pourvu qu'il eût pu trouver des fonds pour s'établir sur des terres,
pourrait s'y procurer des fermes à 50£ par an, qui étaient aussi bonnes
que celles qu'on loue en Angleterre pour 200£; que le rendement était
considérable et le sol si riche, que, sans grande économie même, nous
étions sûrs d'y vivre aussi bravement qu'un gentilhomme vit en
Angleterre avec un revenu de 3 000£; et qu'il avait formé le dessein de
me laisser à Londres et d'aller là-bas pour tenter la fortune; et que
s'il voyait qu'il pouvait disposer une manière de vivre aisée et qui
s'accordât au respect qu'il entretenait pour moi, ainsi qu'il ne doutait
point de pouvoir le faire, il traverserait l'eau pour venir me chercher.
J'eus affreusement peur que sur une telle proposition il m'eut prise au
mot, c'est-à-dire qu'il me fallût convertir mon petit revenu en argent
liquide qu'il emporterait en Irlande pour tenter son expérience; mais il
avait trop de justice pour le désirer ou pour l'accepter, si je l'eusse
offert: et il me devança là-dessus; car il ajouta qu'il irait tenter la
fortune en cette façon, et que s'il trouvait qu'il pût faire quoi que ce
soit pour vivre, en y ajoutent ce que j'avais, nous pourrions bravement
subsister tous deux; mais qu'il ne voulait pas risquer un shilling de
mon argent, jusqu'à ce qu'il eût fait son expérience avec un peu du
sien, et il m'assura que s'il ne réussissait pas en Irlande, il
reviendrait me trouver et qu'il se joindrait à moi pour mon dessein en
Virginie.
Je ne pus l'amener à rien de plus, par quoi nous nous entretînmes près
d'un mois durant lequel je jouis de sa société qui était la plus
charmante que j'eusse encore trouvée dans toute ma vie. Pendant ce temps
il m'apprit l'histoire de sa propre existence, qui était surprenante en
vérité, et pleine d'une variété infinie, suffisante à emplir un plus
beau roman d'aventures et d'incidents qu'aucun que j'aie vu d'imprimé;
mais j'aurai l'occasion là-dessus d'en dire plus long.
Nous nous séparâmes enfin, quoique avec la plus extrême répugnance sur
ma part; et vraiment il prit congé de moi bien à contre-coeur; mais la
nécessité l'y contraignait; car les raisons qu'il avait de ne point
vouloir venir à Londres étaient très bonnes, ainsi que je la compris
pleinement plus tard.
Je lui donnai maintenant l'indication de l'adresse où il devait
m'écrire, quoique réservant encore le grand secret, qui était de ne
jamais lui faire savoir mon véritable nom, qui j'étais, et où il
pourrait me trouver; lui de même me fit savoir comment je devais m'y
prendre pour lui faire parvenir une lettre, afin qu'il fût assuré de la
recevoir.
J'arrivai à Londres le lendemain du jour où nous nous séparâmes, mais je
n'allai pas tout droit à mon ancien logement; mais pour une autre raison
que je ne veux pas dire je pris un logement privé dans Saint-Jones
street, ou, comme on dit vulgairement, Saint-Jones en Clerkenwell: et
là, étant parfaitement seule, j'eus assez loisir de rester assise pour
réfléchir sur mes rôderies des sept derniers mois, car j'avais été
absente tout autant. Je me souvenais des heures charmantes passées en
compagnie de mon dernier mari avec infiniment de plaisir; mais ce
plaisir fut extrêmement amoindri quand je découvris peu de temps après
que j'étais grosse.
C'était là une chose embarrassante, à cause qu'il me serait bien
difficile de trouver un endroit où faire mes couches; étant une des plus
délicates choses du monde en ce temps pour une femme étrangère et qui
n'avait point d'amis, d'être entretenue en une telle condition sans
donner quelque répondant, que je n'avais point et que je ne pouvais me
procurer.
J'avais pris soin tout ce temps de maintenir une correspondance avec mon
ami de la Banque ou plutôt il prenait soin de correspondre avec moi, car
il m'écrivait une fois la semaine; et quoique je n'eusse point dépensé
mon argent si vite que j'eusse besoin de lui en demander, toutefois je
lui écrivais souvent aussi pour lui faire savoir que j'étais en vie.
