J'envoyai une réponse à cette lettre et la datai de Liverpool, mais

l'envoyai par un courrier, sous couleur qu'elle était arrivée dans un

pli adressé à un ami en ville. Je le félicitai de sa délivrance, mais

j'élevai des scrupules sur la validité légale d'un second mariage, et

lui dis que je supposais qu'il considérerait bien sérieusement ce point

avant de s'y résoudre, la conséquence étant trop grande à un homme de

son jugement pour qu'il s'y aventurât imprudemment, et terminai en lui

souhaitant du bonheur quelle que fût sa décision, sans rien lui laisser

savoir de mes propres intentions ou lui répondre sur sa proposition de

mon retour à Londres, mais je fis vaguement allusion à l'idée que

j'avais de revenir vers la fin de l'année, ceci étant daté d'avril.

Je pris le lit vers la mi-mai, et j'eus un autre beau garçon, et

moi-même en bonne condition comme d'ordinaire en telles occasions; ma

gouvernante joua son rôle de sage-femme avec le plus grand art et toute

l'adresse qu'on peut s'imaginer, et bien au delà de tout ce que j'avais

jamais connu auparavant.

Les soins qu'elle eut de moi pendant mon travail et après mes couches

furent tels, que si elle eût été ma propre mère, ils n'eussent pu être

meilleurs. Que nulle ne se laisse encourager dans une vie déréglée par

la conduite de cette adroite dame, car elle est maintenant en sa bonne

demeure et n'a rien laissé derrière elle pour indiquer le chemin.

Je crois que j'étais au lit depuis vingt jours quand je reçus une autre

lettre de mon ami de la Banque, avec la surprenante nouvelle qu'il avait

obtenu une sentence finale de divorce contre sa femme, qu'il lui avait

fait signifier tel jour, et qu'il avait à me donner une réponse à tous

mes scrupules au sujet d'un second mariage, telle que je ne pouvais

l'attendre et qu'il n'en avait aucun désir; car sa femme, qui avait été

prise auparavant de quelques remords pour le traitement qu'elle lui

avait fait subir, sitôt qu'elle avait appris qu'il avait gagné son

point, s'était bien misérablement ôté la vie le soir même.

Il s'exprimait fort honnêtement sur la part qu'il pouvait avoir dans son

désastre, mais s'éclaircissait d'y avoir prêté la main, affirmant qu'il

n'avait fait que se rendre justice en un cas où il avait été notoirement

insulté et bafoué; toutefois il disait en être fort affligé, et qu'il ne

lui restait de vue de satisfaction au monde que dans l'espoir où il

était que je voudrais bien venir le réconforter par ma compagnie; et

puis il me pressait très violemment en vérité, de lui donner quelques

espérances, et me suppliait de venir au moins en ville, et de souffrir

qu'il me vît, à quelle occasion il me parlerait plus longuement sur ce

sujet.

Je fus extrêmement surprise par cette nouvelle, et commençai maintenant

sérieusement de réfléchir sur ma condition et sur l'inexprimable malheur

qui m'arrivait d'avoir un enfant sur les bras, et je ne savais qu'en

faire. Enfin, je fis une allusion lointaine à mon cas devant ma

gouvernante. Je parus mélancolique pendant plusieurs jours, et elle

m'attaquait sans cesse pour apprendre ce qui m'attristait; je ne pouvais

pour ma vie lui dire que j'avais une proposition de mariage après lui

avoir si souvent répété que j'avais un mari, de sorte que vraiment je ne

savais quoi lui dire; j'avouai qu'il y avait une chose qui me

tourmentait beaucoup, mais en même temps je lui dis que je ne pouvais en

parler à personne au monde.

