie passée avec

horreur, et ayant une espèce de vue de l'autre côté du temps, les choses

de la vie, comme je crois qu'il arrive à toute personne dans un tel

moment, commencèrent de prendre un aspect différent et tout une autre

forme qu'elles n'avaient fait avant. Les vues de félicité, de joie, les

douleurs de la vie, me parurent des choses entièrement changées; et je

n'avais rien dans mes pensées qui ne fût si infiniment supérieur à tout

ce que j'avais connu dans la vie qu'il me parut de la plus grande

stupidité d'attacher de l'importance à chose qui fût, quand elle eût la

plus grande valeur du monde. Le mot «d'éternité»se représenta avec

toutes ses additions incompréhensibles, et j'en eus des notions si

étendues que je ne sais comment les exprimer.

Le bon gentilhomme fut tellement ému par la vue de l'influence que

toutes ces choses avaient eue sur moi qu'il bénit Dieu qui avait permis

qu'il me vînt voir et résolut de ne pas m'abandonner jusqu'au dernier

moment.

Ce ne fut pas moins de douze jours après que nous eûmes reçu notre

sentence avant que personne fût envoyé au supplice; et puis l'ordre de

mort, comme ils disent, arriva, et je trouvai que mon nom était parmi

les autres. Ce fut un terrible coup pour mes nouvelles résolutions; en

vérité mon coeur s'enfonça et je pâmai deux fois, l'une après l'autre,

mais ne prononçai pas une parole. Le bon ministre était bien affligé

pour moi et fit ce qu'il put pour me réconforter avec les mêmes

arguments et la même éloquence touchante qu'il avait fait avant, et ne

me quitta pas de la soirée, tant que les gardiens voulurent lui

permettre de rester, à moins qu'il se fît clore sous les verrous avec

moi toute la nuit, de quoi il ne se souciait point.

Je m'étonnai fort de ne point le voir le lendemain, étant le jour avant

celui qui avait été fixé pour l'exécution, et j'étais infiniment

découragée et déprimée, et en vérité je tombais presque par manque de

cette consolation qu'il m'avait si souvent, et avec tant de succès,

donnée lors de ses premières visites. J'attendis avec une grande

impatience, et sous la plus grande oppression d'esprit qu'on puisse

s'imaginer jusqu'environ quatre heures qu'il vint à mon appartement: car

j'avais obtenu la faveur, grâce à de l'argent, sans quoi en ce lieu on

ne peut rien faire, de ne pas être enfermée dans le trou des condamnés,

parmi les autres prisonniers qui allaient mourir, mais d'avoir une sale

petite chambre pour moi seule.

Mon coeur bondit de joie dans mon sein quand j'entendis sa voix à la

porte, même avant que de le voir; mais qu'on juge de l'espèce de

mouvement qui se fit dans mon âme lorsque, après de brèves excuses sur

ce qu'il n'était pas venu, il me montra que son temps avait été employé

pour mon salut, qu'il avait obtenu un rapport favorable de l'assesseur

qui avait examiné mon cas et qu'en somme il m'apportait un sursis.

Il usa de toute la précaution possible à me faire savoir ce qu'il eût

été d'une double cruauté de me dissimuler, car ainsi que la douleur

m'avait bouleversée avant, ainsi la joie me bouleversa-t-elle maintenant

et je tombai dans une pâmoison plus dangereuse que la première, et ce ne

fut pas sans peine que je revins à moi.

Le lendemain matin il y eut une triste scène, en vérité, dans la prison.

La première chose dont je fus saluée le matin fut le glas du gros

bourdon du Saint-Sépulcre qui annonçait le jour. Sitôt qu'il commença à

tinter, on entendit retentir de mornes gémissements et des cris qui

venaient du trou des condamnés, où gisaient six pauvres âmes qui

devaient être exécutées ce jour-là: les unes pour un crime, les autres

pour un autre, et deux pour assassinat.

