jeudi je fus transférée à la maison des assises, où je fus assignée,
comme ils disent, et le lendemain, je fus appointée pour être jugée. Sur
l'assignation je plaidai «non coupable», et bien le pouvais-je, car
j'étais accusée de félonie et débris de clôture; c'est à savoir d'avoir
félonieusement volé deux pièces de soie de brocart, estimées à 46£,
marchandises appartenant à Anthony Johnson, et d'avoir forcé les portes;
au lieu que je savais très bien qu'ils ne pouvaient prétendre que
j'eusse forcé les portes, ou seulement soulevé un verrou.
Le vendredi je fus menée au jugement. J'avais épuisé mes esprits à force
de pleurer les deux ou trois jours d'avant, si bien que je dormis mieux
la nuit du jeudi que je n'attendais et que j'eus plus de courage pour
mon jugement que je n'eusse cru possible d'avoir.
Quand le jugement fut commencé et que l'acte d'accusation eut été lu,
je voulus parler, mais on me dit qu'il fallait d'abord entendre les
témoins et qu'ensuite on m'entendrait à mon tour. Les témoins étaient
les deux filles, paire de coquines fortes en gueule, en vérité; car bien
que la chose fût vraie, en somme, pourtant elles l'aggravèrent à un
point extrême, et jurèrent que j'avais les étoffes entièrement en ma
possession, que je les avais cachées sous mes habits, que je m'en allais
avec, que j'avais passé le seuil d'un pied quand elles se firent voir,
et qu'aussitôt je franchis le seuil de l'autre pied, de sorte que
j'étais tout à fait sortie de la maison, et que je me trouvais dans la
rue avec les étoffes avant le moment qu'elles me prirent, et qu'ensuite
elles m'avaient arrêtée et qu'elles avaient trouvé les étoffes sur moi.
Le fait en somme était vrai; mais j'insistai sur ce qu'elles m'avaient
arrêtée avant que j'eusse passé le seuil; ce qui d'ailleurs ne pesait
pas beaucoup; car j'avais pris les étoffes, et je les aurais emportées,
si je n'avais pas été saisie.
Je plaidai que je n'avais rien volé, qu'ils n'avaient rien perdu, que la
porte était ouverte, et que j'étais entrée à dessein d'acheter: si, ne
voyant personne dans la maison, j'avais pris en main aucune des étoffes,
il ne fallait point en conclure que j'eusse l'intention de les voler,
puisque je ne les avais point emportées plus loin que la porte, pour
mieux les regarder à la lumière.
La cour ne voulut rien accepter de ces moyens, et fit une sorte de
plaisanterie sur mon intention d'acheter ces étoffes, puisque ce n'était
point là une boutique faite pour en vendre; et quant à les avoir portées
à la lumière pour les regarder, les servantes firent là-dessus
d'impudentes moqueries, et y dépensèrent tout leur esprit; elles dirent
à la cour que je les avais regardées bien suffisamment, et que je les
avais trouvées à mon goût, puisque je les avais empaquetées et que je
m'en allais avec.
En somme je fus jugée coupable de félonie, et acquittée sur le bris de
clôture, ce qui ne fut qu'une médiocre consolation, à cause que le
premier jugement comportait une sentence de mort, et que le second n'eût
pu faire davantage. Le lendemain on m'amena pour entendre la terrible
sentence; et quand on vint à me demander ce que j'avais à dire en ma
faveur pour en empêcher l'exécution, je demeurai muette un temps; mais
quelqu'un m'encouragea tout haut à parler aux juges, puisqu'ils
pourraient représenter les choses favorablement pour moi. Ceci me donna
un peu de coeur, et je leur dis que je ne savais point de raison pour
empêcher la sentence, mais que j'avais beaucoup à dire pour implorer la
merci de la cour; que j'espérais qu'en un tel cas elle me ferait une
part d'indulgence, puisque je n'avais point forcé de porte, que je
n'avais rien enlevé, que personne n'avait rien perdu; que l'homme à qui
appartenaient ces étoffes avait eu assez de bonté pour dire qu'il
désirât qu'on me fit merci (ce qu'en effet il avait fort honnêtement
dit); qu'au pire c'était la première faute et que je n'avais jamais
encore comparu en cour de justice; en somme je parlai avec plus de
courage que je n'aurais cru pouvoir faire, et d'un ton si émouvant, que
malgré que je fusse en larmes, qui toutefois n'étaient pas assez fortes
pour étouffer ma voix, je pus voir que ceux qui m'entendaient étaient
émus aux larmes.
