grand, et qui ne valait pas qu'il en courût le hasard, et pour une vie
qui ne valait guère qu'il la sauvât. Peu importait, dit-il; c'était pour
lui une vie qui valait tout au monde, une vie qui lui avait donné une
nouvelle vie; «car, dit-il, je n'ai jamais été dans un véritable danger
que cette fois-là, jusqu'à la dernière minute où j'ai été pris.» Et en
vérité son danger à ce moment était en ce qu'il pensait qu'il n'eût
point été poursuivi par là; car ils avaient décampé de Hocksley par un
tout autre chemin; et ils étaient arrivés à Brickhill à travers champs,
par-dessus les haies, persuadés de n'avoir été vus par personne.
Ici il me donna une longue histoire de sa vie, qui en vérité, ferait une
très étrange histoire, et serait infiniment divertissante; et me dit
qu'il avait pris la grand'route environ douze ans avant de m'avoir
épousée; que la femme qui l'appelait «frère»n'était point sa parente,
mais une qui était affiliée à leur clique, et qui, tenant correspondance
avec eux, vivait toujours en ville, à cause qu'elle avait beaucoup de
connaissances; qu'elle les avertissait fort exactement sur les personnes
qui sortaient de la ville, et qu'ils avaient fait de riches butins sur
ses renseignements; qu'elle pensait avoir mis la main sur la fortune
pour lui, quand elle m'avait amenée à lui, mais qu'il s'était trouvé
qu'elle avait été déçue, ce dont il ne pouvait vraiment lui vouloir; que
si j'avais eu un état, ainsi qu'elle en avait été informée, il avait
résolu de quitter la grand'route et de vivre d'une nouvelle vie, sans
jamais paraître en public avant qu'on eût publié quelque pardon général,
où qu'il eût pu faire mettre son nom, pour de l'argent, dans quelque
rémission particulière, de façon à être parfaitement à l'aise; mais que
les choses ayant tourné autrement, il avait dû reprendre son vieux
métier.
Il me fit un long récit de quelques-unes de ses aventures, et en
particulier d'une où il pilla les coches de West-Chester, près
Lichfield, où il fit un gros butin; et ensuite, comment il vola cinq
éleveurs dans l'Ouest, qui s'en allaient à la foire de Burford, en
Wiltshire, pour acheter des moutons; il me dit qu'il avait pris tant
d'argent sur ces deux coups que s'il eût su où me trouver, il aurait
certainement accepté ma proposition d'aller tous deux en Virginie; ou de
nous établir sur une plantation ou dans quelque autre colonie anglaise
d'Amérique.
Il me dit qu'il m'avait écrit trois lettres et qu'il les avait
adressées conformément à ce que je lui avais dit, mais qu'il n'avait
point eu de mes nouvelles. C'est ce que je savais bien, en vérité; mais
ces lettres m'étant venues en main dans le temps de mon dernier mari, je
n'y pouvais rien faire, et je n'avais donc point fait de réponse, afin
qu'il pensât qu'elles se fussent perdues.
Je m'enquis alors des circonstances de son cas présent, et de ce qu'il
attendait quand il viendrait à être jugé. Il me dit qu'il n'y avait
point de preuves contre lui; à cause que sur les trois vols dont on les
accusait tous, c'était sa bonne fortune qu'il n'y en eût qu'un où il eût
été mêlé; et qu'on ne pouvait trouver qu'un témoin sur ce fait, ce qui
n'était pas suffisant; mais qu'on espérait que d'autres se
présenteraient, et qu'il pensait, quand d'abord il me vit, que j'en
fusse une qui était venue à ce dessein; mais que si personne ne se
présentait contre lui, il espérait qu'il serait absous; qu'on lui avait
insinué que s'il se soumettait à la déportation, on la lui accorderait
sans jugement, mais qu'il ne pouvait point s'y résigner, et qu'il
pensait qu'il préférerait encore la potence.
