était derrière, donnait dans une autre rue, la maison faisant le coin.
Par la fenêtre du magasin, nous aperçûmes sur le comptoir ou étal qui
était juste devant cinq pièces de soie, avec d'autres étoffes; et
quoiqu'il fît presque sombre, pourtant les gens étant occupés dans le
devant de la boutique n'avaient pas eu le temps de fermer ces fenêtres
ou bien l'avaient oublié.
Là-dessus le jeune homme fut si ravi par la joie qu'il ne put se
retenir; tout cela était, disait-il, à sa portée; et il m'affirma sous
de violents jurons qu'il l'aurait, dût-il forcer la maison; je l'en
dissuadai un peu, mais vis qu'il n'y avait point de remède; si bien
qu'il s'y précipita à la hâte, fit glisser avec assez d'adresse un des
carreaux de la fenêtre à châssis, prit quatre pièces de soie, et revint
jusqu'à moi en les tenant, mais fut immédiatement poursuivi par une
terrible foule en tumulte; nous étions debout l'un à côté de l'autre, en
vérité, mais je n'avais pris aucun des objets qu'il portait à la main,
quand je lui soufflai rapidement:
--Tu es perdu!
Il courut comme l'éclair, et moi de même; mais la poursuite était plus
ardente contre lui parce qu'il emportait les marchandises; il laissa
tomber deux des pièces de soie, ce qui les arrêta un instant; mais la
foule augmenta et nous poursuivit tous deux, ils le prirent bientôt
après avec les deux pièces qu'il tenait, et puis les autres me
suivirent. Je courus de toutes mes forces et arrivai jusqu'à la maison
de ma gouvernante où quelques gens aux yeux acérés me suivirent si
chaudement qu'ils m'y bloquèrent: ils ne frappèrent pas aussitôt à la
porte, ce qui me donna le temps de rejeter mon déguisement, et de me
vêtir de mes propres habits; d'ailleurs, quand ils y arrivèrent, ma
gouvernante, qui avait son conte tout prêt, tint sa porte fermée, et
leur cria qu'aucun homme n'était entré chez elle; la foule affirma qu'on
avait vu entrer un homme et menaça d'enfoncer la porte.
Ma gouvernante, point du tout surprise, leur répondit avec placidité,
leur assura qu'ils pourraient entrer fort librement et fouiller sa
maison, s'ils voulaient mener avec eux un commissaire, et ne laisser
entrer que tels que le commissaire admettrait, étant déraisonnable de
laisser entrer toute une foule; c'est ce qu'ils ne purent refuser,
quoique ce fût une foule. On alla donc chercher un commissaire
sur-le-champ; et elle fort librement ouvrit la porte; le commissaire
surveilla la porte et les hommes qu'il avait appointés fouillèrent la
maison, ma gouvernante allant avec eux de chambre en chambre. Quand elle
vint à ma chambre, elle m'appela, et cria à haute voix:
--Ma cousine, je vous prie d'ouvrir votre porte; ce sont des messieurs
qui sont obligés d'entrer afin d'examiner votre chambre.
J'avais avec moi une enfant, qui était la petite-fille de ma
gouvernante, comme elle l'appelait; et je la priai d'ouvrir la porte; et
j'étais là, assise au travail, avec un grand fouillis d'affaires autour
de moi, comme si j'eusse été au travail toute la journée, dévêtue et
n'ayant que du linge de nuit sur la tête et une robe de chambre très
lâche; ma gouvernante me fit une manière d'excuse pour le dérangement
qu'on me donnait, et m'en expliqua en partie l'occasion, et qu'elle n'y
voyait d'autre remède que de leur ouvrir les portes et de leur permettre
de se satisfaire, puisque tout ce qu'elle avait pu leur dire n'y avait
point suffi. Je restai tranquillement assise et les priai de chercher
tant qu'il leur plairait; car s'il y avait personne dans la maison,
j'étais certaine que ce n'était point dans ma chambre; et pour le reste
de la maison, je n'avais point à y contredire, ne sachant nullement de
quoi ils étaient en quête.
Tout autour de moi avait l'apparence si innocente et si honnête qu'ils
me traitèrent avec plus de civilité que je n'attendais, mais ce ne fut
qu'après avoir minutieusement fouillé la chambre jusque sous le lit,
dans le lit, et partout ailleurs où il était possible de cacher quoi que
ce fût; quand ils eurent fini, sans avoir pu rien trouver, ils me
demandèrent pardon et redescendirent l'escalier.
