En effet, il envoya cet homme à Newgate pour cet assaut, et son maître

donna caution, et puis nous partîmes; mais j'eus la satisfaction de voir

la foule les attendre tous deux, comme ils sortaient, huant et jetant

des pierres et de la boue dans les carrosses où ils étaient montés; et

puis je rentrai chez moi.

Après cette bousculade, voici que je rentre à la maison et que je

raconte l'affaire à ma gouvernante et elle se met à me rire à la figure.

--Qu'est-ce qui vous donna tant de gaieté? dis-je. Il n'y a pas lieu de

rire si fort de cette histoire que vous vous l'imaginez; je vous assure

que j'ai été bien secouée et effrayée aussi par une bande de vilains

coquins.

--Pourquoi je ris? dit ma gouvernante. Je ris, mon enfant, de la chance

que tu as; voilà un coup qui sera la meilleure aubaine que tu aies faite

de ta vie, si tu sais t'y prendre. Je te promets que tu feras payer au

mercier 500£ de dommages-intérêts sans compter ce que tu tireras du

compagnon.

J'avais d'autres pensées là-dessus qu'elle; et surtout à cause que

j'avais donné mon nom au juge de paix, et je savais que mon nom était si

bien connu parmi les gens de Hick's Hall, Old Bailey, et autres lieux

semblables, que si cette cause venait à être jugée publiquement, et

qu'on eût l'idée de faire enquête sur mon nom, aucune cour ne

m'accorderait de dommages, ayant la réputation d'une personne de tel

caractère. Cependant je fus obligée de commencer un procès en forme, et

en conséquence ma gouvernante me découvrit un homme de confiance pour le

mener, étant un avoué qui faisait de très bonnes affaires et qui avait

bonne réputation; en quoi elle eut certainement raison; car si elle eût

employé quelque aigrefin de chicane, ou un homme point connu, je

n'aurais obtenu que bien peu; au lieu qu'il en coûta finalement au

mercier 200£ et plus, avec un souper qu'il fut forcé de nous offrir

par-dessus le marché, à ma gouvernante, à l'avocat et à moi.

Ce ne fut pas longtemps après que l'affaire avec le mercier fut arrangée

que je sortis dans un équipage bien différent de tous ceux où j'avais

paru avant. Je m'habillai, comme une mendiante, des haillons les plus

grossiers et les plus méprisables que je pus trouver, et j'errai çà et

là, épiant et guettant à toutes les portes et fenêtres que j'approchai;

et en vérité j'étais en une telle condition maintenant que je savais

aussi mal m'y maintenir que jamais je fis en aucune. J'avais une horreur

naturelle de la saleté et des haillons; j'avais été élevée nettement et

strictement et ne pouvais point être autre en quelque état que je fusse,

de sorte que ce me fut le déguisement le plus déplaisant que jamais je

portai. Je me dis tout à l'heure que je n'y pourrais rien profiter, car

c'était un habit qui faisait fuir et que tout le monde redoutait, et je

pensai que chacun me regardât comme s'il eût peur que je m'approchasse,

de crainte que je ne lui ôtasse quelque chose ou peur de m'approcher de

crainte que rien de moi ne passât sur lui. J'errai tout le soir la

première fois que je sortis et je ne fis rien et je rentrai à la maison,

mouillée, boueuse et lasse; toutefois je ressortis la nuit suivante et

alors je rencontrai une petite aventure qui pensa me coûter cher. Comme

je me tenais à la porte d'une taverne, voici venir un gentilhomme à

cheval qui descend à la porte et, voulant entrer dans la taverne, il

appelle un des garçons pour lui tenir son cheval. Il demeura assez

longtemps dans la taverne et le garçon entendit son maître qui

l'appelait, et pensant qu'il fût fâché et me voyant debout près de lui,

m'appela:

--Tenez, bonne femme, dit-il, gardez ce cheval un instant tandis que

j'entre; si le gentilhomme revient, il vous donnera quelque chose.

--Oui, dis-je et je prends le cheval et l'emmène tranquillement et le

conduis à ma gouvernante.

Ç'aurait été là une aubaine pour ceux qui s'y fussent entendus, mais

jamais pauvre voleur ne fût plus embarrassé de savoir ce qu'il fallait

faire de son vol, car lorsque je rentrai, ma gouvernante fut toute

confondue, et aucune de nous ne savait ce qu'il fallait faite de cette

bête: l'envoyer à une étable était insensé, car il était certain qu'avis

en serait donné dans la gazette avec la description du cheval, de sorte

que nous n'oserions pas aller le reprendre.

