danger que j'avais couru, contre ma coutume et poursuivant encore l'art
où je m'étais si longtemps employée, je m'aventurai dans une maison dont
je vis les portes ouvertes, et me fournis, ainsi que je pensai, en
vérité, sans être aperçue, de deux pièces de soie à fleurs, de celle
qu'on nomme brocart, très riche. Ce n'était pas la boutique d'un
mercier, ni le magasin d'un mercier, mais la maison semblait d'une
habitation privée, où demeurait, paraît-il, un homme qui vendait des
marchandises destinées aux tisserands pour merciers, sorte de courtier
ou facteur de marchand.
Pour abréger la partie noire de cette histoire, je fus assaillie par
deux filles qui s'élancèrent sur moi, la bouche ouverte, dans le moment
que je sortais par la porte, et l'une d'elles, me tirant en arrière, me
fit rentrer dans la chambre, tandis que l'autre fermait la porte sur
moi. Je les eusse payées de bonnes paroles, mais je n'en pus trouver le
moyen: deux dragons enflammés n'eussent pas montré plus de fureur; elles
lacérèrent mes habits, m'injurièrent et hurlèrent, comme si elles
eussent voulu m'assassiner; la maîtresse de la maison arriva ensuite, et
puis le maître, et tous pleins d'insultes.
Je donnai au maître de bonnes paroles, lui dis que la porte était
ouverte, que les choses étaient une tentation pour moi, que j'étais
pauvre, dans la détresse, et que la pauvreté était une chose à laquelle
beaucoup de personnes ne pouvaient résister, et le suppliai avec des
larmes d'avoir pitié de moi. La maîtresse de la maison était émue de
compassion et incline à me laisser aller, et avait presque amené son
mari à y consentir, mais les coquines avaient couru, devant qu'on les
eût envoyées, pour ramener un commissaire; sur quoi le maître dit qu'il
ne pouvait reculer, et qu'il fallait aller devant un juge, et qu'il
pourrait être lui-même dans la peine s'il me relâchait.
La vue d'un commissaire en vérité me frappa, et je pensai enfoncer en
terre; je tombai en pâmoison, et en vérité ces gens pensaient que je
fusse morte, quand de nouveau la femme plaida pour moi, et pria son
mari, voyant qu'ils n'avaient rien perdu, de me relâcher. Je lui offris
de lui payer les deux pièces, quelle qu'en fût la valeur, quoique je ne
les eusse pas prises, et lui exposai que puisqu'il avait les
marchandises, et qu'en somme il n'avait rien perdu, il serait cruel de
me persécuter à mort, et de demander mon sang pour la seule tentative
que j'avais faite de les prendre. Je rappelai aussi au commissaire que
je n'avais point forcé de portes, ni rien emporté; et quand j'arrivai
devant le juge et que je plaidai là sur ce que je n'avais rien forcé
pour m'introduire, ni rien emporté au dehors, le juge fut enclin à me
faire mettre en liberté; mais la première vilaine coquine qui m'avait
arrêtée ayant affirmé que j'étais sur le point de m'en aller avec les
étoffes, mais qu'elle m'avait arrêtée et tirée en arrière, le juge sans
plus attendre, ordonna de me mettre en prison, et on m'emporta à
Newgate, dans cet horrible lieu. Mon sang même se glace à la seule
pensée de ce nom: le lieu où tant de mes camarades avaient été enfermées
sous les verrous, et d'où elles avaient été tirées pour marcher à
l'arbre fatal; le lieu où ma mère avait si profondément souffert, où
j'avais été mise au monde, et d'où je n'espérais point de rédemption que
par une mort infâme; pour conclure, le lieu qui m'avait si longtemps
attendue, et qu'avec tant d'art et de succès j'avais si longtemps évité.
J'étais maintenant dans une affreuse peine vraiment; il est impossible
de décrire la terreur de mon esprit quand d'abord on me fit entrer et
que je considérai autour de moi toutes les horreurs de ce lieu
abominable: je me regardai comme perdue, et que je n'avais plus à songer
qu'à quitter ce monde, et cela dans l'infamie la plus extrême; le
tumulte infernal, les hurlements, les jurements et la clameur, la
puanteur et la saleté, et toutes les affreuses choses d'affliction que
j'y voyais s'unissaient pour faire paraître que ce lieu fut un emblème
de l'enfer lui-même, et en quelque sorte sa porte d'entrée.
