Ce ne fut que trois jours après que, nullement rendue prudente par le

danger que j'avais couru, contre ma coutume et poursuivant encore l'art

où je m'étais si longtemps employée, je m'aventurai dans une maison dont

je vis les portes ouvertes, et me fournis, ainsi que je pensai, en

vérité, sans être aperçue, de deux pièces de soie à fleurs, de celle

qu'on nomme brocart, très riche. Ce n'était pas la boutique d'un

mercier, ni le magasin d'un mercier, mais la maison semblait d'une

habitation privée, où demeurait, paraît-il, un homme qui vendait des

marchandises destinées aux tisserands pour merciers, sorte de courtier

ou facteur de marchand.

Pour abréger la partie noire de cette histoire, je fus assaillie par

deux filles qui s'élancèrent sur moi, la bouche ouverte, dans le moment

que je sortais par la porte, et l'une d'elles, me tirant en arrière, me

fit rentrer dans la chambre, tandis que l'autre fermait la porte sur

moi. Je les eusse payées de bonnes paroles, mais je n'en pus trouver le

moyen: deux dragons enflammés n'eussent pas montré plus de fureur; elles

lacérèrent mes habits, m'injurièrent et hurlèrent, comme si elles

eussent voulu m'assassiner; la maîtresse de la maison arriva ensuite, et

puis le maître, et tous pleins d'insultes.

Je donnai au maître de bonnes paroles, lui dis que la porte était

ouverte, que les choses étaient une tentation pour moi, que j'étais

pauvre, dans la détresse, et que la pauvreté était une chose à laquelle

beaucoup de personnes ne pouvaient résister, et le suppliai avec des

larmes d'avoir pitié de moi. La maîtresse de la maison était émue de

compassion et incline à me laisser aller, et avait presque amené son

mari à y consentir, mais les coquines avaient couru, devant qu'on les

eût envoyées, pour ramener un commissaire; sur quoi le maître dit qu'il

ne pouvait reculer, et qu'il fallait aller devant un juge, et qu'il

pourrait être lui-même dans la peine s'il me relâchait.

La vue d'un commissaire en vérité me frappa, et je pensai enfoncer en

terre; je tombai en pâmoison, et en vérité ces gens pensaient que je

fusse morte, quand de nouveau la femme plaida pour moi, et pria son

mari, voyant qu'ils n'avaient rien perdu, de me relâcher. Je lui offris

de lui payer les deux pièces, quelle qu'en fût la valeur, quoique je ne

les eusse pas prises, et lui exposai que puisqu'il avait les

marchandises, et qu'en somme il n'avait rien perdu, il serait cruel de

me persécuter à mort, et de demander mon sang pour la seule tentative

que j'avais faite de les prendre. Je rappelai aussi au commissaire que

je n'avais point forcé de portes, ni rien emporté; et quand j'arrivai

devant le juge et que je plaidai là sur ce que je n'avais rien forcé

pour m'introduire, ni rien emporté au dehors, le juge fut enclin à me

faire mettre en liberté; mais la première vilaine coquine qui m'avait

arrêtée ayant affirmé que j'étais sur le point de m'en aller avec les

étoffes, mais qu'elle m'avait arrêtée et tirée en arrière, le juge sans

plus attendre, ordonna de me mettre en prison, et on m'emporta à

Newgate, dans cet horrible lieu. Mon sang même se glace à la seule

pensée de ce nom: le lieu où tant de mes camarades avaient été enfermées

sous les verrous, et d'où elles avaient été tirées pour marcher à

l'arbre fatal; le lieu où ma mère avait si profondément souffert, où

j'avais été mise au monde, et d'où je n'espérais point de rédemption que

par une mort infâme; pour conclure, le lieu qui m'avait si longtemps

attendue, et qu'avec tant d'art et de succès j'avais si longtemps évité.

J'étais maintenant dans une affreuse peine vraiment; il est impossible

de décrire la terreur de mon esprit quand d'abord on me fit entrer et

que je considérai autour de moi toutes les horreurs de ce lieu

abominable: je me regardai comme perdue, et que je n'avais plus à songer

qu'à quitter ce monde, et cela dans l'infamie la plus extrême; le

tumulte infernal, les hurlements, les jurements et la clameur, la

puanteur et la saleté, et toutes les affreuses choses d'affliction que

j'y voyais s'unissaient pour faire paraître que ce lieu fut un emblème

de l'enfer lui-même, et en quelque sorte sa porte d'entrée.

