je fusse, si j'eusse osé dans ma terreur, j'aurais certainement rapporté
les affaires: mais ceci se passa après un temps. Eh bien, je me mis au
lit cette nuit, mais dormis peu; l'horreur de l'action était sur mon
esprit et je ne sus pas ce que je disais ou ce que je faisais toute la
nuit et tout le jour suivant. Puis je fus impatiente d'apprendre quelque
nouvelle sur la perte; et j'étais avide de savoir ce qu'il en était, si
c'était le bien d'une pauvre personne ou d'une riche; peut-être dis-je,
que c'est par chance quelque pauvre veuve comme moi, qui avait empaqueté
ces hardes afin d'aller les vendre pour un peu de pain pour elle et un
pauvre enfant, et que maintenant ils meurent de faim et se brisent le
coeur par faute du peu que cela leur aurait donné; et cette pensée me
tourmenta plus que tout le reste pendant trois ou quatre jours.
Mais mes propres détresses réduisirent au silence toutes ces
réflexions, et la perspective de ma propre faim, qui devenait tous les
jours plus terrifiante pour moi, m'endurcit le coeur par degrés. Ce fut
alors que pesa surtout sur mon esprit la pensée que j'avais eu des
remords et que je m'étais, ainsi que je l'espérais, repentie de tous mes
crimes passés; que j'avais vécu d'une vie sobre, sérieuse et retirée
pendant plusieurs années; mais que maintenant j'étais poussée par
l'affreuse nécessité de mes circonstances jusqu'aux portes de la
destruction, âme et corps; et deux ou trois fois je tombai sur mes
genoux, priant Dieu, comme bien je le pouvais, pour la délivrance; mais
je ne puis m'empêcher de dire que mes prières n'avaient point d'espoir
en elles; je ne savais que faire; tout n'était que terreur au dehors et
ténèbres au dedans; et je réfléchissais sur ma vie passée comme si je ne
m'en fusse pas repentie, et que le ciel commençât maintenant de me
punir, et dût me rendre aussi misérable que j'avais été mauvaise.
Si j'avais continué ici, j'aurais peut-être été une véritable pénitente;
mais j'avais un mauvais conseiller en moi, et il m'aiguillonnait sans
cesse à me soulager par les moyens les pires; de sorte qu'un soir il me
tenta encore par la même mauvaise impulsion qui avait dit: _prends ce
paquet_, de sortir encore pour chercher ce qui pouvait se présenter.
Je sortis maintenant à la lumière du jour, et j'errai je ne sais où, et
en cherche de je ne sais quoi, quand le diable mit sur mon chemin un
piège de terrible nature, en vérité, et tel que je n'en ai jamais
rencontré avant ou depuis. Passant dans Aldersgate-Street, il y avait là
une jolie petite fille qui venait de l'école de danse et s'en retournait
chez elle toute seule; et mon tentateur, comme un vrai démon, me poussa
vers cette innocente créature. Je lui parlai et elle me répondit par son
babillage, et je la pris par la main et la menai tout le long du chemin
jusqu'à ce que j'arrivai dans une allée pavée qui donne dans le Clos
Saint-Barthélemy, et je la menai là-dedans. L'enfant dit que ce n'était
pas sa route pour rentrer. Je dis:
--Si, mon petit coeur, c'est bien ta route; je vais te montrer ton
chemin pour retourner chez toi.
L'enfant portait un petit collier de perles d'or, et j'avais mon oeil
sur ce collier, et dans le noir de l'allée, je me baissai, sous couleur
de rattacher la collerette de l'enfant qui s'était défaite, et je lui
ôtai son collier, et l'enfant ne sentit rien du tout, et ainsi je
continuai de mener l'enfant. Là, dis-je, le diable me poussa à tuer
l'enfant dans l'allée noire, afin qu'elle ne criât pas; mais la seule
pensée me terrifia au point que je fus près de tomber à terre; mais je
fis retourner l'enfant, et lui dis de s'en aller, car ce n'était point
son chemin pour rentrer; l'enfant dit qu'elle ferait comme je disais, et
je passai jusque dans le Clos Saint-Barthélemy, et puis tournai vers un
autre passage qui donne dans Long-Lane, de là dans Charterhouse-Yard et
je ressortis dans John's-Street; puis croisant dans Smithfield, je
descendis Chick-Lane, et j'entrai dans Fied-Lane pour gagner
Holborn-Bridge, où me mêlant dans la foule des gens qui y passent
d'ordinaire, il n'eût pas été possible d'être découverte. Et ainsi je
fis ma seconde sortie dans le monde.
