béni, quelle que fût la main dont il venait, j'aurais trouvé encore une
chance de vie aisée. Mais mon destin était autrement déterminé; l'avide
démon qui m'avait attirée me tenait trop étroitement serrée pour me
laisser revenir; mais ainsi que ma pauvreté m'y avait conduite, ainsi
l'avarice m'y fit rester, jusqu'à ce qu'il n'y eût plus moyen de
retourner en arrière. Quant aux arguments que me dictait ma raison pour
me persuader de renoncer, l'avarice se dressait, et disait:
--Continue; tu as eu très bonne chance; continue jusqu'à ce que tu aies
quatre ou cinq cents livres, et puis tu cesseras, et puis tu pourras
vivre à ton aise, sans jamais plus travailler.
Ainsi, moi qui avais été étreinte jadis dans les griffes du diable, j'y
étais retenue comme par un charme, et je n'avais point de pouvoir pour
franchir l'enceinte du cercle, jusqu'à ce que je fus engloutie dans des
labyrinthes d'embarras trop grands pour que je pusse en sortir.
Cependant ces pensées me laissèrent quelque impression, et me firent
agir avec un peu plus de prudence qu'avant, et je prenais plus de
précautions que mes directrices pour elles-mêmes. Ma camarade, comme je
la nommai (j'aurais dû l'appeler ma maîtresse), avec une autre de ses
élèves, fut la première qui tomba dans le malheur; car, se trouvant en
quête de gain, elles firent une tentative sur un marchand de toiles dans
Cheapside, mais furent grippées par un compagnon aux yeux perçants, et
saisies avec deux pièces de batiste, qu'on trouva sur elles.
C'en était assez pour les loger toutes deux à Newgate où elles eurent le
malheur qu'on rappelât à leur souvenir quelques-uns de leurs méfaits
passés: deux autres accusations étant portées contre elles, et les faits
étant prouvés, elles furent toutes deux condamnées à mort; toutes deux
plaidèrent leurs ventres et toutes deux furent déclarées grosses,
quoique mon institutrice ne fût pas plus grosse que je ne l'étais
moi-même.
J'allai souvent les voir et les consoler, attendant mon tour à la
prochaine; mais ce lieu m'inspirait tant d'horreur quand je
réfléchissais que c'était le lieu de ma naissance malheureuse et des
infortunes de ma mère, que je ne pus le supporter davantage et que je
cessai mes visites.
Et oh! si j'avais pu être avertie par leurs désastres, j'aurais pu être
heureuse encore, car jusque-là j'étais libre, et aucune accusation
n'avait été portée contre moi; mais voilà qui ne pouvait être; ma mesure
n'était pas encore pleine.
Ma camarade, portant la marque d'une ancienne réprouvée, fut exécutée;
la jeune criminelle eut grâce de la vie, ayant obtenu un sursis; mais
resta de longs jours à souffrir de la faim dans sa prison, jusqu'enfin
elle fit mettre son nom dans ce qu'on appelle une lettre de rémission et
ainsi échappa.
Ce terrible exemple de ma camarade me frappa de frayeur au coeur; et
pendant un bon temps je ne fis point d'excursions. Mais une nuit, dans
le voisinage de la maison de ma gouvernante, on cria: Au feu! Ma
gouvernante se mit à la fenêtre, car nous étions toutes levées, et cria
immédiatement que la maison de Mme Une telle était toute en feu,
flambant par le haut, ce qui était la vérité. Ici elle me poussa du
coude.
--Vite, mon enfant, dit-elle; voici une excellente occasion; le feu est
si près que vous pouvez y aller devant que la rue soit barrée par la
foule.
Puis elle me donna mon rôle:
--Allez, mon enfant, à la maison; courez et dites à la dame ou à
quiconque vous verrez que vous êtes venue pour leur aider, et que vous
venez de chez Mme Une telle, c'est à savoir une personne qu'elle
connaissait plus loin dans la rue.
Me voilà partie, et arrivant à la maison, je trouvai tout le monde dans
la confusion, comme bien vous pensez; j'entrai toute courante, et
trouvant une des servantes:
--Hélas! mon doux coeur, m'écriai-je, comment donc est arrivé ce triste
accident? Où est votre maîtresse? Est-elle en sûreté? Et où sont les
enfants? Je viens de chez Mme *** pour vous aider.
Voilà la fille qui court.
--Madame, madame, cria-t-elle aussi haut qu'elle put hurler, voilà une
dame qui arrive de chez Mme *** pour nous aider.