Je ne pus dormir pendant plusieurs nuits et plusieurs jours après que je

fus entrée dans ce misérable lieu: et durant quelque temps j'eusse été

bien heureuse d'y mourir, malgré que je ne considérasse point non plus

la mort ainsi qu'il le faudrait; en vérité, rien ne pouvait être plus

empli d'horreur pour mon imagination que le lieu même: rien ne m'était

plus odieux que la société qui s'y trouvait. Oh! si j'avais été envoyée

en aucun lieu de l'univers, et point à Newgate, je me fusse estimée

heureuse!

Et puis comme les misérables endurcies qui étaient là avant moi

triomphèrent sur moi! Quoi! Mme Flanders à Newgate, enfin! quoi, Mme

Mary, Mme Molly, et ensuite Mol! Flanders tout court! Elles pensaient

que le diable m'eût aidée, disaient-elles, pour avoir régné si

longtemps; elles m'attendaient là depuis bien des années,

disaient-elles, et étais-je donc venue enfin! Puis elles me souillaient

d'excréments pour me railler, me souhaitaient la bienvenue en ce lieu,

et que j'en eusse bien de la joie, me disaient de prendre bon courage,

d'avoir le coeur fort, de ne pas me laisser abattre: que les choses

n'iraient peut-être pas si mal que je le craignais et autres paroles

semblables; puis faisaient venir de l'eau-de-vie et la buvaient à ma

santé; mais mettaient le tout à mon compte; car elles me disaient que je

ne faisais que d'arriver au collège, comme elles l'appelaient, et que,

sûr, j'avais de l'argent dans ma poche, tandis qu'elles n'en avaient

point.

Je demandai à l'une de cette bande depuis combien de temps elle était

là. Elle me dit quatre mois. Je lui demandai comment le lieu lui avait

paru quand elle y était entrée d'abord. Juste comme il me paraissait

maintenant, dit-elle, terrible et plein d'horreur; et elle pensait

qu'elle fût en enfer; et je crois bien encore que j'y suis,

ajouta-t-elle, mais cela me semble si naturel que je ne me tourmente

plus là-dessus.

--Je suppose, dis-je, que vous n'êtes point en danger de ce qui va

suivre.

--Nenni, dit-elle, par ma foi, tu te trompes bien; car je suis

condamnée, sentence rendue; seulement j'ai plaidé mon ventre; mais je ne

suis pas plus grosse d'enfant que le juge qui m'a examinée, et je

m'attends à être rappelée à la prochaine session.

Ce rappel est un examen du premier jugement, quand une femme a obtenu

répit pour son ventre, mais qu'il se trouve qu'elle n'est pas enceinte,

ou que si elle l'a été, elle a accouché.

--Comment, dis-je, et vous n'êtes pas plus soucieuse?

--Bah! dit-elle, je n'y puis rien faire; à quoi cela sert-il d'être

triste? Si je suis pendue, je ne serai plus là, voilà tout.

Et voilà qu'elle se détourne en dansant, et qu'elle chante, comme elle

s'en va, le refrain suivant de Newgate:

_Tortouse balance,_

_Ma panse qui danse,_

_Un coup de cloche au clocheton,_

_Et c'est la fin de Jeanneton._

Je ne puis dire, ainsi que le font quelques-uns, que le diable n'est pas

si noir qu'on le peint; car en vérité nulles couleurs ne sauraient

représenter vivement ce lieu de Newgate, et nulle âme le concevoir

proprement, sinon celles qui y ont souffert. Mais comment l'enfer peut

devenir par degrés si naturel, et non seulement tolérable, mais encore

agréable, voilà une chose inintelligible sauf à ceux qui en ont fait

l'expérience, ainsi que j'ai fait.

La même nuit que je fus envoyée à Newgate, j'en fis passer la nouvelle à

ma vieille gouvernante, qui en fut surprise, comme bien vous pensez, et

qui passa la nuit presque aussi mal en dehors de Newgate que moi au

dedans.