Je ne pus dormir pendant plusieurs nuits et plusieurs jours après que je
fus entrée dans ce misérable lieu: et durant quelque temps j'eusse été
bien heureuse d'y mourir, malgré que je ne considérasse point non plus
la mort ainsi qu'il le faudrait; en vérité, rien ne pouvait être plus
empli d'horreur pour mon imagination que le lieu même: rien ne m'était
plus odieux que la société qui s'y trouvait. Oh! si j'avais été envoyée
en aucun lieu de l'univers, et point à Newgate, je me fusse estimée
heureuse!
Et puis comme les misérables endurcies qui étaient là avant moi
triomphèrent sur moi! Quoi! Mme Flanders à Newgate, enfin! quoi, Mme
Mary, Mme Molly, et ensuite Mol! Flanders tout court! Elles pensaient
que le diable m'eût aidée, disaient-elles, pour avoir régné si
longtemps; elles m'attendaient là depuis bien des années,
disaient-elles, et étais-je donc venue enfin! Puis elles me souillaient
d'excréments pour me railler, me souhaitaient la bienvenue en ce lieu,
et que j'en eusse bien de la joie, me disaient de prendre bon courage,
d'avoir le coeur fort, de ne pas me laisser abattre: que les choses
n'iraient peut-être pas si mal que je le craignais et autres paroles
semblables; puis faisaient venir de l'eau-de-vie et la buvaient à ma
santé; mais mettaient le tout à mon compte; car elles me disaient que je
ne faisais que d'arriver au collège, comme elles l'appelaient, et que,
sûr, j'avais de l'argent dans ma poche, tandis qu'elles n'en avaient
point.
Je demandai à l'une de cette bande depuis combien de temps elle était
là. Elle me dit quatre mois. Je lui demandai comment le lieu lui avait
paru quand elle y était entrée d'abord. Juste comme il me paraissait
maintenant, dit-elle, terrible et plein d'horreur; et elle pensait
qu'elle fût en enfer; et je crois bien encore que j'y suis,
ajouta-t-elle, mais cela me semble si naturel que je ne me tourmente
plus là-dessus.
--Je suppose, dis-je, que vous n'êtes point en danger de ce qui va
suivre.
--Nenni, dit-elle, par ma foi, tu te trompes bien; car je suis
condamnée, sentence rendue; seulement j'ai plaidé mon ventre; mais je ne
suis pas plus grosse d'enfant que le juge qui m'a examinée, et je
m'attends à être rappelée à la prochaine session.
Ce rappel est un examen du premier jugement, quand une femme a obtenu
répit pour son ventre, mais qu'il se trouve qu'elle n'est pas enceinte,
ou que si elle l'a été, elle a accouché.
--Comment, dis-je, et vous n'êtes pas plus soucieuse?
--Bah! dit-elle, je n'y puis rien faire; à quoi cela sert-il d'être
triste? Si je suis pendue, je ne serai plus là, voilà tout.
Et voilà qu'elle se détourne en dansant, et qu'elle chante, comme elle
s'en va, le refrain suivant de Newgate:
_Tortouse balance,_
_Ma panse qui danse,_
_Un coup de cloche au clocheton,_
_Et c'est la fin de Jeanneton._
Je ne puis dire, ainsi que le font quelques-uns, que le diable n'est pas
si noir qu'on le peint; car en vérité nulles couleurs ne sauraient
représenter vivement ce lieu de Newgate, et nulle âme le concevoir
proprement, sinon celles qui y ont souffert. Mais comment l'enfer peut
devenir par degrés si naturel, et non seulement tolérable, mais encore
agréable, voilà une chose inintelligible sauf à ceux qui en ont fait
l'expérience, ainsi que j'ai fait.
La même nuit que je fus envoyée à Newgate, j'en fis passer la nouvelle à
ma vieille gouvernante, qui en fut surprise, comme bien vous pensez, et
qui passa la nuit presque aussi mal en dehors de Newgate que moi au
dedans.