Les pensées sur ce butin chassèrent toutes les pensées sur le premier,
et les réflexions que j'avais faites se dissipèrent promptement; la
pauvreté endurcissait mon coeur et mes propres nécessités me rendaient
insouciante de tout. Cette dernière affaire ne me laissa pas grand
souci; car n'ayant point fait de mal à la pauvre enfant, je pensai
seulement avoir donné aux parents une juste leçon pour la négligence
qu'ils montraient en laissant rentrer tout seul ce pauvre petit agneau,
et que cela leur apprendrait à prendre garde une autre fois.
Ce cordon de perles valait environ 12 ou 14£. Je suppose qu'auparavant
il avait appartenu à la mère, car il était trop grand pour l'enfant,
mais que peut-être la vanité de la mère qui voulait que sa fille eût
l'air brave à l'école de danse l'avait poussée à le faire porter à
l'enfant et sans doute l'enfant avait une servante qui eût dû la
surveiller, mais elle comme une négligente friponne, s'occupant
peut-être de quelque garçon qu'elle avait rencontré, la pauvre petite
avait erré jusqu'à tomber dans mes mains.
Toutefois je ne fis point de mal à l'enfant; je ne fis pas tant que
l'effrayer, car j'avais encore en moi infiniment d'imaginations tendres,
et je ne faisais rien à quoi, ainsi que je puis dire, la nécessité ne me
poussât.
J'eus un grand nombre d'aventures après celle-ci; mais j'étais jeune
dans le métier, et je ne savais comment m'y prendre autrement qu'ainsi
que le diable me mettait les choses dans la tête, et en vérité, il ne
tardait guère avec moi. Une des aventures que j'eus fut très heureuse
pour moi. Je passais par Lombard-Street, à la tombée du soir, juste vers
le bout de la Cour des Trois-Rois, quand tout à coup arrive un homme
tout courant près de moi, prompt comme l'éclair, et jette un paquet qui
était dans sa main juste derrière moi, comme je me tenais contre le coin
de la maison au tournant de l'allée; juste comme il le jetait là dedans,
il dit:
--Dieu vous sauve, madame, laissez-le là un moment.
Et le voilà qui s'enfuit. Après lui en viennent deux autres et
immédiatement un jeune homme sans chapeau, criant: «Au voleur!» Ils
poursuivirent ces deux derniers hommes de si près qu'ils furent forcés
de laisser tomber ce qu'ils tenaient, et l'un deux fut pris par-dessus
le marché; l'autre réussit à s'échapper.
Je demeurai comme un plomb tout ce temps, jusqu'à ce qu'ils revinrent,
traînant le pauvre homme qu'ils avaient pris et tirant après lui les
choses qu'ils avaient trouvées, fort satisfaits sur ce qu'ils avaient
recouvré le butin et pris le voleur; et ainsi ils passèrent près de moi,
car moi, je semblais seulement d'une qui se garât pour laisser avancer
la foule.
Une ou deux fois je demandai ce qu'il y avait, mais les gens négligèrent
de me répondre et je ne fus pas fort importune; mais après que la foule
se fut entièrement écoulée, je saisis mon occasion pour me retourner et
ramasser ce qui était derrière moi et m'en aller; ce que je fis en
vérité avec moins de trouble que je n'avais fait avant, car ces choses,
je ne les avais pas volées, mais elles étaient venues toutes volées dans
ma main. Je revins saine et sauve à mon logement, chargée de ma prise;
c'était une pièce de beau taffetas lustré noir et une pièce de velours;
la dernière n'était qu'un coupon de pièce d'environ onze aunes; la
première était une pièce entière de près de cinquante aunes; il semblait
que ce fût la boutique d'un mercier qu'ils eussent pillée; je dis
«pillée» tant les marchandises étaient considérables qui y furent
perdues; car les marchandises qu'ils recouvrèrent furent en assez grand
nombre, et je crois arrivèrent à environ six ou sept différentes pièces
de soie: comment ils avaient pu en voler tant, c'est ce que je ne puis
dire; mais comme je n'avais fait que voler le voleur, je ne me fis point
scrupule de prendre ces marchandises, et d'en être fort joyeuse en plus.