Le matin suivant elle vint me voir; elle fit tout son possible pour me

rassurer, mais elle vit bien que c'était en vain. Toutefois, comme elle

disait, plier sous le poids n'était qu'augmenter le poids; elle

s'appliqua aussitôt à toutes les méthodes propres à en empêcher les

effets que nous craignions, et d'abord elle découvrit les deux coquines

enflammées qui m'avaient surprise; elle tâcha à les gagner, à les

persuader, leur offrit de l'argent, et en somme essaya tous les moyens

imaginables pour éviter une poursuite; elle offrit à une de ces filles

100£ pour quitter sa maîtresse et ne pas comparaître contre moi; mais

elle ne fût si résolue, que malgré qu'elle ne fût que fille servante à

3£ de gages par an, ou quelque chose d'approchant, elle refusa, et elle

eût refusé, ainsi que le crut ma gouvernante, quand même elle lui eût

offert 500£. Puis elle assaillit l'autre fille; celle-ci n'avait point

la dureté de la première et parut parfois encline à montrer quelque

pitié; mais l'autre créature la sermonna, et ne voulut pas tant que la

laisser parler à ma gouvernante, mais menaça mon amie de la faire

prendre pour corruption de témoins.

Puis elle s'adressa au maître, c'est à savoir à l'homme dont les

marchandises avaient été volées, et particulièrement à sa femme, qui

avait été encline d'abord à prendre quelque pitié de moi; elle trouva

que la femme était la même encore, mais que l'homme alléguait qu'il

était forcé de poursuivre, sans quoi il perdrait sa reconnaissance en

justice.

Ma gouvernante s'offrit à trouver des amis qui feraient ôter sa

reconnaissance du fil d'archal des registres, comme ils disent, mais il

ne fut pas possible de le convaincre qu'il y eût aucun salut pour lui au

monde, sinon de comparaître contre moi; si bien que j'allais avoir

contre moi trois témoins à charge sur le fait même, le maître et ses

deux servantes; c'est-à-dire que j'étais aussi certaine d'encourir la

peine de mort que je l'étais de vivre à cette heure et que je n'avais

rien à faire qu'à me préparer à mourir.

Je passai là bien des jours dans la plus extrême horreur: j'avais la

mort en quelque sorte devant les yeux et je ne pensais à rien nuit et

jour qu'à des gibets et à des cordes, mauvais esprits et démons; il est

impossible d'exprimer combien j'étais harassée entre les affreuses

appréhensions de la mort et la terreur de ma conscience qui me

reprochait mon horrible vie passée.

Le chapelain de Newgate vint me trouver, et me parla un peu à sa façon;

mais tout son discours divin se portait à me faire avouer mon crime,

comme il le nommait (malgré qu'il ne sût pas pourquoi j'étais là), à

découvrir entièrement ce que j'avais fait, et autres choses semblables,

sans quoi il me disait que Dieu ne me pardonnerait jamais; et il fut si

loin de toucher le propos même que je n'en eus aucune manière de

consolation; et puis d'observer la pauvre créature me prêcher le matin

confession et repentir, et de le trouver ivre d'eau-de-vie sur le midi,

voilà qui avait quelque chose de si choquant que cet homme finit par me

donner la nausée, et son oeuvre aussi, par degrés, à cause de l'homme

qui la pratiquait: si bien que je le priai de ne point me fatiguer

davantage.

Je ne sais comment cela se fit, mais grâce aux infatigables efforts de

ma diligente gouvernante, il n'y eut pas d'accusation portée contre moi

à la première session, je veux dire au grand jury, à Guildhall, si bien

que j'eus encore un mois ou cinq semaines devant moi, et sans doute

c'est ce que j'aurais dû regarder comme autant de temps qui m'était

donné pour réfléchir sur ce qui était passé, et me préparer à ce qui

allait venir; j'aurais dû estimer que c'était un répit destiné au

repentir et l'avoir employé ainsi, mais c'est ce qui n'était pas en moi.

J'étais fâchée, comme avant, d'être à Newgate, mais je donnais peu de

marques de repentir.

Au contraire, ainsi que l'eau dans les cavernes des montagnes qui

pétrifie et tourne en pierre toute chose sur quoi on la laisse

s'égoutter; ainsi le continuel commerce avec une pareille meute de

limiers d'enfer eut sur moi la même opération commune que sur les

autres; je muai en pierre; je devins premièrement insensible et stupide,

puis abrutie et pleine d'oubli, enfin folle furieuse plus qu'aucune

d'elles; en somme j'arrivai à me plaire naturellement et à m'accommoder

à ce lieu, autant en vérité que si j'y fusse née.

Il est à peine possible d'imaginer que nos natures soient capables de

dégénérer au point que de rendre plaisant et agréable ce qui en soi est

la plus complète misère. Voilà une condition telle que je crois qu'il

est à peine possible d'en citer une pire; j'étais malheureuse avec un

raffinement aussi exquis qu'il se peut pour une personne, qui, ainsi que

moi, avait de la vie, de la santé, et de l'argent pour s'aider.