Le matin suivant elle vint me voir; elle fit tout son possible pour me
rassurer, mais elle vit bien que c'était en vain. Toutefois, comme elle
disait, plier sous le poids n'était qu'augmenter le poids; elle
s'appliqua aussitôt à toutes les méthodes propres à en empêcher les
effets que nous craignions, et d'abord elle découvrit les deux coquines
enflammées qui m'avaient surprise; elle tâcha à les gagner, à les
persuader, leur offrit de l'argent, et en somme essaya tous les moyens
imaginables pour éviter une poursuite; elle offrit à une de ces filles
100£ pour quitter sa maîtresse et ne pas comparaître contre moi; mais
elle ne fût si résolue, que malgré qu'elle ne fût que fille servante à
3£ de gages par an, ou quelque chose d'approchant, elle refusa, et elle
eût refusé, ainsi que le crut ma gouvernante, quand même elle lui eût
offert 500£. Puis elle assaillit l'autre fille; celle-ci n'avait point
la dureté de la première et parut parfois encline à montrer quelque
pitié; mais l'autre créature la sermonna, et ne voulut pas tant que la
laisser parler à ma gouvernante, mais menaça mon amie de la faire
prendre pour corruption de témoins.
Puis elle s'adressa au maître, c'est à savoir à l'homme dont les
marchandises avaient été volées, et particulièrement à sa femme, qui
avait été encline d'abord à prendre quelque pitié de moi; elle trouva
que la femme était la même encore, mais que l'homme alléguait qu'il
était forcé de poursuivre, sans quoi il perdrait sa reconnaissance en
justice.
Ma gouvernante s'offrit à trouver des amis qui feraient ôter sa
reconnaissance du fil d'archal des registres, comme ils disent, mais il
ne fut pas possible de le convaincre qu'il y eût aucun salut pour lui au
monde, sinon de comparaître contre moi; si bien que j'allais avoir
contre moi trois témoins à charge sur le fait même, le maître et ses
deux servantes; c'est-à-dire que j'étais aussi certaine d'encourir la
peine de mort que je l'étais de vivre à cette heure et que je n'avais
rien à faire qu'à me préparer à mourir.
Je passai là bien des jours dans la plus extrême horreur: j'avais la
mort en quelque sorte devant les yeux et je ne pensais à rien nuit et
jour qu'à des gibets et à des cordes, mauvais esprits et démons; il est
impossible d'exprimer combien j'étais harassée entre les affreuses
appréhensions de la mort et la terreur de ma conscience qui me
reprochait mon horrible vie passée.
Le chapelain de Newgate vint me trouver, et me parla un peu à sa façon;
mais tout son discours divin se portait à me faire avouer mon crime,
comme il le nommait (malgré qu'il ne sût pas pourquoi j'étais là), à
découvrir entièrement ce que j'avais fait, et autres choses semblables,
sans quoi il me disait que Dieu ne me pardonnerait jamais; et il fut si
loin de toucher le propos même que je n'en eus aucune manière de
consolation; et puis d'observer la pauvre créature me prêcher le matin
confession et repentir, et de le trouver ivre d'eau-de-vie sur le midi,
voilà qui avait quelque chose de si choquant que cet homme finit par me
donner la nausée, et son oeuvre aussi, par degrés, à cause de l'homme
qui la pratiquait: si bien que je le priai de ne point me fatiguer
davantage.
Je ne sais comment cela se fit, mais grâce aux infatigables efforts de
ma diligente gouvernante, il n'y eut pas d'accusation portée contre moi
à la première session, je veux dire au grand jury, à Guildhall, si bien
que j'eus encore un mois ou cinq semaines devant moi, et sans doute
c'est ce que j'aurais dû regarder comme autant de temps qui m'était
donné pour réfléchir sur ce qui était passé, et me préparer à ce qui
allait venir; j'aurais dû estimer que c'était un répit destiné au
repentir et l'avoir employé ainsi, mais c'est ce qui n'était pas en moi.
J'étais fâchée, comme avant, d'être à Newgate, mais je donnais peu de
marques de repentir.
Au contraire, ainsi que l'eau dans les cavernes des montagnes qui
pétrifie et tourne en pierre toute chose sur quoi on la laisse
s'égoutter; ainsi le continuel commerce avec une pareille meute de
limiers d'enfer eut sur moi la même opération commune que sur les
autres; je muai en pierre; je devins premièrement insensible et stupide,
puis abrutie et pleine d'oubli, enfin folle furieuse plus qu'aucune
d'elles; en somme j'arrivai à me plaire naturellement et à m'accommoder
à ce lieu, autant en vérité que si j'y fusse née.
Il est à peine possible d'imaginer que nos natures soient capables de
dégénérer au point que de rendre plaisant et agréable ce qui en soi est
la plus complète misère. Voilà une condition telle que je crois qu'il
est à peine possible d'en citer une pire; j'étais malheureuse avec un
raffinement aussi exquis qu'il se peut pour une personne, qui, ainsi que
moi, avait de la vie, de la santé, et de l'argent pour s'aider.