Les juges demeurèrent graves et silencieux, m'écoutèrent avec
condescendance, et me donnèrent le temps de dire tout ce qui me
plairait; mais n'y disant ni oui ni non, prononcèrent contre moi la
sentence de mort: sentence qui me parut la mort même, et qui me
confondit; je n'avais plus d'esprits en moi; je n'avais point de langue
pour parler, ni d'yeux pour les lever vers Dieu ou les hommes.
Ma pauvre gouvernante était totalement inconsolée; et elle qui
auparavant m'avait réconfortée, avait elle-même besoin de l'être; et
parfois se lamentant, parfois furieuse, elle était autant hors du sens
qu'une folle à Bedlam.
On peut plutôt s'imaginer qu'on ne saurait exprimer quelle était
maintenant ma condition; je n'avais rien devant moi que la mort; et
comme je n'avais pas d'amis pour me secourir, je n'attendais rien que de
trouver mon nom dans l'ordre d'exécution qui devait arriver pour le
supplice, au vendredi suivant, de cinq autres malheureuses et de
moi-même.
Cependant ma pauvre malheureuse gouvernante m'envoya un ministre qui sur
sa requête vint me rendre visite. Il m'exhorta sérieusement à me
repentir de tous mes péchés et à ne plus jouer avec mon âme, ne me
flattant point d'espérances de vie, étant informé, dit-il, que je
n'avais point lieu d'en attendre; mais que sans feinte il fallait me
tourner vers Dieu de toute mon âme, et lui crier pardon au nom de
Jésus-Christ. Il fortifia ses discours par des citations appropriées de
l'Écriture, qui encourageaient les plus grands pêcheurs à se repentir et
à se détourner du mauvais chemin; et quand il eut fini, il s'agenouilla
et pria avec moi.
Ce fut alors que pour la première fois j'éprouvai quelques signes réels
de repentir; je commençai maintenant de considérer ma vie passée avec
horreur, et ayant une espèce de vue de l'autre côté du temps, les choses
de la vie, comme je crois qu'il arrive à toute personne dans un tel
moment, commencèrent de prendre un aspect différent et tout une autre
forme qu'elles n'avaient fait avant. Les vues de félicité, de joie, les
douleurs de la vie, me parurent des choses entièrement changées; et je
n'avais rien dans mes pensées qui ne fût si infiniment supérieur à tout
ce que j'avais connu dans la vie qu'il me parut de la plus grande
stupidité d'attacher de l'importance à chose qui fût, quand elle eût la
plus grande valeur du monde. Le mot «d'éternité»se représenta avec
toutes ses additions incompréhensibles, et j'en eus des notions si
étendues que je ne sais comment les exprimer.
Le bon gentilhomme fut tellement ému par la vue de l'influence que
toutes ces choses avaient eue sur moi qu'il bénit Dieu qui avait permis
qu'il me vînt voir et résolut de ne pas m'abandonner jusqu'au dernier
moment.
Ce ne fut pas moins de douze jours après que nous eûmes reçu notre
sentence avant que personne fût envoyé au supplice; et puis l'ordre de
mort, comme ils disent, arriva, et je trouvai que mon nom était parmi
les autres. Ce fut un terrible coup pour mes nouvelles résolutions; en
vérité mon coeur s'enfonça et je pâmai deux fois, l'une après l'autre,
mais ne prononçai pas une parole. Le bon ministre était bien affligé
pour moi et fit ce qu'il put pour me réconforter avec les mêmes
arguments et la même éloquence touchante qu'il avait fait avant, et ne
me quitta pas de la soirée, tant que les gardiens voulurent lui
permettre de rester, à moins qu'il se fît clore sous les verrous avec
moi toute la nuit, de quoi il ne se souciait point.