Ceci fut suivi d'une confuse clameur dans la maison parmi les différents

prisonniers qui exprimaient leurs grossières douleurs pour les pauvres

créatures qui allaient mourir, mais d'une manière extrêmement

dissemblable; les uns pleuraient, d'autres poussaient des hourras

brutaux et leur souhaitaient bon voyage; d'autres damnaient et

maudissaient ceux qui les avaient amenés là; beaucoup s'apitoyaient; et

peu d'entre eux, très peu, priaient pour eux.

Il n'y avait guère là de place pour le recueillement d'esprit qu'il me

fallait afin de bénir la Providence pleine de merci, qui m'avait, comme

il était, arrachée d'entre les mâchoires de cette destruction; je

restais, comme il était, muette et silencieuse, toute submergée par ce

sentiment, et incapable d'exprimer ce que j'avais dans le coeur; car les

passions en telles occasions que celles-ci sont certainement trop

agitées pour qu'elles puissent en peu de temps régler leurs propres

mouvements.

Pendant tout le temps que les pauvres créatures condamnées se

préparaient à la mort, et que le chapelain, comme on le nomme, se tenait

auprès d'elles pour les disposer à se soumettre à la sentence; pendant

tout ce temps, dis-je, je fus saisie d'un tremblement, qui n'était pas

moins violent que si j'eusse été dans la même condition que le jour

d'avant; j'étais si fortement agitée par ce surprenant accès que j'étais

secouée comme si j'eusse été prise d'une fièvre, si bien que je ne

pouvais ni parler ni voir, sinon comme une égarée. Sitôt qu'on les eut

toutes mises dans les charrettes et qu'elles furent parties, ce que

toutefois je n'eus pas le courage de regarder, sitôt, dis-je, qu'elles

furent parties, je tombai involontairement dans une crise de larmes,

comme si ce fût une indisposition soudaine, et pourtant si violente, et

qui me tint si longtemps que je ne sus quel parti prendre; ni ne

pouvais-je l'arrêter ni l'interrompre, non, malgré tout l'effort et le

courage que j'y mettais.

Cette crise de larmes me tint près de deux heures, et ainsi que je

crois, me dura jusqu'à ce qu'elles fussent toutes sorties de ce monde;

et puis suivit une bien humble, repentante, sérieuse espèce de joie; ce

fut une réelle extase ou une passion de gratitude dans laquelle je

passai la plus grande partie du jour.

Ce fut environ quinze jours après, que j'eus quelques justes craintes

d'être comprise dans l'ordre d'exécution des assises suivantes; et ce ne

fut pas sans grande difficulté, et enfin par humble pétition d'être

déportée que j'y échappai; si mal étais-je tenue à la renommée, et si

forte était la réputation que j'avais d'être une ancienne délinquante au

sens de la loi, quoi que je pusse être aux yeux des juges, n'ayant

jamais été amenée encore devant eux pour cas judiciaire; de sorte que

les juges ne pouvaient m'accuser d'être une ancienne délinquante, mais

l'assesseur exposa mon cas comme bon lui sembla.

J'avais maintenant la certitude de la vie, en vérité, mais avec les

dures conditions d'être condamnée à être déportée, ce qui était, dis-je,

une dure condition, en elle-même, mais non point si on la considère par

comparaison. Et je ne ferai donc pas de commentaires sur la sentence ni

sur le choix qui me fut donné; nous choisissons tous n'importe quoi

plutôt que la mort, surtout quand elle est accompagnée d'une perspective

aussi déplaisante au delà, ce qui était mon cas.

Je reviens ici à ma gouvernante, qui avait été dangereusement malade,

et ayant approché autant de la mort par sa maladie que moi par ma

sentence, était extrêmement repentante; je ne l'avais point vue pendant

tout ce temps; mais comme elle se remettait, et qu'elle pouvait tout

justement sortir, elle vint me voir.

