sous lesquelles, je paraissais, je portais maintenant une robe d'étoffe
ordinaire, un tablier bleu et un chapeau de paille; et je me plaçai à la
porte de l'hôtellerie des Trois-Coupes dans Saint-John's Street. Il y
avait plusieurs rouliers qui descendaient d'ordinaire à cette
hôtellerie, et les coches à relais pour Barnet, Totteridge, et autres
villes de cette région, étaient toujours là dans la rue, le soir, au
moment qu'ils se préparaient à partir; de sorte que j'étais prête pour
tout ce qui se présenterait. Voici ce que je veux dire: beaucoup de gens
venaient à ces hôtelleries avec des ballots et de petits paquets, et
demandaient tels rouliers ou coches qu'il leur fallait, pour les porter
à la campagne; et d'ordinaire il y a devant la porte, des filles, femmes
de crocheteurs ou servantes, qui attendent pour porter ces paquets pour
ceux qui les y emploient.
Il arriva assez étrangement que j'étais debout devant le porche de
l'hôtellerie et qu'une femme qui se tenait là déjà avant, et qui était
la femme d'un crocheteur au service du coche de Barnet, m'ayant
remarquée, me demanda si j'attendais point aucun des coches; je lui dis
que oui, que j'attendais ma maîtresse qui allait venir pour prendre le
coche de Barnet; elle me demanda qui était ma maîtresse, et je lui dis
le premier nom de dame qui me vint à l'esprit, mais il paraît que je
tombai sur un nom qui était le même que celui d'une famille demeurant à
Hadley, près de Barnet.
Je ne lui en dis point davantage, ni elle à moi, pendant un bon moment;
mais d'aventure quelqu'un l'ayant appelée à une porte un peu plus loin,
elle me pria, si j'entendais personne demander le coche de Barnet, de
venir la chercher à cette maison qui, paraît-il, était une maison de
bière; je lui dis: «Oui, bien volontiers», et la voilà partie.
À peine avait-elle disparu, que voici venir une fille et une enfant
suant et soufflant, qui demandent le coche de Barnet. Je répondis tout
de suite:
--C'est ici.
--Est-ce que vous êtes au service du coche de Barnet? dit-elle.
--Oui, mon doux coeur, dis-je, qu'est-ce qu'il vous faut?
--Je voudrais des places pour deux voyageurs, dit-elle.
--Où sont-ils, mon doux coeur? dis-je.
--Voici la petite fille, dit-elle; je vous prie de la faire entrer dans
le coche, et je vais aller chercher ma maîtresse.
--Hâtez-vous donc, mon doux coeur, lui dis-je, ou tout sera plein.
Cette fille avait un gros paquet sous le bras; elle mit donc l'enfant
dans le coche en même temps.
--Vous feriez mieux de poser votre paquet dans le coche en même temps.
--Non, dit-elle, j'ai peur que quelqu'un l'enlève à l'enfant.
--Alors donnez-le-moi, dis-je.
--Prenez-le donc, dit-elle; et jurez-moi d'y faire bien attention.
--J'en réponds, dis-je, quand il vaudrait vingt livres.
--Là, prenez-le donc, dit-elle, et la voilà partie.
Sitôt que je tins le paquet, et que la fille fut hors de vue, je m'en
vais vers la maison de bière où était la femme du crocheteur; de sorte
que si je l'avais rencontrée, j'aurais paru seulement venir pour lui
remettre le paquet et l'appeler à ses affaires, comme si je fusse forcée
de partir, ne pouvant l'attendre plus longtemps; mais comme je ne la
rencontrai pas, je m'en allai, et tournant dans Charterhouse-Lane, je
traversai Charterhouse-Yard pour gagner Long-Lane, puis j'entrai dans le
clos Saint-Barthélemy, de là dans Little-Britain, et à travers
Bluecoat-Hospital dans Newgate-Street.
Pour empêcher que je fusse reconnue, je détachai mon tablier bleu, et je
le roulai autour du paquet qui était enveloppé dans un morceau
d'indienne; j'y roulai aussi mon chapeau de paille et je mis le paquet
sur ma tête; et je fis très bien, car, passant à travers
Bluecoat-Hospital, qui rencontrai-je sinon la fille qui m'avait donné à
tenir son paquet? Il semble qu'elle s'en allât avec sa maîtresse,
qu'elle était allée chercher, au coche de Barnet.