Je m'étonnai fort de ne point le voir le lendemain, étant le jour avant
celui qui avait été fixé pour l'exécution, et j'étais infiniment
découragée et déprimée, et en vérité je tombais presque par manque de
cette consolation qu'il m'avait si souvent, et avec tant de succès,
donnée lors de ses premières visites. J'attendis avec une grande
impatience, et sous la plus grande oppression d'esprit qu'on puisse
s'imaginer jusqu'environ quatre heures qu'il vint à mon appartement: car
j'avais obtenu la faveur, grâce à de l'argent, sans quoi en ce lieu on
ne peut rien faire, de ne pas être enfermée dans le trou des condamnés,
parmi les autres prisonniers qui allaient mourir, mais d'avoir une sale
petite chambre pour moi seule.
Mon coeur bondit de joie dans mon sein quand j'entendis sa voix à la
porte, même avant que de le voir; mais qu'on juge de l'espèce de
mouvement qui se fit dans mon âme lorsque, après de brèves excuses sur
ce qu'il n'était pas venu, il me montra que son temps avait été employé
pour mon salut, qu'il avait obtenu un rapport favorable de l'assesseur
qui avait examiné mon cas et qu'en somme il m'apportait un sursis.
Il usa de toute la précaution possible à me faire savoir ce qu'il eût
été d'une double cruauté de me dissimuler, car ainsi que la douleur
m'avait bouleversée avant, ainsi la joie me bouleversa-t-elle maintenant
et je tombai dans une pâmoison plus dangereuse que la première, et ce ne
fut pas sans peine que je revins à moi.
Le lendemain matin il y eut une triste scène, en vérité, dans la prison.
La première chose dont je fus saluée le matin fut le glas du gros
bourdon du Saint-Sépulcre qui annonçait le jour. Sitôt qu'il commença à
tinter, on entendit retentir de mornes gémissements et des cris qui
venaient du trou des condamnés, où gisaient six pauvres âmes qui
devaient être exécutées ce jour-là: les unes pour un crime, les autres
pour un autre, et deux pour assassinat.
Ceci fut suivi d'une confuse clameur dans la maison parmi les différents
prisonniers qui exprimaient leurs grossières douleurs pour les pauvres
créatures qui allaient mourir, mais d'une manière extrêmement
dissemblable; les uns pleuraient, d'autres poussaient des hourras
brutaux et leur souhaitaient bon voyage; d'autres damnaient et
maudissaient ceux qui les avaient amenés là; beaucoup s'apitoyaient; et
peu d'entre eux, très peu, priaient pour eux.
Il n'y avait guère là de place pour le recueillement d'esprit qu'il me
fallait afin de bénir la Providence pleine de merci, qui m'avait, comme
il était, arrachée d'entre les mâchoires de cette destruction; je
restais, comme il était, muette et silencieuse, toute submergée par ce
sentiment, et incapable d'exprimer ce que j'avais dans le coeur; car les
passions en telles occasions que celles-ci sont certainement trop
agitées pour qu'elles puissent en peu de temps régler leurs propres
mouvements.
Pendant tout le temps que les pauvres créatures condamnées se
préparaient à la mort, et que le chapelain, comme on le nomme, se tenait
auprès d'elles pour les disposer à se soumettre à la sentence; pendant
tout ce temps, dis-je, je fus saisie d'un tremblement, qui n'était pas
moins violent que si j'eusse été dans la même condition que le jour
d'avant; j'étais si fortement agitée par ce surprenant accès que j'étais
secouée comme si j'eusse été prise d'une fièvre, si bien que je ne
pouvais ni parler ni voir, sinon comme une égarée. Sitôt qu'on les eut
toutes mises dans les charrettes et qu'elles furent parties, ce que
toutefois je n'eus pas le courage de regarder, sitôt, dis-je, qu'elles
furent parties, je tombai involontairement dans une crise de larmes,
comme si ce fût une indisposition soudaine, et pourtant si violente, et
qui me tint si longtemps que je ne sus quel parti prendre; ni ne
pouvais-je l'arrêter ni l'interrompre, non, malgré tout l'effort et le
courage que j'y mettais.
Cette crise de larmes me tint près de deux heures, et ainsi que je
crois, me dura jusqu'à ce qu'elles fussent toutes sorties de ce monde;
et puis suivit une bien humble, repentante, sérieuse espèce de joie; ce
fut une réelle extase ou une passion de gratitude dans laquelle je
passai la plus grande partie du jour.
