contagion empoisonnée et mortelle se mêlant au sang dont le centre ou
fontaine est dans le foie; d'où par la circulation rapide de la masse
entière, cet affreux fléau nauséabond frappe immédiatement le foie,
infecte les esprits, et perce les entrailles comme d'un fer.
Il est vrai que le pauvre misérable sans défense n'avait rien à craindre
de moi; quoique j'eusse grande appréhension d'abord sur ce que je
pouvais avoir à craindre de lui; mais c'était vraiment un homme digne de
pitié en tant qu'il était de bonne sorte; un gentilhomme n'ayant point
de mauvais dessein; homme de bon sens et belle conduite: personne
agréable et avenante, de contenance sobre et ferme, de visage charmant
et beau, et tout ce qui pouvait plaire, sinon qu'il avait un peu bu par
malheur la nuit d'avant; qu'il ne s'était point mis au lit, ainsi qu'il
me dit quand nous fûmes ensemble; qu'il était échauffé et que son sang
était enflammé par le vin; et que dans cette condition sa raison, comme
si elle fut endormie, l'avait abandonné.
Pour moi, mon affaire, c'était son argent et ce que je pouvais gagner
sur lui et ensuite si j'eusse pu trouver quelque moyen de le faire, je
l'eusse renvoyé sain et sauf chez lui en sa maison, dans sa famille, car
je gage dix contre un qu'il avait une femme honnête et vertueuse et
d'innocents enfants qui étaient inquiets de lui et qui auraient bien
voulu qu'il fût rentré pour prendre soin de lui jusqu'à ce qu'il se
remit. Et puis avec quelle honte et quel regret il considérerait ce
qu'il avait fait! Comme il se reprocherait d'avoir lié fréquentation
avec une p...! Ramassée dans le pire des mauvais lieux, le cloître,
parmi l'ordure et la souillure de la ville! Comme il tremblerait de
crainte d'avoir pris la..., de crainte que le fer lui eût percé le foie!
Comme il se haïrait lui-même chaque fois qu'il regarderait la folie et
la brutalité de sa débauche! Comme il abhorrerait la pensée, s'il avait
quelques principes d'honneur, de donner aucune maladie s'il en avait--et
était-il sûr de n'en point avoir?--à sa femme chaste et vertueuse, et de
semer ainsi la contagion dans le sang vital de sa postérité!
Si de tels gentilshommes regardaient seulement les méprisables pensées
qu'entretiennent sur eux les femmes mêmes dont ils sont occupés en des
cas tels que ceux-ci, ils en auraient du dégoût. Ainsi que j'ai dit plus
haut, elles n'estiment point le plaisir; elles ne sont soulevées par
aucune inclination pour l'homme; la g... passive ne pense à d'autre
plaisir qu'à l'argent, et quand il est tout ivre en quelque sorte par
l'extase de son mauvais plaisir, les mains de la fille sont dans ses
poches en quête de ce qu'elle y peut trouver, et il ne s'en aperçoit pas
plus au moment de sa folie qu'il ne le peut prévoir dans l'instant qu'il
a commencé.
J'ai connu une femme qui eut tant d'adresse avec un homme qui en vérité
ne méritait point d'être mieux traité, que pendant qu'il était occupé
avec elle d'une autre manière, elle fit passer sa bourse qui contenait
vingt guinées hors de son gousset où il l'avait mise de crainte qu'elle
la lui prît, et glissa à la place une autre bourse pleine de jetons
dorés. Après qu'il eut fini, il lui dit:
--Voyons! ne m'as-tu point volé?
Elle se mit à plaisanter et lui dit qu'elle ne pensait pas qu'il eût
beaucoup d'argent à perdre. Il mit la main à son gousset, et tâta sa
bourse des doigts, d'où il fut rassuré, et ainsi elle s'en alla avec son
argent. Et c'était là le métier de cette fille. Elle avait une montre
d'or faux et dans sa poche une bourse pleine de jetons toute prête à de
semblables occasions, et je ne doute point qu'elle ne pratiquât son
métier avec succès.
Je rentrai chez ma gouvernante avec mon butin, et vraiment quand je lui
contai l'histoire, elle put à peine retenir ses larmes de penser comment
un tel gentilhomme courait journellement le risque de se perdre chaque
fois qu'un verre de vin lui montait à la tête.
Mais quant à mon aubaine, et combien totalement je l'avais dépouillé,
elle me dit qu'elle en était merveilleusement charmée.