La pauvre dame, à moitié hors du sens, avec un paquet sous son bras et
deux petits enfants vient vers moi:
--Madame, dis-je, souffrez que j'emmène ces pauvres petits chez
Mme ***; elle vous fait prier de les lui envoyer; elle prendra soin
des pauvres agneaux.
Sur quoi j'en prends un qu'elle tenait par la main, et elle me met
l'autre dans les bras.
--Oh oui! oui! pour l'amour de Dieu, dit-elle, emportez-les! Oh!
remerciez-la bien de sa bonté!
--N'avez-vous point autre chose à mettre en sûreté, madame? dis-je; elle
le gardera avec soin.
--Oh! Seigneur! dit-elle, Dieu la bénisse! Prenez ce paquet d'argenterie
et emportez-le chez elle aussi. Oh! c'est une bonne femme! Oh! nous
sommes entièrement ruinés, perdus!
Et voilà qu'elle me quitte, se précipitant tout égarée, et les servantes
à sa suite, et me voilà partie avec les deux enfants et le paquet.
À peine étais-je dans la rue que je vis une autre femme venir à moi:
--Hélas! maîtresse, dit-elle d'un ton piteux, vous allez laisser tomber
cet enfant; allons, allons, voilà un triste temps, souffrez que je vous
aide.
Et immédiatement elle met la main sur mon paquet afin de le porter pour
moi.
--Non, dis-je, si vous voulez m'aider, prenez l'enfant par la main,
aidez-moi à le conduire seulement jusqu'au haut de la rue; j'irai avec
vous et je vous payerai pour la peine.
Elle ne put mais que d'aller, après ce que j'avais dit, mais la
créature, en somme, était du même métier que moi, et ne voulait rien que
le paquet; pourtant elle vint avec moi jusqu'à la porte, car elle ne put
faire autrement. Quand nous fûmes arrivés là, je lui dis à l'oreille:
--Va, mon enfant, lui dis-je, je connais ton métier, tu peux rencontrer
assez d'autres affaires.
Elle me comprit, et s'en alla; je tambourinai à la porte avec les
enfants, et comme les gens de la maison s'étaient levés déjà au tumulte
de l'incendie, on me fit bientôt entrer, et je dis:
--Madame est-elle éveillée? Prévenez-la je vous prie, que Mme***
sollicite d'elle la faveur de prendre chez elle ces deux enfants; pauvre
dame, elle va être perdue; leur maison est toute en flammes.
Ils firent entrer les enfants de façon fort civile, s'apitoyèrent sur la
famille dans la détresse, et me voilà partie avec mon paquet. Une des
servantes me demanda si je ne devais pas laisser le paquet aussi. Je
dis:
--Non, mon doux coeur, c'est pour un autre endroit; cela n'est point à
eux.
J'étais à bonne distance de la presse, maintenant; si bien que je
continuai et que j'apportai le paquet d'argenterie, qui était très
considérable, droit à la maison, chez ma vieille gouvernante; elle me
dit qu'elle ne voulait pas l'ouvrir, mais me pria de m'en retourner et
d'aller en chercher d'autre.
Elle me fit jouer le même jeu chez la dame de la maison qui touchait
celle qui était en feu, et je fis tous mes efforts pour arriver
jusque-là; mais à cette heure l'alarme du feu était si grande, tant de
pompes à incendie en mouvement et la presse du peuple si forte dans la
rue, que je ne pus m'approcher de la maison quoi que je fisse, si bien
que je revins chez ma gouvernante, et montant le paquet dans ma chambre,
je commençai à l'examiner. C'est avec horreur que je dis quel trésor j'y
trouvai; il suffira de rapporter qu'outre la plus grande partie de la
vaisselle plate de la famille, qui était considérable, je trouvai une
chaîne d'or, façonnée à l'ancienne mode, dont le fermoir était brisé, de
sorte que je suppose qu'on ne s'en était pas servi depuis des années;
mais l'or n'en était pas plus mauvais: aussi un petit coffret de bagues
de deuil, l'anneau de mariage de la dame, et quelques morceaux brisés de
vieux fermoirs d'or, une montre en or, et une bourse contenant environ
la somme de 24£ en vieilles pièces de monnaie d'or, et diverses autres
choses de valeur.