Ce fut environ quinze jours après, que j'eus quelques justes craintes
d'être comprise dans l'ordre d'exécution des assises suivantes; et ce ne
fut pas sans grande difficulté, et enfin par humble pétition d'être
déportée que j'y échappai; si mal étais-je tenue à la renommée, et si
forte était la réputation que j'avais d'être une ancienne délinquante au
sens de la loi, quoi que je pusse être aux yeux des juges, n'ayant
jamais été amenée encore devant eux pour cas judiciaire; de sorte que
les juges ne pouvaient m'accuser d'être une ancienne délinquante, mais
l'assesseur exposa mon cas comme bon lui sembla.
J'avais maintenant la certitude de la vie, en vérité, mais avec les
dures conditions d'être condamnée à être déportée, ce qui était, dis-je,
une dure condition, en elle-même, mais non point si on la considère par
comparaison. Et je ne ferai donc pas de commentaires sur la sentence ni
sur le choix qui me fut donné; nous choisissons tous n'importe quoi
plutôt que la mort, surtout quand elle est accompagnée d'une perspective
aussi déplaisante au delà, ce qui était mon cas.
Je reviens ici à ma gouvernante, qui avait été dangereusement malade,
et ayant approché autant de la mort par sa maladie que moi par ma
sentence, était extrêmement repentante; je ne l'avais point vue pendant
tout ce temps; mais comme elle se remettait, et qu'elle pouvait tout
justement sortir, elle vint me voir.
Je lui dis ma condition et en quel différent flux et reflux de craintes
et d'espérances j'avais été agitée; je lui dis à quoi j'avais échappé,
et sous quelles conditions; et elle était présente lorsque le ministre
commença d'exprimer des craintes sur ce que je retomberais dans mon vice
lorsque je me trouverais mêlée à l'horrible compagnie que généralement
on déporte. En vérité, j'y réfléchissais mélancoliquement moi-même, car
je savais bien quelle affreuse bande on embarque d'ordinaire, et je dis
à ma gouvernante que les craintes du bon ministre n'était pas sans
fondement.
--Bon, bon! dit-elle, mais j'espère bien que tu ne seras point tentée
par un si affreux exemple.
Et aussitôt que le ministre fut parti, elle me dit qu'il ne fallait pas
me décourager; puisque peut-être elle trouverait des voies et moyens
pour disposer de moi d'une façon particulière, de quoi elle me parlerait
plus à plein plus tard.
Je la regardai avec attention, et il me parut qu'elle avait l'air plus
gai que de coutume, et immédiatement j'entretins mille notions d'être
délivrée, mais n'eusse pu pour ma vie en imaginer les méthodes, ni
songer à une qui fût praticable; mais j'y étais trop intéressée pour la
laisser partir sans qu'elle s'expliquât, ce que toutefois, elle fut très
répugnante à faire, mais comme je la pressais toujours, me répondit en
un peu de mots ainsi:
--Mais tu as de l'argent, n'est-ce pas? En as-tu déjà connu une dans ta
vie qui se fît déporter avec 100£ dans sa poche? Je te le promets, mon
enfant, dit-elle.
Je la compris bien vite, mais lui dis que je ne voyais point lieu
d'espérer d'autre chose que la stricte exécution de l'ordre, et qu'ainsi
que c'était une sévérité qu'on regardait comme une merci, il n'y avait
point de doute qu'elle ne serait strictement observée. Elle répondit
seulement ceci:
--Nous essayerons ce qu'on peut faire....
Et ainsi nous nous séparâmes.
Je demeurai en prison encore près de quinze semaines; quelle en fut la
raison, je n'en sais rien; mais au bout de ce temps, je fus embarquée à
bord d'un navire dans la Tamise, et avec moi une bande de treize
créatures aussi viles et aussi endurcies que Newgate en produisit jamais
de mon temps: et, en vérité, il faudrait une histoire plus longue que la
mienne pour décrire les degrés d'impudence et d'audacieuse coquinerie
auxquelles ces treize arrivèrent ainsi que la manière de leur conduite
pendant le voyage; de laquelle je possède un divertissant récit qui me
fut donné par le capitaine du navire qui les transportait, et qu'il
avait fait écrire en grand détail par son second.
On pourra sans doute penser qu'il est inutile d'entrer ici dans la
narration de tous les petits incidents qui me survinrent pendant cet
intervalle de mes circonstances, je veux dire, entre l'ordre final de ma
déportation et le moment que je m'embarquai, et je suis trop près de la
fin de mon histoire pour y donner place; mais je ne saurais omettre une
chose qui se passa entre moi et mon mari de Lancashire.