J'avais eu assez bonne chance jusque-là et j'eus plusieurs autres
aventures, de peu de gain il est vrai, mais de bon succès: mais je
marchais, dans la crainte journalière que quelque malheur m'arrivât et
que je viendrais certainement à être pendue à la fin. L'impression que
ces pensées me faisaient était trop forte pour la secouer, et elle
m'arrêta en plusieurs tentatives, qui, pour autant que je sache,
auraient pu être exécutées en toute sûreté; mais il y a une chose que je
ne puis omettre et qui fut un appât pour moi pendant de longs jours.
J'entrais fréquemment dans les villages qui étaient autour de la ville
afin de voir si je n'y rencontrerais rien sur mon chemin; et passant le
long d'une maison près de Stepney, je vis sur l'appui de la fenêtre deux
bagues, l'une un petit anneau de diamant, l'autre une bague d'or simple;
elles avaient été laissées là sûrement par quelque dame écervelée, qui
avait plus d'argent que de jugement, peut-être seulement jusqu'à ce
qu'elle se fût lavé les mains.
Je passai à plusieurs reprises près de la fenêtre pour observer si je
pouvais voir qu'il y eût personne dans la chambre ou non, et je ne pus
voir personne, mais encore n'étais pas sûre; un moment après il me vînt
à l'idée de frapper contre la vitre; comme si j'eusse voulu parler à
quelqu'un, et s'il y avait là personne, on viendrait sûrement à la
fenêtre, et je leur dirais alors de ne point laisser là ces bagues parce
que j'avais vu deux hommes suspects qui les considéraient avec
attention. Sitôt pensé, sitôt fait; je cognai une ou deux fois, et
personne ne vint, et aussitôt je poussai fortement le carreau qui se
brisa avec très peu de bruit et j'enlevai les deux bagues et m'en allai;
l'anneau de diamant valait 3£ et l'autre à peu près 9 shillings.
J'étais maintenant en embarras d'un marché pour mes marchandises, et en
particulier pour mes pièces de soie. J'étais fort répugnante à les
abandonner pour une bagatelle, ainsi que le font d'ordinaire les pauvres
malheureux voleurs qui après avoir aventuré leur existence pour une
chose qui a peut-être de la valeur, sont obligés de la vendre pour une
chanson quand tout est fait; mais j'étais résolue à ne point faire
ainsi, quelque moyen qu'il fallût prendre; pourtant je ne savais pas
bien à quel expédient recourir. Enfin je me résolus à aller trouver ma
vieille gouvernante, et à refaire sa connaissance. Je lui avais
ponctuellement remis ses cinq livres annuelles pour mon petit garçon
tant que je l'avais pu; mais enfin je fus obligée de m'arrêter. Pourtant
je lui avais écrit une lettre dans laquelle je lui disais que ma
condition était réduite, que j'avais perdu mon mari, qu'il m'était
impossible désormais de suffire à cette dépense, et que je la suppliais
que le pauvre enfant ne souffrît pas trop des malheurs de sa mère.
Je lui fis maintenant une visite, et je trouvai qu'elle pratiquait
encore un peu son vieux métier, mais qu'elle n'était pas dans des
circonstances si florissantes qu'autrefois; car elle avait été appelée
en justice par un certain gentilhomme dont la fille avait été enlevée,
et au rapt de qui elle avait, paraît-il, aidé; et ce fut de bien près
qu'elle échappa à la potence. Les frais aussi l'avaient ravagée, de
sorte que sa maison n'était que médiocrement garnie, et qu'elle n'avait
pas si bonne réputation en son métier qu'auparavant; pourtant elle était
solide sur ses jambes, comme on dit, et comme c'était une femme
remuante, et qu'il lui restait quelque fonds, elle s'était faite
prêteuse sur gages et vivait assez bien.
Elle me reçut de façon fort civile, et avec les manières obligeantes
qu'elle avait toujours, m'assura qu'elle n'aurait pas moins de respect
pour moi parce que j'étais réduite; qu'elle avait pris soin que mon
garçon fut très bien soigné, malgré que je ne pusse payer pour lui, et
que la femme qui l'avait était à l'aise, de sorte que je ne devais point
avoir d'inquiétude à son sujet, jusqu'à ce que je fusse en mesure de
m'en soucier effectivement.
Je lui dis qu'il ne me restait pas beaucoup d'argent mais que j'avais
quelques affaires qui valaient bien de l'argent, si elle pouvait me dire
comment les tourner en argent. Elle demanda ce que c'était que j'avais.