Elle continua de m'importuner pendant plusieurs jours, mais il m'était

impossible, lui dis-je, de confier mon secret à quiconque. Ceci, au lieu

de lui servir de réponse, accrut ses importunités; elle allégua qu'on

lui avait confié les plus grands secrets de cette nature, qu'il était de

son intérêt de tout dissimuler, et que de découvrir des choses de cette

nature serait sa ruine; elle me demanda si jamais je l'avais surprise à

babiller sur les affaires d'autrui, et comment il se faisait que j'eusse

du soupçon à son égard. Elle me dit que s'ouvrir à elle, c'était ne dire

mon secret à personne; qu'elle était muette comme la mort, et qu'il

faudrait sans doute que ce fut un cas bien étrange, pour qu'elle ne put

m'y porter secours; mais que de le dissimuler était me priver de toute

aide possible ou moyen d'aide, et tout ensemble la priver de

l'opportunité de me servir. Bref, son éloquence fut si ensorcelante et

son pouvoir de persuasion si grand qu'il n'y eut moyen de rien lui

cacher.

Si bien que je résolus de lui ouvrir mon coeur; je lui dis l'histoire de

mon mariage du Lancashire, et comment nous avions été déçus tous deux;

comment nous nous étions rencontrés et comment nous nous étions séparés;

comment il m'avait affranchie, autant qu'il avait été en son pouvoir, et

m'avait donné pleine liberté de me remarier, jurant que s'il

l'apprenait, jamais il ne me réclamerait, ne me troublerait ou me ferait

reconnaître; que je croyais bien être libre, mais que j'avais

affreusement peur de m'aventurer, de crainte des conséquences qui

pourraient suivre en cas de découverte.

Puis je lui dis la bonne offre qu'on me faisait, lui montrai les lettres

de mon ami où il m'invitait à Londres et avec quelle affection elles

étaient écrites; mais j'effaçai son nom, et aussi l'histoire du désastre

de sa femme, sauf la ligne où il disait qu'elle était morte.

Elle se mit à rire de mes scrupules pour me marier, et me dit que

l'autre n'était point un mariage, mais une duperie sur les deux parts;

et qu'ainsi que nous nous étions séparés de consentement mutuel, la

nature du contrat était détruite, et que nous étions dégagés de toute

obligation réciproque; elle tenait tous ces arguments au bout de sa

langue, et, en somme, elle me raisonna hors de ma raison; non que ce ne

fût aussi par l'aide de ma propre inclination.

Mais alors vint la grande et principale difficulté, qui était l'enfant.

Il fallait, me dit-elle, s'en débarrasser, et de façon telle qu'il ne

fût jamais possible à quiconque de le découvrir. Je savais bien qu'il

n'y avait point de mariage pour moi si je ne dissimulais pas que j'avais

eu un enfant, car il aurait bientôt découvert par l'âge du petit qu'il

était né, bien plus, qu'il avait été fait depuis mes relations avec lui,

et toute l'affaire eût été détruite.

Mais j'avais le coeur serré avec tant de force à la pensée de me séparer

entièrement de l'enfant, et, autant que je pouvais le savoir, de le

laisser assassiner ou de l'abandonner à la faim et aux mauvais

traitements, ce qui était presque la même chose, que je n'y pouvais

songer sans horreur.

Toutes ces choses se représentaient à ma vue sous la forme la plus noire

et la plus terrible; et comme j'étais très libre avec ma gouvernante que

j'avais maintenant appris à appeler mère, je lui représentai toutes les

sombres pensées qui me venaient là-dessus, et lui dis dans quelle

détresse j'étais. Elle parut prendre un air beaucoup plus grave à ces

paroles qu'aux autres; mais ainsi qu'elle était endurcie à ces choses au

delà de toute possibilité d'être touchée par le sentiment religieux et

les scrupules du meurtre, ainsi était-elle également impénétrable à tout

ce qui se rapportait à l'affection. Elle me demanda si elle ne m'avait

pas soignée et caressée pendant mes couches comme si j'eusse été son

propre enfant. Je lui dis que je devais avouer que oui.