J'avais laissé des instructions dans le Lancashire, si bien que je me
faisais transmettre mes lettres; et durant ma retraite à Saint-John je
reçus de lui un billet fort obligeant, où il m'assurait que son procès
de divorce était en bonne voie, bien qu'il y rencontrât des difficultés
qu'il n'avait point attendues.
Je ne fus pas fâchée d'apprendre que son procès était plus long qu'il
n'avait pensé; car bien que je ne fusse nullement en condition de le
prendre encore, n'ayant point la folie de vouloir l'épouser, tandis que
j'étais grosse des oeuvres d'un autre homme (ce que certaines femmes que
je connais ont osé), cependant je n'avais pas d'intention de le perdre,
et, en un mot, j'étais résolue à le prendre s'il continuait dans le même
dessein, sitôt mes relevailles; car je voyais apparemment que je
n'entendrais plus parler de mon autre mari; et comme il n'avait cessé de
me presser de me remarier, m'ayant assuré qu'il n'y aurait nulle
répugnance et que jamais il ne tenterait de réclamer ses droits, ainsi
ne me faisais-je point scrupule de me résoudre, si je le pouvais, et mon
autre ami restait fidèle à l'accord; et j'avais infiniment de raisons
d'en être assurée, par les lettres qu'il m'écrivait, qui étaient les
plus tendres et les plus obligeantes du monde.
Je commençais maintenant à m'arrondir, et les personnes chez qui je
logeais m'en firent la remarque, et, autant que le permettait la
civilité, me firent comprendre qu'il fallait songer à partir. Ceci me
jeta dans une extrême perplexité, et je devins très mélancolique; car en
vérité je ne savais quel parti prendre; j'avais de l'argent, mais point
d'amis, et j'avais chances de me trouver sur les bras un enfant à
garder, difficulté que je n'avais encore jamais rencontrée, ainsi que
mon histoire jusqu'ici le fait paraître.
Dans le cours de cette affaire, je tombai très malade et ma mélancolie
accrut réellement mon malaise; mon indisposition se trouva en fin de
compte n'être qu'une fièvre, mais la vérité est que j'avais les
appréhensions d'une fausse couche. Je ne devrais pas dire «les
appréhensions», car j'aurais été trop heureuse d'accoucher avant terme,
mais je n'aurais pu même entretenir la pensée de prendre quoi que ce fût
pour y aider; j'abhorrais, dis-je, jusqu'à l'imagination d'une telle
chose.
Cependant, la dame qui tenait la maison m'en parla et m'offrit d'envoyer
une sage-femme; j'élevai d'abord quelques scrupules, mais après un peu
de temps j'y consentis, mais lui dis que je ne connaissais point de
sage-femme et que je lui abandonnais le soin de l'affaire.
Il paraît que la maîtresse de la maison n'était pas tant étrangère à des
cas semblables au mien que je pensais d'abord qu'elle fût, comme on
verra tout à l'heure; et elle fit venir une sage-femme de la bonne
sorte, je veux dire de la bonne sorte pour moi.
Cette femme paraissait avoir quelque expérience dans son métier,
j'entends de sage-femme, mais elle avait aussi une autre profession où
elle était experte autant que femme du monde, sinon davantage. Mon
hôtesse lui avait dit que j'étais fort mélancolique, et qu'elle pensait
que cela m'eût fait du mal et une fois, devant moi, lui dit:
--Madame B..., je crois que l'indisposition de cette dame est de celles
où vous vous entendez assez; je vous prie donc, si vous pouvez quelque
chose pour elle, de n'y point manquer, car c'est une fort honnête
personne. Et ainsi elle sortit de la chambre.
Vraiment je ne la comprenais pas; mais la bonne vieille mère se mit très
sérieusement à m'expliquer ce qu'elle entendait, sitôt qu'elle fut
partie:
--Madame, dit-elle, vous ne semblez pas comprendre ce qu'entend votre
hôtesse, et quand vous serez au fait, vous n'aurez point besoin de le
lui laisser voir. Elle entend que vous êtes en une condition qui peut
vous rendre vos couches difficiles, et que vous ne désirez pas que cela
soit publiquement connu; point n'est besoin d'en dire davantage, mais
sachez que si vous jugez bon de me communiquer autant de votre secret
qu'il est nécessaire (car je ne désire nullement me mêler dans ces
affaires), je pourrais peut-être trouver moyen de vous aider, de vous
tirer de peine, et de vous ôter toutes vos tristes pensées à ce sujet.