J'avais sur moi un poids de crime qui eût suffi à abattre toute créature

qui eût gardé le moindre pouvoir de réflexion, ou qui eût encore quelque

sentiment du bonheur en cette vie ou de la misère en l'autre: j'avais eu

d'abord quelque remords, en vérité, mais point de repentir; je n'avais

maintenant ni remords ni repentir. J'étais accusée d'un crime dont la

punition était la mort; la preuve était si manifeste que je n'avais

point lieu même de plaider «non coupable»; j'avais le renom d'une

vieille délinquante, si bien que je n'avais rien à attendre que la mort;

ni n'avais-je moi-même aucune pensée d'échapper et cependant j'étais

possédée par une étrange léthargie d'âme; je n'avais en moi ni trouble,

ni appréhensions, ni douleur; la première surprise était passée;

j'étais, je puis bien dire, je ne sais comme; mes sens, ma raison, bien

plus, ma conscience, étaient tout endormis: mon cours de vie pendant

quarante ans avait été une horrible complication de vice, de

prostitution, d'adultère, d'inceste, de mensonge, de vol et en un mot,

j'avais pratiqué tout, sauf l'assassinat et la trahison, depuis l'âge de

dix-huit ans ou environ jusqu'à soixante; et pourtant je n'avais point

de sens de ma condition, ni de pensée du ciel ni de l'enfer, du moins

qui allât plus loin qu'un simple effleurement passager, comme le point

ou aiguillon de douleur qui avertit et puis s'en va; je n'avais ni le

coeur de demander la merci de Dieu, ni en vérité d'y penser. Et je crois

avoir donné ici une brève description de la plus complète misère sur

terre.

Toutes mes pensées terrifiantes étaient passées; les horreurs du lieu

m'étaient devenues familières; je n'éprouvais pas plus de malaise par le

tumulte et les clameurs de la prison que celles qui menaient ce tumulte;

en un mot, j'étais devenue un simple gibier de Newgate, aussi méchant et

grossier que tout autre; oui, et j'avais à peine retenu l'habitude et

coutume de bonnes façons et manières qui jusque-là avait été répandue

dans toute ma conversation; si complètement étais-je dégénérée et

possédée par la corruption que je n'étais pas plus la même chose que

j'avais été, que si je n'eusse jamais été autrement que ce que j'étais

maintenant.

Au milieu de cette partie endurcie de mon existence, j'eus une autre

surprise soudaine qui me rappela un peu à cette chose qu'on nomme

douleur, et dont en vérité auparavant j'avais commencé à passer le sens.

On me raconta une nuit qu'il avait été apporté en prison assez tard dans

la nuit dernière trois voleurs de grand'route qui avaient commis un vol

quelque part sur Hounslow-heath (je crois que c'était là) et qui avaient

été poursuivis jusqu'à Uxbrige par les gens de la campagne, et là pris

après une courageuse résistance, où beaucoup des paysans avaient été

blessés et quelques-uns tués.

On ne sera point étonné que nous, les prisonnières, nous fussions toutes

assez désireuses de voir ces braves gentilshommes huppés, dont on disait

que leurs pareils ne s'étaient point rencontrés encore, d'autant qu'on

prétendait que le matin ils seraient transférés dans le préau, ayant

donné de l'argent au grand maître de la prison afin qu'on leur accordât

la liberté de ce meilleur séjour. Nous donc, les femmes, nous nous mîmes

sur leur chemin, afin d'être sûres de les voir; mais rien ne peut

exprimer la surprise et la stupeur où je fus jetée quand je vis le

premier homme qui sortit, et que je reconnus pour être mon mari du

Lancashire, le même avec qui j'avais vécu si bravement à Dunstable, et

le même que j'avais vu ensuite à Brickhill, lors de mon mariage avec mon

dernier mari, ainsi que j'ai dit.

Je fus comme étonnée à cette vue, muette, et ne sus ni que dire ni que

faire: il ne me reconnut point, et ce fut tout le soulagement que j'eus

pour l'instant; je quittai ma société et me retirai autant qu'il est

possible de se retirer en cet horrible lieu, et je pleurai ardemment

pendant longtemps.

--Affreuse créature que je suis, m'écriai-je, combien de pauvres gens

ai-je rendus malheureux! combien de misérables désespérés ai-je envoyés

jusque chez le diable!