Il avait été transféré, ainsi que je l'ai remarqué déjà de la section
du maître à la prison ordinaire, dans le préau, avec trois de ses
camarades: car on en trouva un autre à leur joindre après quelque temps;
là, je ne sais pour quelle raison, on les garda sans les mettre en
jugement près de trois mois. Il semble qu'ils trouvèrent le moyen de
corrompre ou d'acheter quelques-uns de ceux qui devaient témoigner
contre eux, et qu'on manquait de preuves pour les condamner. Après
quelque embarras sur ce sujet, ils s'efforcèrent d'obtenir assez de
preuves contre deux d'entre eux pour leur faire passer la mer; mais les
deux autres, desquels mon mari du Lancashire était l'un, restaient
encore en suspens. Ils avaient, je crois, une preuve positive contre
chacun d'eux; mais la loi les obligeant à produire deux témoins, ils ne
pouvaient rien en faire; pourtant, ils étaient résolus à ne point non
plus relâcher ces hommes; persuadés qu'ils étaient d'obtenir témoignage
à la fin et, à cet effet, on fit publier, je crois, que tels et tels
prisonniers avaient été arrêtés, et que tout le monde pouvait venir à la
prison pour les voir.
Je saisis cette occasion pour satisfaire ma curiosité, feignant d'avoir
été volée dans le coche de Dunstable, et que je voulais voir les deux
voleurs de grand'route; mais quand je vins dans le préau, je me déguisai
de telle manière et j'emmitouflai mon visage si bien, qu'il ne put me
voir que bien peu, et qu'il ne reconnut nullement qui j'étais; mais
sitôt que je fus revenue, je dis publiquement que je les connaissais
très bien.
Aussitôt on sut par toute la prison que Moll Flanders allait porter
témoignage contre un des voleurs de grand'route, grâce à quoi on me
remettrait ma sentence de déportation.
Ils l'apprirent et immédiatement mon mari désira voir cette Mme Flanders
qui le connaissait si bien et qui allait témoigner contre lui; et, en
conséquence, j'eus l'autorisation d'aller le trouver. Je m'habillai
aussi bien que les meilleurs vêtements que je souffris jamais de porter
là me le permirent, et je me rendis dans le préau; mais j'avais un
chaperon sur la figure; il me dit bien peu de chose d'abord, mais me
demanda si je le connaissais; je lui dis qu' «oui, fort bien»; mais
ainsi que j'avais caché mon visage, ainsi je contrefis ma voix aussi, et
il n'eut pas la moindre idée de la personne que j'étais. Il me demanda
où je l'avais vu; je lui dis entre Dunstable et Brickhill; mais, me
tournant vers le gardien qui se trouvait là, je demandai s'il ne pouvait
me permettre de lui parler seule. Il dit: «Oui, oui» et très civilement
se retira.
Sitôt qu'il fut parti et que j'eus fermé la porte, je rejetai mon
chaperon, et éclatant en larmes:
--Mon chéri, dis-je, tu ne me reconnais pas?
Il devint pâle et demeura sans voix comme un frappé par la foudre, et,
incapable de vaincre sa surprise, ne dit autre chose que ces mots:
«Laissez-moi m'asseoir»; puis, s'asseyant près de la table, la tête
appuyée sur sa main, fixa le sol des yeux comme stupéfié. Je pleurais si
violemment d'autre part que ce fut un bon moment avant que je pusse
parler de nouveau; mais après avoir laissé libre cours à ma passion, je
répétai les mêmes paroles:
--Mon chéri, tu ne me reconnais pas?
Sur quoi il répondit: «Si», et ne dit plus rien pendant longtemps.
Après avoir continué dans la même surprise il releva les yeux vers moi,
et dit:
--Comment peux-tu être aussi cruelle?
Je ne compris vraiment pas ce qu'il voulait dire, et je répondis:
--Comment peux-tu m'appeler cruelle?
--De venir me trouver, dit-il, en un lieu tel que celui-ci? N'est-ce
point pour m'insulter? Je ne t'ai pas volée, du moins sur la
grand'route.