Je le blâmai là-dessus; d'abord à cause que, s'il était déporté, il
pouvait y avoir cent façons pour lui, qui était gentilhomme et hardi
aventurier d'entreprise, de trouver moyen de revenir; et peut-être
quelques voies et moyens de retourner avant que de partir. Il me sourit
sur cette partie, et dit que c'était la dernière chose qu'il préférait,
ayant une certaine horreur dans l'esprit à se faire envoyer aux
plantations, ainsi que les Romains envoyaient des esclaves travailler
dans les mines; qu'il pensait que le passage en un autre monde fût
beaucoup plus supportable à la potence, et, que c'était l'opinion
générale de tous les gentilshommes qui étaient poussés par les exigences
de leurs fortunes à se mettre sur le grand chemin; que sur la place
d'exécution on trouvait au moins la fin de toutes les misères de l'état
présent; et que, pour ce qui venait après, à son avis, un homme avait
autant de chances de se repentir sincèrement pendant les derniers quinze
jours de son existence, sous les agonies de la geôle et du trou des
condamnés, qu'il en aurait jamais dans les forêts et déserts de
l'Amérique; que la servitude et les travaux forcés étaient des choses
auxquelles des gentilshommes ne pouvaient jamais s'abaisser; que ce
n'était qu'un moyen de les forcer à se faire leurs propres bourreaux, ce
qui était bien pire, et qu'il ne pouvait avoir de patience, même quand
il ne faisait qu'y penser.
J'usai de mes efforts extrêmes pour le persuader, et j'y joignis
l'éloquence connue d'une femme, je veux dire celle des larmes. Je lui
dis que l'infamie d'une exécution publique devait peser plus lourdement
sur les esprits d'un gentilhomme qu'aucune mortification qu'il pût
rencontrer par delà la mer; qu'au moins dans l'autre cas il avait une
chance de vivre, tandis que là il n'en avait point; que ce serait pour
lui la chose la plus aisée du monde que de s'assurer d'un capitaine de
navire, étant d'ordinaire gens de bonne humeur; et qu'avec un peu de
conduite, surtout s'il pouvait se procurer de l'argent, il trouverait
moyen de se racheter quand il arriverait en Virginie.
Il me jeta un regard plein de désir, et je devinai qu'il voulait dire
qu'il n'avait point d'argent; mais je me trompais; ce n'était point là
ce qu'il entendait.
--Tu viens de me donner à entendre, ma chérie, dit-il, qu'il pourrait y
avoir un moyen de revenir avant que de partir, par quoi j'ai entendu
qu'il pourrait être possible de se racheter ici. J'aimerais mieux donner
deux cents livres pour éviter de partir que cent livres pour avoir ma
liberté, une fois que je serai là-bas.
--C'est que, dis-je, mon cher, tu ne connais pas le pays aussi bien que
moi.
--Il se peut, dit-il; et pourtant je crois, si bien que tu le
connaisses, que tu ferais de même; à moins que ce ne soit, ainsi que tu
me l'as dit, parce que tu as ta mère là-bas.
Je lui dis que pour ma mère, elle devait être morte depuis bien des
années; et que pour les autres parents que j'y pouvais avoir, je ne les
connaissais point; que depuis que mes infortunes m'avaient réduite à la
condition, où j'avais été depuis plusieurs années, j'avais cessé toute
correspondance avec eux; et qu'il pouvait bien croire que je serais
reçue assez froidement s'il fallait que je leur fisse d'abord visite
dans la condition d'une voleuse déportée; que par ainsi, au cas où
j'irais là-bas, j'étais résolue à ne les point voir; mais que j'avais
bien des vues sur ce voyage, qui en ôteraient toutes les parties
pénibles; et que s'il se trouvait obligé d'y aller aussi, je lui
enseignerais aisément comment il fallait s'y prendre pour ne jamais
entrer en servitude, surtout puisque je trouvais qu'il ne manquait pas
d'argent, qui est le seul ami véritable dans cette espèce de condition.
Il me sourit et me répondit qu'il ne m'avait point dit qu'il eût de
l'argent. Je le repris du court et lui dis que j'espérais qu'il n'avait
point entendu par mon discours que j'attendisse aucun secours de lui,
s'il avait de l'argent; qu'au contraire, malgré que je n'en eusse pas
beaucoup, pourtant je n'étais pas dans le besoin, et que pendant que
j'en aurais, j'ajouterais plutôt à sa réserve que je ne l'affaiblirais,
sachant bien que quoi qu'il eût, en cas de déportation, il lui faudrait
le dépenser jusqu'au dernier liard.