--Eh bien, ma chère, dit-elle, et quand vous serez partie, que

serez-vous pour moi? Et que pourrait-il me faire d'apprendre que vous

allez être pendue? Pensez-vous qu'il n'y a pas des femmes qui parce que

c'est leur métier et leur gagne-pain, mettent leur point d'honneur à

avoir soin des enfants autant que si elles étaient leurs propres mères?

Allez, allez, mon enfant, dit-elle, ne craignez rien. Comment avons-nous

été nourries nous-mêmes? Êtes-vous bien sûre d'avoir été nourrie par

votre propre mère? et pourtant voilà de la chair potelée et blonde, mon

enfant, dit la vieille mégère, en me passant la main sur les joues.

N'ayez pas peur, mon enfant, dit-elle, en continuant sur son ton enjoué;

je n'ai point d'assassins à mes ordres; j'emploie les meilleures

nourrices qui se puissent trouver et j'ai aussi peu d'enfants qui

périssent en leurs mains, que s'ils étaient nourris par leurs mères;

nous ne manquons ni de soin ni d'adresse.

Elle me toucha au vif quand elle me demanda si j'étais sûre d'avoir été

nourrie par ma propre mère; au contraire, j'étais sûre qu'il n'en avait

pas été ainsi; et je tremblai et je devins pâle sur le mot même.

«Sûrement, me dis-je, cette créature ne peut être sorcière, et avoir

tenu conversation avec un esprit qui pût l'informer de ce que j'étais

avant que je fusse capable de le savoir moi-même.» Et je la regardai

pleine d'effroi. Mais réfléchissant qu'il n'était pas possible qu'elle

sût rien sur moi, mon impression passa, et je commençai de me rassurer

mais ce ne fut pas sur-le-champ.

Elle s'aperçut du désordre où j'étais, mais n'en comprit pas la

signification; de sorte qu'elle se lança dans d'extravagants discours

sur la faiblesse que je montrais en supposant qu'on assassinait tous les

enfants qui n'étaient pas nourris par leur mère, et pour me persuader

que les enfants qu'elle mettait à l'écart étaient aussi bien traités que

si leur mère elle-même leur eût servi de nourrice.

--Il se peut, ma mère, lui dis-je, pour autant que je sache, mais mes

doutes sont bien fortement enracinés.

--Eh bien donc, dit-elle, je voudrais en entendre quelques-uns.

--Alors, dis-je, d'abord: vous donnez à ces gens une pièce d'argent pour

ôter l'enfant de dessus les bras des parents et pour en prendre soin

tant qu'il vivra. Or, nous savons, ma mère, dis-je, que ce sont de

pauvres gens et que leur gain consiste à être quittes de leur charge le

plus tôt qu'ils peuvent. Comment pourrais-je douter que, puisqu'il vaut

mieux pour eux que l'enfant meure, ils n'ont pas un soin par trop

minutieux de son existence?

--Tout cela n'est que vapeurs et fantaisie, dit-elle. Je vous dis que

leur crédit est fondé sur la vie de l'enfant, et qu'ils en ont aussi

grand soin qu'aucune mère parmi vous toutes.

--Oh! ma mère, dis-je, si j'étais seulement sûre que mon petit bébé sera

bien soigné, et qu'on ne le maltraitera pas, je serais heureuse! Mais il

est impossible que je sois satisfaite sur ce point à moins de le voir de

mes yeux; et le voir serait en ma condition ma perte et ma ruine; si

bien que je ne sais comment faire.

--Belle histoire que voilà! dit la gouvernante. Vous voudriez voir

l'enfant et ne pas le voir; vous voudriez vous cacher et vous découvrir

tout ensemble; ce sont là des choses impossibles, ma chère, et il faut

vous décider à faire tout justement comme d'autres mères consciencieuses

l'ont fait avant vous et vous contenter des choses telles qu'elles

doivent être, quand bien même vous les souhaiteriez différentes.