Ce fut là le plus grand et le pire butin où je fus jamais mêlée; car en
vérité bien que, ainsi que je l'ai dit plus haut, je fusse endurcie
maintenant au-delà de tout pour voir de réflexion en d'autres cas,
cependant je me sentis véritablement touchée jusqu'à l'âme même, quand
je jetai les yeux sur ce trésor: de penser à la pauvre dame inconsolée
qui avait perdu tant d'autres choses, et qui se disait qu'au moins elle
était certaine d'avoir sauvé sa vaisselle plate et ses bijoux; combien
elle serait surprise quand elle trouverait qu'elle avait été dupée et
que la personne qui avait emporté ses enfants et ses valeurs était
venue, comme elle l'avait prétendu, de chez la dame dans la rue voisine,
mais qu'on lui avait amené les enfants sans qu'elle en sût rien.
Je dis que je confesse que l'inhumanité de cette action m'émut
infiniment et me fit adoucir à l'excès, et que des larmes me montèrent
aux yeux à son sujet; mais malgré que j'eusse le sentiment qu'elle était
cruelle et inhumaine, jamais je ne pus trouver dans mon coeur de faire
la moindre restitution. Cette réflexion s'usa et j'oubliai promptement
les circonstances qui l'accompagnaient.
Ce ne fut pas tout; car bien que par ce coup je fusse devenue infiniment
plus riche qu'avant, pourtant la résolution que j'avais prise auparavant
de quitter cet horrible métier quand j'aurais gagné un peu plus, ne
persista point; et l'avarice eut tant de succès, que je n'entretins plus
l'espérance d'arriver à un durable changement de vie; quoique sans cette
perspective je ne pusse attendre ni sûreté ni tranquillité en la
possession de ce que j'avais gagné; encore un peu,--voilà quel était le
refrain toujours.
À la fin, cédant aux importunités de mon crime, je rejetai tout
remords, et toutes les réflexions que je fis sur ce chef ne tournèrent
qu'à ceci: c'est que peut-être je pourrais trouver un butin au prochain
coup qui compléterait le tout; mais quoique certainement j'eusse obtenu
ce butin-là, cependant chaque coup m'en faisait espérer un autre, et
m'encourageait si fort à continuer dans le métier, que je n'avais point
de goût à le laisser là.
Dans cette condition, endurcie par le succès, et résolue à continuer, je
tombai dans le piège où j'étais destinée à rencontrer ma dernière
récompense pour ce genre de vie. Mais ceci même n'arriva point encore,
car je rencontrai auparavant diverses autres aventures où j'eus du
succès.
Ma gouvernante fut pendant un temps réellement soucieuse de l'infortune
de ma camarade qui avait été pendue, car elle en savait assez sur ma
gouvernante pour l'envoyer sur le même chemin, ce qui la rendait bien
inquiète; en vérité elle était dans une très grande frayeur.
Il est vrai que quand elle eut disparu sans dire ce qu'elle savait, ma
gouvernante fut tranquille sur ce point, et peut-être heureuse qu'elle
eût été pendue; car il était en son pouvoir d'avoir obtenu un pardon aux
dépens de ses amis; mais la perte qu'elle fit d'elle, et le sentiment de
la tendresse qu'elle avait montrée en ne faisant pas marché de ce
qu'elle savait, émut ma gouvernante à la pleurer bien sincèrement. Je la
consolai du mieux que je pus, et elle, en retour, m'endurcit à mériter
plus complètement le même sort.
Quoi qu'il en soit, ainsi que j'ai dit, j'en devins d'autant plus
prudente et en particulier je mettais beaucoup de retenue à voler en
boutique, spécialement parmi les merciers et les drapiers; c'est là une
espèce de gaillards qui ont toujours les yeux bien ouverts. Je fis une
ou deux tentatives parmi les marchands de dentelles et de modes, et en
particulier dans une boutique où deux jeunes femmes étaient nouvellement
établies sans avoir été élevées dans le métier; là j'emportai une pièce
de dentelle au fuseau qui valait six on sept livres, et un papier de
fil; mais ce ne fut qu'une fois; c'était un tour qui ne pouvait pas
resservir.
Nous regardions toujours l'affaire comme un coup sûr, chaque fois que
nous entendions parler d'une boutique nouvelle, surtout là où les gens
étaient tels qui n'avaient point été élevés à tenir boutique; tels
peuvent être assurés qu'ils recevront pendant leurs débuts deux ou trois
visites; et il leur faudrait être bien subtils, en vérité, pour y
échapper.