Chaque parole que prononçait cette créature m'était un cordial, et me
soufflait jusqu'au coeur une vie nouvelle et un courage nouveau; mon
sang commença de circuler aussitôt, et tout mon corps fut transformé; je
me remis à manger, et bientôt j'allai mieux. Elle en dit encore bien
davantage sur le même propos; et puis, m'ayant pressée de lui parler en
toute franchise, et m'ayant promis le secret de la façon la plus
solennelle, elle s'arrêta un peu, comme pour voir l'impression que
j'avais reçue, et ce que j'allais dire.
Je sentais trop vivement le besoin que j'avais d'une telle femme pour ne
point accepter son offre; je lui dis que ma position était en partie
comme elle avait deviné, en partie différente, puisque j'étais
réellement mariée et que j'avais un mari, quoiqu'il fût si éloigné dans
ce moment qu'il ne pouvait paraître publiquement.
Elle m'arrêta tout court et me dit que ce n'était point son affaire.
Toutes les dames qui se fiaient à ses soins étaient mariées pour elle;
toute femme, dit-elle, qui se trouve grosse d'enfant, a un père pour
l'enfant, et que ce père fût mari ou non, voilà qui n'était point du
tout son affaire; son affaire était de me servir dans ma condition
présente que j'eusse un mari ou non.
--Car, madame, dit-elle, avoir un mari qui ne peut paraître, c'est
n'avoir point de mari; et par ainsi que vous soyez femme mariée ou
maîtresse, cela m'est tout un.
Je vis bientôt que catin ou femme mariée, il fallait passer pour catin
ici; de sorte que j'abandonnai ce point. Je lui dis qu'elle avait bien
raison, mais que si je devais lui dire mon histoire, il fallait la lui
dire telle qu'elle était. De sorte que je la racontais aussi brièvement
que je le pus, et voici quelle fut ma conclusion.
--La raison, dis-je, pour laquelle, madame, je vous incommode de ces
détails, n'est point tant, comme vous l'avez dit tout à l'heure, qu'ils
touchent au propos de votre affaire; mais c'est à ce propos, à savoir
que je ne me soucie point d'être vue ni cachée, mais la difficulté où je
suis, c'est que je n'ai point de connaissances dans cette partie du
pays.
--Je vous entends bien, madame, dit-elle, vous n'avez pas de répondant à
nommer pour éviter les impertinences de la paroisse qui sont d'usage en
telles occasions; et peut-être, dit-elle, que vous ne savez pas bien
comment disposer de l'enfant quand il viendra.
--La fin, dis-je, ne m'inquiète pas tant que le commencement.
--Eh bien, madame, répond la sage-femme, oserez-vous vous confier à mes
mains? Je demeure en tel endroit; bien que je ne m'informe pas de vous,
vous pouvez vous enquérir de moi; mon nom est B...; je demeure dans
telle rue (nommant la rue), à l'enseigne du Berceau; ma profession est
celle de sage-femme et j'ai beaucoup de dames qui viennent faire leurs
couches chez moi; j'ai donné caution à la paroisse en général pour les
assurer contre toute enquête sur ce qui viendra au monde sous mon toit.
Je n'ai qu'une question à vous adresser, madame, dit-elle, en toute
cette affaire; et si vous y répondez, vous pouvez être entièrement
tranquille sur le reste.
Je compris aussitôt où elle voulait en venir et lui dis:
--Madame, je crois vous entendre; Dieu merci, bien que je manque d'amis
en cette partie du monde, je ne manque pas d'argent, autant qu'il peut
être nécessaire, car je n'en ai point non plus d'abondance.
J'ajoutai ces mots parce que je ne voulais pas la mettre dans l'attente
de grandes choses.
--Eh bien madame, dit-elle, c'est la chose en effet, sans quoi il n'est
point possible de rien faire en de tels cas; et pourtant, dit-elle, vous
allez voir que je ne vais pas vous voler, ni vous mettre, dans
l'embarras, et je veux que vous sachiez tout d'avance, afin que vous
vous accommodiez à l'occasion et que vous fassiez de la dépense ou que
vous alliez à l'économie, suivant que vous jugerez.
Je lui dis qu'elle semblait si parfaitement entendre ma condition, que
je n'avais rien d'autre à lui demander que ceci: puisque j'avais
d'argent assez, mais point en grande quantité, qu'elle voulût bien tout
disposer pour que je fusse entretenue le moins copieusement qu'il se
pourrait.