Je compris ce qu'elle voulait dire par «mères consciencieuses»; elle

aurait voulu dire «consciencieuses catins», mais elle ne désirait pas me

désobliger, car en vérité, dans ce cas, je n'étais point une catin,

étant légalement mariée, sauf toutefois la force de mon mariage

antérieur. Cependant, que je fusse ce qu'on voudra, je n'en étais pas

venue à cette extrémité d'endurcissement commune à la profession: je

veux dire à être dénaturée et n'avoir aucun souci du salut de mon

enfant, et je préservai si longtemps cette honnête affection que je fus

sur le point de renoncer à mon ami de la Banque, qui m'avait si

fortement pressée de revenir et de l'épouser qu'il y avait à peine

possibilité de le refuser.

Enfin ma vieille gouvernante vint à moi, avec son assurance usuelle.

--Allons, ma chère, dit-elle, j'ai trouvé un moyen pour que vous soyez

assurée que votre enfant sera bien traité, et pourtant les gens qui en

auront charge ne vous connaîtront jamais.

--Oh! ma mère, dis-je, si vous pouvez y parvenir, je serai liée à vous

pour toujours.

--Eh bien, dit-elle, vous accorderez-vous à faire quelque petite

dépense annuelle plus forte que la somme que nous donnons d'ordinaire

aux personnes avec qui nous nous entendons?

--Oui, oui, dis-je, de tout mon coeur, pourvu que je puisse rester

inconnue.

--Pour cela, dit-elle, vous pouvez être tranquille; car jamais la

nourrice n'osera s'enquérir de vous et une ou deux fois par an vous

viendrez avec moi voir votre enfant et la façon dont il est traité, et

vous vous satisferez sur ce qu'il est en bonnes mains, personne ne

sachant qui vous êtes.

--Mais, lui dis-je, croyez-vous que lorsque je viendrai voir mon enfant

il me sera possible de cacher que je sois sa mère? Croyez-vous que c'est

une chose possible?

--Eh bien, dit-elle, même si vous le découvrez, la nourrice n'en saura

pas plus long; on lui défendra de rien remarquer; et si elle s'y hasarde

elle perdra l'argent que vous êtes supposée devoir lui donner et on lui

ôtera l'enfant.

Je fus charmée de tout ceci: de sorte que la semaine suivante on amena

une femme de la campagne, de Hertford ou des environs, qui s'accordait à

ôter l'enfant entièrement de dessus nos bras pour 10£ d'argent; mais si

je lui donnais de plus 5£ par an, elle s'engageait à amener l'enfant à

la maison de ma gouvernante aussi souvent que nous désirions, ou bien

nous irions nous-mêmes le voir et nous assurer de la bonne manière dont

elle le traiterait.

La femme était d'apparence saine et engageante; elle était mariée à un

manant, mais elle avait de très bons vêtements, portait du linge, et

tout sur elle était fort propre; et, le coeur lourd, après beaucoup de

larmes, je lui laissai prendre mon enfant. Je m'étais rendue à Hertford

pour la voir, et son logement, qui me plut assez; et je lui promis des

merveilles si elle voulait être bonne pour l'enfant; de sorte que dès

les premiers mots elle sut que j'étais la mère de l'enfant: mais elle

semblait être si fort à l'écart, et hors d'état de s'enquérir de moi,

que je crus être assez en sûreté, de sorte qu'en somme, je consentis à

lui laisser l'enfant, et je lui donnai 10£, c'est-à-dire que je les

donnai à ma gouvernante qui les donna à la pauvre femme en ma présence,

elle s'engageant à ne jamais me rendre l'enfant ou réclamer rien de plus

pour l'avoir nourri et élevé; sinon que je lui promettais, si elle en

prenait grand soin, de lui donner quelque chose de plus aussi souvent

que je viendrais la voir. De sorte que je ne fus pas contrainte de payer

les 5£, sauf que j'avais promis à ma gouvernante de le faire. Et ainsi

je fus délivrée de mon grand tourment en une manière qui, bien qu'elle

ne me satisfît point du tout l'esprit, pourtant m'était la plus commode,

dans l'état où mes affaires étaient alors, entre toutes celles où

j'eusse pu songer.