J'avais sur moi un poids de crime qui eût suffi à abattre toute créature
qui eût gardé le moindre pouvoir de réflexion, ou qui eût encore quelque
sentiment du bonheur en cette vie ou de la misère en l'autre: j'avais eu
d'abord quelque remords, en vérité, mais point de repentir; je n'avais
maintenant ni remords ni repentir. J'étais accusée d'un crime dont la
punition était la mort; la preuve était si manifeste que je n'avais
point lieu même de plaider «non coupable»; j'avais le renom d'une
vieille délinquante, si bien que je n'avais rien à attendre que la mort;
ni n'avais-je moi-même aucune pensée d'échapper et cependant j'étais
possédée par une étrange léthargie d'âme; je n'avais en moi ni trouble,
ni appréhensions, ni douleur; la première surprise était passée;
j'étais, je puis bien dire, je ne sais comme; mes sens, ma raison, bien
plus, ma conscience, étaient tout endormis: mon cours de vie pendant
quarante ans avait été une horrible complication de vice, de
prostitution, d'adultère, d'inceste, de mensonge, de vol et en un mot,
j'avais pratiqué tout, sauf l'assassinat et la trahison, depuis l'âge de
dix-huit ans ou environ jusqu'à soixante; et pourtant je n'avais point
de sens de ma condition, ni de pensée du ciel ni de l'enfer, du moins
qui allât plus loin qu'un simple effleurement passager, comme le point
ou aiguillon de douleur qui avertit et puis s'en va; je n'avais ni le
coeur de demander la merci de Dieu, ni en vérité d'y penser. Et je crois
avoir donné ici une brève description de la plus complète misère sur
terre.
Toutes mes pensées terrifiantes étaient passées; les horreurs du lieu
m'étaient devenues familières; je n'éprouvais pas plus de malaise par le
tumulte et les clameurs de la prison que celles qui menaient ce tumulte;
en un mot, j'étais devenue un simple gibier de Newgate, aussi méchant et
grossier que tout autre; oui, et j'avais à peine retenu l'habitude et
coutume de bonnes façons et manières qui jusque-là avait été répandue
dans toute ma conversation; si complètement étais-je dégénérée et
possédée par la corruption que je n'étais pas plus la même chose que
j'avais été, que si je n'eusse jamais été autrement que ce que j'étais
maintenant.
Au milieu de cette partie endurcie de mon existence, j'eus une autre
surprise soudaine qui me rappela un peu à cette chose qu'on nomme
douleur, et dont en vérité auparavant j'avais commencé à passer le sens.
On me raconta une nuit qu'il avait été apporté en prison assez tard dans
la nuit dernière trois voleurs de grand'route qui avaient commis un vol
quelque part sur Hounslow-heath (je crois que c'était là) et qui avaient
été poursuivis jusqu'à Uxbrige par les gens de la campagne, et là pris
après une courageuse résistance, où beaucoup des paysans avaient été
blessés et quelques-uns tués.
On ne sera point étonné que nous, les prisonnières, nous fussions toutes
assez désireuses de voir ces braves gentilshommes huppés, dont on disait
que leurs pareils ne s'étaient point rencontrés encore, d'autant qu'on
prétendait que le matin ils seraient transférés dans le préau, ayant
donné de l'argent au grand maître de la prison afin qu'on leur accordât
la liberté de ce meilleur séjour. Nous donc, les femmes, nous nous mîmes
sur leur chemin, afin d'être sûres de les voir; mais rien ne peut
exprimer la surprise et la stupeur où je fus jetée quand je vis le
premier homme qui sortit, et que je reconnus pour être mon mari du
Lancashire, le même avec qui j'avais vécu si bravement à Dunstable, et
le même que j'avais vu ensuite à Brickhill, lors de mon mariage avec mon
dernier mari, ainsi que j'ai dit.
Je fus comme étonnée à cette vue, muette, et ne sus ni que dire ni que
faire: il ne me reconnut point, et ce fut tout le soulagement que j'eus
pour l'instant; je quittai ma société et me retirai autant qu'il est
possible de se retirer en cet horrible lieu, et je pleurai ardemment
pendant longtemps.
--Affreuse créature que je suis, m'écriai-je, combien de pauvres gens
ai-je rendus malheureux! combien de misérables désespérés ai-je envoyés
jusque chez le diable!