Quand ils eurent eu ainsi fouillé la maison de la cave au grenier, et
puis du grenier à la cave, sans avoir pu rien trouver, ils apaisèrent
assez bien la populace; mais ils emmenèrent ma gouvernante devant la
justice; deux hommes jurèrent qu'ils avaient vu l'homme qu'ils
poursuivaient entrer dans sa maison; ma gouvernante s'enleva dans ses
paroles et fit grand bruit sur ce qu'on insultait sa maison et qu'on la
traitait ainsi pour rien; que si un homme était entré, il pourrait bien
en ressortir tout à l'heure, pour autant qu'elle en sût, car elle était
prête à faire serment qu'aucun homme à sa connaissance n'avait passé sa
porte de tout le jour, ce qui était fort véritable; qu'il se pouvait
bien que tandis qu'elle était en haut quelque individu effrayé eût pu
trouver la porte ouverte et s'y précipiter pour chercher abri s'il était
poursuivi, mais qu'elle n'en savait rien; et s'il en avait été ainsi, il
était certainement ressorti, peut-être par l'autre porte, car elle avait
une autre porte donnant dans une allée, et qu'ainsi il s'était échappé.
Tout cela était vraiment assez probable; et le juge se contenta de lui
faire prêter le serment qu'elle n'avait point reçu ou admis d'homme en
sa maison dans le but de le cacher, protéger, ou soustraire à la
justice; serment qu'elle pouvait prêter de bonne foi, ce qu'aussi bien
elle fit, et ainsi fut congédiée.
Il est aisé de juger dans quelle frayeur je fus à cette occasion, et il
fut impossible à ma gouvernante de jamais m'amener à me déguiser de
nouveau; en effet, lui disais-je, j'étais certaine de me trahir.
Mon pauvre complice en cette mésaventure était maintenant dans un
mauvais cas; il fut emmené devant le Lord-Maire et par Sa Seigneurie
envoyé à Newgate, et les gens qui l'avaient pris étaient tellement
désireux, autant que possible, de le poursuivre, qu'ils s'offrirent à
assister le jury en paraissant à la session afin de soutenir la charge
contre lui.
Pourtant il obtint un sursis d'accusation, sur promesse de révéler ses
complices, et en particulier l'homme avec lequel il avait commis ce vol;
et il ne manqua pas d'y porter tous ses efforts, car il donna mon nom,
qu'il dit être Gabriel Spencer, qui était le nom sous lequel je passais
auprès de lui; et voilà où paraît la prudence que j'eus en me cachant de
lui, sans quoi j'eusse été perdue.
Il fit tout ce qu'il put pour découvrir ce Gabriel Spencer; il le
décrivit; il révéla l'endroit où il dit que je logeais; et, en un mot,
tous les détails qu'il fut possible sur mon habitation; mais lui ayant
dissimulé la principale circonstance, c'est-à-dire mon sexe, j'avais un
vaste avantage, et il ne put arriver à moi; il mit dans la peine deux ou
trois familles par ses efforts pour me retrouver; mais on n'y savait
rien de moi, sinon qu'il avait eu un camarade, qu'on avait vu, mais sur
lequel on ne savait rien; et quant à ma gouvernante, bien qu'elle eût
été l'intermédiaire qui nous fit rencontrer, pourtant la chose avait été
faite de seconde main, et il ne savait rien d'elle non plus.
Ceci tourna à son désavantage, car ayant fait la promesse de découvertes
sans pouvoir la tenir, on considéra qu'il avait berné la justice, et il
fut plus férocement poursuivi par le boutiquier.
J'étais toutefois affreusement inquiète pendant tout ce temps, et afin
d'être tout à fait hors de danger, je quittai ma gouvernante pour le
moment, mais ne sachant où aller, j'emmenai une fille de service, et je
pris le coche pour Dunstable où j'allai voir mon ancien hôte et mon
hôtesse, à l'endroit où j'avais si bravement vécu avec mon mari du
Lancashire; là je lui contai une histoire affectée, que j'attendais tous
les jours mon mari qui revenait d'Irlande, et que je lui avais envoyé
une lettre pour lui faire savoir que je le joindrais à Dunstable dans
son hôtellerie, et qu'il débarquerait certainement, s'il avait bon vent,
d'ici peu de jours; de sorte que j'étais venue passer quelques jours
avec eux en attendant son arrivée; car il viendrait ou bien par la poste
ou bien par le coche de West-Chester, je ne savais pas au juste; mais
quoi que ce fût, il était certain qu'il descendrait dans cette maison
afin de me joindre.