--Oui, mon enfant, dit-elle, voilà une aventure qui sans doute servira
mieux à le guérir que tous les sermons qu'il entendra jamais dans sa
vie.
Et si le reste de l'histoire est vrai, c'est ce qui arriva en effet.
Je trouvai le lendemain qu'elle s'enquérait merveilleusement de ce
gentilhomme. La description que je lui en donnai, ses habits, sa
personne, son visage, tout concourait à la faire souvenir d'un
gentilhomme dont elle connaissait le caractère. Elle demeura pensive un
moment et comme je continuais à lui donner des détails, elle se met à
dire:
--Je parie cent livres que je connais cet homme.
--J'en suis fâchée, dis-je, car je ne voudrais pas qu'il fût exposé pour
tout l'or du monde. On lui a déjà fait assez de mal, et je ne voudrais
pas aider à lui en faire davantage.
--Non, non, dit-elle, je ne veux pas lui faire de mal, mais tu peux bien
me laisser satisfaire un peu ma curiosité, car si c'est lui, je te
promets bien que je le retrouverai.
Je fus un peu effarée là-dessus, et lui dis le visage plein d'une
inquiétude apparente qu'il pourrait donc par le même moyen me retrouver,
moi et qu'alors j'étais perdue. Elle repartit vivement:
--Eh quoi! penses-tu donc que je vais te trahir? mon enfant. Non, non,
dit-elle, quand il dût avoir dix fois plus d'état, j'ai gardé ton secret
dans des choses pires que celle-ci. Tu peux bien te fier à moi pour
cette fois.
Alors je n'en dis point davantage.
Elle disposa son plan d'autre manière et sans me le faire connaître,
mais elle était résolue à tout découvrir; si bien qu'elle va trouver une
certaine personne de ses amis qui avait accointance dans la famille
qu'elle supposait, et lui dit qu'elle avait une affaire extraordinaire
avec tel gentilhomme (qui--soit dit en passant--n'était rien de moins
qu'un baronnet, et de très bonne famille) et qu'elle ne savait comment
parvenir jusqu'à lui sans être introduite dans la maison. Son amie lui
promit sur-le-champ de l'y aider, et en effet s'en va voir si le
gentilhomme était en ville.
Le lendemain elle arrive chez ma gouvernante et lui dit que Sir ** était
chez lui, mais qu'il lui était arrivé quelque accident, qu'il était fort
indisposé, et qu'il était impossible de le voir.
--Quel accident? dit ma gouvernante, en toute hâte, comme si elle fût
surprise.
--Mais, répond mon amie, il était allé à Hampstead pour y rendre visite
à un gentilhomme de ses amis, et comme il revenait, il fut attaqué et
volé; et ayant un peu trop bu, comme on croit, les coquins le
maltraitèrent, et il est fort indisposé.
--Volé! dit ma gouvernante et que lui a-t-on pris?
--Mais, répond son amie, on lui a pris sa montre en or, et sa tabatière
d'or, sa belle perruque, et tout l'argent qui était dans sa poche, somme
à coup sûr considérable, car Sir *** ne sort jamais sans porter une
bourse pleine de guinées sur lui.
--Bah, bah! dit ma vieille gouvernante, gouailleuse, je vous parie bien
qu'il était ivre, qu'il a pris une p... et qu'elle lui a retourné les
poches; et puis il est rentré trouver sa femme, et lui conte qu'on l'a
volé; c'est une vieille couleur; on joue mille tours semblables aux
pauvres femmes tous les jours.
--Fi, dit son amie, je vois bien que vous ne connaissez point Sir ***:
c'est bien le plus honnête gentilhomme qu'il y ait au monde; il n'y a
pas dans toute la cité d'homme plus élégant ni de personne plus sobre et
plus modeste; il a horreur de toutes ces choses; il n'y a personne qui
le connaisse à qui pareille idée pût venir.
--Allons, allons, dit ma gouvernante, ce ne sont point mes affaires;
autrement je vous assure que je trouverais là dedans quelque peu de ce
que j'ai dit: tous vos hommes de réputation modeste ne valent parfois
guère mieux que les autres! ils ont seulement meilleure tenue, ou si
vous voulez, ce sont de meilleurs hypocrites.
--Non, non, dit mon amie; je puis vous assurer que Sir *** n'est point
un hypocrite; c'est vraiment un gentilhomme sobre et honnête et sans
aucun doute il a été volé.