Il s'exprima sur ce chef de la manière la plus tendre. Il me dit que
l'argent qu'il avait n'était point une somme considérable, mais qu'il ne
m'en cacherait jamais une parcelle si j'en avais besoin; et m'assura
qu'il n'avait nullement parlé avec de telles intentions; qu'il était
seulement attentif à ce que je lui avais suggéré; qu'ici il savait bien
quoi faire, mais que là-bas il serait le misérable le plus impuissant
qui fût au monde. Je lui dis qu'il s'effrayait d'une chose où il n'y
avait point de terreur; que s'il avait de l'argent, ainsi que j'étais
heureuse de l'apprendre, il pouvait non seulement échapper à la
servitude qu'il considérait comme la conséquence de la déportation, mais
encore recommencer la vie sur un fondement si nouveau, qu'il ne pouvait
manquer d'y trouver le succès s'il y donnait seulement l'application
commune qui est usuelle en de telles conditions; qu'il devait bien se
souvenir que je le lui avais conseillé il y avait bien des années et que
je lui avais proposé ce moyen de restaurer nos fortunes en ce monde.
J'ajoutai qu'afin de le convaincre tout ensemble de la certitude de ce
que je disais, de la connaissance que j'avais de la méthode qu'il
fallait prendre, et de la probabilité du succès, il me verrait d'abord
me délivrer moi-même de la nécessité de passer la mer et puis que je
partirais avec lui librement, de mon plein gré et que peut-être
j'emporterais avec moi assez pour le satisfaire: que je ne lui faisais
point cette proposition parce qu'il ne m'était pas possible de vivre
sans son aide; mais que je pensais que nos infortunes mutuelles eussent
été telles qu'elles étaient suffisantes à nous accommoder tous deux à
quitter cette partie du monde pour aller vivre en un lieu où personne ne
pourrait nous reprocher le passé, et où nous serions libres, sans les
tortures d'un cachot de condamnés pour nous y forcer, de considérer tous
nos désastres passés avec infiniment de satisfaction, regardant que nos
ennemis nous oublieraient entièrement, et que nous vivrions comme
nouveaux hommes dans un nouveau monde, n'y ayant personne qui eût droit
de rien nous dire, ou nous à eux.
Je lui poussai tous ces arguments avec tant d'ardeur et je répondis avec
tant d'effet à toutes ses objections passionnées, qu'il m'embrassa et me
dit que je le traitais avec une sincérité à laquelle il ne pouvait
résister; qu'il allait accepter mon conseil et s'efforcer de se
soumettre à son destin dans l'espérance de trouver le confort d'une si
fidèle conseillère et d'une telle compagne de misère; mais encore
voulut-il me rappeler ce que j'avais dit avant, à savoir qu'il pouvait y
avoir quelque moyen de se libérer, avant de partir, et qu'il pouvait
être possible d'éviter entièrement le départ, ce qui à son avis valait
beaucoup mieux.
Nous nous séparâmes après cette longue conférence avec des témoignages
de tendresse et d'affection que je pensai qui étaient égaux sinon
supérieurs à ceux de notre séparation de Dunstable.
Enfin, après beaucoup de difficultés, il consentit à partir; et comme il
ne fut pas là-dessus admis à la déportation devant la cour, et sur
pétition, ainsi que je l'avais été, il se trouva dans l'impossibilité
d'éviter l'embarquement ainsi que je pensais qu'il pouvait le faire.
Le moment de ma propre déportation s'approchait. Ma gouvernante qui
continuait à se montrer amie dévouée avait tenté d'obtenir un pardon,
mais n'avait pu réussir à moins d'avoir payé une somme trop lourde pour
ma bourse, puisque de la laisser vide, à moins de me résoudre à
reprendre mon vieux métier, eût été pire que la déportation, à cause que
là-bas je pouvais vivre, et ici non.
C'est au mois de février que je fus, avec treize autres forçats, remise
à un marchand qui faisait commerce avec la Virginie, à bord d'un navire
à l'ancre dans Deptford Reach, l'officier de la prison nous mena à bord,
et le maître du vaisseau signa le reçu.
Cette nuit-là on ferma les écoutilles sur nous, et on nous tint si
étroitement enfermés que je pensai étouffer par manque d'air; et le
lendemain matin le navire leva l'ancre et descendit la rivière jusqu'à
un lieu nommé Bugby's Hole; chose qui fut faite, nous dit-on, d'accord
avec le marchand, afin de nous retirer toute chance d'évasion. Cependant
quand le navire fut arrivé là et eut jeté l'ancre, nous eûmes
l'autorisation de monter sur le franc tillac, mais non sur le pont,
étant particulièrement réservé au capitaine et aux passagers.