Je plaçai tout à mon compte les infortunes de ce gentilhomme. Il
m'avait dit à Chester qu'il était ruiné par notre alliance et que ses
fortunes étaient faites désespérées à cause de moi; car, pensant que
j'eusse été une fortune, il s'était enfoncé dans la dette plus avant
qu'il ne pourrait jamais payer; qu'il s'en irait à l'armée et porterait
le mousquet, ou qu'il achèterait un cheval pour faire un tour, comme il
disait; et malgré que je ne lui eusse jamais dit que j'étais une fortune
et que je ne l'eusse pas proprement dupé moi-même, cependant j'avais
encouragé la fausse idée qu'il s'était faite, et ainsi étais-je la cause
originelle de son malheur. La surprise de cette aventure ne fit que
m'enfoncer plus avant dans mes pensées et me donner de plus fortes
réflexions que tout ce qui m'était arrivé jusqu'ici; je me lamentais
nuit et jour, d'autant qu'on m'avait dit qu'il était le capitaine de la
bande, et qu'il avait commis tant de vols que Hind, ou Whitney, ou le
Fermier d'Or n'étaient que des niais auprès de lui; qu'il serait
sûrement pendu, quand il ne dût pas rester d'autres hommes après lui
dans le pays; et qu'il y aurait abondance de gens pour témoigner contre
lui.
Je fus noyée dans la douleur que j'éprouvais; ma propre condition ne me
donnait point de souci, si je la comparais à celle-ci, et je m'accablais
de reproches à son sujet; je me lamentais sur mes infortunes et sur sa
ruine d'un tel train que je ne goûtais plus rien comme avant et que les
premières réflexions que j'avais faites sur l'affreuse vie que je menais
commencèrent à me revenir; et à mesure que ces choses revenaient, mon
horreur de ce lieu et de la manière dont on y vivait me revint ainsi; en
somme je fus parfaitement changée et je devins une autre personne.
Tandis que j'étais sous ces influences de douleur pour lui, je fus
avertie qu'à la prochaine session je serais citée devant le grand jury,
et qu'on demanderait contre moi la peine de mort. Ma sensibilité avait
été déjà touchée; la misérable hardiesse d'esprit que j'avais acquise
s'affaissa et une conscience coupable commença de se répandre dans tous
mes sens. En un mot, je me mis à penser; et de penser, en vérité, c'est
un vrai pas d'avancée de l'enfer au ciel; tout cet endurcissement, cette
humeur d'âme, dont j'ai tant parlé, n'était que privation de pensée;
celui qui est rendu à sa pensée est rendu à lui-même.
Sitôt que j'eus commencé, dis-je, de penser, la première chose qui me
vint à l'esprit éclata en ces termes:
--Mon Dieu, que vais-je devenir? Je vais être condamnée, sûrement; et
après, il n'y a rien que la mort. Je n'ai point d'amis; que vais-je
faire? Je serai sûrement condamnée! Mon Dieu, ayez pitié de moi, que
vais-je devenir?
C'était une morne pensée, direz-vous, pour la première, depuis si
longtemps qui avait jailli dans mon âme en cette façon; et pourtant ceci
même n'était que frayeur de ce qui allait venir; il n'y avait pas là
dedans un seul mot de sincère repentir. Cependant, j'étais affreusement
déprimée, et inconsolée à un point extrême; et comme je n'avais nulle
amie à qui confier mes pensées de détresse, elles me pesaient si
lourdement, qu'elles me jetaient plusieurs fois par jour dans des
pâmoisons, et crises de nerfs. Je fis demander ma vieille gouvernante,
qui, pour lui rendre justice, agit en fidèle amie; elle ne laissa point
de pierre qu'elle ne retourna pour empêcher le grand jury de dresser
l'acte d'accusation; elle alla trouver plusieurs membres du jury, leur
parla, et s'efforça de les remplir de dispositions favorables, à cause
que rien n'avait été enlevé, et qu'il n'y avait point eu de maison
forcée, etc. Mais rien n'y faisait; les deux filles prêtaient serment
sur le fait, et le jury trouva lieu d'accusation de vol de maison, c'est
à savoir, de félonie et bris de clôture.