Je lui dis ma condition et en quel différent flux et reflux de craintes

et d'espérances j'avais été agitée; je lui dis à quoi j'avais échappé,

et sous quelles conditions; et elle était présente lorsque le ministre

commença d'exprimer des craintes sur ce que je retomberais dans mon vice

lorsque je me trouverais mêlée à l'horrible compagnie que généralement

on déporte. En vérité, j'y réfléchissais mélancoliquement moi-même, car

je savais bien quelle affreuse bande on embarque d'ordinaire, et je dis

à ma gouvernante que les craintes du bon ministre n'était pas sans

fondement.

--Bon, bon! dit-elle, mais j'espère bien que tu ne seras point tentée

par un si affreux exemple.

Et aussitôt que le ministre fut parti, elle me dit qu'il ne fallait pas

me décourager; puisque peut-être elle trouverait des voies et moyens

pour disposer de moi d'une façon particulière, de quoi elle me parlerait

plus à plein plus tard.

Je la regardai avec attention, et il me parut qu'elle avait l'air plus

gai que de coutume, et immédiatement j'entretins mille notions d'être

délivrée, mais n'eusse pu pour ma vie en imaginer les méthodes, ni

songer à une qui fût praticable; mais j'y étais trop intéressée pour la

laisser partir sans qu'elle s'expliquât, ce que toutefois, elle fut très

répugnante à faire, mais comme je la pressais toujours, me répondit en

un peu de mots ainsi:

--Mais tu as de l'argent, n'est-ce pas? En as-tu déjà connu une dans ta

vie qui se fît déporter avec 100£ dans sa poche? Je te le promets, mon

enfant, dit-elle.

Je la compris bien vite, mais lui dis que je ne voyais point lieu

d'espérer d'autre chose que la stricte exécution de l'ordre, et qu'ainsi

que c'était une sévérité qu'on regardait comme une merci, il n'y avait

point de doute qu'elle ne serait strictement observée. Elle répondit

seulement ceci:

--Nous essayerons ce qu'on peut faire....

Et ainsi nous nous séparâmes.

Je demeurai en prison encore près de quinze semaines; quelle en fut la

raison, je n'en sais rien; mais au bout de ce temps, je fus embarquée à

bord d'un navire dans la Tamise, et avec moi une bande de treize

créatures aussi viles et aussi endurcies que Newgate en produisit jamais

de mon temps: et, en vérité, il faudrait une histoire plus longue que la

mienne pour décrire les degrés d'impudence et d'audacieuse coquinerie

auxquelles ces treize arrivèrent ainsi que la manière de leur conduite

pendant le voyage; de laquelle je possède un divertissant récit qui me

fut donné par le capitaine du navire qui les transportait, et qu'il

avait fait écrire en grand détail par son second.

On pourra sans doute penser qu'il est inutile d'entrer ici dans la

narration de tous les petits incidents qui me survinrent pendant cet

intervalle de mes circonstances, je veux dire, entre l'ordre final de ma

déportation et le moment que je m'embarquai, et je suis trop près de la

fin de mon histoire pour y donner place; mais je ne saurais omettre une

chose qui se passa entre moi et mon mari de Lancashire.

Il avait été transféré, ainsi que je l'ai remarqué déjà de la section

du maître à la prison ordinaire, dans le préau, avec trois de ses

camarades: car on en trouva un autre à leur joindre après quelque temps;

là, je ne sais pour quelle raison, on les garda sans les mettre en

jugement près de trois mois. Il semble qu'ils trouvèrent le moyen de

corrompre ou d'acheter quelques-uns de ceux qui devaient témoigner

contre eux, et qu'on manquait de preuves pour les condamner. Après

quelque embarras sur ce sujet, ils s'efforcèrent d'obtenir assez de

preuves contre deux d'entre eux pour leur faire passer la mer; mais les

deux autres, desquels mon mari du Lancashire était l'un, restaient

encore en suspens. Ils avaient, je crois, une preuve positive contre

chacun d'eux; mais la loi les obligeant à produire deux témoins, ils ne

pouvaient rien en faire; pourtant, ils étaient résolus à ne point non

plus relâcher ces hommes; persuadés qu'ils étaient d'obtenir témoignage

à la fin et, à cet effet, on fit publier, je crois, que tels et tels

prisonniers avaient été arrêtés, et que tout le monde pouvait venir à la

prison pour les voir.