Quand par le tumulte des hommes au-dessus de ma tête, et par le
mouvement du navire je m'aperçus que nous étions sous voile, je fus
d'abord grandement surprise, craignant que nous fussions partis sans que
nos amis eussent pu venir nous voir; mais je me rassurai bientôt après,
voyant qu'on avait jeté l'ancre, et que nous fûmes avertis par quelques
hommes que nous aurions le matin suivant la liberté de monter sur le
tillac et de parler à nos amis qui nous viendraient voir.
Toute cette nuit je couchai sur la dure, comme les autres prisonniers;
mais ensuite on nous donna de petites cabines--du moins à ceux qui
avaient quelque literie à y mettre, ainsi qu'un coin pour les malles ou
caisses de vêtements ou de linge, si nous en avions (ce qu'on peut bien
ajouter), car quelques-uns n'avaient point de chemise de linge ou de
laine que celle qui était sur leur dos, et pas un denier pour se tirer
d'affaire; pourtant ils ne furent pas trop malheureux à bord, surtout
les femmes, à qui les marins donnaient de l'argent pour laver leur
linge, etc., ce qui leur suffisait pour acheter ce dont elles avaient
besoin.
Quand, le matin suivant, nous eûmes la liberté de monter sur le tillac,
je demandai à l'un des officiers si je ne pouvais être autorisée à
envoyer une lettre à terre pour mes amis, afin de leur faire savoir
l'endroit où nous étions et de me faire envoyer quelques choses
nécessaires. C'était le bosseman, homme fort civil et affable, qui me
dit que j'aurais toute liberté que je désirerais et qu'il pût me donner
sans imprudence; je lui dis que je n'en désirais point d'autre et il me
répondit que le canot du navire irait à Londres à la marée suivante, et
qu'il donnerait ordre qu'on portât ma lettre.
En effet quand le canot partit, le bosseman vint m'en avertir, me dit
qu'il y montait lui-même, et que si ma lettre était prête, il en
prendrait soin. J'avais préparé d'avance plume, encre et papier, et
j'avais fait une lettre adressée à ma gouvernante dans laquelle j'en
avais enfermé une autre pour mon camarade de prison: mais je ne lui
laissai pas savoir que c'était mon mari, et je le lui cachai jusqu'à la
fin. Dans ma lettre à ma gouvernante je lui disais l'endroit où était le
navire et la pressais de m'envoyer les effets qu'elle m'avait préparés
pour le voyage.
Quand je remis ma lettre au bosseman, je lui donnai en même temps un
shilling et je lui dis que ce serait pour payer le commissionnaire que
je le suppliais de charger de la lettre sitôt qu'il viendrait à terre,
afin que, si possible, j'eusse une réponse rapportée de la même main, et
que j'apprisse ce que devenaient mes effets.
--Car, monsieur, dis-je, si le navire part avant que je les aie reçus,
je suis perdue.
Je pris garde, en lui donnant le shilling, de lui faire voir que j'en
étais mieux fournie que les prisonniers ordinaires; que j'avais une
bourse, où il ne manquait pas d'argent; et je trouvai que cette vue
seule m'attira un traitement très différent de celui que j'eusse
autrement subi; car bien qu'il fût civil vraiment, auparavant, c'était
par une sorte de compassion naturelle qu'il ressentait pour une femme
dans la détresse; tandis qu'il le fut plus qu'à l'ordinaire après, et me
fit mieux traiter dans le navire, dis-je, qu'autrement je ne l'eusse
été; ainsi qu'il paraîtra en lieu et place.
Il remit fort honnêtement ma lettre dans les propres mains de ma
gouvernante et me rapporta sa réponse. Et quand il me la donna il me
rendit le shilling:
--Tenez, dit-il, voilà votre shilling que je vous rends, car j'ai remis
la lettre moi-même.
Je ne sus que dire; j'étais toute surprise; mais après une pause je
répondis:
--Monsieur, vous êtes trop bon; ce n'eût été que justice que vous vous
fussiez alors payé du message.
--Non, non, dit-il, je ne suis que trop payé. Qui est cette dame? Est-ce
votre soeur?
--Non, monsieur, dis-je; ce n'est point ma parente; mais c'est une très
chère amie, et la seule amie que j'aie au monde.
--Eh bien! dit-il, il y a peu d'amies semblables. Figurez-vous qu'elle
pleure comme une enfant.
