puisse pas lire dans le coeur d'autrui! Comme j'aurais été heureuse si
j'avais été la femme d'un homme de tant d'honnêteté et de tant
d'affection, depuis le commencement!
Puis il me vint à la pensée:
--Quelle abominable créature je suis! Et comme cet innocent gentilhomme
va être dupé par moi! Combien peu il se doute que, venant de divorcer
d'avec une catin, il va se jeter dans les bras d'une autre! qu'il est
sur le point d'en épouser une qui a couché avec deux frères et qui a eu
trois enfants de son propre frère! une qui est née à Newgate, dont la
mère était une prostituée, et maintenant une voleuse déportée! une qui a
couché avec treize hommes et qui a eu un enfant depuis qu'il m'a vue!
Pauvre gentilhomme, dis-je, que va-t-il faire?
Après que ces reproches que je m'adressais furent passés, il s'ensuivit
ainsi:
--Eh bien, s'il faut que je sois sa femme, s'il plaît à Dieu me donner
sa grâce, je lui serai bonne femme et fidèle, et je l'aimerai selon
l'étrange excès de la passion qu'il a pour moi; je lui ferai des
amendes, par ce qu'il verra, pour les torts que je lui fais, et qu'il ne
voit pas.
Il était impatient que je sortisse de ma chambre; mais trouvant que je
restais trop longtemps, il descendit l'escalier et parla à l'hôte au
sujet du ministre.
Mon hôte, gaillard officieux, quoique bien intentionné, avait fait
chercher l'ecclésiastique; et quand mon monsieur se mit à lui porter de
l'envoyer chercher:
--Monsieur, lui dit-il, mon ami est dans la maison.
Si bien que sans plus de paroles, il les fit rencontrer ensemble. Quand
il trouva le ministre, il lui demanda s'il voudrait bien s'aventurer à
marier un couple d'étrangers, tous deux de leur gré. L'ecclésiastique
répondit que M... lui en avait touché quelques mots; qu'il espérait que
ce n'était point une affaire clandestine, qu'il lui paraissait avoir
affaire à une personne sérieuse, et qu'il supposait que madame n'était
point jeune fille, où il eût fallu le consentement d'amis.
--Pour vous sortir de doute là-dessus, dit mon monsieur, lisez ce
papier, et il tire la licence.
--Je suis satisfait, dit le ministre; où est la dame?
--Vous allez la voir tout à l'heure, dit mon monsieur.
Quand il eut dit, il monta l'escalier, et j'étais à ce moment sortie de
ma chambre; de sorte qu'il me dit que le ministre était en bas, et
qu'après lui avoir montré la licence, il s'accordait à nous marier de
tout son coeur, mais il demandait à me voir; de sorte qu'il me demandait
si je voulais le laisser monter.
--Il sera assez temps, dis-je, au matin, n'est-ce pas?
--Mais, dit-il, mon coeur, il semblait entretenir quelque scrupule que
ce fût quelque jeune fille enlevée à ses parents, et je lui ai assuré
que nous étions tous deux d'âge à disposer de notre consentement; et
c'est de là qu'il a demandé à vous voir.
--Eh bien, dis-je, faites comme il vous plaira.
De sorte que voilà qu'on fait monter l'ecclésiastique; et c'était une
bonne personne de caractère bien joyeux. On lui avait dit, paraît-il,
que nous nous étions rencontrés là par accident, que j'étais venue dans
un coche de Chester et mon monsieur dans son propre carrosse pour me
rencontrer; que nous aurions dû nous retrouver la nuit d'avant à Stony
Stratford, mais qu'il n'avait pu parvenir jusque-là.
--Eh bien, monsieur, dit le ministre, en tout mauvais tour il y a
quelque bien; le désappointement, monsieur, lui dit-il, a été pour vous,
et le bon tour est pour moi, car si vous vous fussiez rencontrés à Stony
Stratford je n'eusse pas eu l'honneur de vous marier. Notre hôte,
avez-vous un livre ordinaire des prières?
Je tressautai, comme d'effroi:
--Monsieur, m'écriai-je, que voulez-vous dire? Quoi, se marier dans une
auberge, et la nuit!