Tout le remède que nous trouvâmes à cette malheureuse aventure fut de

mener le cheval dans une hôtellerie et d'envoyer un billet par un

commissaire à la taverne pour dire que le cheval du gentilhomme qui

avait été perdu à telle heure se trouvait dans telle taverne et qu'on

pourrait l'y venir chercher, que la pauvre femme qui le tenait l'ayant

mené par la rue et incapable de le reconduire l'avait laissé là. Nous

aurions pu attendre que le propriétaire eût fait publier et offrir une

récompense: mais nous n'osâmes pas nous aventurer à la recevoir.

Ce fut donc là un vol et point un vol, car peu de chose y fut perdu et

rien n'y fut gagné, et je me sentis excédée de sortir en haillons de

mendiante. Cela ne faisait point du tout l'affaire et d'ailleurs j'en

tirai des pressentiments menaçants.

Tandis que j'étais en ce déguisement, je rencontrai une société de gens

de la pire espèce que j'aie jamais fréquentée, et je vins à connaître un

peu leurs façons. C'étaient des faux-monnayeurs, et ils me firent de

très bonnes offres pour ce qui était du profit, mais la partie où ils

voulaient que je m'embarquasse était la plus dangereuse, je veux dire le

façonnage du faux-coin, comme ils l'appellent, ou si j'eusse été prise,

j'eusse rencontré mort certaine, mort au poteau, dis-je; j'eusse été

brûlée à mort, attachée au poteau: si bien que, malgré qu'en apparence

je ne fusse qu'une mendiante et qu'ils m'eussent promis des montagnes

d'or et d'argent pour m'attirer, pourtant je n'y voulus rien faire; il

est vrai que si j'eusse été réellement une mendiante ou désespérée ainsi

que lorsque je débutai, je me fusse peut-être jointe à eux car se

soucie-t-on de mourir quand on ne sait point comment vivre; mais à

présent telle n'était pas ma condition, au moins ne voulais-je point

courir de si terribles risques; d'ailleurs la seule pensée d'être brûlée

au poteau jetait la terreur jusque dans mon âme, me gelait le sang et me

donnait les vapeurs à un tel degré que je n'y pouvais penser sans

trembler.

Ceci mit fin en même temps à mon déguisement, car malgré que leur offre

me déplût, pourtant je n'osai leur dire, mais parus m'y complaire et

promis de les revoir. Mais je n'osai jamais aller les retrouver, car si

je les eusse vus sans accepter, et malgré que j'eusse refusé avec les

plus grandes assurances de secret qui fussent au monde, ils eussent été

bien près de m'assassiner pour être sûrs de leur affaire et avoir de la

tranquillité, comme ils disent; quelle sorte de tranquillité, ceux-là le

jugeront le mieux qui entendent comment des gens peuvent être

tranquilles qui en assassinent d'autres pour échapper au danger.

Mais enfin, je rencontrai une femme qui m'avait souvent dit les

aventures qu'elle faisait et avec succès, sur le bord de l'eau, et je me

joignais à elle, et nous menâmes assez bien nos affaires. Un jour nous

vînmes parmi des Hollandais à Sainte-Catherine, où nous allâmes sous

couleur d'acheter des effets qui avaient été débarqués secrètement. Je

fus deux ou trois fois en une maison où nous vîmes bonne quantité de

marchandises prohibées, et une fois ma camarade emporta trois pièces de

soie noire de Hollande, qui se trouvèrent de bonne prise, et j'en eus ma

part; mais dans toutes les excursions que je tentai seule, je ne pus

trouver l'occasion de rien faire, si bien que j'abandonnai la partie,

car on m'y avait vue si souvent qu'on commençait à se douter de quelque

chose.