Elle répondit qu'elle apporterait un compte des dépenses en deux ou
trois formes, et que je choisirais ainsi qu'il me plairait, et je la
priai de faire ainsi.
Le lendemain elle l'apporta, et la copie de ses trois billets était
comme suit:
1. Pour trois mois de logement dans sa maison, nourriture comprise, à
dix shillings par semaine: 6£ 0 s.
2. Pour une nourrice pendant un mois et linge de couches: 1£ 10 s.
3. Pour un ministre afin de baptiser l'enfant, deux personnes pour le
tenir sur les fonts, et un clerc: 1£ 10 s.
4. Pour un souper de baptême (en comptant cinq invités): 1£ 0 s.
Pour ses honoraires de sage-femme et les arrangements avec la paroisse:
3£ 3 s.
À la fille pour le service: 0£ 10 s.
---------
13£ 13 s.
Ceci était le premier billet; le second était dans les mêmes termes.
1. Pour trois mois de logement et nourriture, etc., à vingt shillings
par semaine: 12£ 0 s.
2. Pour une nourrice pendant un mois, linge et dentelles: 2£ 10 s.
3. Pour le ministre afin de baptiser l'enfant, etc., comme ci-dessus:
2£ 0 s.
4. Pour un souper, bonbons, sucreries, etc.: 3£ 3 s.
5. Pour ses honoraires, comme ci-dessus: 5£ 5 s.
6. Pour une fille de service: 1£ 0 s.
---------
25£ 13 s.
Ceci était le billet de seconde classe; la troisième, dit-elle, était
d'un degré au-dessus, pour le cas où le père ou les amis paraissaient.
1. Pour trois mois de logement et nourriture avec un appartement de deux
pièces et un galetas pour une servante: 30£ 0 s.
2. Pour une nourrice pendant un mois et très beau linge de couches: 4£ 4
s.
3. Pour le ministre afin de baptiser l'enfant, etc.: 2£ 10 s.
4. Pour un souper, le sommelier pour servir le vin: 5£ 0 s.
5. Pour ses honoraires, etc.: 10£ 10 s.
6. La fille de service, outre la servante ordinaire, seulement: 0£ 10 s.
---------
52£ 14 s.
Je regardai les trois billets et souris et lui dis que je la trouvais
fort raisonnable dans ses demandes, tout considéré, et que je ne doutais
point que ses commodités ne fussent excellentes.
Elle me dit que j'en serais juge quand je les verrais: je lui dis que
j'étais affligée de lui dire que je craignais d'être obligée à paraître
sa cliente au plus bas compte.
--Et peut-être, madame, lui dis-je, m'en traiterez-vous moins bien?
--Non, point du tout, dit-elle, car où j'en ai une de la troisième
classe, j'en ai deux de la seconde et quatre de la première, et je gagne
autant en proportion sur les unes que sur les autres; mais si vous
doutez de mes soins, j'autoriserai l'ami que vous voudrez à examiner si
vous êtes bien entretenue ou mal.
Puis elle expliqua les détails de la note.
--Et d'abord, madame, dit-elle, je voudrais vous faire observer que vous
avez là une pension de trois mois à dix shillings seulement par semaine;
je me fais forte de dire que vous ne vous plaindrez pas de ma table; je
suppose, dit-elle, que vous ne vivez pas à meilleur marché là ou vous
êtes maintenant.
--Non vraiment, dis-je, ni même à si bon compte, car je donne six
shillings par semaine pour ma chambre et je me nourris moi-même, ce qui
me revient bien plus cher.
--Et puis, madame, dit-elle, si l'enfant ne doit pas vivre, comme il
arrive parfois, voilà le prix du ministre économisé; et si vous n'avez
point d'amis à inviter, vous pouvez éviter la dépense d'un souper; de
sorte que si vous ôtez ces articles, madame, dit-elle, vos couches ne
vous reviendront pas à plus de 5£ 3 shillings de plus que ce que vous
coûte votre train de vie ordinaire.