--Nenni, dit ma gouvernante, je ne dis point le contraire; ce ne sont
pas mes affaires, vous dis-je; je veux seulement lui parler: mon affaire
est d'autre nature.
--Mais, dit son amie, quelle que soit la nature de votre affaire, c'est
impossible en ce moment; vous ne sauriez le voir: il est très indisposé
et fort meurtri.
--Ah oui! dit ma gouvernante, il est donc tombé en de bien mauvaises
mains?
Et puis elle demanda gravement:
--Où est-il meurtri, je vous prie?
--Mais à la tête, dit mon amie, à une de ses mains et à la figure, car
ils l'ont traité avec barbarie.
--Pauvre gentilhomme, dit ma gouvernante; alors il faut que j'attende
qu'il soit remis, et elle ajouta: j'espère que ce sera bientôt.
Et la voilà partie me raconter l'histoire.
--J'ai trouvé ton beau gentilhomme, dit-elle,--et certes c'était un beau
gentilhomme--mais, Dieu ait pitié de lui,--il est maintenant dans une
triste passe; je me demande ce que diable tu lui as fait; ma foi, tu
l'as presque tué.
Je la regardai avec assez de désordre.
--Moi le tuer! dis-je; vous devez vous tromper sur la personne; je suis
sûre de ne lui avoir rien fait; il était fort bien quand je le quittai,
dis-je, sinon qu'il était ivre et profondément endormi.
--Voilà ce que je ne sais point, dit-elle, mais à cette heure il est
dans une triste passe; et la voilà qui me raconte tout ce que son amie
avait dit.
--Eh bien alors, dis-je, c'est qu'il est tombé dans de mauvaises mains
après que je l'ai quitté, car je l'avais laissé en assez bon état.
Environ dix jours après, ma gouvernante retourne chez son amie, pour se
faire introduire chez ce gentilhomme; elle s'était enquise cependant par
d'autres voies et elle avait ouï dire qu'il était remis; si bien qu'on
lui permit de lui parler.
C'était une femme d'une adresse admirable, et qui n'avait besoin de
personne pour l'introduire; elle dit son histoire bien mieux que je ne
saurai la répéter, car elle était maîtresse de sa langue, ainsi que j'ai
déjà dit. Elle lui conta qu'elle venait, quoique étrangère, dans le seul
dessein de lui rendre service, et qu'il trouverait qu'elle ne venait
point à une autre fin; qu'ainsi qu'elle arrivait simplement à titre si
amical, elle lui demandait la promesse que, s'il n'acceptait pas ce
qu'elle proposerait officiellement, il ne prit pas en mauvaise part
qu'elle se fût mêlée de ce qui n'était point ses affaires; elle l'amura
qu'ainsi que ce qu'elle avait à dire était un secret qui n'appartenait
qu'à lui, ainsi, qu'il acceptât son offre ou non, la chose resterait
secrète pour tout le monde, à moins qu'il la publiât lui-même; et que
son refus ne lui ôterait pas le respect qu'elle entretenait pour lui, au
point qu'elle lui fit la moindre injure, de sorte qu'il avait pleine
liberté d'agir ainsi qu'il le jugerait bon.
Il prit l'air fort fuyant d'abord et dit qu'il ne connaissait rien en
ses affaires qui demandât beaucoup de secret, qu'il n'avait jamais fait
tort à personne et qu'il ne se souciait pas de ce qu'on pouvait dire de
lui; que ce n'était point une partie de son caractère d'être injuste
pour quiconque et qu'il ne pouvait point s'imaginer en quoi aucun homme
pût lui rendre service, mais que s'il était ainsi qu'elle avait dit, il
ne pouvait se fâcher qu'on s'efforçât de le servir, et qu'il la laissait
donc libre de parler ou de ne point parler à sa volonté.
Elle le trouva si parfaitement indifférent qu'elle eut presque de la
crainte à aborder la question. Cependant après plusieurs détours, elle
lui dit que par un accident incroyable, elle était venue à avoir une
connaissance particulière de cette malheureuse aventure où il était
tombé, et en une manière telle qu'il n'y avait personne au monde
qu'elle-même et lui qui en fussent informés, non, pas même la personne
qui avait été avec lui.
Il prit d'abord une mine un peu en colère.
--Quelle aventure? dit-il.