Voilà qui me déconcerta un peu, et je résolus de me pousser de côté ou

d'autre, car je n'étais point accoutumée à rentrer si souvent sans

aubaine, de sorte que le lendemain je pris de beaux habits et m'en allai

à l'autre bout de la ville. Je passai à travers l'Exchange dans le

Strand, mais n'avais point d'idée d'y rien trouver, quand soudain je vis

un grand attroupement, et tout le monde, boutiquiers autant que les

autres, debout et regardant du même côté; et qu'était-ce, sinon quelque

grande duchesse qui entrait dans l'Exchange, et on disait que la reine

allait venir. Je me portai tout près du côté d'une boutique, le dos

tourné au comptoir comme pour laisser passer la foule, quand, tenant les

yeux sur un paquet de dentelles que le boutiquier montrait à des dames

qui se trouvaient près de moi, le boutiquier et sa servante se

trouvèrent si occupés à regarder pour voir qui allait venir et dans

quelle boutique on entrerait, que je trouvai moyen de glisser un paquet

de dentelles dans ma poche et de l'emporter tout net, si bien que la

modiste paya assez cher pour avoir bayé à la reine.

Je m'écartai de la boutique comme repoussée par la presse; et me mêlant

à la foule, je sortis à l'autre porte de l'Exchange et ainsi décampai

avant qu'on s'aperçût que la dentelle avait disparu, et à cause que je

ne voulais pas être suivie, j'appelai un carrosse et m'y enfermai.

J'avais à peine fermé les portières du carrosse que je vis la fille du

marchand de modes et cinq ou six autres qui s'en allaient en courant

dans la rue et qui criaient comme en frayeur. Elles ne criaient pas «au

voleur»parce que personne ne se sauvait, mais j'entendis bien les mots»

«volé» et «dentelles» deux ou trois fois, et je vis la fille se tordre

les mains et courir çà et là les yeux égarés comme une hors du sens. Le

cocher qui m'avait prise montait sur son siège, mais n'était pas tout à

fait monté, et les chevaux n'avaient pas encore bougé, de sorte que

j'étais terriblement inquiète et je pris le paquet de dentelles, toute

prête à le laisser tomber par le vasistas du carrosse qui s'ouvre par

devant, justement derrière le cocher, mais à ma grande joie, en moins

d'une minute le carrosse se mit en mouvement, c'est à savoir aussitôt

que le cocher fut monté et eut parlé à ses chevaux, de sorte qu'il

partit et j'emportai mon butin qui valait près de vingt livres.

J'étais maintenant dans une bonne condition, en vérité, si j'eusse connu

le moment où il fallait cesser; et ma gouvernante disait souvent que

j'étais la plus riche dans le métier en Angleterre; et je crois bien que

je l'étais: 700£ d'argent, outre des habits, des bagues, quelque

vaisselle plate, et deux montres d'or, le tout volé, car j'avais fait

d'innombrables coups outre ceux que j'ai dits. Oh! si même maintenant

j'avais été touchée par la grâce du repentir, j'aurais encore eu le

loisir de réfléchir sur mes folies et de faire quelque réparation; mais

la satisfaction que je devais donner pour le mal public que j'avais fait

était encore à venir; et je ne pouvais m'empêcher de faire mes sorties,

comme je disais maintenant, non plus qu'au jour où c'était mon extrémité

vraiment qui me tirait dehors pour aller chercher mon pain.

Un jour je mis de très beaux habits et j'allai me promener; mais rien ne

se présenta jusqu'à ce que je vins dans Saint-James Park. Je vis

abondance de belles dames qui marchaient tout le long du Mail, et parmi

les autres il y avait une petite demoiselle, jeune dame d'environ douze

ou treize ans, et elle avait une soeur, comme je supposai, près d'elle,

qui pouvait bien en avoir neuf. J'observai que la plus grande avait une

belle montre d'or et un joli collier de perles; et elles étaient

accompagnées d'un laquais en livrée; mais comme il n'est pas d'usage que

les laquais marchent derrière les dames dans le Mail, ainsi je notai que

le laquais s'arrêta comme elles entraient dans le Mail, et l'aînée des

soeurs lui parla pour lui ordonner d'être là sans faute quand elles

retourneraient.

Quand je l'entendis congédier son valet de pied, je m'avançai vers lui

et lui demandai quelle petite dame c'était là, et je bavardai un peu

avec lui, disant que c'était une bien jolie enfant qui était avec elle,

et combien l'aînée aurait bonnes façons et tenue modeste: comme elle

aurait l'air d'une petite femme; comme elle était sérieuse; et

l'imbécile ne tarda pas à me dire qui elle était, que c'était la fille

aînée de sir Thomas *** d'Essex, et qu'elle avait une grande fortune,

que sa mère n'était pas encore arrivée en ville, mais qu'elle était avec

lady William *** en son logement de Suffolk-Street, avec infiniment

d'autres détails; qu'ils entretenaient une fille de service et une femme

de charge, outre le carrosse de sir Thomas, le cocher, et lui-même; et

que cette jeune dame menait tout le train de maison, aussi bien ici que

chez elle, et me dit abondance de choses, assez pour mon affaire.