C'était la chose la plus raisonnable que j'eusse entendue; si bien que
je souris et lui dis que je viendrais et que je serais sa cliente; mais
je lui dis aussi que, n'attendant rien avant deux mois et davantage, je
pourrais être forcée de rester avec elle plus de trois mois, et que je
désirais savoir si elle ne serait pas obligée de me prier de m'en aller
avant que je fusse en condition de partir.--Non, dit-elle, sa maison
était grande; et d'ailleurs elle ne mettait jamais en demeure de partir
une dame qui venait de faire ses couches, jusqu'à ce qu'elle s'en allât
de son plein gré; et que si on lui amenait plus de dames qu'elle n'en
pouvait loger, elle n'était pas si mal vue parmi ses voisins qu'elle ne
pût trouver dispositions pour vingt, s'il le fallait.
Je trouvai que c'était une dame éminente à sa façon, et en somme je
m'accordai à me remettre entre ses mains; elle parla alors d'autres
choses, examina l'installation où j'étais, fit ses critiques sur le
mauvais service et le manque de commodité, et me promit que je ne serais
point ainsi traitée dans sa maison. Je lui avouai que je n'osais rien
dire, à cause que la femme de la maison avait un air étrange, ou du
moins qu'elle me paraissait ainsi, depuis que j'avais été malade, parce
que j'étais grosse; et que je craignais qu'elle me fit quelque affront
ou autre, supposant que je ne pourrais donner qu'un rapport médiocre sur
ma personne.
--Oh Dieu! dit-elle, cette grande dame n'est point étrangère à ces
choses; elle a essayé d'entretenir des dames qui étaient en votre
condition, mais elle n'a pu s'assurer de la paroisse; et, d'ailleurs,
une dame fort prude, ainsi que vous l'avez très bien vu; toutefois,
puisque vous partez, n'engagez point de discussion avec elle; mais je
vais veiller à ce que vous soyez un peu mieux soignée pendant que vous
êtes encore ici, et il ne vous en coûtera pas davantage.
Je ne la compris pas; pourtant je la remerciai et nous nous séparâmes.
Le matin suivant, elle m'envoya un poulet rôti et chaud et une bouteille
de sherry, et ordonna à la servante de me prévenir qu'elle restait à mon
service tous les jours tant que je resterais là.
Voilà qui était aimable et prévenant à l'excès, et j'acceptai bien
volontiers: le soir, elle envoya de nouveau demander si j'avais besoin
de rien et pour ordonner à la fille de venir la trouver le matin pour le
dîner; la fille avait des ordres pour me faire du chocolat le matin,
avant de partir, et à midi elle m'apporta un ris de veau tout entier, et
un plat de potage pour mon dîner; et de cette façon elle me soignait à
distance; si bien que je fus infiniment charmée et que je guéris
rapidement; car en vérité c'étaient mes humeurs noires d'auparavant qui
avaient été la partie principale de ma maladie.
Je m'attendais, comme est l'usage d'ordinaire parmi de telles gens, que
la servante qu'elle m'envoya se trouverait être quelque effrontée
créature sortie de Drury-Lane, et j'en étais assez tourmentée; de sorte
que je ne voulus pas la laisser coucher dans la maison la première nuit,
mais que je gardais les yeux attachés sur elle aussi étroitement que si
elle eût été une voleuse publique.
L'honnête dame devina bientôt ce qu'il en était, et la renvoya avec un
petit billet où elle me disait que je pouvais me fier à la probité de sa
servante, qu'elle se tiendrait responsable de tout, et qu'elle ne
prenait jamais de domestiques sans avoir d'excellentes cautions. Je fus
alors parfaitement rassurée et en vérité, la conduite de cette servante
parlait pour elle, car jamais fille plus retenue, sobre et tranquille
n'entra dans la famille de quiconque, et ainsi je la trouverai plus
tard.
Aussitôt que je fus assez bien portante pour sortir, j'allai avec la
fille voir la maison et voir l'appartement qu'on devait me donner; et
tout était si joli et si net qu'en somme je n'eus rien à dire, mais fus
merveilleusement charmée de ce que j'avais rencontré, qui, considérant
la mélancolique condition où je me trouvais, était bien au delà de ce
que j'avais espéré.