Je commençai alors d'écrire à mon ami de la Banque dans un style plus

tendre: et, en particulier, vers le commencement du mois de juillet. Je

lui envoyai une lettre que j'espérais qu'il serait en ville à quelque

moment du mois d'août; il me retourna une réponse conçue dans les termes

les plus passionnés qui se puissent imaginer, et me supplia de lui faire

savoir mon arrivée à temps pour qu'il pût venir à ma rencontre à deux

journées de distance. Ceci me jeta dans un cruel embarras, et je ne

savais comment y répondre. À un moment, j'étais résolue à prendre le

coche pour West-Chester, à seule fin d'avoir la satisfaction de revenir,

pour qu'il put me voir vraiment arriver dans le même coche; car

j'entretenais le soupçon jaloux, quoique je n'y eusse aucun fondement,

qu'il pensât que je n'étais pas vraiment à la campagne.

J'essayai de chasser cette idée de ma raison, mais ce fut en vain:

l'impression était si forte dans mon esprit, qu'il m'était impossible

d'y résister. Enfin, il me vint à la pensée, comme addition à mon

nouveau dessein, de partir pour la campagne, que ce serait un excellent

masque pour ma vieille gouvernante, et qui couvrirait entièrement toutes

mes autres affaires, car elle ne savait pas le moins du monde si mon

nouvel amant vivait à Londres ou dans le Lancashire: et quand je lui dis

ma résolution, elle fut pleinement persuadée que c'était dans le

Lancashire.

Ayant pris mes mesures pour ce voyage, je le lui fis savoir, et

j'envoyai la servante qui m'avait soignée depuis les premiers jours pour

retenir une place pour moi dans le coche: elle aurait voulu que je me

fisse accompagner par cette jeune fille jusqu'au dernier relais en la

renvoyant dans la voiture, mais je lui en montrai l'incommodité. Quand

je la quittai, elle me dit qu'elle ne ferait aucune convention pour

notre correspondance, persuadée qu'elle était que mon affection pour mon

enfant m'obligerait à lui écrire et même à venir la voir quand je

rentrerais en ville. Je lui assurai qu'elle ne se trompait pas, et ainsi

je pris congé, ravie d'être libérée et de sortir d'une telle maison,

quelque plaisantes qu'y eussent été mes commodités.

Je pris ma place dans le coche, mais ne la gardai pas jusqu'à

destination; mais je descendis en un endroit du nom de Stone, dans le

Cheshire, où non seulement je n'avais aucune manière d'affaire, mais pas

la moindre connaissance avec qui que ce fût en ville; mais je savais

qu'avec de l'argent dans sa poche on est chez soi partout; de sorte que

je logeai là deux ou trois jours; jusqu'à ce que, guettant une occasion,

je trouvai place dans un autre coche, et pris un retour pour Londres,

envoyant une lettre à mon monsieur, où je lui fixais que je serais tel

et tel jour à Stony Stratford, où le cocher me dit qu'il devait loger.

Il se trouva que j'avais pris un carrosse irrégulier, qui, ayant été

loué pour transporter à West-Chester certains messieurs en partance pour

l'Irlande, était maintenant sur sa route de retour, et ne s'attachait

point strictement à l'heure et aux lieux, ainsi que le faisait le coche

ordinaire; de sorte qu'ayant été forcé de s'arrêter le dimanche, il y

avait eu le temps de se préparer à venir, et qu'autrement il n'eût pu

faire.