--Mais, dit-elle, quand vous avez été volé au moment vous veniez de
Knightsbr... Hampstead, monsieur, voulais-je dire, dit-elle, ne soyez
pas surpris, monsieur, dit-elle, que je puisse vous rendre compte de
chaque pas que vous avez fait ce jour-là depuis le cloître à Smithfield
jusqu'au Spring-Garden à Knightsbridge et de là au *** dans le Strand,
et comment vous restâtes endormi dans le carrosse ensuite; que ceci,
dis-je, ne vous surprenne point, car je ne viens pas, monsieur, vous
tirer de l'argent. Je ne vous demande rien et, je vous assure que la
femme qui était avec vous ne sait point du tout qui vous êtes et ne le
saura jamais. Et pourtant peut-être que je peux vous servir plus encore,
car je ne suis pas venue tout nuement pour vous faire savoir que j'étais
informée de ces choses comme si je vous eusse demandé le prix de mon
silence; soyez persuadé, monsieur, dit-elle, que, quoi que vous jugiez
bon de faire ou de me dire, tout restera secret autant que si je fusse
dans ma tombe.
Il fut étonné de son discours et lui dit gravement:
--Madame, vous êtes une étrangère pour moi, mais il est bien infortuné
que vous ayez pénétré le secret de la pire action de ma vie et d'une
chose dont je suis justement honteux; en quoi la seule satisfaction que
j'avais était que je pensais qu'elle fût connue seulement de Dieu et de
ma propre conscience.
--Monsieur, dit-elle, je vous prie de ne point compter la connaissance
que j'ai de ce secret comme une part de votre malheur; c'est une chose
où je pense que vous fûtes entraîné par surprise, et peut-être que la
femme usa de quelque art pour vous y pousser. Toutefois vous ne
trouverez jamais de juste cause, dit-elle, de vous repentir que je sois
venue à l'apprendre, ni votre bouche ne peut-elle être là-dedans plus
muette que je ne l'ai été et le serai jamais.
--Eh bien, dit-il, c'est que je veux rendre justice aussi à cette femme.
Quelle qu'elle soit, je vous assure qu'elle ne me poussa à rien. Elle
s'efforça plutôt de résister; c'est ma propre extravagance et ma folie
qui m'entraînèrent à tout, oui, et qui l'y entraînèrent aussi. Je ne
veux point lui faire tort. Pour ce qu'elle m'a pris, je ne pouvais
m'attendra à rien de moins d'elle en la condition où j'étais, et à cette
heure encore, je ne sais point si c'est elle qui m'a volé ou si c'est le
cocher. Si c'est elle, je lui pardonne. Je crois que tous les
gentilshommes qui agissent ainsi que je l'ai fait devraient être traités
de même façon; mais je suis plus tourmenté d'autres choses que de tout
ce qu'elle m'a ôté.
Ma gouvernante alors commença d'entrer dans toute l'affaire, et il
s'ouvrit franchement à elle. D'abord elle lui dit en réponse à ce
qu'elle lui avait dit sur moi:
--Je suis heureuse, monsieur, que vous montriez tant de justice à la
personne avec laquelle vous êtes allé. Je vous assure que c'est une
femme de qualité, et que ce n'est point une fille commune de la ville,
et quoi que vous ayez obtenu d'elle, je suis persuadée que ce n'est pas
son métier. Vous avez couru un grand risque en vérité, monsieur, mais si
c'est là une partie de votre tourment, vous pouvez être parfaitement
tranquille, car je vous jure que pas un homme ne l'a touchée avant vous
depuis son mari, et il est mort voilà tantôt huit ans.
Il parut que c'était là sa peine et qu'il était en grande frayeur là
dessus. Toutefois sur les paroles de ma gouvernante, il parut enchanté
et dit:
--Eh bien, madame, pour vous parler tout net, si j'étais sûr de ce que
vous me dites, je ne me soucierais point tant de ce que j'ai perdu. La
tentation était grande, et peut-être qu'elle était pauvre et qu'elle en
avait besoin.
--Si elle n'eût pas été pauvre, monsieur, dit-elle, je vous jure qu'elle
ne vous aurait jamais cédé, et, ainsi que sa pauvreté l'entraîna d'abord
à vous laisser faire ce que vous fîtes, ainsi la même pauvreté la poussa
à se payer à la fin, quand elle vit que vous étiez en une telle
condition que si elle ne l'avait point fait, peut-être que le prochain
cocher ou porteur de chaises l'eût pu faire à votre plus grand dam.