J'eus une ou deux aventures après celle-ci, mais qui ne furent que
bagatelles. Rien de considérable ne s'offrant pendant longtemps, je
commençai de penser qu'il fallait sérieusement renoncer au métier; mais
ma gouvernante qui n'avait pas envie de me perdre, et espérait de moi de
grandes choses, m'introduisit un jour dans la société d'une jeune femme
et d'un homme qui passait pour son mari; quoiqu'il parut ensuite que ce
n'était pas sa femme, mais qu'ils étaient complices tous deux dans le
métier qu'ils faisaient, et en autre chose non moins. En somme ils
volaient ensemble, couchaient ensemble, furent pris ensemble et
finalement pendus ensemble.
J'entrai dans une espèce de ligue avec ces deux par l'aide de ma
gouvernante et ils me firent prendre part à trois ou quatre aventures,
où je leur vis plutôt commettre quelques vols grossiers et malhabiles,
en quoi rien ne put leur donner le succès qu'un grand fonds de hardiesse
sur leur part et d'épaisse négligence sur celle des personnes volées; de
sorte que je résolus dorénavant d'apporter infiniment de prudence à
m'aventurer avec eux; et vraiment deux ou trois projets malheureux ayant
été proposés par eux, je déclinai l'offre, et leur persuadai d'y
renoncer. Une fois ils avaient particulièrement proposé de voler à un
horloger trois montres d'or qu'ils avaient guettées pendant la journée
pour trouver le lieu où il les serrait; l'un d'eux avait tant de clefs
de toutes les sortes qu'il ne faisait point de doute d'ouvrir le lieu où
l'horloger les avait serrées; et ainsi nous fîmes une espèce
d'arrangement; mais quand je vins à examiner étroitement la chose, je
trouvai qu'ils se proposaient de forcer la maison, en quoi je ne voulus
point m'embarquer, si bien qu'ils y allèrent sans moi. Et ils
pénétrèrent dans la maison par force et firent sauter les serrures à
l'endroit où étaient les montres, mais ne trouvèrent qu'une des montres
d'or, et une d'argent, qu'ils prirent, et ressortirent de la maison, le
tout très nettement; mais la famille ayant été alarmée se mit à crier:
Au voleur! et l'homme fut poursuivi et pris; la jeune femme s'était
enfuie aussi, mais malheureusement se fit arrêter au bout d'une certaine
distance, et les montres furent trouvées sur elle; et ainsi j'échappai
une seconde fois, car ils furent convaincus et pendus tous deux, étant
délinquants anciens, quoique très jeunes; et comme j'ai dit avant, ainsi
qu'ils avaient volé ensemble, ainsi maintenant furent-ils pendus
ensemble, et là prit fin ma nouvelle association.
Je commençai maintenant d'être très circonspecte, ayant échappé de si
près à me faire échauder, et avec un pareil exemple devant les yeux;
mais j'avais une nouvelle tentatrice qui m'aiguillonnait tous les jours,
je veux dire ma gouvernante, et maintenant se présenta une affaire où,
ainsi qu'elle avait été préparée par son gouvernement, ainsi elle
espérait une bonne part du butin. Il y avait une bonne quantité de
dentelles de Flandres qui était logée dans une maison privée où elle en
avait ouï parler; et la dentelle de Flandres étant prohibée, c'était de
bonne prise pour tout commis de la douane qui la pourrait découvrir;
j'avais là-dessus un plein rapport de ma gouvernante, autant sur la
quantité que sur le lieu même de la cachette. J'allai donc trouver un
commis de la douane et lui dis que j'avais à lui faire une révélation, à
condition qu'il m'assurât que j'aurais ma juste part de la récompense.
C'était là une offre si équitable que rien ne pouvait être plus honnête;
il s'y accorda donc, et emmenant un commissaire, et moi avec lui, nous
occupâmes la maison. Comme je lui avais dit que je saurais aller tout
droit à la cachette, il m'en abandonna le soin; et le trou étant très
noir, je m'y glissai avec beaucoup de peine, une chandelle à la main, et
ainsi lui passai les pièces de dentelles, prenant garde, à mesure que je
les lui donnais, d'en dissimuler sur ma personne autant que j'en pus
commodément emporter. Il y avait en tout environ la valeur de 300£ de
dentelles; et j'en cachai moi-même environ la valeur de 50£. Ces
dentelles n'appartenaient point aux gens de la maison, mais à un
marchand qui les avait placées en dépôt chez eux; de sorte qu'ils ne
furent pas si surpris que j'imaginais qu'ils le seraient.