Je tirai le cordon de perles d'or, et lui dis que c'était un des cadeaux
que mon mari m'avait faits; puis je lui fis voir les deux pièces de soie
que je lui dis que j'avais eues d'Irlande et apportées en ville avec
moi, et le petit anneau de diamant. Pour ce qui est du petit paquet
d'argenterie et de cuillers, j'avais trouvé moyen d'en disposer toute
seule auparavant; et quant au trousseau du bébé que j'avais, elle
m'offrit de le prendre elle-même, pensant que ce fût le mien. Elle me
dit qu'elle s'était faite prêteuse sur gages et qu'elle vendrait ces
objets pour moi, comme s'ils lui eussent été engagés; de sorte qu'elle
fit chercher au bout d'un moment les agents dont c'était l'affaire, et
qui lui achetèrent tout cela, étant en ses mains, sans aucun scrupule,
et encore en donnèrent de bons prix.
Je commençai maintenant de réfléchir que cette femme nécessaire pourrait
m'aider un peu en ma basse condition à quelque affaire; car j'aurais
joyeusement tourné la main vers n'importe quel emploi honnête, si
j'eusse pu l'obtenir; mais des affaires honnêtes ne venaient pas à
portée d'elle. Si j'avais été plus jeune, peut-être qu'elle eût pu
m'aider; mais mes idées étaient loin de ce genre de vie, comme étant
entièrement hors de toute possibilité à cinquante ans passés, ce qui
était mon cas, et c'est ce que je lui dis.
Elle m'invita enfin à venir et à demeurer dans sa maison jusqu'à ce que
je pusse trouver quelque chose à faire et que cela me coûterait très peu
et c'est ce que j'acceptai avec joie; et maintenant, vivant un peu plus
à l'aise, j'entrai en quelques mesures pour faire retirer le petit
garçon que j'avais eu de mon dernier mari; et sur ce point encore elle
me mit à l'aise, réservant seulement un payement de cinq livres par an,
si cela m'était possible. Ceci fut pour moi un si grand secours que
pendant un bon moment je cessai le vilain métier où je venais si
nouvellement d'entrer; et bien volontiers j'eusse pris du travail, sinon
qu'il était bien difficile d'en trouver à une qui n'avait point de
connaissances.
Pourtant enfin je trouvai à faire des ouvrages piqués pour literie de
dames, jupons, et autres choses semblables, et ceci me plut assez, et
j'y travaillai bien fort, et je commençai à en vivre; mais le diligent
démon, qui avait résolu que je continuerais à son service,
continuellement m'aiguillonnait à sortir et à aller me promener,
c'est-à-dire à voir si je rencontrerais quelque chose en route, à
l'ancienne façon.
Une nuit j'obéis aveuglément à ses ordres et je tirai un long détour par
les rues, mais ne rencontrai point d'affaire; mais non contente de cela,
je sortis aussi le soir suivant, que passant près d'une maison de bière,
je vis la porte d'une petite salle ouverte, tout contre la rue, et sur
la table un pot d'argent, chose fort en usage dans les cabarets de ce
temps; il paraît que quelque société venait d'y boire et les garçons
négligents avaient oublié de l'emporter.
J'entrai dans le réduit franchement et, plaçant le peu d'argent sur le
coin du banc, je m'assis devant, et frappai du pied. Un garçon vint
bientôt: je le priai d'aller me chercher une pinte de bière chaude, car
le temps était froid. Le garçon partit courant, et je l'entendis
descendre au cellier pour tirer la bière. Pendant que le garçon était
parti, un autre garçon arriva et me cria:
--Avez-vous appelé?
Je parlai d'un air mélancolique et dis:
--Non, le garçon est allé me chercher une pinte de bière.
Pendant que j'étais assise là, j'entendis la femme au comptoir qui
disait:
--Sont-ils tous partis au cinq?--qui était le réduit où je m'étais
assise,--et le garçon lui dit que oui.
--Qui a desservi le pot? demanda la femme.
--Moi, dit un autre garçon: tenez, le voilà: indiquant paraît-il, un
autre pot qu'il avait emporté d'un autre réduit par erreur; ou bien il
faut que le coquin eût oublié qu'il ne l'avait pas emporté, ce qu'il
n'avait certainement pas fait.
J'entendis tout ceci bien à ma satisfaction, car je trouvai clairement
qu'on ne s'apercevait pas que le pot manquait et qu'on pensait qu'il eût
été desservi. Je bus donc ma bière: j'appelai pour payer, et comme je
partais, je dis:
--Prenez garde, mon enfant, à votre argenterie.