Il fut pris de si court qu'il ne put atteindre Stony Stratford assez à

temps pour être avec moi la nuit, mais il me joignit à un endroit nommé

Brickhill le matin suivant, juste comme nous entrions en ville.

Je confesse que je fus bien joyeuse de le voir, car je m'étais trouvée

un peu désappointée à la nuit passée. Il me charma doublement aussi par

la figure avec laquelle il parut, car il arrivait dans un splendide

carrosse (de gentilhomme) à quatre chevaux, avec un laquais.

Il me fit sortir tout aussitôt du coche qui s'arrêta à une hôtellerie de

Brickhill et, descendant à la même hôtellerie, il fit dételer son

carrosse et commanda le dîner. Je lui demandai dans quelle intention il

était, car je voulais pousser plus avant le voyage; il dit que non, que

j'avais besoin d'un peu de repos en route, et que c'était là une maison

de fort bonne espèce, quoique la ville fût bien petite; de sorte que

nous n'irions pas plus loin cette nuit, quoi qu'il en advînt.

Je n'insistai pas beaucoup, car puisqu'il était venu si loin pour me

rencontrer et s'était mis en si grands frais, il n'était que raisonnable

de l'obliger un peu, moi aussi; de sorte que je cédai facilement sur ce

point.

Après dîner, nous allâmes visiter la ville, l'église et voir les champs

et la campagne, ainsi que les étrangers ont coutume de faire; et notre

hôte nous servit de guide pour nous conduire à l'église. J'observai que

mon monsieur s'informait assez du ministre, et j'eus vent aussitôt qu'il

allait proposer de nous marier; et il s'ensuivit bientôt qu'en somme je

ne le refuserais pas; car, pour parler net, en mon état, je n'étais

point en condition maintenant de dire «non»; je n'avais plus de raison

maintenant d'aller courir de tels risques.

Mais tandis que ces pensées me tournaient dans la tête, ce qui ne fut

que l'affaire de peu d'instants, j'observai que mon hôte le prenait à

part et lui parlait à voix basse, quoique non si basse que je ne pusse

entendre ces mots: «Monsieur, si vous devez avoir occasion...»Le reste,

je ne pus l'entendre, mais il semble que ce fût à ce propos: Monsieur,

si vous devez avoir occasion d'employer un ministre, j'ai un ami tout

près qui vous servira et qui sera aussi secret qu'il pourra vous

plaire.»

Mon monsieur répondit assez haut pour que je l'entendisse:

--Fort bien, je crois que je l'emploierai.

À peine fus-je revenue à l'hôtellerie qu'il m'assaillit de paroles

irrésistibles, m'assurant que puisqu'il avait eu la bonne fortune de me

rencontrer et que tout s'accordait, ce serait hâter sa félicité que de

mettre fin à la chose sur-le-champ.

--Quoi, que voulez-vous dire? m'écriai-je en rougissant un peu. Quoi,

dans une auberge, et sur la grand'route? Dieu nous bénisse, dis-je,

comment pouvez-vous parler ainsi?

--Oh! dit-il, je puis fort bien parler ainsi; je suis venu à seule fin

de parler ainsi et je vais vous faire voir que c'est vrai.

Et là-dessus il tire un gros paquet de paperasses.

--Vous m'effrayez, dis-je; qu'est-ce que tout ceci?

--Ne vous effrayez pas, mon coeur, dit-il, et me baisa. C'était la

première fois qu'il prenait la liberté de m'appeler «son coeur». Puis il

le répéta: «Ne vous effrayez pas, vous allez voir ce que c'est.» Puis il

étala tous ces papiers.