Je laissai le commis ravi de sa prise et pleinement satisfait de ce que
je lui avais remis, et m'accordai à venir le trouver dans une maison
qu'il dirigeait lui-même, où je le joignis après avoir disposé du butin
que j'avais sur moi, dont il n'eut pas le moindre soupçon. Sitôt que
j'arrivai, il commença de capituler, persuadé que je ne connaissais
point le droit que j'avais dans la prise, et m'eût volontiers congédiée
avec 20£, mais je lui fis voir que je n'étais pas si ignorante qu'il le
supposait; et pourtant j'étais fort aise qu'il proposât au moins un prix
fixe. Je demandai 100£, et il monta à 30£; je tombai à 80£; et de
nouveau il monta jusqu'à 40£; en un mot il offrit 50£ et je consentis,
demandant seulement une pièce de dentelle, qui, je pense, était de 8 ou
9£, comme si c'eût été pour la porter moi-même, et il s'y accorda. De
sorte que les 50£ en bon argent me furent payées cette nuit même, et le
payement mit fin à notre marché; il ne sut d'ailleurs qui j'étais ni où
il pourrait s'enquérir de moi; si bien qu'au cas où on eût découvert
qu'une partie des marchandises avait été escroquée, il n'eût pu m'en
demander compte.
Je partageai fort ponctuellement ces dépouilles avec ma gouvernante et
elle me regarda depuis ce moment comme une rouée fort habile en des
affaires délicates. Je trouvai que cette dernière opération était du
travail le meilleur et le plus aisé qui fût à ma portée, et je fis mon
métier de m'enquérir des marchandises prohibées; et après être allée en
acheter, d'ordinaire je les dénonçais; mais aucune de ces découvertes ne
monta à rien de considérable ni de pareil à ce que je viens de
rapporter; mais j'étais circonspecte à courir les grands risques
auxquels je voyais d'autres s'exposer, et où ils se ruinaient tous les
jours.
La prochaine affaire d'importance fut une tentative sur la montre en or
d'une dame. La chose survint dans une presse, à l'entrée d'une église,
où je fus en fort grand danger de me faire prendre; je tenais sa montre
tout à plein; mais, donnant une grosse bousculade comme si quelqu'un
m'eût poussée sur elle, et entre temps ayant bellement tiré sur la
montre, je trouvai qu'elle ne venait pas à moi; je la lâchai donc
sur-le-champ, et me mis à crier comme si on allait me tuer, qu'un homme
venait de me marcher sur le pied, et qu'il y avait certainement là des
filous, puisque quelqu'un ou d'autre venait de tirer sur ma montre: car
vous devez observer qu'en ces aventures nous allions toujours fort bien
vêtues et je portais de très bons habits, avec une montre d'or au côté,
semblant autant d'une dame que d'autres.
À peine avais-je parlé que l'autre dame se mit à crier aussi: «Au
voleur», car on venait, dit-elle, d'essayer de décrocher sa montre.
Quand j'avais touché sa montre, j'étais tout près d'elle, mais quand je
m'écriai, je m'arrêtai pour ainsi dire court, et la foule l'entraînant
un peu en avant, elle fit du bruit aussi, mais ce fut à quelque distance
de moi, si bien qu'elle ne me soupçonna pas le moins du monde; mais
quand elle cria «au voleur», quelqu'un s'écria: «Oui-dà, et il y en a un
autre par ici, on vient d'essayer de voler madame.»
Dans ce même instant, un peu plus loin dans la foule, et à mon grand
bonheur, on cria encore: «Au voleur!» et vraiment on prit un jeune homme
sur le fait. Ceci, bien qu'infortuné pour le misérable, arriva fort à
point pour mon cas, malgré que j'eusse bravement porté jusque-là mon
assurance; mais maintenant il n'y avait plus de doute, et toute la
partie flottante de la foule se porta par là, et le pauvre garçon fut
livré à la fureur de la rue, qui est une cruauté que je n'ai point
besoin de décrire, et que pourtant ils préfèrent toujours à être envoyés
à Newgate où ils demeurent souvent longtemps, et parfois sont pendus, et
le mieux qu'ils puissent y attendre, s'ils sont convaincus, c'est d'être
déportés.
Ainsi j'échappai de bien près, et je fus si effrayée que je ne
m'attaquai plus aux montres d'or pendant un bon moment.