J'étais fort bien vêtue et j'avais ma montre d'or tout comme elle; si

bien que je quittai le valet de pied et je me mets sur la même ligne que

cette dame, ayant attendu qu'elle ait fait un tour dans le Mail, au

moment qu'elle allait avancer; au bout d'un instant je la saluai en son

nom, par le titre de lady Betty. Je lui demandai si elle avait des

nouvelles de son père; quand madame sa mère allait venir en ville, et

comment elle allait.

Je lui parlai si familièrement de toute sa famille qu'elle ne put mais

que supposer que je les connaissais tous intimement: je lui demandai

comment il se faisait qu'elle fût sortie sans Mme Chime (c'était le nom

de sa femme de charge) pour prendre soin de Mme Judith, qui était sa

soeur. Puis j'entrai dans un long caquet avec elle sur le sujet de sa

soeur; quelle belle petite dame c'était, et lui demandai si elle avait

appris le français et mille telles petites choses, quand soudain

survinrent les gardes et la foule se rua pour voir passer le roi qui

allait au Parlement.

Les dames coururent toutes d'un côté du Mail et j'aidai à milady à se

tenir sur le bord de la palissade du Mail afin qu'elle fût assez haut

pour voir, et je pris la petite que je levai dans mes bras; pendant ce

temps je pris soin d'ôter si nettement sa montre d'or à lady Betty

qu'elle ne s'aperçut point qu'elle lui manquait jusqu'à ce que la foule

se fût écoulée et qu'elle fût revenue dans le milieu du Mail.

Je la quittai parmi la foule même, et lui dis, comme en grande hâte:

--Chère lady Betty, faites attention à votre petite soeur.

Et puis la foule me repoussa en quelque sorte, comme si je fusse fâchée

de m'en aller ainsi.

La presse en telles occasions est vite passée, et l'endroit se vide

sitôt que le roi a disparu; mais il y a toujours un grand attroupement

et une forte poussée au moment même que le roi passe: si bien qu'ayant

lâché les deux petites dames et ayant fait mon affaire avec elles, sans

que rien de fâcheux ne survînt, je continuai de me serrer parmi la

foule, feignant de courir pour voir le roi, et ainsi je me tins en avant

de la foule jusqu'à ce que j'arrivai au bout du Mail; là le roi

continuant vers le quartier des gardes à cheval, je m'en allai dans le

passage qui à cette époque traversait jusqu'à l'extrémité de Haymarket;

et là je me payai un carrosse et je décampai, et j'avoue que je n'ai pas

encore tenu ma parole, c'est à savoir d'aller rendre visite à lady

Betty.

J'avais eu un instant l'idée de me risquer à rester avec lady Betty,

jusqu'à ce qu'elle s'aperçût que sa montre était volée, et puis de

m'écrier avec elle à haute voix et de la mener à son carrosse, et de

monter en carrosse avec elle, et de la reconduire chez elle: car elle

paraissait tant charmée de moi et si parfaitement dupée par l'aisance

avec laquelle je lui parlais de tous ses parents et de sa famille, que

je pensais qu'il fut fort facile de pousser la chose plus loin et de

mettre la main au moins sur le collier de perles; mais quand je vins à

penser que, malgré que l'enfant peut-être n'eût aucun soupçon, d'autres

personnes en pourraient avoir, et que si on me fouillait, je serais

découverte, je songeai qu'il valait mieux me sauver avec ce que j'avais

déjà.

J'appris plus tard par accident que lorsque la jeune dame s'aperçut que

sa montre avait disparu, elle fit un grand cri dans le parc et envoya

son laquais çà et là pour voir s'il pouvait me trouver, elle m'ayant

décrite avec une perfection telle qu'il reconnut sur-le-champ que

c'était la même personne qui s'était arrêtée à causer si longtemps avec

lui et qui lui avait fait tant de questions sur elles; mais j'étais

assez loin et hors de leur atteinte avant qu'elle pût arriver jusqu'à

son laquais pour lui conter l'aventure.