Je vis qu'elle était pressée, et je n'avais point affaire de la retenir;
de sorte que la voilà partie, et j'apportai mon paquet très
tranquillement à ma gouvernante. Il ne contenait point d'argent, de
vaisselle plate ou de joyaux; mais un très bel habit de damas d'Inde,
une robe et un jupon, une coiffe de dentelle et des manchettes en très
belle dentelle des Flandres, et quelques autres choses telles que j'en
savais fort bien la valeur.
Ce n'était pas là vraiment un tour de ma propre invention, mais qui
m'avait été donné par une qui l'avait pratiqué avec succès, et ma
gouvernante en fut infiniment charmée: et vraiment je l'essayai encore à
plusieurs reprises, quoique jamais deux fois de suite près du même
endroit: car la fois suivante je l'essayai dans Whitechapel, juste au
coin de Petticoat-Lane, là où se tiennent les coches qui se rendent à
Stratford et à Bow, et dans cette partie de la campagne; et une autre
fois au Cheval Volant juste à l'extérieur de Bishopsgate, là où
remisaient à cette époque les coches de Cheston, et j'avais toujours la
bonne chance de m'en aller avec quelque aubaine.
Une autre fois je me postai devant un magasin près du bord de l'eau, où
viennent les navires côtiers du Nord, tels que de Newcastle-sur-Tyne,
Sunderland et autres lieux. Là, le magasin étant fermé, arrive un jeune
homme avec une lettre; et il venait chercher une caisse et un panier qui
étaient arrivés de Newcastle-sur-Tyne. Je lui demandai s'il en avait les
marques; il me montre donc la lettre, en vertu de laquelle il devait
réclamer l'envoi, et qui donnait une liste du contenu; la caisse était
pleine de linge, et le panier de verreries. Je lus la lettre et pris
garde de voir le nom, et les marques, et le nom de la personne qui avait
envoyé les marchandises, et le nom de la personne à qui elles étaient
expédiées; puis je priai le jeune homme de revenir le lendemain matin,
le garde-magasin ne devant point être là de toute la nuit.
Me voilà vite partie écrire une lettre de M, John Richardson de
Newcastle à son cher cousin Jemmy Cole, à Londres, dans laquelle il
l'avisait qu'il lui avait expédié par tel navire (car je me rappelais
tous les détails à un cheveu près) tant de pièces de gros linge et tant
d'aunes de toile de Hollande, et ainsi de suite, dans une caisse, et un
panier de verrerie de cristal de la verrerie de M. Henzill; et que la
caisse était marquée L. C. N° 1 et que le panier portait l'adresse sur
une étiquette attachée à la corde.
Environ une heure après je vins au magasin, où je trouvai le garde, et
me fis délivrer les marchandises sans le moindre scrupule; la valeur du
linge étant d'à peu près 22£.
Je pourrais remplir tout ce discours de la variété de telles aventures
que l'invention journalière me suggérait, et que je menais avec la plus
extrême adresse, et toujours avec succès.
À la fin, ainsi qu'on dit, tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se
casse, je tombai en quelques embarras, qui, malgré qu'ils ne pussent me
toucher fatalement, pourtant me firent connaître, chose qui n'était
seconde en désagrément pour moi qu'au jugement de culpabilité même.
J'avais adopté pour déguisement l'habit d'une veuve; c'était sans avoir
en vue aucun dessein proprement dit, mais seulement afin d'attendre ce
qui pouvait se présenter, ainsi que je faisais souvent. Il arriva que
tandis que je passais le long d'une rue de Covent-garden, il se fit un
grand cri d'«au voleur! au voleur!» Quelques artistes avaient, paraît-il
joué le tour à un boutiquier, et comme elles étaient poursuivies, les
unes fuyaient d'un côté, les autres de l'autre; et l'une d'elles était,
disait-on, habillée en veuve avec des vêtements de deuil; sur quoi la
foule s'amassa autour de moi, et les uns dirent que j'étais la personne,
et d'autres que non. Immédiatement survint un des compagnons du mercier,
et il jura tout haut que c'était moi la personne, et ainsi me saisit;
toutefois quand j'eus été ramenée par la foule à la boutique du mercier,
le maître de la maison dit franchement que ce n'était pas moi la femme,
et voulut me faire lâcher sur-le-champ, mais un autre garçon dit
gravement: «Attendez, je vous prie, que M... (c'était le compagnon) soit
revenu, car il la connaît»; de sorte qu'on me garda près d'une
demi-heure. On avait fait venir un commissaire, et il se tenait dans la
boutique pour me servir de geôlier; en causant avec le commissaire, je
lui demandai où il demeurait et le métier qu'il faisait; cet homme,
n'appréhendant pas le moins du monde ce qui survint ensuite, me dit
sur-le-champ son nom, et l'endroit où il vivait; et me dit, par manière
de plaisanterie, que je serais bien sûre d'entendre son nom quand on me
mènerait à Old Bailey.