Mon hôtesse fut extrêmement heureuse de me voir, et mon hôte fit un tel
remue-ménage que si j'eusse été une princesse je n'eusse pu être mieux
reçue, et on m'aurait volontiers gardée un mois ou deux si je l'avais
cru bon.
Mais mon affaire était d'autre nature; j'étais très inquiète (quoique si
bien déguisée qu'il était à peine possible de me découvrir) et je
craignais que cet homme me trouvât et malgré qu'il ne pût m'accuser de
son vol, lui ayant persuadé de ne point s'y aventurer, et ne m'y étant
point mêlée moi-même, pourtant il eût pu me charger d'autres choses, et
acheter sa propre vie aux dépens de la mienne.
Ceci m'emplissait d'horribles appréhensions; je n'avais ni ressource, ni
amie, ni confidente que ma vieille gouvernante, et je ne voyais d'autre
remède que de remettre ma vie entre ses mains; et c'est ce que je fis,
car je lui fis savoir mon adresse et je reçus plusieurs lettres d'elle
pendant mon séjour. Quelques-unes me jetèrent presque hors du sens, à
force d'effroi; mais à la fin elle m'envoya la joyeuse nouvelle qu'il
était pendu, qui était la meilleure nouvelle pour moi que j'eusse
apprise depuis longtemps.
J'étais restée là cinq semaines et j'avais vécu en grand confort
vraiment, si j'excepte la secrète anxiété de mon esprit; mais quand je
reçus cette lettre, je repris ma mine agréable, et dis à mon hôtesse que
je venais de recevoir une lettre de mon époux d'Irlande, que j'avais
d'excellentes nouvelles de sa santé, mais la mauvaise nouvelle que ses
affaires ne lui permettaient pas de partir si tôt qu'il l'eût espéré, si
bien qu'il était probable que j'allais rentrer sans lui.
Mon hôtesse, cependant, me félicita des bonnes nouvelles, et que je
fusse rassurée sur sa santé:
--Car j'ai remarqué, madame, dit-elle, que vous n'aviez pas l'air si
gaie que d'ordinaire; par ma foi, vous deviez être tout enfoncée dans
votre souci, dit la bonne femme; on voit bien que vous êtes toute
changée, et voilà votre bonne humeur revenue, dit-elle.
--Allons, allons, je suis fâché que monsieur n'arrive pas encore, dit
mon hôte; cela m'aurait réjoui le coeur de le voir; quand vous serez
assurée de sa venue, faites un saut jusqu'ici, madame, vous serez très
fort la bienvenue toutes les fois qu'il vous plaira.
Sur tous ces beaux compliments nous nous séparâmes, et je revins assez
joyeuse à Londres, où je trouvai ma gouvernante charmée tout autant que
je l'étais moi-même. Et maintenant elle me dit qu'elle ne me
recommanderait plus jamais d'associé; car elle voyait bien, dit-elle,
que ma chance était meilleure quand je m'aventurais toute seule. Et
c'était la vérité, car je tombais rarement en quelque danger quand
j'étais seule, ou, si j'y tombais, je m'en tirais avec plus de dextérité
que lorsque j'étais embrouillée dans les sottes mesures d'autres
personnes qui avaient peut-être moins de prévoyance que moi, et qui
étaient plus impatientes; car malgré que j'eusse autant de courage à me
risquer qu'aucune d'elles, pourtant j'usais de plus de prudence avant de
rien entreprendre, et j'avais plus de présence d'esprit pour m'échapper.
Je me suis souvent étonnée mêmement sur mon propre endurcissement en une
autre façon, que regardant comment tous mes compagnons se faisaient
surprendre et tombaient si soudainement dans les mains de la justice,
pourtant je ne pouvais en aucun temps entrer dans la sérieuse résolution
de cesser ce métier; d'autant qu'il faut considérer que j'étais
maintenant très loin d'être pauvre, que la tentation de nécessité qui
est la générale introduction de cette espèce de vice m'était maintenant
ôtée, que j'avais près de 500£ sous la main en argent liquide, de quoi
j'eusse pu vivre très bien si j'eusse cru bon de me retirer; mais
dis-je, je n'avais pas tant que jadis, quand je n'avais que 200£
d'épargne, et point de spectacles aussi effrayants devant les yeux.