--Madame, dit le ministre, si vous désirez que la cérémonie en soit
passée à l'église, vous serez satisfaite; mais je vous assure que votre
mariage sera aussi solide ici qu'à l'église; nous ne sommes point
astreints par les règlements à ne marier nulle part qu'à l'église; et
pour ce qui est de l'heure de la journée, elle n'a aucune importance
dans le cas présent; nos princes se marient en leurs chambres et à huit
ou dix heures du soir.
Je fus longtemps avant de me laisser persuader, et prétendis répugner
entièrement à me marier, sinon à l'église; mais tout n'était que
grimace; tant qu'à la fin je parus me laisser fléchir, et on fit venir
notre hôte, sa femme et sa fille. Notre hôte fut père, et clerc, et tout
ensemble; et bien joyeux nous fûmes, quoique j'avoue que les remords que
j'avais éprouvés auparavant pesaient lourdement sur moi et m'arrachaient
de temps à autre un profond soupir, ce que le marié remarqua, et
s'efforça de m'encourager, pensant, le pauvre homme, que j'avais
quelques petites hésitations sur le pas que j'avais fait tant à la hâte.
Nous tînmes pleine réjouissance ce soir-là, et cependant tout resta si
secret dans l'hôtellerie, que pas un domestique de la maison n'en sut
rien, car mon hôtesse et sa fille vinrent me servir, et ne permirent pas
qu'aucune des servantes montât l'escalier. Je pris la fille de mon
hôtesse pour demoiselle d'honneur, et envoyant chercher un boutiquier le
lendemain matin, je fis présent à la jeune femme d'une jolie pièce de
broderies, aussi jolie qu'on put en découvrir en ville; et, trouvant que
c'était une ville dentellière, je donnai à sa mère une pièce de dentelle
au fuseau pour se faire une coiffe.
Une des raisons pour lesquelles notre hôte garda si étroitement le
secret fut qu'il ne désirait pas que la chose vînt aux oreilles du
ministre de la paroisse; mais, si adroitement qu'il s'y prît, quelqu'un
en eut vent, si bien qu'on mit les cloches à sonner le lendemain matin
de bonne heure, et qu'on nous fit sous notre fenêtre toute la musique
qui put se trouver en ville; mais notre hôte donna couleur que nous
étions mariés avant d'arriver; seulement qu'étant autrefois descendus
chez lui, nous avions voulu faire notre souper de noces dans sa maison.
Nous ne pûmes trouver dans nos coeurs de bouger le lendemain; car, en
somme, ayant été dérangés par les cloches le matin, et n'ayant peut-être
pas trop dormi auparavant, nous fûmes si pleins de sommeil ensuite, que
nous restâmes au lit jusqu'à près de midi.
Je demandai à mon hôtesse qu'elle fît en sorte que nous n'eussions plus
de tintamarre en ville, ni de sonneries de cloches, et elle s'arrangea
si bien que nous fûmes très tranquilles.
Mais une étrange rencontre interrompit ma joie pendant assez longtemps.
La grande salle de la maison donnait sur la rue, et j'étais allée
jusqu'au bout de la salle, et, comme la journée était belle et tiède
j'avais ouvert la fenêtre, et je m'y tenais pour prendre l'air, quand je
vis trois gentilshommes qui passaient à cheval et qui entraient dans une
hôtellerie justement en face de la nôtre.
Il n'y avait pas à le dissimuler, et je n'eus point lieu de me le
demander, mais le second des trois était mon mari du Lancashire. Je fus
terrifiée jusqu'à la mort; je ne fus jamais dans une telle consternation
en ma vie; je crus que je m'enfoncerais en terre; mon sang se glaça dans
mes veines et je tremblai comme si j'eusse été saisie d'un accès froid
de fièvre. Il n'y avait point lieu de douter de la vérité, dis-je: je
reconnaissais ses vêtements, je reconnaissais son cheval et je
reconnaissais son visage.
La première réflexion que je fis fut que mon mari n'était pas auprès de
moi pour voir mon désordre, et j'en fus bien heureuse. Les gentilshommes
ne furent pas longtemps dans la maison qu'ils vinrent à la fenêtre de
leur chambre, comme il arrive d'ordinaire; mais ma fenêtre était fermée,
vous pouvez en être sûrs; cependant je ne pus m'empêcher de les regarder
à la dérobée, et là je le revis encore. Je l'entendis appeler un des
domestiques pour une chose dont il avait besoin, et je reçus toutes les
terrifiantes confirmations qu'il était possible d'avoir sur ce que
c'était la personne même.