Cependant ma gouvernante me conduisait dans tous les détails de la
mauvaise vie que je menais maintenant, comme si ce fût par la main, et
me donnait de telles instructions, et je les suivais si bien que je
devins la plus grande artiste de mon temps; et je me tirais de tous les
dangers avec une si subtile dextérité, que tandis que plusieurs de mes
camarades se firent enfermer à Newgate, dans le temps qu'elles avaient
pratiqué le métier depuis une demi-année, je le pratiquais maintenant
depuis plus de cinq ans et les gens de Newgate ne faisaient pas tant que
me connaître; ils avaient beaucoup entendu parler de moi, il est vrai,
et m'attendaient bien souvent mais je m'étais toujours échappée, quoique
bien des fois dans le plus extrême danger.
Un des plus grands dangers où j'étais maintenant, c'est que j'étais trop
connue dans le métier; et quelques-unes de celles dont la haine était
due plutôt à l'envie qu'à aucune injure que je leur eusse faite,
commencèrent de se fâcher que j'échappasse toujours quand elles se
faisaient toujours prendre et emporter à Newgate. Ce furent elles qui me
donnèrent le nom de Moll Flanders, car il n'avait pas plus d'affinité
avec mon véritable nom ou avec aucun des noms sous lesquels j'avais
passé que le noir n'a de parenté avec le blanc, sinon qu'une fois, ainsi
que je l'ai dit, je m'étais fait appeler Mme Flanders quand je m'étais
réfugiée à la Monnaie; mais c'est ce que ces coquines ne surent jamais,
et je ne pus pas apprendre davantage comment elles vinrent à me donner
ce nom, ou à quelle occasion.
Je fus bientôt informée que quelques-unes de celles qui s'étaient fait
emprisonner dans Newgate avaient juré de me dénoncer; et comme je savais
que deux ou trois d'entre elles n'en étaient que trop capables, je fus
dans un grand souci et je restai enfermée pendant un bon temps; mais ma
gouvernante qui était associée à mon succès, et qui maintenant jouait à
coup sûr, puisqu'elle n'avait point de part à mes risques, ma
gouvernante, dis-je, montra quelque impatience de me voir mener une vie
si inutile et si peu profitable, comme elle disait; et elle imagina une
nouvelle invention pour me permettre de sortir, qui fut de me vêtir
d'habits d'homme, et de me faire entrer ainsi dans une profession
nouvelle.
J'étais grande et bien faite, mais la figure un peu trop lisse pour un
homme; pourtant, comme je sortais rarement avant la nuit, ce ne fut pas
trop mal; mais je mis longtemps à apprendre à me tenir dans mes nouveaux
habits; il était impossible d'être aussi agile, prête à point, et
adroite en toutes ces choses, dans des vêtements contraires à la nature;
et ainsi que je faisais tout avec gaucherie, ainsi n'avais-je ni le
succès ni la facilité d'échapper que j'avais eus auparavant, et je
résolus d'abandonner cette méthode: mais ma résolution fut confirmée
bientôt après par l'accident suivant.
Ainsi que ma gouvernante m'avait déguisée en homme, ainsi me
joignit-elle à un homme, jeune garçon assez expert en son affaire, et
pendant trois semaines nous nous entendîmes fort bien ensemble. Notre
principale occupation était de guetter les comptoirs dans les boutiques
et d'escamoter n'importe quelle marchandise qu'on avait laissé traîner
par négligence, et dans ce genre de travail nous fîmes plusieurs bonnes
affaires, comme nous disions. Et comme nous étions toujours ensemble,
nous devînmes fort intimes; pourtant il ne sut jamais que je n'étais pas
un homme; non, quoique à plusieurs reprises je fusse rentrée avec lui
dans son logement, suivant les besoins de nos affaires, et que j'eusse
couché avec lui quatre ou cinq fois pendant toute la nuit; mais notre
dessein était ailleurs, et il était absolument nécessaire pour moi de
lui cacher mon sexe, ainsi qu'il parut plus tard. D'ailleurs les
conditions de notre vie, où nous entrions tard, et où nous avions des
affaires qui exigeaient que personne ne pût entrer dans notre logement,
étaient telles qu'il m'eût été impossible de refuser de coucher avec
lui, à moins de lui révéler mon sexe; mais, comme il est, je parvins à
me dissimuler effectivement.
Mais sa mauvaise et ma bonne fortune mirent bientôt fin à cette vie,
dont il faut l'avouer, j'étais lasse aussi. Nous avions fait plusieurs
belles prises en ce nouveau genre de métier; mais la dernière aurait été
extraordinaire.