Les domestiques de même me traitèrent avec effronterie, et on eut toutes
les peines du monde à leur faire ôter les mains de dessus moi; le
maître, en vérité, se montra plus civil, mais il ne voulut point me
lâcher, quoiqu'il convînt que je n'avais pas été dans sa boutique.
Je commençai de relever la tête avec assez d'insolence, et lui dis que
j'espérais qu'il ne serait point surpris si je réclamais satisfaction de
ses offenses; et que je le priais de faire chercher mes amis afin que
justice me fût rendue. Non, dit-il, c'était une chose dont il ne pouvait
me donner la liberté; je la pourrais demander quand je viendrais devant
la justice de paix; et, puisqu'il voyait que je le menaçais, il ferait
bonne garde sur moi cependant, et veillerait à ce que je fusse mise à
l'ombre dans Newgate. Je lui dis que c'était son temps maintenant, mais
que ce serait le mien tout à l'heure, et je gouvernai ma colère autant
qu'il me fût possible: pourtant je parlai au commissaire afin qu'il
appelât un commissionnaire, ce qu'il fit, et puis je demandai plume,
encre et papier, mais ils ne voulurent point m'en donner. Je demandai au
commissionnaire son nom, et où il demeurait, et le pauvre homme me le
dit bien volontiers; je le priai de remarquer et de se rappeler la
manière dont on me traitait là; qu'il voyait qu'on m'y détenait par
force; je lui dis que j'aurais besoin de lui dans un autre endroit, et
qu'il n'en serait pas plus mal s'il y savait parler. Le commissionnaire
me dit qu'il me servirait de tout son coeur.
--Mais, madame, dit-il, souffrez que je les entende refuser de vous
mettre en liberté, afin que je puisse parler d'autant plus clairement.
Là-dessus je m'adressai à haute voix au maître de la boutique et je lui
dis:
--Monsieur, vous savez en âme et conscience que je ne suis pas la
personne que vous cherchez, et que je ne suis pas venue dans votre
boutique tout à l'heure; je demande donc que vous ne me déteniez pas ici
plus longtemps ou que vous me disiez les raisons que vous avez pour
m'arrêter.
Cet homme là-dessus devint plus arrogant qu'avant, et dit qu'il ne
ferait ni l'un ni l'autre jusqu'à ce qu'il le jugeât bon.
--Fort bien, dis-je au commissionnaire et au commissaire, vous aurez
l'obligeance de vous souvenir de ces paroles, messieurs, une autre fois.
Le commissionnaire dit: «Oui, madame»; et la chose commença de déplaire
au commissaire qui s'efforça de persuader au mercier de me congédier et
de me laisser aller, puisque, ainsi qu'il disait, il convenait que je
n'étais point la personne.
--Mon bon monsieur, dit le mercier goguenardant, êtes-vous juge de paix
ou commissaire? Je l'ai remise entre vos mains; faites votre service, je
vous prie.
Le commissaire lui dit, un peu piqué, mais avec assez d'honnêteté:
--Je connais mon service, et ce que je suis, monsieur: je doute que vous
sachiez parfaitement ce que vous faites à cette heure.
Ils eurent encore d'autres paroles acides, et cependant les compagnons,
impudents et malhonnêtes au dernier point me traitèrent avec barbarie;
et l'un d'eux, le même qui m'avait saisie d'abord, prétendit qu'il
voulait me fouiller et commença de mettre les mains sur moi. Je lui
crachai au visage, j'appelai à haute voix le commissaire, et le priai de
noter soigneusement la façon dont on me traitait, «et je vous prie,
monsieur le commissaire, dis-je, de demander le nom de ce coquin», et
j'indiquai l'homme. Le commissaire lui infligea une semonce polie, lui
dit qu'il ne savait ce qu'il faisait, puisqu'il voyait que son maître
reconnaissait que je n'étais point la personne; «et, dit le commissaire,
je crains bien que votre maître ne nous mette lui et moi tout ensemble
dans la peine, si cette dame vient à prouver qui elle est, où elle
était, et qu'il paraisse clairement que ce n'est pas la femme que vous
prétendez».