Mon prochain souci fut de connaître l'affaire qui l'amenait, mais
c'était une chose impossible. Tantôt mon imagination formait l'idée
d'une chose affreuse, tantôt d'une autre; tantôt je me figurais qu'il
m'avait découverte, et qu'il venait me reprocher mon ingratitude et la
souillure de l'honneur; puis je m'imaginai qu'il montait l'escalier pour
m'insulter; et d'innombrables pensées me venaient à la tête de ce qui
n'avait jamais été dans la sienne, ni ne pouvait y être, à moins que le
diable le lui eût révélé.
Je demeurai dans ma frayeur près de deux heures et quittai à peine de
l'oeil la fenêtre ou la porte de l'hôtellerie où ils étaient. À la fin,
entendant un grand piétinement sous le porche de leur hôtellerie, je
courus à la fenêtre; et, à ma grande satisfaction, je les vis tous trois
ressortir et prendre la route de l'ouest; s'ils se fussent dirigés vers
Londres, j'aurais été encore en frayeur qu'il me rencontrât de nouveau,
et qu'il me reconnût; mais il prit la direction contraire, de sorte que
je fus soulagée de ce désordre.
Nous résolûmes de partir le lendemain, mais vers six heures du soir,
nous fûmes alarmés par un grand tumulte dans la rue, et des gens qui
chevauchaient comme s'ils fussent hors de sens; et qu'était-ce sinon une
huée sur trois voleurs de grand'route qui avaient pillé deux carrosses
et quelques voyageurs près de Dunstable-Hill et il paraît qu'avis avait
été donné qu'on les avait vus à Brickhill, dans telle maison, par où on
entendait la maison où avaient été ces gentilshommes.
La maison fut aussitôt occupée et fouillée. Mais il y avait assez de
témoignages que les gentilshommes étaient partis depuis plus de trois
heures. La foule s'étant amassée, nous eûmes promptement des nouvelles;
et alors je me sentis le coeur troublé d'une bien autre manière. Je dis
bientôt aux gens de la maison que je me faisais forte de dire que
c'étaient d'honnêtes personnes, et que je connaissais l'un de ces
gentilshommes pour une fort honnête personne, et de bon état dans le
Lancashire.
Le commissaire qui était venu sur la huée fut immédiatement informé de
ceci, et vint me trouver afin d'avoir satisfaction par ma propre bouche;
et je lui assurai que j'avais vu les trois gentilshommes, comme j'étais
à la fenêtre, que je les avais vus ensuite aux fenêtres de la salle où
ils avaient dîné; que je les avais vus monter à cheval et que je
pourrais lui jurer que je connaissais l'un d'eux pour être un tel, et
que c'était un gentilhomme de fort bon état et de parfait caractère dans
le Lancashire, d'où j'arrivais justement dans mon voyage.
L'assurance avec laquelle je m'exprimais arrêta tout net le menu peuple
et donna telle satisfaction au commissaire qu'il sonna immédiatement la
retraite, disant à ses gens que ce n'étaient pas là les hommes, mais
qu'il avait reçu avis que c'étaient de très honnêtes gentilshommes; et
ainsi ils s'en retournèrent tous. Quelle était la vérité de la chose, je
n'en sus rien, mais il est certain que les carrosses avaient été pillés
à Dunstable-Hill, et 560£ d'argent volées; de plus, quelques marchands
de dentelle qui voyagent toujours sur cette route avaient été détroussés
aussi. Pour ce qui est des trois gentilshommes, je remettrai à expliquer
l'affaire plus tard.
Eh bien, cette alarme nous retint encore une journée, bien que mon époux
m'assurât qu'il était toujours beaucoup plus sûr de voyager après un
vol, parce qu'il était certain que les voleurs s'étaient enfuis assez
loin, après avoir alarmé le pays; mais j'étais inquiète, et en vérité
surtout de peur que ma vieille connaissance fût encore sur la
grand'route et par chance me vit. Je ne passai jamais quatre jours
d'affilée plus délicieux dans ma vie: je fus jeune mariée pendant tout
ce temps, et mon nouvel époux s'efforçait de me charmer en tout. Oh! si
cet état de vie avait pu continuer! comme toutes mes peines passées
auraient été oubliées et mes futures douleurs évitées! mais j'avais à
rendre compte d'une vie passée de l'espèce la plus affreuse, tant en ce
monde que dans un autre.