Je vis bien par là qu'il ne savait rien des misérables circonstances où
j'étais, et qu'il pensait qu'ayant appris qu'il se trouvait là, je fusse
venue lui reprocher de m'avoir abandonnée. Mais j'avais trop à lui dire
pour me vexer, et je lui expliquai en peu de mots que j'étais bien loin
de venir pour l'insulter, mais qu'au fort j'étais venue pour que nous
nous consolions mutuellement et qu'il verrait bien aisément que je
n'avais point d'intention semblable quand je lui aurais dit que ma
condition était pire que la sienne, et en bien des façons. Il eut l'air
un peu inquiété sur cette impression que ma condition était pire que la
sienne, mais avec une sorte de sourire il dit:
--Comment serait-ce possible? Quand tu me vois enchaîné, et à Newgate,
avec deux de mes compagnons déjà exécutés, peux-tu dire que ta condition
est pire que la mienne?
--Allons, mon cher, dis-je, nous avons un long ouvrage à faire, s'il
faut que je conte ou que tu écoutes mon infortunée histoire; mais si tu
désires l'entendre, tu t'accorderas bien vite avec moi sur ce que ma
condition est pire que la tienne.
--Et comment cela se pourrait-il, dit mon mari, puisque je m'attends à
passer en jugement capital à la prochaine session même?
--Si, dis-je, cela se peut fort bien, quand je t'aurai dit que j'ai été
condamnée à mort il y a trois sessions, et que je suis maintenant sous
sentence de mort: mon cas n'est-il pas pire que le tien?
Alors, en vérité, il demeura encore silencieux comme un frappé de
mutisme, et après un instant il se dressa.
--Infortuné couple, dit-il, comment est-ce possible?
Je le pris par la main:
--Allons, mon ami, dis-je, assieds-toi et comparons nos douleurs; je
suis prisonnière dans cette même maison, et en bien plus mauvaise
condition que toi, et tu seras convaincu que je ne suis point venue pour
t'insulter quand je t'en dirai les détails.
Et là-dessus nous nous assîmes tout deux, et je lui contai autant de mon
histoire que je pensai convenable, arrivant enfin à ce que j'avais été
réduite à une grande pauvreté, et me représentant comme tombée dans une
compagnie qui m'avait entraînée à soulager mes détresses en une façon
pour moi inaccoutumée; et qu'eux ayant fait une tentative sur la maison
d'un marchand, j'avais été arrêtée pour n'avoir fait qu'aller jusqu'à la
porte, une fille de service m'ayant saisie à l'improviste; que je
n'avais point forcé de serrure ni rien enlevé et que ce nonobstant
j'avais été reconnue coupable et condamnée à mourir, mais que les juges
ayant été touchés par la dureté de ma condition, avaient obtenu pour moi
la faveur d'être déportée.
Je lui dis que j'avais eu d'autant plus de malheur que j'avais été prise
dans la prison pour une certaine Moll Flanders qui était une grande et
célèbre voleuse dont ils avaient tous entendu parler, mais qu'aucun
d'eux n'avait jamais vue; mais qu'il savait bien que ce n'était point là
mon nom. Mais je plaçai tout sur le compte de ma mauvaise fortune; et
que sous ce nom j'avais été traitée comme une ancienne délinquante,
malgré que ce fût la première chose qu'ils eussent jamais sue de moi. Je
lui fis un long récit de ce qui m'était arrivé depuis qu'il m'avait vue;
mais lui dis que je l'avais revu depuis et sans qu'il s'en fût douté;
puis je lui racontai comment je l'avais vu à Brickhill; comment il était
poursuivi; et comment, en déclarant que je le connaissais et que c'était
un fort honnête gentilhomme, j'avais arrêté la huée et que le
commissaire s'en était retourné.
Il écouta très attentivement toute mon histoire, et sourit de mes
aventures, étant toutes infiniment au-dessous de celles qu'il avait
dirigées en chef; mais quand je vins à l'histoire de Little Brickhill,
il demeura surpris:
--Alors c'était toi, ma chérie, dit-il, qui arrêtas la populace à
Brickhill?
--Oui, dis-je, c'était moi, en vérité;--et je lui dis les détails que
j'avais observés alors à son sujet.
--Mais alors, dit-il, c'est toi qui m'as sauvé la vie dans ce temps; et
je suis heureux de te devoir la vie, à toi; car je vais m'acquitter de
ma dette à cette heure, et te délivrer de la condition où tu es,
dussé-je y périr.