Je m'approche maintenant d'une nouvelle variété de vie. Endurcie par une

longue race de crime et un succès sans parallèle, je n'avais, ainsi que

j'ai dit, aucune pensée de laisser un métier, lequel, s'il fallait en

juger par l'exemple des autres, devait pourtant se terminer enfin par la

misère et la douleur.

Ce fut le jour de la Noël suivant, sur le soir, que pour achever une

longue suite de crimes, je sortis dans la rue pour voir ce que je

trouverais sur mon chemin, quand passant près d'un argentier qui

travaillait dans Foster-Lane, je vis un appât qui me tenta, et auquel

une de ma profession n'eût su résister car il n'y avait personne dans la

boutique, et beaucoup de vaisselle plate gisait éparse à la fenêtre et

près de l'escabeau de l'homme, qui, ainsi que je suppose, travaillait

sur un côté de la boutique.

J'entrai hardiment et j'allais justement mettre la main sur une pièce

d'argenterie, et j'aurais pu le faire et remporter tout net, pour aucun

soin que les gens de la boutique en eussent pris; sinon qu'un officieux

individu de la maison d'en face, voyant que j'entrais et qu'il n'y avait

personne dans la boutique, traverse la rue tout courant, et sans me

demander qui ni quoi, m'empoigne et appelle les gens de la maison.

Je n'avais rien touché dans la boutique, et ayant eu la lueur de

quelqu'un qui arrivait courant, j'eus assez de présence d'esprit pour

frapper très fort du pied sur le plancher de la maison, et j'appelais

justement à haute voix au moment que cet homme mit la main sur moi.

Cependant, comme j'avais toujours le plus de courage quand j'étais dans

le plus grand danger, ainsi quand il mit la main sur moi je prétendis

avec beaucoup de hauteur que j'étais entrée pour acheter une

demi-douzaine de cuillers d'argent; et pour mon bonheur c'était un

argentier qui vendait de la vaisselle plate aussi bien qu'il en

façonnait pour d'autres boutiques. L'homme se mit à rire là-dessus, et

attribua une telle valeur au service qu'il avait rendu à son voisin,

qu'il affirma et jura que je n'étais point entrée pour acheter mais bien

pour voler, et, amassant beaucoup de populace, je dis au maître de la

boutique, qu'on était allé chercher entre temps dans quelque lieu

voisin, qu'il était inutile de faire un scandale, et de discuter là sur

l'affaire; que cet homme affirmait que j'étais entrée pour voler et

qu'il fallait qu'il le prouvât; que je désirais aller devant un

magistrat sans plus de paroles; et qu'aussi bien je commençais à voir

que j'allais prendre trop d'aigreur pour l'homme qui m'avait arrêtée.

Le maître et la maîtresse de la boutique furent loin de se montrer aussi

violents que l'homme d'en face; et le maître me dit:

--Bonne dame, il se peut que vous soyez entrée dans ma boutique, pour

autant que je sache, dans un bon dessein; mais il semble que ce fût une

chose dangereuse à vous que d'entrer dans une boutique telle que la

mienne, au moment que vous n'y voyiez personne; et je ne puis rendre si

peu de justice à mon voisin, qui a montré tant de prévenance, que de ne

point reconnaître qu'il a eu raison sur sa part: malgré qu'en somme je

ne trouve pas que vous ayez tenté de prendre aucune chose, si bien qu'en

vérité je ne sais trop que faire.

Je le pressai d'aller avec moi devant un magistrat, et que si on pouvait

prouver contre moi quelque chose qui fût, je me soumettrais de bon

coeur, mais que sinon, j'attendais réparation.

Justement comme nous étions dans ce débat, avec une grosse populace

assemblée devant la porte, voilà que passe sir T. B., échevin de la cité

et juge de paix, ce qu'entendant l'argentier supplia Sa Dignité d'entrer

afin de décider le cas.