Nous partîmes le cinquième jour; et mon hôte, parce qu'il me voyait
inquiète, monta lui-même à cheval, son fils, et trois honnêtes
campagnards avec de bonnes armes à feu, et sans rien nous dire,
accompagnèrent le carrosse, pour nous conduire en sûreté à Dunstable.
Nous ne pouvions faire moins que de les traiter très bravement à
Dunstable, ce qui coûta à mon époux environ dix ou douze shillings, et
quelque chose qu'il donna aux hommes pour leur perte de temps, mais mon
hôte ne voulut rien prendre pour lui-même.
C'était là le plus heureux arrangement qui se pût rencontrer pour moi;
car si j'étais venue à Londres sans être mariée, ou bien il m'aurait
fallu aller chez lui pour l'entretien de la première nuit, ou bien lui
découvrir que je n'avais point une connaissance dans toute la cité de
Londres qui pût recevoir une pauvre mariée et lui donner logement pour
sa nuit de noces avec son époux. Mais maintenant je ne fis point de
scrupules pour rentrer droit à la maison avec lui, et là je pris
possession d'un coup d'une maison bien garnie et d'un mari en très bonne
condition, de sorte que j'avais la perspective d'une vie très heureuse,
si je m'entendais à la conduire; et j'avais loisir de considérer la
réelle valeur de la vie que j'allais sans doute mener; combien elle
serait différente du rôle déréglé que j'avais joué auparavant, et
combien on a plus de bonheur en une vie vertueuse et modeste que dans ce
que nous appelons une vie de plaisir.
Oh! si cette particulière scène d'existence avait pu durer, ou si
j'avais appris, dans le temps où je pus en jouir, à en goûter la
véritable douceur, et si je n'étais pas tombée dans cette pauvreté qui
est le poison certain de la vertu, combien j'aurais été heureuse, non
seulement alors, mais peut-être pour toujours! Car tandis que je vivais
ainsi, j'étais réellement repentante de toute ma vie passée; je la
considérais avec horreur, et je puis véritablement dire que je me
haïssais moi-même pour l'avoir menée. Souvent je réfléchissais comment
mon amant à Bath, frappé par la main de Dieu, s'était repenti, et
m'avait abandonnée, et avait refusé de plus me voir, quoiqu'il m'aimât à
l'extrême; mais moi, aiguillonnée par ce pire des démons, la pauvreté,
retournai aux viles pratiques, et fis servir l'avantage de ce qu'on
appelle une jolie figure à soulager ma détresse, faisant de la beauté
l'entremetteuse du vice.
J'ai vécu avec ce mari dans la plus parfaite tranquillité; c'était un
homme calme, sobre et de bon sens, vertueux, modeste, sincère, et en ses
affaires diligent et juste; ses affaires n'embrassaient pas un grand
cercle et ses revenus suffisaient pleinement à vivre sur un pied
ordinaire; je ne dis pas à tenir équipage ou à faire figure, ainsi que
dit le monde, et je ne m'y étais point attendue ni ne le désirais; car
ainsi que j'avais horreur de la légèreté et de l'extravagance de ma vie
d'auparavant, ainsi avais-je maintenant choisi de vivre retirée, de
façon frugale, et entre nous; je ne recevais point de société, ne
faisais point de visites; je prenais soin de ma famille et j'obligeais
mon mari; et ce genre de vie me devenait un plaisir.
Nous vécûmes dans un cours ininterrompu d'aise et de contentement
pendant cinq ans, quand un coup soudain d'une main presque invisible
ruina tout mon bonheur et me jeta en une condition contraire à toutes
celles qui avaient précédé.
Mon mari ayant confié à un de ses clercs associés une somme d'argent
trop grande pour que nos fortunes pussent en supporter la perte, le
clerc fit faillite, et la perte tomba très lourdement sur mon mari.