--Ah! oui, fis-je encore: je crois bien qu'elle donnerait cent livres
pour me délivrer de cette affreuse condition.
--Vraiment oui! dit-il,--mais je pense que pour la moitié je pourrais
bien vous mettre en mesure de vous délivrer.
Mais il dit ces paroles si bas que personne ne put l'entendre.
--Hélas, monsieur, fis-je, mais alors ce serait une délivrance telle que
si j'étais reprise, il m'en coûterait la vie.
--Oui bien, dit-il, une fois hors du navire, il faudrait prendre bonne
garde, à l'avenir: je n'y puis rien dire.
Et nous ne tînmes pas plus de discours pour l'instant.
Cependant ma gouvernante, fidèle jusqu'au dernier moment, fit passer ma
lettre dans la prison à mon mari, et se chargea de la réponse; et le
lendemain elle arriva elle-même, m'apportant d'abord un hamac, comme on
dit, avec la fourniture ordinaire; elle m'apporta aussi un coffre de
mer, c'est à savoir un de ces coffres qu'on fabrique pour les marins,
avec toutes les commodités qui y sont contenues, et plein de presque
tout ce dont je pouvais avoir besoin; et dans un des coins du coffre, où
il y avait un tiroir secret, était ma banque--c'est-à-dire qu'elle y
avait serré autant d'argent que j'avais résolu d'emporter avec moi; car
j'avais ordonné qu'on conservât une partie de mon fonds, afin qu'elle
pût m'envoyer ensuite tels effets dont j'aurais besoin quand je
viendrais à m'établir: car l'argent dans cette contrée ne sert pas à
grand'chose, où on achète tout pour du tabac; à plus forte raison est-ce
grand dommage d'en emporter d'ici.
Mais mon cas était particulier; il n'était point bon pour moi de partir
sans effets ni argent; et d'autre part pour une pauvre déportée qui
allait être vendue sitôt qu'elle arriverait à terre, d'emporter une
cargaison de marchandises, cela eût attiré l'attention, et les eût
peut-être fait saisir; de sorte que j'emportai ainsi une partie de mon
fonds, et que je laissai le reste à ma gouvernante.
Ma gouvernante m'apporta un grand nombre d'autres effets; mais il ne
convenait pas que je fisse trop la brave du moins avant de savoir
l'espèce de capitaine que nous aurions. Quand elle entra dans le navire,
je pensai qu'elle allait mourir vraiment; son coeur s'enfonça, quand
elle me vit, à la pensée de me quitter en cette condition; et elle
pleura d'une manière si intolérable que je fus longtemps avant de
pouvoir lui parler.
Je profitai de ce temps pour lire la lettre de mon camarade de prison,
dont je fus étrangement embarrassée. Il me disait qu'il lui serait
impossible de se faire décharger à temps pour partir dans le même
vaisseau: et par-dessus tout, il commençait à se demander si on voudrait
bien lui permettre de partir dans le vaisseau qu'il lui plairait, bien
qu'il consentit à être déporté de plein gré, mais qu'on le ferait mettre
à bord de tel navire qu'on désignerait, où il serait consigné au
capitaine ainsi qu'on fait pour les autres forçats; tel qu'il commençait
à désespérer de me voir avant d'arriver en Virginie, d'où il pensait
devenir forcené; regardant que si, d'autre part, je n'étais point là, au
cas où quelque accident de mer ou de mortalité m'enlèverait, il serait
la créature la plus désolée du monde.
C'était une chose fort embarrassante, et je ne savais quel parti
prendre: je dis à ma gouvernante l'histoire du bosseman, et elle me
poussa fort ardemment à traiter avec lui, mais je n'en avais point
d'envie, jusqu'à ce que j'eusse appris si mon mari, ou mon camarade de
prison, comme elle l'appelait, aurait la liberté de partir avec moi, ou
non. Enfin je fus forcée de lui livrer le secret de toute l'affaire,
excepté toutefois de lui dire que c'était mon mari, je lui dis que
j'avais convenu fermement avec lui de partir, s'il pouvait avoir la
liberté de partir dans le même vaisseau, et que je savais qu'il avait de
l'argent.
Puis je lui dis ce que je me proposais de faire quand nous arriverions
là-bas, comment nous pourrions planter, nous établir, devenir riches, en
somme, sans plus d'aventures; et, comme un grand secret, je lui dis que
nous devions nous marier sitôt qu'il viendrait à bord.