Et j'indiquai un pot d'argent d'une pinte où il m'avait apporté à boire;
le garçon dit:
--Oui, madame, à la bonne heure,--et je m'en allai.
Je rentrai chez ma gouvernante et me dis que le temps était venu de la
mettre à l'épreuve, afin que, si j'étais mise dans la nécessité d'être
découverte, elle pût m'offrir quelque assistance. Quand je fus restée à
la maison quelques moments, et que j'eus l'occasion de lui parler, je
lui dis que j'avais un secret de la plus grande importance au monde à
lui confier, si elle avait assez de respect pour moi pour le tenir
privé. Elle me dit qu'elle avait fidèlement gardé un de mes secrets;
pourquoi doutais-je qu'elle en garderait un autre? Je lui dis que la
plus étrange chose du monde m'était arrivée, mêmement sans aucun
dessein; et ainsi je lui racontai toute l'histoire du pot.
--Et l'avez-vous apporté avec vous, ma chère? dit-elle.
--Vraiment oui, dis-je, et le lui fis voir. Mais que dois-je faire
maintenant? dis-je. Ne faut-il pas le rapporter?
--Le rapporter! dit-elle. Oui-dà! si vous voulez aller à Newgate.
--Mais, dis-je, ils ne sauraient avoir la bassesse de m'arrêter, puisque
je le leur rapporterais.
--Vous ne connaissez pas cette espèce de gens, mon enfant, dit-elle: non
seulement ils vous enverraient à Newgate, mais encore vous feraient
pendre, sans regarder aucunement l'honnêteté que vous mettriez à le
rendre; ou bien ils dresseraient un compte de tous les pots qu'ils ont
perdus, afin de vous les faire payer.
--Que faut-il faire, alors? dis-je.
--Oui, vraiment, dit-elle; puisque aussi bien vous avez fait la
fourberie, et que vous l'avez volé, il faut le garder maintenant; il n'y
a plus moyen d'y revenir. D'ailleurs, mon enfant, dit-elle, n'en
avons-nous pas besoin bien plus qu'eux? Je voudrais bien rencontrer
pareille aubaine tous les huit jours.
Ceci me donna une nouvelle notion sur ma gouvernante, et me fit penser
que, depuis qu'elle s'était faite prêteuse sur gages, elle vivait parmi
une espèce de gens qui n'étaient point des honnêtes que j'avais
rencontrés chez elle autrefois.
Ce ne fut pas longtemps que je le découvris encore plus clairement
qu'auparavant; car, de temps à autre, je voyais apporter des poignées de
sabre, des cuillers, des fourchettes, des pots et autres objets
semblables, non pour être engagés, mais pour être vendus tout droit; et
elle achetait tout sans faire de questions, où elle trouvait assez son
compte, ainsi que je trouvai par son discours.
Je trouvai ainsi qu'en suivant ce métier, elle faisait toujours fondre
la vaisselle d'argent qu'elle achetait, afin qu'on ne pût la réclamer;
et elle vint me dire un matin qu'elle allait mettre à fondre, et que si
je le désirais, elle y joindrait mon pot, afin qu'il ne fût vu de
personne; je lui dis: «De tout mon coeur.» Elle le pesa donc et m'en
donna la juste valeur en argent, mais je trouvai qu'elle n'en agissait
pas de même avec le reste de ses clients.
Quelque temps après, comme j'étais au travail, et très mélancolique,
elle commence de me demander ce que j'avais. Je lui dis que je me
sentais le coeur bien lourd, que j'avais bien peu de travail, et point
de quoi vivre, et que je ne savais quel parti prendre. Elle se mit à
rire et me dit que je n'avais qu'à sortir encore une fois, pour tenter
la fortune; qu'il se pourrait que je rencontrasse une nouvelle pièce de
vaisselle d'argent.
--Oh! ma mère, dis-je, c'est un métier où je n'ai point d'expérience, et
si je suis prise, je suis perdue du coup.
--Oui bien, dit-elle, mais je pourrais vous faire faire la connaissance
d'une maîtresse d'école qui vous ferait aussi adroite qu'elle le peut
être elle-même.
Je tremblai sur cette proposition, car jusqu'ici je n'avais ni complices
ni connaissances aucunes parmi cette tribu. Mais elle conquit toute ma
retenue et toutes mes craintes; et, en peu de temps, à l'aide de cette
complice, je devins voleuse aussi habile et aussi subtile que le fut
jamais Moll la Coupeuse de bourses, quoique, si la renommée n'est point
menteuse, je ne fusse pas moitié aussi jolie.