--Sacredieu, dit encore l'homme, avec une insolente face endurcie, c'est
bien la dame, n'ayez crainte; je jure que c'est la même personne qui
était dans la boutique et je lui ai mis dans la main même la pièce de
satin qui est perdue; vous en saurez davantage quand M. William et M.
Anthony (c'étaient d'autres compagnons) vont entrer; ils la
reconnaîtront aussi bien que moi.
Juste au moment où l'impudent coquin parlait ainsi au commissaire, voici
que rentrent M. William et M. Anthony, comme il les appelait, et un
ramas de populace avec eux, qui amenaient la vraie veuve qu'on
prétendait que j'étais; et ils arrivèrent suant et soufflant dans la
boutique; et traînant la pauvre créature avec infiniment de triomphe et
de la manière la plus sanguinaire jusqu'à leur maître, qui était dans
l'arrière-boutique, ils s'écrièrent à haute voix:
--Voilà la veuve, monsieur! Nous l'avons attrapée à la fin!
--Que voulez-vous dire? dit le maître, mais nous l'avons déjà; la voilà
assise là-bas; et M... affirme qu'il peut jurer que c'est elle.
L'autre homme, qu'on appelait M. Anthony, répliqua:
--M... peut dire ce qu'il lui plaît, et jurer ce qui lui plaît; mais
voilà la femme, et voilà ce qui reste du satin qu'elle a volé; je l'ai
tiré de dessous ses jupes avec ma propre main.
Je commençai maintenant à prendre un peu de coeur, mais souris et ne dis
rien; le maître devint pâle; le commissaire se retourna et me regarda.
--Allez, monsieur le commissaire, dis-je, laissez donc faire, allez!
Le cas était clair et ne pouvait être nié, de sorte qu'on remit entre
les mains du commissaire la véritable voleuse, et le mercier me dit fort
civilement qu'il était fâché de l'erreur, et qu'il espérait que je ne la
prendrais point en mauvaise part; qu'on leur jouait tous les jours tant
de tours de cette nature, qu'il ne fallait point les blâmer s'ils
mettaient autant d'exactitude à se rendre justice.
--Ne point la prendre en mauvaise part, monsieur! dis-je, et comment la
pourrais-je prendre en bonne? Si vous m'eussiez relâchée, quand votre
insolent maraud m'eut saisie dans la rue, traînée jusqu'ici, et que vous
reconnûtes vous-même que je n'étais pas la personne, j'aurais oublié
l'affront, et je ne l'aurais nullement pris en mauvaise part, en
considération des nombreux mauvais tours que je crois qu'on vous joue
fort souvent; mais la manière dont vous m'avez traitée depuis ne se
saurait supporter non plus surtout que celle de votre valet; il faut que
j'en aie réparation et je l'obtiendrai.
Alors il commença de parlementer avec moi, dit qu'il me donnerait toute
satisfaction raisonnable, et il aurait bien voulu que je lui dise ce que
c'était que j'exigeais, je lui dis que je ne voulais pas être mon propre
juge, que la loi déciderait pour moi, et que puisque je devais être
menée devant un magistrat, je lui ferais entendre là ce que j'avais à
dire. Il me dit qu'il n'y avait point d'occasion d'aller devant la
justice, à cette heure; que j'étais en liberté d'aller où il me ferait
plaisir, et, s'adressant au commissaire, lui dit qu'il pouvait me
laisser aller, puisque j'étais déchargée. Le commissaire lui répondit
tranquillement.
--Monsieur, vous m'avez demandé tout à l'heure si j'étais commissaire ou
juge de paix; vous m'avez ordonné de faire mon service; et vous m'avez
mandé cette dame comme prisonnière; à cette heure, monsieur, je vois que
vous n'entendez point mon service, puisque vous voudriez faire de moi un
juge vraiment; mais je suis obligé de vous dire que cela n'est point en
mon pouvoir; j'ai droit de garder un prisonnier quand on me l'a mandé,
mais c'est la loi et le magistrat seulement, qui peuvent décharger ce
prisonnier: par ainsi, vous vous trompez, monsieur, il faut que je
l'emmène maintenant devant un juge, que cela vous plaise ou non.