Je plaçai tout à mon compte les infortunes de ce gentilhomme. Il

m'avait dit à Chester qu'il était ruiné par notre alliance et que ses

fortunes étaient faites désespérées à cause de moi; car, pensant que

j'eusse été une fortune, il s'était enfoncé dans la dette plus avant

qu'il ne pourrait jamais payer; qu'il s'en irait à l'armée et porterait

le mousquet, ou qu'il achèterait un cheval pour faire un tour, comme il

disait; et malgré que je ne lui eusse jamais dit que j'étais une fortune

et que je ne l'eusse pas proprement dupé moi-même, cependant j'avais

encouragé la fausse idée qu'il s'était faite, et ainsi étais-je la cause

originelle de son malheur. La surprise de cette aventure ne fit que

m'enfoncer plus avant dans mes pensées et me donner de plus fortes

réflexions que tout ce qui m'était arrivé jusqu'ici; je me lamentais

nuit et jour, d'autant qu'on m'avait dit qu'il était le capitaine de la

bande, et qu'il avait commis tant de vols que Hind, ou Whitney, ou le

Fermier d'Or n'étaient que des niais auprès de lui; qu'il serait

sûrement pendu, quand il ne dût pas rester d'autres hommes après lui

dans le pays; et qu'il y aurait abondance de gens pour témoigner contre

lui.

Je fus noyée dans la douleur que j'éprouvais; ma propre condition ne me

donnait point de souci, si je la comparais à celle-ci, et je m'accablais

de reproches à son sujet; je me lamentais sur mes infortunes et sur sa

ruine d'un tel train que je ne goûtais plus rien comme avant et que les

premières réflexions que j'avais faites sur l'affreuse vie que je menais

commencèrent à me revenir; et à mesure que ces choses revenaient, mon

horreur de ce lieu et de la manière dont on y vivait me revint ainsi; en

somme je fus parfaitement changée et je devins une autre personne.

Tandis que j'étais sous ces influences de douleur pour lui, je fus

avertie qu'à la prochaine session je serais citée devant le grand jury,

et qu'on demanderait contre moi la peine de mort. Ma sensibilité avait

été déjà touchée; la misérable hardiesse d'esprit que j'avais acquise

s'affaissa et une conscience coupable commença de se répandre dans tous

mes sens. En un mot, je me mis à penser; et de penser, en vérité, c'est

un vrai pas d'avancée de l'enfer au ciel; tout cet endurcissement, cette

humeur d'âme, dont j'ai tant parlé, n'était que privation de pensée;

celui qui est rendu à sa pensée est rendu à lui-même.

Sitôt que j'eus commencé, dis-je, de penser, la première chose qui me

vint à l'esprit éclata en ces termes:

--Mon Dieu, que vais-je devenir? Je vais être condamnée, sûrement; et

après, il n'y a rien que la mort. Je n'ai point d'amis; que vais-je

faire? Je serai sûrement condamnée! Mon Dieu, ayez pitié de moi, que

vais-je devenir?

C'était une morne pensée, direz-vous, pour la première, depuis si

longtemps qui avait jailli dans mon âme en cette façon; et pourtant ceci

même n'était que frayeur de ce qui allait venir; il n'y avait pas là

dedans un seul mot de sincère repentir. Cependant, j'étais affreusement

déprimée, et inconsolée à un point extrême; et comme je n'avais nulle

amie à qui confier mes pensées de détresse, elles me pesaient si

lourdement, qu'elles me jetaient plusieurs fois par jour dans des

pâmoisons, et crises de nerfs. Je fis demander ma vieille gouvernante,

qui, pour lui rendre justice, agit en fidèle amie; elle ne laissa point

de pierre qu'elle ne retourna pour empêcher le grand jury de dresser

l'acte d'accusation; elle alla trouver plusieurs membres du jury, leur

parla, et s'efforça de les remplir de dispositions favorables, à cause

que rien n'avait été enlevé, et qu'il n'y avait point eu de maison

forcée, etc. Mais rien n'y faisait; les deux filles prêtaient serment

sur le fait, et le jury trouva lieu d'accusation de vol de maison, c'est

à savoir, de félonie et bris de clôture.