Cependant elle n'était pas si forte que s'il eût eu le courage de
regarder ses malheurs en face, son crédit était tellement bon, qu'ainsi
que je lui disais, il eût pu facilement la recouvrer; car se laisser
abattre par la peine, c'est en doubler le poids, et celui qui veut y
mourir, y mourra.
Il était en vain d'essayer de le consoler; la blessure était trop
profonde; c'est un coup qui avait percé les entrailles; il devint
mélancolique et inconsolable, et de là tomba dans la léthargie et
mourut. Je prévis le coup et fus extrêmement oppressée dans mon esprit,
car je voyais évidemment que s'il mourait j'étais perdue.
J'avais eu deux enfants de lui, point plus, car il commençait maintenant
à être temps pour moi de cesser d'avoir des enfants; car j'avais
maintenant quarante-huit ans et je pense que, s'il avait vécu, je n'en
aurais pas eu d'autres.
J'étais maintenant abandonnée dans un morne et inconsolable cas, en
vérité, et en plusieurs choses le pire de tous. D'abord c'était fini de
mon temps florissant où je pouvais espérer d'être courtisée comme
maîtresse; cette agréable partie avait décliné depuis quelque temps et
les ruines seules paraissaient de ce qui avait été; et le pire de tout
était ceci, que j'étais la créature la plus découragée et la plus
inconsolée qui fût au monde; moi qui avais encouragé mon mari et m'étais
efforcée de soutenir les miens, je manquais de ce courage dans la
douleur que je lui disais qui était si nécessaire pour supporter le
fardeau.
Mais mon cas était véritablement déplorable, car j'étais abandonnée
absolument sans amis ni aide, et la perte qu'avait subie mon mari avait
réduit sa condition si bas que bien qu'en vérité je ne fusse pas en
dette, cependant je pouvais facilement prévoir que ce que j'avais encore
ne me suffirait longtemps; que la petite somme fondait tous les jours
pour ma subsistance; de sorte qu'elle serait bientôt entièrement
dépensée, et puis je ne voyais plus devant moi que l'extrême détresse,
et ceci se représentait si vivement à mes pensées, qu'il semblait
qu'elle fût arrivée, autant qu'elle fût réellement très proche; aussi
mes appréhensions seules doublaient ma misère: car je me figurais que
chaque pièce de douze sous que je donnais pour une miche de pain était
la dernière que j'eusse au monde et que le lendemain j'allais jeûner, et
m'affamer jusqu'à la mort.
Dans cette détresse, je n'avais ni aide ni ami pour me consoler ou
m'aviser; je restais assise, pleurant et me tourmentant nuit et jour,
tordant mes mains, et quelquefois extravagant comme une femme folle, et
en vérité je me suis souvent étonnée que ma raison n'en ait pas été
affectée, car j'avais les vapeurs à un tel degré que mon entendement
était parfois entièrement perdu en fantaisies et en imaginations.
Je vécus deux années dans cette morne condition, consumant le peu que
j'avais, pleurant continuellement sur mes mornes circonstances, et en
quelque façon ne faisant que saigner à mort, sans le moindre espoir,
sans perspective de secours; et maintenant j'avais pleuré si longtemps
et si souvent que les larmes étaient épuisées et que je commençai à être
désespérée, car je devenais pauvre à grands pas.
Pour m'alléger un peu, j'avais quitté ma maison et loué un logement: et
ainsi que je réduisais mon train de vie, ainsi je vendis la plupart de
mes meubles, ce qui mit un peu d'argent dans ma poche, et je vécus près
d'un an là-dessus, dépensant avec bien de l'épargne, et tirant les
choses à l'extrême; mais encore quand je regardais devant moi, mon coeur
s'enfonçait en moi à l'inévitable approche de la misère et du besoin.
Oh! que personne ne lise cette partie sans sérieusement réfléchir sur
les circonstances d'un état désolé et comment ils seraient aux prises
avec le manque d'amis et le manque de pain; voilà qui les fera
certainement songer non seulement à épargner ce qu'ils ont, mais à se
tourner vers le ciel pour implorer son soutien et à la prière de l'homme
sage; «Ne me donne point la pauvreté, afin que je ne vole point.»