Elle ne tarda pas à acquiescer joyeusement à mon départ, quand elle
apprit tout cela, et à partir de ce moment elle fit son affaire de voir
à ce qu'il fût délivré à temps de manière à embarquer dans le même
vaisseau que moi, ce qui put se faire enfin, bien qu'avec une grande
difficulté, et non sans qu'il passât toutes les formalités d'un forçat
déporté, ce qu'il n'était pas en réalité, puisqu'il n'avait point été
jugé, et qui fut une grande mortification pour lui.
Comme notre sort était maintenant déterminé et que nous étions tous deux
embarqués à réelle destination de la Virginie, dans la méprisable
qualité de forçats transportés destinés à être vendus comme esclaves,
moi pour cinq ans, et lui tenu sous engagement et caution de ne plus
jamais revenir en Angleterre tant qu'il vivrait, il était fort triste et
déprimé; la mortification d'être ramené à bord ainsi qu'il l'avait été
comme un prisonnier le piquait infiniment, puisqu'on lui avait dit en
premier lieu qu'il serait déporté de façon qu'il parût gentilhomme en
liberté: il est vrai qu'on n'avait point donné ordre de le vendre
lorsqu'il arriverait là-bas, ainsi qu'on l'avait fait pour nous, et pour
cette raison il fut obligé de payer son passage au capitaine, à quoi
nous n'étions point tenus: pour le reste, il était autant hors d'état
qu'un enfant de faire quoi que ce fût sinon par instructions.
Cependant je demeurai dans une condition incertaine trois grandes
semaines, ne sachant si j'aurais mon mari avec moi ou non, et en
conséquence n'étant point résolue sur la manière dont je devais recevoir
la proposition de l'honnête bosseman, ce qui en vérité lui parut assez
étrange.
Au bout de ce temps, voici mon mari venir à bord; il avait le visage
colère et morne; son grand coeur était gonflé de rage et de dédain,
qu'il fût traîné par trois gardiens de Newgate et jeté à bord comme un
forçat, quand il n'avait pas tant qu'été amené en jugement. Il en fit
faire de grandes plaintes par ses amis, car il semble qu'il eût quelque
intérêt, mais ils rencontrèrent quelque obstacle dans leurs efforts, il
leur fut répondu qu'on lui avait témoigné assez de faveur et qu'on avait
reçu de tels rapports sur lui depuis qu'on lui avait accordé sa
déportation, qu'il devait se juger fort bien traité de ce qu'on ne
reprît pas les poursuites. Cette réponse le calma, car il savait trop
bien ce qui aurait pu advenir et ce qu'il avait lieu d'attendre, et à
cette heure il voyait la bonté de l'avis auquel il avait cédé d'accepter
l'offre de la déportation, et après que son irritation contre ces
limiers d'enfer, comme il les appelait, fut un peu passée, il prit l'air
rasséréné, commença d'être joyeux, et comme je lui disais combien
j'étais heureuse de l'avoir tiré une fois encore de leurs mains, il me
prit dans ses bras et reconnut avec une grande tendresse que je lui
avais donné le meilleur conseil qui fût possible.
--Ma chérie, dit-il, tu m'as sauvé la vie deux fois: elle t'appartient
désormais et je suivrai toujours tes conseils.
Notre premier soin fut de comparer nos fonds; il eut beaucoup
d'honnêteté et me dit que son fonds avait été assez fourni quand il
était entré en prison, mais que de vivre là comme il l'avait fait, en
façon de gentilhomme, et, ce qui était bien plus, d'avoir fait des amis,
et d'avoir soutenu son procès, lui avait coûté beaucoup d'argent, et en
un mot il ne lui restait en tout que 108£ qu'il avait sur lui en or.
Je lui rendis aussi fidèlement compte de mon fonds c'est-à-dire de ce
que j'avais emporté avec moi, car j'étais résolue, quoi qu'il pût
advenir, à garder ce que j'avais laissé en réserve: au cas où je
mourrais, ce que j'avais serait suffisant pour lui et ce que j'avais
laissé aux mains de ma gouvernante lui appartiendrait à elle, chose
qu'elle avait bien méritée par ses services.
Le fonds que j'avais sur moi était de 246£ et quelques shillings, de
sorte que nous avions entre nous 354£, mais jamais fortune plus mal
acquise n'avait été réunie pour commencer la vie.