J'eus cependant une camarade dont le sort me toucha de près pendant un
bon moment, malgré que mon impression s'effaçât aussi à la longue. Ce
fut un cas vraiment d'infortune. J'avais mis la main sur une pièce de
très beau damas dans la boutique d'un mercier d'où j'étais sortie toute
nette; car j'avais glissé la pièce à cette camarade, au moment que nous
sortions de la boutique; puis elle s'en alla de son côté, moi du mien.
Nous n'avions pas été longtemps hors de la boutique que le mercier
s'aperçut que la pièce d'étoffe avait disparu, et envoya ses commis qui
d'un côté, qui d'un autre; et bientôt ils eurent saisi la femme qui
portait la pièce, et trouvèrent le damas sur elle; pour moi je m'étais
faufilée par chance dans une maison où il y avait une chambre à
dentelle, au palier du premier escalier; et j'eus la satisfaction, ou la
terreur, vraiment, de regarder par la fenêtre et de voir traîner la
pauvre créature devant la justice, qui l'envoya sur-le-champ à Newgate.
Je fus soigneuse à ne rien tenter dans la chambre à dentelle; mais je
bouleversai assez toutes les marchandises afin de gagner du temps; puis
j'achetai quelques aunes de passe-poil et les payai, et puis m'en allai,
le coeur bien triste en vérité pour la pauvre femme qui était en
tribulation pour ce que moi seule avais volé.
Là encore mon ancienne prudence me fut bien utile; j'avais beau voler en
compagnie de ces gens, pourtant je ne leur laissais jamais savoir qui
j'étais, ni ne pouvaient-ils jamais découvrir où je logeais, malgré
qu'ils s'efforçassent de m'épier quand je rentrais. Ils me connaissaient
tous sous le nom de Moll Flanders, bien que même quelques-uns d'entre
eux se doutassent plutôt que je fusse elle, qu'ils ne le savaient; mon
nom était public parmi eux, en vérité; mais comment me découvrir, voilà
ce qu'ils ne savaient point, ni tant que deviner où étaient mes
quartiers, si c'était à l'est de Cité ou à l'ouest; et cette méfiance
fut mon salut à toutes ces occasions.
Je demeurai enfermée pendant longtemps sur l'occasion du désastre de
cette femme; je savais que si je tentais quoi que ce fût qui échouât, et
que si je me faisais emmener en prison, elle serait là, toute prête de
témoigner contre moi, et peut-être de sauver sa vie à mes dépens; je
considérais que je commençais à être très bien connue de nom à Old
Bailey, quoiqu'ils ne connussent point ma figure, et que si je tombais
entre leurs mains, je serais traitée comme vieille délinquante; et pour
cette raison, j'étais résolue à voir ce qui arriverait à cette pauvre
créature avant de bouger, quoique à plusieurs reprises, dans sa
détresse, je lui fis passer de l'argent pour la soulager.
À la fin son jugement arriva. Elle plaida que ce n'était point elle qui
avait volé les objets; mais qu'une Mme Flanders, ainsi qu'elle l'avait
entendu nommer (car elle ne la connaissait pas), lui avait donné le
paquet après qu'elles étaient sorties de la boutique et lui avait dit de
le rapporter chez elle. On lui demanda où était cette Mme Flanders. Mais
elle ne put la produire, ni rendre le moindre compte de moi; et les
hommes du mercier jurant positivement qu'elle était dans la boutique au
moment que les marchandises avaient été volées, qu'ils s'étaient aperçus
de leur disparition sur-le-champ, qu'ils l'avaient poursuivie, et qu'ils
les avaient retrouvées sur elle, là-dessus le jury rendit le verdict
«coupable»; mais la cour, considérant qu'elle n'était pas réellement la
personne qui avait volé les objets et qu'il était bien possible qu'elle
ne pût pas retrouver cette Mme Flanders (ce qui se rapportait à moi) par
où elle eût pu sauver sa vie, ce qui était vrai, lui accorda la faveur
d'être déportée, qui fut l'extrême faveur qu'elle put obtenir; sinon que
la cour lui dit que si entre temps elle pouvait produire ladite Mme
Flanders, la cour intercéderait pour son pardon; c'est à savoir que si
elle pouvait me découvrir et me faire pendre, elle ne serait point
déportée. C'est ce que je pris soin de lui rendre impossible, et ainsi
elle fut embarquée en exécution de sa sentence peu de temps après.