On pourrait attendre que je donnasse quelque compte de la nature des
méchantes actions de cette femme, entre les mains de qui j'étais
maintenant tombée; mais ce serait trop d'encouragement au vice que de
faire voir au monde, comme il était facile à une femme de se débarrasser
là du faix d'un enfant clandestin. Cette grave matrone avait plusieurs
sortes de procédés; et l'un d'entre eux était que si un enfant naissait
quoique non dans sa maison (car elle avait l'occasion d'être appelée à
maintes besognes privées), elle avait des gens toujours prêts, qui, pour
une pièce d'argent, leur ôtaient l'enfant de dessus les bras, et de
dessus les bras de la paroisse aussi; et ces enfants, comme elle disait,
étaient fort honnêtement pourvus; ce qu'ils devenaient tous, regardant
qu'il y en avait tant, par le récit qu'elle en faisait, je ne puis le
concevoir.
Je tins bien souvent avec elle des discours sur ce sujet; mais elle
était pleine de cet argument qu'elle sauvait la vie de maint agneau
innocent, comme elle les appelait, qui aurait peut-être été assassiné,
et de mainte femme qui, rendue désespérée par le malheur, aurait
autrement été tentée de détruire ses enfants. Je lui accordai que
c'était la vérité, et une chose bien recommandable, pourvu que les
pauvres enfants tombassent ensuite dans de bonnes mains, et ne fussent
pas maltraités et abandonnés par les nourrices. Elle me répondit qu'elle
avait toujours grand soin de cet article-là, et qu'elle n'avait point de
nourrices dans son affaire qui ne fussent très bonnes personnes, et
telles qu'on pouvait y avoir confiance.
Je ne pus rien dire sur le contraire, et fus donc obligée de dire:
--Madame, je ne doute point que vous n'agissiez parfaitement sur votre
part; mais la principale question est ce que font ces gens.
Et de nouveau elle me ferma la bouche en répondant qu'elle en prenait le
soin le plus exact.
La seule chose que je trouvai dans toute sa conversation sur ces sujets
qui me donnât quelque déplaisir fut qu'une fois où elle me parlait de
mon état bien avancé de grossesse, elle dit quelques paroles qui
semblaient signifier qu'elle pourrait me débarrasser plus tôt si j'en
avais envie, et me donner quelque chose pour cela, si j'avais le désir
de mettre ainsi fin à mes tourments; mais je lui fis voir bientôt que
j'en abhorrais jusqu'à l'idée; et pour lui rendre justice elle s'y prit
si adroitement que je ne puis dire si elle l'entendait réellement ou si
elle ne fit mention de cette pratique que comme une horrible chose; car
elle glissa si bien ses paroles et comprit si vite ce que je voulais
dire, qu'elle avait pris la négative avant que je pusse m'expliquer.
Pour abréger autant que possible cette partie, je quittai mon logement
de Saint-Jones et j'allai chez ma nouvelle gouvernante (car c'est ainsi
qu'on la nommait dans la maison), et là, en vérité, je fus traitée avec
tant de courtoisie, soignée avec tant d'attention, tout me parut si
bien, que j'en fus surprise et ne pus voir d'abord quel avantage en
tirait ma gouvernante: mais je découvris ensuite qu'elle faisait
profession de ne tirer aucun profit de la nourriture des pensionnaires,
et qu'en vérité elle ne pouvait y gagner beaucoup, mais que son profit
était dans les autres articles de son entretien; et elle gagnait assez
en cette façon, je vous assure; car il est à peine croyable quelle
clientèle elle avait, autant en ville que chez elle, et toutefois le
tout à compte privé, ou en bon français à compte de débauche.
Pendant que j'étais dans sa maison, qui fut près de quatre mois, elle
n'eut pas moins de douze dames galantes au lit chez elle, et je crois
qu'elle en avait trente-deux ou environ sous son gouvernement en ville,
dont l'une logeait chez mon ancienne hôtesse de Saint-Jones, malgré
toute la pruderie que celle-ci avait affectée avec moi.
Tandis que j'étais là, et avant de prendre le lit, je reçus de mon homme
de confiance à la Banque une lettre pleine de choses tendres et
obligeantes, où il me pressait sérieusement de retourner à Londres. La
lettre datait presque de quinze jours quand elle me parvint parce
qu'elle avait été d'abord envoyée dans le Lancashire d'où elle m'avait
suivie; il terminait en me disant qu'il avait obtenu un arrêt contre sa
femme et qu'il était prêt à tenir son engagement avec moi, si je voulais
l'accepter, ajoutant un grand nombre de protestations de tendresse et
d'affection, telles qu'il aurait été bien loin d'offrir s'il avait connu
les circonstances où j'avais été, et que, tel qu'il en était, j'avais
été bien loin de mériter.