Le mercier d'abord le prit de très haut avec le commissaire; mais comme
il se trouva que ce commissaire n'était point un officier à gages, mais
une bonne espèce d'homme bien solide (je crois qu'il était grainetier),
et de bon sens, il ne voulut pas démordre de son affaire, et refusa de
me décharger sans m'avoir menée devant un juge de paix, et j'y insistai
aussi. Quand le mercier vit cela:
--Eh bien, dit-il au commissaire, menez-la donc où il vous plaira; je
n'ai rien à lui dire.
--Mais, monsieur, dit le commissaire, j'espère bien que vous viendrez
avec nous, puisque c'est vous qui me l'avez mandée.
--Non, par ma foi, dit le mercier; je vous répète que je n'ai rien à lui
dire.
--Pardonnez-moi, monsieur, mais il le faut, dit le commissaire: je vous
en prie, dans votre propre intérêt; le juge ne peut rien faire sans
vous.
--S'il vous plaît, mon ami, dit le mercier, allez à vos affaires; je
vous dis encore une fois que je n'ai rien à dire à cette dame; au nom du
roi je vous ordonne de la relâcher.
--Monsieur, dit le commissaire, je vois bien que vous ne savez point ce
que c'est que d'être commissaire; je vous supplie de ne pas m'obliger à
vous rudoyer.
--Voilà qui est inutile, dit le mercier, car vous me rudoyez assez déjà.
--Non, monsieur, dit le commissaire, je ne vous rudoie point; vous avez
enfreint la paix en menant une honnête femme hors de la rue, où elle
était à ses affaires, en la confinant dans votre boutique, et en la
faisant maltraiter ici par vos valets; et à cette heure vous dites que
je vous rudoie? Je crois montrer beaucoup de civilité vraiment en ne
vous ordonnant pas de m'accompagner, au nom du roi, requérant tout homme
que je verrais passer votre porte de me prêter aide et assistance pour
vous emmener par force; voilà ce que j'ai pouvoir de faire, et vous ne
l'ignorez point; pourtant je m'en abstiens et une fois encore je vous
prie de venir avec moi.
Eh bien, malgré tout ce discours il refusa et parla grossièrement au
commissaire. Toutefois le commissaire ne changea point d'humeur et ne se
laissa pas irriter; et alors je m'entremis et je dis:
--Allez, monsieur le commissaire, laissez-lui la paix; je trouverai des
moyens assez pour l'amener devant un magistrat, n'ayez crainte; mais
voilà cet individu, dis-je: c'est l'homme qui m'a saisie au moment que
je passais innocemment dans la rue, et vous êtes témoin de sa violence à
mon endroit depuis; permettez-moi je vous prie, de vous le mander afin
que vous l'emmeniez devant un juge.
--Oui, madame, dit le commissaire.
Et se tournant vers l'homme:
--Allons, mon jeune monsieur, dit-il au compagnon, il faut venir avec
nous; j'espère que vous n'êtes pas, comme votre maître, au-dessus du
pouvoir du commissaire.
Cet homme prit un air de voleur condamné, et se recula, puis regarda son
maître, comme s'il eût pu l'aider; et l'autre comme un sot l'encouragea
à l'insolence; et lui, en vérité, résista au commissaire, et le repoussa
de toutes ses forces au moment qu'il allait pour le saisir; d'où le
commissaire le renversa par terre sur le coup, et appela à l'aide:
immédiatement la boutique fut pleine de gens et le commissaire saisit
maître, compagnon et tous les valets.
La première mauvaise conséquence de ce tumulte fut que la femme qui
était vraiment la voleuse se sauva et se perdit dans la foule, ainsi que
deux autres qu'ils avaient arrêtés aussi: ceux-là étaient-ils vraiment
coupables ou non, je n'en puis rien dire.