Je tombai évanouie quand on m'en porta la nouvelle, et quand je revins à
moi, je pensai mourir sous ce faix. Ma gouvernante se montra pour moi
comme une vraie mère; elle s'apitoya sur moi, pleura avec moi et pour
moi; mais elle ne pouvait m'aider; et pour ajouter à toute cette
terreur, on ne faisait que dire par toute la prison que ma mort était
assurée; je les entendais fort bien en parler souvent entre elles, et je
les voyais hocher la tête et dire qu'elles en étaient bien fâchées, et
autres choses semblables, comme il est d'usage en ce lieu; mais pourtant
aucune n'était venue me dire ses pensées jusqu'enfin un des gardiens
vint à moi privément et dit avec un soupir:
--Eh bien, madame Flanders, vous allez être jugée vendredi (et nous
étions au mercredi); qu'avez-vous l'intention de faire?
Je devins blanche comme un linge et dis:
--Dieu sait ce que je ferai; pour ma part, je ne sais que faire.
--Hé quoi, dit-il, je ne veux point vous flatter; il faudrait vous
préparer à la mort, car je doute que vous serez condamnée, et comme vous
êtes vieille délinquante, m'est avis que vous trouverez bien peu de
merci. On dit, ajouta-t-il, que votre cas est très clair, et que les
témoins vous chargent de façon si positive, qu'il n'y a point à y
résister.
C'était un coup à percer les entrailles mêmes d'une qui, comme moi,
était pliée sous un tel fardeau, et je ne pus prononcer une parole,
bonne ou mauvaise pendant longtemps; enfin j'éclatai en sanglots et je
lui dis:
--Oh! monsieur, que faut-il faire?
--Ce qu'il faut faire? dit-il. Il faut faire chercher un ministre, pour
lui parler; car en vérité, madame Flanders, à moins que vous n'ayez de
bien puissants amis, vous n'êtes point une femme faite pour ce monde.
C'étaient là des discours sans ambages, en vérité; mais ils me furent
très durs, ou du moins je me le figurai. Il me laissa dans la plus
grande confusion que l'on puisse s'imaginer, et toute cette nuit je
restai éveillée; et maintenant je commençai de dire mes prières, ce que
je n'avais guère fait auparavant depuis la mort de mon dernier mari, ou
un peu de temps après; et en vérité je puis bien appeler ce que je
faisais dire mes prières; car j'étais dans une telle confusion, et
j'avais sur l'esprit une telle horreur, que malgré que je pleurasse et
que je répétasse à plusieurs reprises l'expression ordinaire:--Mon Dieu,
ayez pitié de moi!--je ne m'amenais jamais jusqu'au sens d'être une
misérable pécheresse, ainsi que je l'étais en effet, et de confesser mes
péchés à Dieu, et de demander pardon pour l'amour de Jésus-Christ;
j'étais enfoncée dans le sentiment de ma condition, que j'allais passer
en jugement capital, et que j'étais sûre d'être exécutée, et voilà
pourquoi je m'écriais toute la nuit:
--Mon Dieu, que vais-je devenir? Mon Dieu, que vais-je faire? Mon Dieu,
ayez pitié de moi! et autres choses semblables.
Ma pauvre malheureuse gouvernante était maintenant aussi affligée que
moi, et repentante avec infiniment plus de sincérité, quoiqu'il n'y eût
point de chance d'accusation portée contre elle; non qu'elle ne le
méritât autant que moi, et c'est ce qu'elle disait elle-même; mais elle
n'avait rien fait d'autre pendant bien des années que de receler ce que
moi et d'autres avions volé, et de nous encourager à le voler. Mais elle
sanglotait et se démenait comme une forcenée, se tordant les mains, et
criant qu'elle était perdue, qu'elle pensait qu'il y eût sur elle une
malédiction du ciel, qu'elle serait damnée, qu'elle avait été la ruine
de toutes ses amies, qu'elle avait amené une telle et une telle, et une
telle à l'échafaud; et là elle comptait quelque dix ou onze personnes,
de certaines desquelles j'ai fait mention, qui étaient venues à une fin
précoce; et qu'à cette heure elle était l'occasion de ma perte,
puisqu'elle m'avait persuadée de continuer, alors que je voulais cesser.
Je l'interrompis là:
--Non, ma mère, non, dis-je, ne parlez point ainsi; car vous m'avez
conseillé de me retirer quand j'eus obtenu l'argent du mercier, et quand
je revins de Harwich, et je ne voulus pas vous écouter; par ainsi vous
n'avez point été à blâmer; c'est moi seule qui me suis perdue, et qui me
suis amenée à cette misère!
Et ainsi nous passions bien des heures ensemble.