Il faut que je le répète encore, le sort de cette pauvre femme
m'affligea extrêmement; et je commençai d'être très pensive, sachant que
j'étais réellement l'instrument de son désastre: mais ma pauvre vie, qui
était si évidemment en danger, m'ôtait ma tendresse; et voyant qu'elle
n'avait pas été mise à mort, je fus aise de sa déportation, parce
qu'elle était alors hors d'état de me faire du mal, quoi qu'il advînt.
Le désastre de cette femme fut quelques mois avant celui de la dernière
histoire que j'ai dite, et fut vraiment en partie l'occasion de la
proposition que me fit ma gouvernante de me vêtir d'habits d'homme, afin
d'aller partout sans être remarquée; mais je fus bientôt lasse de ce
déguisement, ainsi que j'ai dit, parce qu'il m'exposait à trop de
difficultés.
J'étais maintenant tranquille, quant à toute crainte de témoignages
rendus contre moi; car tous ceux qui avaient été mêlés à mes affaires ou
qui me connaissaient sous le nom de Moll Flanders étaient pendus ou
déportés; et si j'avais eu l'infortune de me faire prendre, j'aurais pu
m'appeler de tout autre nom que Moll Flanders, sans qu'on parvînt à me
charger d'aucun ancien crime; si bien que j'entamai mon nouveau crédit
avec d'autant plus de liberté et j'eus plusieurs heureuses aventures,
quoique assez peu semblables à celles que j'avais eues auparavant.
Nous eûmes à cette époque un autre incendie qui survint non loin du lieu
où vivait ma gouvernante et je fis là une tentative comme avant, mais
n'y étant pas arrivée avant que la foule s'amassât, je ne pus parvenir
jusqu'à la maison que je visais, et au lieu de butin, je rencontrai un
malheur qui pensa mettre fin tout ensemble à ma vie et à mes mauvaises
actions; car le feu étant fort furieux, et les gens en grande frayeur,
qui déménageaient leurs meubles et les jetaient par la croisée, une
fille laissa tomber d'une fenêtre un lit de plume justement sur moi; il
est vrai que le lit de plume étant mol, ne pouvait point me briser les
os; mais comme le poids était fort grand, il s'augmentait de sa chute,
je fus renversée à terre et je demeurai un moment comme morte:
d'ailleurs on ne s'inquiéta guère de me débarrasser ou de me faire
revenir à moi; mais je gisais comme une morte, et on me laissa là,
jusqu'à l'heure où une personne qui allait pour enlever le lit de plume
m'aida à me relever; ce fut en vérité un miracle si les gens de la
maison ne jetèrent point d'autres meubles afin de les y faire tomber,
chose qui m'eût inévitablement tuée; mais j'étais réservée pour d'autres
afflictions.
Cet accident toutefois me gâta le marché pour un temps et je rentrai
chez ma gouvernante assez meurtrie et fort effrayée, et elle eut bien de
la peine à me remettre sur pieds.
C'était maintenant la joyeuse époque de l'année, et la foire
Saint-Barthélemy était commencée; je n'avais jamais fait d'excursion de
ce côté-là, et la foire n'était point fort avantageuse pour moi;
cependant cette année j'allai faire un tour dans les cloîtres, et là je
tombai dans une des boutiques à rafle. C'était une chose de peu de
conséquence pour moi; mais il entra un gentilhomme extrêmement bien
vêtu, et très riche, et comme il arrive d'ordinaire que l'on parle à
tout le monde dans ces boutiques, il me remarqua et s'adressa
singulièrement à moi; d'abord il me dit qu'il allait mettre à la rafle
pour moi, et c'est ce qu'il fit; et comme il gagna quelque petit lot, je
crois que c'était un manchon de plumes, il me l'offrit; puis il continua
de me parler avec une apparence de respect qui passait l'ordinaire; mais
toujours avec infiniment de civilité, et en façon de gentilhomme.
Il me tint si longtemps en conversation, qu'à la fin il me tira du lieu
où on jouait à la rafle jusqu'à la porte de la boutique, puis m'en fit
sortir pour me promener dans le cloître, ne cessa point de me parler
légèrement de mille choses, sans qu'il y eût rien au propos; enfin il me
dit qu'il était charmé de ma société, et me demanda si je n'oserais
point monter en carrosse avec lui: il me dit qu'il était homme
d'honneur, et qu'il ne tenterait rien d'inconvenant. Je parus répugnante
d'abord, mais je souffris de me laisser importuner un peu; enfin je
cédai.