Je saisis cette occasion pour satisfaire ma curiosité, feignant d'avoir

été volée dans le coche de Dunstable, et que je voulais voir les deux

voleurs de grand'route; mais quand je vins dans le préau, je me déguisai

de telle manière et j'emmitouflai mon visage si bien, qu'il ne put me

voir que bien peu, et qu'il ne reconnut nullement qui j'étais; mais

sitôt que je fus revenue, je dis publiquement que je les connaissais

très bien.

Aussitôt on sut par toute la prison que Moll Flanders allait porter

témoignage contre un des voleurs de grand'route, grâce à quoi on me

remettrait ma sentence de déportation.

Ils l'apprirent et immédiatement mon mari désira voir cette Mme Flanders

qui le connaissait si bien et qui allait témoigner contre lui; et, en

conséquence, j'eus l'autorisation d'aller le trouver. Je m'habillai

aussi bien que les meilleurs vêtements que je souffris jamais de porter

là me le permirent, et je me rendis dans le préau; mais j'avais un

chaperon sur la figure; il me dit bien peu de chose d'abord, mais me

demanda si je le connaissais; je lui dis qu' «oui, fort bien»; mais

ainsi que j'avais caché mon visage, ainsi je contrefis ma voix aussi, et

il n'eut pas la moindre idée de la personne que j'étais. Il me demanda

où je l'avais vu; je lui dis entre Dunstable et Brickhill; mais, me

tournant vers le gardien qui se trouvait là, je demandai s'il ne pouvait

me permettre de lui parler seule. Il dit: «Oui, oui» et très civilement

se retira.

Sitôt qu'il fut parti et que j'eus fermé la porte, je rejetai mon

chaperon, et éclatant en larmes:

--Mon chéri, dis-je, tu ne me reconnais pas?

Il devint pâle et demeura sans voix comme un frappé par la foudre, et,

incapable de vaincre sa surprise, ne dit autre chose que ces mots:

«Laissez-moi m'asseoir»; puis, s'asseyant près de la table, la tête

appuyée sur sa main, fixa le sol des yeux comme stupéfié. Je pleurais si

violemment d'autre part que ce fut un bon moment avant que je pusse

parler de nouveau; mais après avoir laissé libre cours à ma passion, je

répétai les mêmes paroles:

--Mon chéri, tu ne me reconnais pas?

Sur quoi il répondit: «Si», et ne dit plus rien pendant longtemps.

Après avoir continué dans la même surprise il releva les yeux vers moi,

et dit:

--Comment peux-tu être aussi cruelle?

Je ne compris vraiment pas ce qu'il voulait dire, et je répondis:

--Comment peux-tu m'appeler cruelle?

--De venir me trouver, dit-il, en un lieu tel que celui-ci? N'est-ce

point pour m'insulter? Je ne t'ai pas volée, du moins sur la

grand'route.

Je vis bien par là qu'il ne savait rien des misérables circonstances où

j'étais, et qu'il pensait qu'ayant appris qu'il se trouvait là, je fusse

venue lui reprocher de m'avoir abandonnée. Mais j'avais trop à lui dire

pour me vexer, et je lui expliquai en peu de mots que j'étais bien loin

de venir pour l'insulter, mais qu'au fort j'étais venue pour que nous

nous consolions mutuellement et qu'il verrait bien aisément que je

n'avais point d'intention semblable quand je lui aurais dit que ma

condition était pire que la sienne, et en bien des façons. Il eut l'air

un peu inquiété sur cette impression que ma condition était pire que la

sienne, mais avec une sorte de sourire il dit:

--Comment serait-ce possible? Quand tu me vois enchaîné, et à Newgate,

avec deux de mes compagnons déjà exécutés, peux-tu dire que ta condition

est pire que la mienne?