Cependant quelques-uns de ses voisins étant entrés, et voyant comment
allaient les choses, s'étaient efforcés de ramener le mercier dans son
sens; et il commença d'être convaincu qu'il était dans son tort; de
sorte qu'enfin nous allâmes tous bien tranquillement devant le juge avec
une queue d'environ cinq cents personnes sur nos talons; et tout le long
de la route j'entendais les gens qui demandaient: «Qu'est-ce qu'il y a?»
et d'autres qui répondaient: «C'est un mercier qui avait arrêté une dame
à la place d'une voleuse; et après, la voleuse a été prise, et
maintenant c'est la dame qui a fait prendre le mercier pour l'amener
devant la justice.» Ceci charmait étrangement la populace, et la foule
augmentait à vue d'oeil, et ils criaient pendant que nous marchions: «Où
est-il, le coquin? Où est-il, le mercier?» et particulièrement les
femmes; puis, quand elles le voyaient, elles s'écriaient: «Le voilà! le
voilà!» et tous les moments il lui arrivait un bon paquet de boue; et
ainsi nous marchâmes assez longtemps; jusqu'enfin le mercier crut bon de
prier le commissaire d'appeler un carrosse pour le protéger de la
canaille; si bien que nous fîmes le reste de la route en voiture, le
commissaire et moi, et le mercier et le compagnon.
Quand nous arrivâmes devant le juge, qui était un ancien gentilhomme de
Bloomsbury, le commissaire ayant d'abord sommairement rendu compte de
l'affaire, le juge me pria de parler, et d'articuler ce que j'avais à
dire, et d'abord il me demanda mon nom, que j'étais très répugnante à
donner, mais il n'y avait point de remède; de sorte que je lui dis que
mon nom était Mary Flanders; que j'étais veuve, mon mari, qui était
capitaine marin, étant mort pendant un voyage en Virginie; et d'autres
circonstances que j'ajoutai et auxquelles il ne pourrait jamais
contredire, et que je logeais à présent en ville, avec telle personne,
nommant ma gouvernante; mais que je me préparais à partir pour
l'Amérique où se trouvaient les effets de mon mari; et que j'allais ce
jour-là pour m'acheter des vêtements afin de m'habiller en demi-deuil,
mais que je n'étais encore entrée dans aucune boutique, lorsque cet
individu, désignant le compagnon du mercier, s'était rué tout courant
sur moi avec tant de furie que j'avais été bien effrayée, et m'avait
emmenée à la boutique de son maître; où, malgré que son maître reconnût
que je n'étais point la personne, il n'avait pas voulu me relâcher, mais
m'avait mandée à un commissaire.
Puis je continuai à dire la façon en laquelle les compagnons merciers
m'avaient traitée; comment ils n'avaient point voulu souffrir que
j'envoyasse chercher aucun de mes amis; comment ensuite, ils avaient
trouvé la vraie voleuse, sur laquelle ils avaient retrouvé les
marchandises volées, et tous les détails comme il a été dit.
Puis le commissaire exposa son cas; son dialogue avec le mercier au
sujet de ma mise en liberté, et enfin le refus qu'avait fait son valet
de l'accompagner, quand je le lui avais mandé et les encouragements que
son maître lui avait donnés là-dessus; comment enfin il avait frappé le
commissaire et tout le reste ainsi que je l'ai déjà raconté.
Le juge ensuite écouta le mercier et son compagnon. Le mercier vraiment
fit une longue harangue sur la grande perte qu'ils subissent
journellement par les filous et les voleurs; qu'il leur était facile de
se tromper et que lorsqu'il avait découvert son erreur, il avait voulu
me relâcher, etc., comme ci-dessus. Quant au compagnon, il eut bien peu
à dire, sinon qu'il prétendit que les autres lui avaient dit que j'étais
vraiment la personne.
Sur le tout le juge me dit d'abord fort civilement que j'étais
déchargée; qu'il était bien fâché que le compagnon du mercier eut mis si
peu de discrétion dans l'ardeur de sa poursuite que de prendre une
personne innocente pour une coupable; que s'il n'avait point eu
l'injustice de me retenir ensuite, il était persuadé que j'eusse
pardonné le premier affront; que toutefois il n'était pas en son pouvoir
de me donner réparation autrement que par une réprimande publique qu'il
leur adresserait, ce qu'il allait faire; mais qu'il supposait que
j'userais de telles méthodes que m'indiquait la loi; que cependant il
allait le lier par serment.
Mais pour ce qui est de l'infraction à la paix commise par le compagnon,
il me dit qu'il me donnerait satisfaction là-dessus, puisqu'il
l'enverrait à Newgate pour avoir assailli le commissaire ainsi que pour
m'avoir assaillie moi-même.