Je ne savais que penser du dessein de ce gentilhomme; mais je découvris
plus tard qu'il avait la tête brouillée par les fumées du vin qu'il
avait bu, et qu'il ne manquait pas d'envie d'en boire davantage. Il
m'emmena au Spring-Garden, à Knightsbridge, où nous nous promenâmes dans
les jardins, et où il me traita fort bravement; mais je trouvai qu'il
buvait avec excès; il me pressa de boire aussi--mais je refusai.
Jusque-là il avait gardé sa parole, et n'avait rien tenté qui fût contre
la décence; nous remontâmes en carrosse, et il me promena par les rues,
et à ce moment il était près de dix heures du soir, qu'il fit arrêter le
carrosse à une maison où il paraît qu'il était connu et où on ne fit
point scrupule de nous faire monter l'escalier et de nous faire entrer
dans une chambre où il y avait un lit; d'abord je parus répugnante à
monter; mais, après quelques paroles, là encore je cédai, ayant en
vérité le désir de voir l'issue de cette affaire, et avec l'espoir d'y
gagner quelque chose, en fin de compte; pour ce qui était du lit, etc.,
je n'étais pas fort inquiète là-dessus.
Ici il commença de se montrer un peu plus libre qu'il n'avait promis: et
moi, peu à peu, je cédai à tout; de sorte qu'en somme il fit de moi ce
qu'il lui plut: point n'est besoin d'en dire davantage. Et cependant il
buvait d'abondance; et vers une heure du matin nous remontâmes dans le
carrosse; l'air et le mouvement du carrosse lui firent monter les
vapeurs de la boisson à la tête; il montra quelque agitation et voulut
recommencer ce qu'il venait de faire; mais moi, sachant bien que je
jouais maintenant à coup sûr, je résistai, et je le fis tenir un peu
tranquille, d'où à peine cinq minutes après il tomba profondément
endormi.
Je saisis cette occasion pour le fouiller fort minutieusement; je lui
ôtai une montre en or, avec une bourse de soie pleine d'or, sa belle
perruque à calotte pleine, et ses gants à frange d'argent, son épée et
sa belle tabatière; puis ouvrant doucement la portière du carrosse, je
me tins prête à sauter tandis que le carrosse marcherait; mais comme le
carrosse s'arrêtait dans l'étroite rue qui est de l'autre côté de
Temple-Bar pour laisser passer un autre carrosse, je sortis sans bruit,
refermai la portière, et faussai compagnie à mon gentilhomme et au
carrosse tout ensemble.
C'était là en vérité une aventure imprévue et où je n'avais eu aucune
manière de dessein; quoique je ne fusse pas déjà si loin de la joyeuse
partie de la vie pour oublier comment il fallait se conduire quand un
sot aussi aveuglé par ses appétits ne reconnaîtrait pas une vieille
femme d'une jeune. Je paraissais en vérité dix ou douze ans de moins que
je n'avais; pourtant je n'étais point une jeune fille de dix-sept ans,
et il était aisé de le voir. Il n'y a rien de si absurde, de si
extravagant ni de si ridicule, qu'un homme qui a la tête échauffée tout
ensemble par le vin et par un mauvais penchant de son désir; il est
possédé à la fois par deux démons, et ne peut pas plus se gouverner par
raison qu'un moulin ne saurait moudre sans eau; le vice foule aux pieds
tout ce qui était bon en lui; oui et ses sens mêmes sont obscurcis par
sa propre rage, et il agit en absurde à ses propres yeux: ainsi il
continuera de boire, étant déjà ivre; il ramassera une fille commune,
sans se soucier de ce qu'elle est ni demander qui elle est: saine ou
pourrie, propre ou sale, laide ou jolie, vieille ou jeune; si aveuglé
qu'il ne saurait distinguer. Un tel homme est pire qu'un lunatique;
poussé par sa tête ridicule, il ne sait pas plus ce qu'il fait que ne le
savait mon misérable quand je lui tirai de la poche sa montre et sa
bourse d'or.
Ce sont là les hommes dont Salomon dit:
«--Ils marchent comme le boeuf à l'abattoir, jusqu'à ce que le fer leur
perce le foie.»