Il y avait d'abord l'acte ou arrêt de divorce d'avec sa femme et les

pleins témoignages sur son inconduite; puis il y avait les certificats

du ministre et des marguilliers de la paroisse où elle vivait, prouvant

qu'elle était enterrée, et attestant la manière de sa mort; la copie de

l'ordonnance de l'officier de la Couronne par laquelle il assemblait des

jurés afin d'examiner son cas, et le verdict du jury qui avait été rendu

en ces termes: _Non compos mentis_. Tout cela était pour me donner

satisfaction, quoique, soit dit en passant je ne fusse point si

scrupuleuse, s'il avait tout su, que de refuser de le prendre à défaut

de ces preuves. Cependant je regardai tout du mieux que je pus, et lui

dis que tout cela était très clair vraiment, mais qu'il n'eût point eu

besoin de l'apporter avec lui, car il y avait assez le temps. Oui, sans

doute, dit-il, peut-être qu'il y avait assez longtemps pour moi; mais

qu'aucun temps que le temps présent n'était assez le temps pour lui.

Il y avait d'autres papiers roulés, et je lui demandai ce que c'était.

--Et voilà justement, dit-il, la question que je voulais que vous me

fissiez.

Et il tire un petit écrin de chagrin et en sort une très belle bague de

diamant qu'il me donne. Je n'aurais pu la refuser, si j'avais eu envie

de le faire, car il la passa à mon doigt; de sorte que je ne fis que lui

tirer une révérence. Puis il sort une autre bague:

--Et celle-ci, dit-il, est pour une autre occasion, et la met dans sa

poche.

--Mais laissez-la-moi voir tout de même, dis-je, et je souris; je

devine bien ce que c'est; je pense que vous soyez fou.

--J'aurais été bien fou, dit-il, si j'en avais fait moins. Et cependant

il ne me la montra pas et j'avais grande envie de la voir; de sorte que

je dis:

--Mais enfin, laissez-la-moi voir.

--Arrêtez, dit-il, et regardez ici d'abord. Puis il reprit le rouleau et

se mit à lire, et voici que c'était notre licence de mariage.

--Mais, dis-je, êtes-vous insensé? Vous étiez pleinement assuré, certes,

que je céderais au premier mot, ou bien résolu à ne point accepter de

refus!

--La dernière chose que vous dites est bien le cas, répondit-il.

--Mais vous pouvez vous tromper, dis-je.

--Non, non, dit-il, il ne faut pas que je sois refusé, je ne puis pas

être refusé.

Et là-dessus il se mit à me baiser avec tant de violence que je ne pus

me dépêtrer de lui.

Il y avait un lit dans la chambre, et nous marchions de long en large,

tout pleins de notre discours. Enfin il me prend par surprise dans ses

bras, et me jeta sur le lit, et lui avec moi, et me tenant encore serrée

dans ses bras, mais sans tenter la moindre indécence, me supplia de

consentir avec des prières et des arguments tant répétés, protestant de

son affection, et jurant qu'il ne me lâcherait pas que je ne lui eusse

promis, qu'enfin je lui dis:

--Mais je crois, en vérité, que vous êtes résolu à ne pas être refusé.

--Non, non, dit-il; il ne faut pas que je sois refusé; je ne veux pas

être refusé; je ne peux pas être refusé.

--Bon, bon, lui dis-je, en lui donnant un léger baiser: alors on ne vous

refusera pas; laissez-moi me lever.

Il fut si transporté par mon consentement et par la tendre façon en

laquelle je m'y laissai aller, que je pensai du coup qu'il le prenait

pour le mariage même, et qu'il n'allait point attendre les formalités.

Mais je lui faisais tort; car il me prit par la main, me leva, et puis

me donnant deux ou trois baisers, me remercia de lui avoir cédé avec

tant de grâce; et il était tellement submergé par la satisfaction, que

je vis les larmes qui lui venaient aux yeux.

Je me détournai, car mes yeux se remplissaient aussi de larmes, et lui

demandai la permission de me retirer un peu dans ma chambre. Si j'ai eu

une once de sincère repentir pour une abominable vie de vingt-quatre

années passées, ç'a été alors.

Moll Flanders · 第 14 / 27 段