Je tombai évanouie quand on m'en porta la nouvelle, et quand je revins à

moi, je pensai mourir sous ce faix. Ma gouvernante se montra pour moi

comme une vraie mère; elle s'apitoya sur moi, pleura avec moi et pour

moi; mais elle ne pouvait m'aider; et pour ajouter à toute cette

terreur, on ne faisait que dire par toute la prison que ma mort était

assurée; je les entendais fort bien en parler souvent entre elles, et je

les voyais hocher la tête et dire qu'elles en étaient bien fâchées, et

autres choses semblables, comme il est d'usage en ce lieu; mais pourtant

aucune n'était venue me dire ses pensées jusqu'enfin un des gardiens

vint à moi privément et dit avec un soupir:

--Eh bien, madame Flanders, vous allez être jugée vendredi (et nous

étions au mercredi); qu'avez-vous l'intention de faire?

Je devins blanche comme un linge et dis:

--Dieu sait ce que je ferai; pour ma part, je ne sais que faire.

--Hé quoi, dit-il, je ne veux point vous flatter; il faudrait vous

préparer à la mort, car je doute que vous serez condamnée, et comme vous

êtes vieille délinquante, m'est avis que vous trouverez bien peu de

merci. On dit, ajouta-t-il, que votre cas est très clair, et que les

témoins vous chargent de façon si positive, qu'il n'y a point à y

résister.

C'était un coup à percer les entrailles mêmes d'une qui, comme moi,

était pliée sous un tel fardeau, et je ne pus prononcer une parole,

bonne ou mauvaise pendant longtemps; enfin j'éclatai en sanglots et je

lui dis:

--Oh! monsieur, que faut-il faire?

--Ce qu'il faut faire? dit-il. Il faut faire chercher un ministre, pour

lui parler; car en vérité, madame Flanders, à moins que vous n'ayez de

bien puissants amis, vous n'êtes point une femme faite pour ce monde.

C'étaient là des discours sans ambages, en vérité; mais ils me furent

très durs, ou du moins je me le figurai. Il me laissa dans la plus

grande confusion que l'on puisse s'imaginer, et toute cette nuit je

restai éveillée; et maintenant je commençai de dire mes prières, ce que

je n'avais guère fait auparavant depuis la mort de mon dernier mari, ou

un peu de temps après; et en vérité je puis bien appeler ce que je

faisais dire mes prières; car j'étais dans une telle confusion, et

j'avais sur l'esprit une telle horreur, que malgré que je pleurasse et

que je répétasse à plusieurs reprises l'expression ordinaire:--Mon Dieu,

ayez pitié de moi!--je ne m'amenais jamais jusqu'au sens d'être une

misérable pécheresse, ainsi que je l'étais en effet, et de confesser mes

péchés à Dieu, et de demander pardon pour l'amour de Jésus-Christ;

j'étais enfoncée dans le sentiment de ma condition, que j'allais passer

en jugement capital, et que j'étais sûre d'être exécutée, et voilà

pourquoi je m'écriais toute la nuit:

--Mon Dieu, que vais-je devenir? Mon Dieu, que vais-je faire? Mon Dieu,

ayez pitié de moi! et autres choses semblables.

Ma pauvre malheureuse gouvernante était maintenant aussi affligée que

moi, et repentante avec infiniment plus de sincérité, quoiqu'il n'y eût

point de chance d'accusation portée contre elle; non qu'elle ne le

méritât autant que moi, et c'est ce qu'elle disait elle-même; mais elle

n'avait rien fait d'autre pendant bien des années que de receler ce que

moi et d'autres avions volé, et de nous encourager à le voler. Mais elle

sanglotait et se démenait comme une forcenée, se tordant les mains, et

criant qu'elle était perdue, qu'elle pensait qu'il y eût sur elle une

malédiction du ciel, qu'elle serait damnée, qu'elle avait été la ruine

de toutes ses amies, qu'elle avait amené une telle et une telle, et une

telle à l'échafaud; et là elle comptait quelque dix ou onze personnes,

de certaines desquelles j'ai fait mention, qui étaient venues à une fin

précoce; et qu'à cette heure elle était l'occasion de ma perte,

puisqu'elle m'avait persuadée de continuer, alors que je voulais cesser.

Je l'interrompis là:

--Non, ma mère, non, dis-je, ne parlez point ainsi; car vous m'avez

conseillé de me retirer quand j'eus obtenu l'argent du mercier, et quand

je revins de Harwich, et je ne voulus pas vous écouter; par ainsi vous

n'avez point été à blâmer; c'est moi seule qui me suis perdue, et qui me

suis amenée à cette misère!

Et ainsi nous passions bien des heures ensemble.

Moll Flanders · 第 22 / 27 段