Le camarade qu'elle me fit connaître était habile en trois façons
diverses de travailler; c'est à savoir: à voler les boutiques, à tirer
des carnets de boutique et de poche et à couper des montres d'or au côté
des dames; chose où elle réussissait avec tant de dextérité que pas une
femme n'arriva, comme elle, à la perfection de l'art. La première et la
dernière de ces occupations me plurent assez: et je la servis quelque
temps dans la pratique, juste comme une aide sert une sage-femme, sans
payement aucun.
Enfin, elle me mit à l'épreuve. Elle m'avait montré son art et j'avais
plusieurs fois décroché une montre de sa propre ceinture avec infiniment
d'adresse; à la fin elle me montra une proie, et c'était une jeune dame
enceinte, qui avait une montre charmante. La chose devait se faire au
moment qu'elle sortirait de l'église; elle passa d'un côté de la dame,
et juste comme elle arrivait aux marches, feint de tomber, et tomba
contre la dame avec une telle violence qu'elle fut dans une grande
frayeur, et que toutes deux poussèrent des cris terribles; au moment
même qu'elle bousculait la dame, j'avais saisi la montre, et la tenant
de la bonne façon, le tressaut que fit la pauvre fit échapper l'agrafe
sans qu'elle pût rien sentir; je partis sur-le-champ, laissant ma
maîtresse d'école à sortir peu à peu de sa frayeur et la dame de même;
et bientôt la montre vint à manquer.
--Hélas! dit ma camarade, ce sont donc ces coquins qui m'ont renversée,
je vous gage; je m'étonne que Madame ne se soit point aperçue plus tôt
que sa montre était volée: nous aurions encore pu les prendre.
Elle colora si bien la chose que personne ne la soupçonna, et je fus
rentrée une bonne heure avant elle. Telle fut ma première aventure en
compagnie; la montre était vraiment très belle, enrichie de beaucoup de
joyaux et ma gouvernante nous en donna 20£ dont j'eus la moitié. Et
ainsi je fus enregistrée parfaite voleuse, endurcie à un point où
n'atteignent plus les réflexions de la conscience ou de la modestie, et
à un degré que je n'avais jamais cru possible en moi.
Ainsi le diable qui avait commencé par le moyen d'une irrésistible
pauvreté à me pousser vers ce vice m'amena jusqu'à une hauteur au-dessus
du commun, même quand mes nécessités n'étaient point si terrifiantes;
car j'étais maintenant entrée dans une petite veine de travail, et comme
je n'étais pas en peine de manier l'aiguille, il était fort probable que
j'aurais pu gagner mon pain assez honnêtement.
Je dois dire que si une telle perspective de travail s'était présentée
tout d'abord, quand je commençai à sentir l'approche de ma condition
misérable; si une telle perspective, dis-je, de gagner du pain par mon
travail s'était présentée alors, je ne serais jamais tombée dans ce
vilain métier ou dans une bande si affreuse que celle avec laquelle
j'étais maintenant embarquée; mais l'habitude m'avait endurcie, et je
devins audacieuse au dernier degré; et d'autant plus que j'avais
continué si longtemps sans me faire prendre; car, en un mot, ma
partenaire en vice et moi, nous continuâmes toutes deux si longtemps,
sans jamais être découvertes, que non seulement nous devînmes hardies,
mais qu'encore nous devînmes riches, et que nous eûmes à un moment vingt
et une montres d'or entre les mains.
Je me souviens qu'un jour étant un peu plus sérieuse que de coutume, et
trouvant que j'avais une aussi bonne provision d'avance que celle que
j'avais (car j'avais près de 200£ d'argent pour ma part), il me vint à
la pensée, sans doute de la part de quelque bon esprit s'il y en a de
tels, qu'ainsi que d'abord la pauvreté m'avait excitée et que mes
détresses m'avaient poussée à de si affreux moyens, ainsi voyant que ces
détresses étaient maintenant soulagées, et que je pouvais aussi gagner
quelque chose pour ma subsistance, en travaillant, et que j'avais une si
bonne banque pour me soutenir, pourquoi, ne cesserais-je pas maintenant,
tandis que j'étais bien; puisque je ne pouvais m'attendre à rester
toujours libre, et qu'une fois surprise, j'étais perdue.