Il faut rendre à l'argentier cette justice, qu'il conta son affaire avec

infiniment de justice et de modération et l'homme qui avait traversé la

rue pour m'arrêter conta la sienne avec autant d'ardeur et de sotte

colère, ce qui me fit encore du bien. Puis ce fut mon tour de parler, et

je dis à Sa Dignité que j'étais étrangère dans Londres, étant

nouvellement arrivée du Nord; que je logeais dans tel endroit, que je

passais dans cette rue, et que j'étais entrée dans une boutique

d'argenterie pour acheter une demi-douzaine de cuillers. Par chance

grande j'avais dans ma poche une vieille cuiller d'argent que j'en

tirai, et lui dis que j'avais emporté cette cuiller afin d'acheter les

pareilles neuves, pour compléter le service que j'avais à la campagne.

Que ne voyant personne dans la boutique j'avais frappé du pied très fort

pour faire venir les gens et que j'avais appelé aussi à haute voix;

qu'il était vrai qu'il y avait des pièces d'argenterie éparses dans la

boutique, mais que personne ne pouvait dire que j'en eusse touché

aucune; qu'un individu était arrivé tout courant de la rue dans la

boutique et m'avait empoignée de furieuse manière, dans le moment que

j'appelais les gens de la maison; que s'il avait eu réellement

l'intention de rendre quelque service à son voisin, il aurait dû se

tenir à distance et m'épier silencieusement pour voir si je touchais

rien, et puis me prendre sur le fait.

--Voilà qui est vrai, dit M. l'échevin, et, se tournant vers l'homme qui

m'avait arrêtée, il lui demanda s'il était vrai que j'eusse frappé du

pied. Il dit que oui, que j'avais frappé, mais qu'il se pouvait que cela

fût du fait de sa venue.

--Nenni, dit l'échevin, le reprenant de court, voici que vous vous

contredisez; il n'y a qu'un moment que vous avez dit qu'elle était dans

la boutique, et qu'elle vous tournait le dos, et qu'elle ne vous avait

pas vu jusqu'au moment où vous étiez venu sur elle.

Or il était vrai que j'avais en partie le dos tourné à la rue, mais

pourtant mon affaire étant de celles qui exigeaient que j'eusse les yeux

tournés de tous les côtés, ainsi avais-je réellement eu la lueur qu'il

traversait la rue, comme j'ai dit avant, bien qu'il ne s'en fût point

douté.

Après avoir entendu tout à plein, l'échevin donna son opinion, qui

était que son voisin s'était mis dans l'erreur, et que j'étais

innocente, et l'argentier y acquiesça, ainsi que sa femme, et ainsi je

fus relâchée; mais dans le moment que je m'en allais, M. l'échevin dit:

--Mais arrêtez, madame, si vous aviez dessein d'acheter des cuillers,

j'aime à croire que vous ne souffrirez pas que mon ami ici perde une

cliente pour s'être trompé.

Je répondis sur-le-champ:

--Non, monsieur, j'achèterai fort bien les cuillers, pour peu toutefois

qu'elles s'apparient à la cuiller que j'ai là et que j'ai apportée comme

modèle.

Et l'argentier m'en fit voir qui étaient de la façon même; si bien qu'il

pesa les cuillers et la valeur en monta à trente-cinq shillings; de

sorte que je tire ma bourse pour le payer, en laquelle j'avais près de

vingt guinées, car je n'allais jamais sans telle somme sur moi, quoi

qu'il pût advenir, et j'y trouvai de l'utilité en d'autres occasions

tout autant qu'en celle-ci.

Quand M. l'échevin vit mon argent, il dit:

--Eh bien, madame, à cette heure je suis bien persuadé qu'on vous a fait

tort, et c'est pour cette raison que je vous ai poussée à acheter les

cuillers et que je vous ai retenue jusqu'à ce que vous les eussiez

achetées; car si vous n'aviez pas en d'argent pour les payer, je vous

aurais soupçonnée de n'être point entrée dans cette boutique avec le

dessein d'y acheter; car l'espèce de gens qui viennent aux fins dont on

vous avait accusée sont rarement gênés par l'or qu'ils ont dans leurs

poches, ainsi que je vois que vous en avez.

Je souris et dis à Sa Dignité que je voyais bien que je devais à mon

argent quelque peu de sa faveur, mais que j'espérais qu'elle n'était

point sans être causée aussi par la justice qu'il m'avait rendue

auparavant. Il dit que oui, en effet, mais que ceci confirmait son

opinion et qu'à cette heure il était intimement persuadé qu'on m'avait

fait tort. Ainsi je parvins à me tirer d'une affaire où j'arrivai sur

l'extrême bord de la destruction.

Moll Flanders · 第 21 / 27 段