--Eh bien! dit-il, grand bien lui fasse! Je le répète encore, tous les
gentilshommes qui agissent ainsi devraient être traités de la même
manière, et cela les porterait à veiller sur leurs actions. Je n'ai
point d'inquiétude là-dessus que relativement au sujet dont nous avons
parlé. Là, il entra en quelques libertés avec elle sur ce qui s'était
passé entre nous, chose qu'il ne convient pas qu'une femme écrive, et
sur la grande terreur qui pesait sur son esprit pour sa femme, de
crainte qu'il eût reçu quelque mal de moi et le communiquât. Il lui
demanda enfin si elle ne pouvait lui procurer une occasion de me parler.
Ma gouvernante lui donna de pleines assurances sur ce que j'étais une
femme exempte de toutes choses pareilles et qu'il pouvait avoir autant
de tranquillité là-dessus que si c'eût été avec sa propre femme. Mais
pour ce qui était de me voir, elle dit qu'il pourrait y avoir de
dangereuses conséquences; toutefois qu'elle me parlerait et lui ferait
savoir, s'efforçant cependant de lui persuader de n'en point avoir le
désir, et qu'il n'en retirerait aucun bénéfice, regardant qu'elle
espérait qu'il n'avait point l'intention de renouveler la liaison et que
pour moi, c'était tout justement comme si je lui misse ma vie entre les
mains.
Il lui dit qu'il avait un grand désir de me voir, qu'il lui donnerait
toutes les assurances possibles de ne point tirer avantage de moi, et
que tout d'abord, il me ferait grâce en général de toute demande
d'espace quelconque. Elle insista pour lui montrer que ce ne serait là
que la divulgation de son secret qui pourrait lui faire grand tort et le
supplia de ne point la presser plus avant, si bien qu'en fin du compte
il y renonça.
Ils eurent quelque discours au sujet des choses qu'il avait perdues et
il parut très désireux de retrouver sa montre en or, et lui dit que si
elle pouvait la lui procurer, il en payerait volontiers la valeur, elle
lui dit qu'elle s'y efforcerait et en abandonna le prix à son
estimation.
En effet le lendemain elle lui apporta la montre et il lui en donna
trente guinées qui était plus que je n'eusse pu en faire quoiqu'il
paraît qu'elle avait coûté bien davantage. Il parla aussi quelque peu de
sa perruque qui lui avait coûté, paraît-il, soixante guinées ainsi que
de sa tabatière et peu de jours après elle les lui apporta aussi, ce qui
l'obligea infiniment, et il lui donna encore trente guinées. Le
lendemain je lui envoyai sa belle épée et sa canne gratis et ne lui
demandai rien.
Alors il entra en une longue conversation sur la manière dont elle était
venue à savoir toute cette affaire. Elle construisit une longue histoire
là-dessus, comment elle l'avait su par une personne à qui j'avais tout
raconté et qui devait m'aider à disposer des effets que cette confidence
lui avait apportés, puisqu'elle était de sa profession brocanteuse;
qu'elle, apprenant l'accident de Sa Dignité, avait deviné tout
l'ensemble de l'affaire, et, qu'ayant les effets entre les mains, elle
avait résolu de venir tenter ce qu'elle avait fait. Puis elle lui donna
des assurances répétées, affirmant qu'il ne lui en sortirait jamais un
mot de la bouche, et que, bien qu'elle connût fort bien la femme
(c'était moi qu'elle voulait dire), cependant elle ne lui avait
nullement laissé savoir qu'elle était la personne, ce qui d'ailleurs
était faux: mais il ne devait point lui en arriver d'inconvénient car je
n'en ouvris jamais la bouche à quiconque.
Je pensais bien souvent à le revoir et j'étais fâchée d'avoir refusé;
j'étais persuadée que si je l'eusse vu et lui eusse fait savoir que je
le connaissais, j'eusse pu tirer quelque avantage de lui et peut-être
obtenir quelque entretien. Quoique ce fût une vie assez mauvaise,
pourtant elle n'était pas si pleine de dangers que celle où j'étais
engagée. Cependant ces idées passèrent à la longue. Mais ma gouvernante
le voyait souvent et il était très bon pour elle, lui donnant quelque
chose presque chaque fois qu'il la voyait. Une fois en particulier, elle
le trouva fort joyeux et, ainsi qu'elle pensa, quelque peu excité de
vin, et il la pressa encore de lui laisser revoir cette femme, qui,
ainsi qu'il disait, l'avait tant ensorcelé cette nuit-là. Ma
gouvernante, qui depuis le commencement avait envie que je le revisse,
lui dit qu'elle voyait que son désir était tellement fort qu'elle serait
portée à y céder si elle pouvait obtenir de moi que je m'y soumisse,
ajoutant que s'il lui plaisait de venir à sa maison le soir, elle
s'efforcerait de lui donner satisfaction sur ces assurances répétées
qu'il oublierait ce qui s'était passé.