--Allons, mon cher, dis-je, nous avons un long ouvrage à faire, s'il

faut que je conte ou que tu écoutes mon infortunée histoire; mais si tu

désires l'entendre, tu t'accorderas bien vite avec moi sur ce que ma

condition est pire que la tienne.

--Et comment cela se pourrait-il, dit mon mari, puisque je m'attends à

passer en jugement capital à la prochaine session même?

--Si, dis-je, cela se peut fort bien, quand je t'aurai dit que j'ai été

condamnée à mort il y a trois sessions, et que je suis maintenant sous

sentence de mort: mon cas n'est-il pas pire que le tien?

Alors, en vérité, il demeura encore silencieux comme un frappé de

mutisme, et après un instant il se dressa.

--Infortuné couple, dit-il, comment est-ce possible?

Je le pris par la main:

--Allons, mon ami, dis-je, assieds-toi et comparons nos douleurs; je

suis prisonnière dans cette même maison, et en bien plus mauvaise

condition que toi, et tu seras convaincu que je ne suis point venue pour

t'insulter quand je t'en dirai les détails.

Et là-dessus nous nous assîmes tout deux, et je lui contai autant de mon

histoire que je pensai convenable, arrivant enfin à ce que j'avais été

réduite à une grande pauvreté, et me représentant comme tombée dans une

compagnie qui m'avait entraînée à soulager mes détresses en une façon

pour moi inaccoutumée; et qu'eux ayant fait une tentative sur la maison

d'un marchand, j'avais été arrêtée pour n'avoir fait qu'aller jusqu'à la

porte, une fille de service m'ayant saisie à l'improviste; que je

n'avais point forcé de serrure ni rien enlevé et que ce nonobstant

j'avais été reconnue coupable et condamnée à mourir, mais que les juges

ayant été touchés par la dureté de ma condition, avaient obtenu pour moi

la faveur d'être déportée.

Je lui dis que j'avais eu d'autant plus de malheur que j'avais été prise

dans la prison pour une certaine Moll Flanders qui était une grande et

célèbre voleuse dont ils avaient tous entendu parler, mais qu'aucun

d'eux n'avait jamais vue; mais qu'il savait bien que ce n'était point là

mon nom. Mais je plaçai tout sur le compte de ma mauvaise fortune; et

que sous ce nom j'avais été traitée comme une ancienne délinquante,

malgré que ce fût la première chose qu'ils eussent jamais sue de moi. Je

lui fis un long récit de ce qui m'était arrivé depuis qu'il m'avait vue;

mais lui dis que je l'avais revu depuis et sans qu'il s'en fût douté;

puis je lui racontai comment je l'avais vu à Brickhill; comment il était

poursuivi; et comment, en déclarant que je le connaissais et que c'était

un fort honnête gentilhomme, j'avais arrêté la huée et que le

commissaire s'en était retourné.

Il écouta très attentivement toute mon histoire, et sourit de mes

aventures, étant toutes infiniment au-dessous de celles qu'il avait

dirigées en chef; mais quand je vins à l'histoire de Little Brickhill,

il demeura surpris:

--Alors c'était toi, ma chérie, dit-il, qui arrêtas la populace à

Brickhill?

--Oui, dis-je, c'était moi, en vérité;--et je lui dis les détails que

j'avais observés alors à son sujet.

--Mais alors, dit-il, c'est toi qui m'as sauvé la vie dans ce temps; et

je suis heureux de te devoir la vie, à toi; car je vais m'acquitter de

ma dette à cette heure, et te délivrer de la condition où tu es,

dussé-je y périr.

Moll Flanders · 第 23 / 27 段