Qu'ils se souviennent qu'un temps de détresse est un temps d'affreuse
tentation, et toute la force pour résister est ôtée; la pauvreté presse,
l'âme est faite désespérée par la détresse, et que peut-on faire? Ce fut
un soir, qu'étant arrivée, comme je puis dire, au dernier soupir, je
crois que je puis vraiment dire que j'étais folle et que j'extravaguais,
lorsque, poussée par je ne sais quel esprit, et comme il était, faisant
je ne sais quoi, ou pourquoi, je m'habillai (car j'avais encore d'assez
bons habits) et je sortis. Je suis très sûre que je n'avais aucune
manière de dessein dans ma tête quand je sortis; je ne savais ni ne
considérais où aller, ni à quelle affaire: mais ainsi que le diable
m'avait poussée dehors et m'avait préparé son appât, ainsi il m'amena
comme vous pouvez être sûrs à l'endroit même, car je ne savais ni où
j'allais ni ce que je faisais.
Errant ainsi çà et là, je ne savais où, je passai près de la boutique
d'un apothicaire dans Leadenhall-Street, où je vis placé sur un escabeau
juste devant le comptoir un petit paquet enveloppé dans un linge blanc:
derrière se tenait une servante, debout, qui lui tournait le dos,
regardant en l'air vers le fond de la boutique où l'apprenti de
l'apothicaire, comme je suppose était monté sur le comptoir, le dos
tourné à la porte, lui aussi, et une chandelle à la main, regardant et
cherchant à atteindre une étagère supérieure, pour y prendre quelque
chose dont il avait besoin de sorte que tous deux étaient occupés: et
personne d'autre dans la boutique.
Ceci était l'appât; et le diable qui avait préparé le piège
m'aiguillonna, comme s'il eût parlé; car je me rappelle, et je
n'oublierai jamais: ce fut comme une voix soufflée au-dessus de mon
épaule: «Prends le paquet; prends-le vite; fais-le maintenant.»
À peine fut-ce dit que j'entrai dans la boutique, et, le dos tourné à la
fille, comme si je me fusse dressée pour me garer d'une charrette qui
passait, je glissai ma main derrière moi et pris le paquet, et m'en
allai avec, ni la servante, ni le garçon ne m'ayant vue, ni personne
d'autre.
Il est impossible d'exprimer l'horreur de mon âme pendant tout le temps
de cette action. Quand je m'en allai, je n'eus pas le coeur de courir,
ni à peine de changer la vitesse de mon pas; je traversai la rue, en
vérité, et je pris le premier tournant que je trouvai, et je crois que
c'était une rue de croisée qui donnait dans Fenchurch-Street; de là je
traversai et tournai par tant de chemins et de tournants que je ne
saurais jamais dire quel chemin je pris ni où j'allais; je ne sentais
pas le sol sur lequel je marchais, et plus je m'éloignais du danger,
plus vite je courais, jusqu'à ce que, lasse et hors d'haleine, je fus
forcée de m'asseoir sur un petit banc à une porte, et puis découvris que
j'étais arrivée dans Thames-Street, près de Billingsgate. Je me reposai
un peu et puis continuai ma route; mon sang était tout en un feu, mon
coeur battait comme si je fusse en une frayeur soudaine; en somme
j'étais sous une telle surprise que je ne savais ni où j'allais ni quoi
faire.
Après m'être ainsi lassée à faire un long chemin errant, et avec tant
d'ardeur, je commençai de considérer, et de me diriger vers mon logement
où je parvins environ neuf heures du soir.
Pourquoi le paquet avait été fait ou à quelle occasion placé la où je
l'avais trouvé, je ne le sus point, mais quand je vins à l'ouvrir, je
trouvai qu'il contenait un trousseau de bébé, très bon et presque neuf,
la dentelle très fine; il y avait une écuelle d'argent d'une pinte, un
petit pot d'argent et six cuillers avec d'autre linge, une bonne
chemise, et trois mouchoirs de soie, et dans le pot un papier, 18
shillings 6 deniers en argent.
Tout le temps que j'ouvrais ces choses j'étais sous de si affreuses
impressions de frayeur, et dans une telle terreur d'esprit, quoique je
fusse parfaitement en sûreté, que je ne saurais en exprimer la manière;
je m'assis et pleurai très ardemment.
--Seigneur! m'écriai-je, que suis-je maintenant? une voleuse? Quoi! je
serai prise au prochain coup, et emportée à Newgate et je passerai au
jugement capital!