Elle vint me trouver en effet, et me rapporta tout le discours; en
somme, elle m'amena bientôt à consentir en un cas où j'éprouvais quelque
regret d'avoir refusé auparavant; si bien que je me préparai à le voir.
Je m'habillai du mieux que je pus à mon avantage, je vous l'assure, et
pour la première fois j'usai d'un peu d'artifice; pour la première fois,
dis-je, car je n'avais jamais cédé à la bassesse de me peindre avant ce
jour, ayant toujours assez de vanité pour croire que je n'en avais point
besoin.
Il arriva à l'heure fixée; et, ainsi qu'elle l'avait remarqué
auparavant, il était clair encore qu'il venait de boire, quoiqu'il fût
loin d'être ce qu'on peut appeler ivre. Il parut infiniment charmé de me
voir et entra dans un long discours avec moi sur toute l'affaire;
j'implorai son pardon, à maintes reprises, pour la part que j'y avais
eue, protestai que je n'avais point entretenu de tel dessein quand
d'abord je l'avais rencontré, que je ne serais pas sortie avec lui si je
ne l'eusse pris pour un gentilhomme fort civil et s'il ne m'eût fait si
souvent la promesse de ne rien tenter qui fût indécent. Il s'excusa sur
le vin qu'il avait bu, et qu'il savait à peine ce qu'il faisait et que
s'il n'en eût pas été ainsi, il n'eût point pris avec moi la liberté
qu'il avait fait. Il m'assura qu'il n'avait point touché d'autre femme
que moi depuis son mariage, et que ç'avait été pour lui une surprise; me
fit des compliments sur le grand agrément que je lui donnais, et autres
choses semblables, et parla si longtemps en cette façon, que je trouvai
que son animation le menait en somme à l'humeur de recommencer. Mais je
le repris de court; je lui jurai que je n'avais point souffert d'être
touchée par un homme depuis la mort de mon mari, c'est à savoir de huit
ans en ça; il dit qu'il le croyait bien, et ajouta que c'était bien ce
que madame lui avait laissé entendre, et que c'était son opinion
là-dessus qui lui avait fait désirer de me revoir; et que puisqu'il
avait une fois enfreint la vertu avec moi, et qu'il n'y avait point
trouvé de fâcheuses conséquences, il pouvait en toute sûreté s'y
aventurer encore; et en somme il en arriva là où j'attendais, qui ne
saurait être mis sur papier.
Ma vieille gouvernante l'avait bien prévu, autant que moi; elle l'avait
donc fait entrer dans une chambre où il n'y avait point de lit, mais qui
donnait dans une seconde chambre où il y en avait un; nous nous y
retirâmes pour le restant de la nuit; et en somme, après que nous eûmes
passé quelque temps ensemble, il se mit au lit et y passa toute la nuit;
je me retirai, mais revins, toute déshabillée, avant qu'il fût jour, et
demeurai à coucher avec lui jusqu'au matin.
Quand il partit, je lui dis que j'espérais qu'il se sentait sûr de
n'avoir pas été volé. Il me dit qu'il était pleinement satisfait
là-dessus, et, mettant la main dans la poche, me donna cinq guinées, qui
était le premier argent que j'eusse gagné en cette façon depuis bien des
années.
Je reçus de lui plusieurs visites semblables; mais il n'en vint jamais
proprement à m'entretenir, ce qui m'aurait plu bien mieux. Mais cette
affaire eut sa fin, elle aussi; car au bout d'un an environ, je trouvai
qu'il ne venait plus aussi souvent, et enfin il cessa tout à fait, sans
nul désagrément ou sans me dire adieu; de sorte que là se termina cette
courte scène de vie qui m'apporta peu de chose vraiment, sinon pour me
donner plus grand sujet de me repentir.
Durant tout cet intervalle, je m'étais confinée la plupart du temps à la
maison; du moins suffisamment pourvue, je n'avais point fait
d'aventures, non, de tout le quart d'une année; mais alors, trouvant que
le fonds manquait, et, répugnante à dépenser le capital, je me mis à
songer à mon vieux métier et à regarder autour de moi dans la rue; et
mon premier pas fut assez heureux.