Il me dit qu'un homme qui se confinerait dans une vie campagnarde,

pourvu qu'il eût pu trouver des fonds pour s'établir sur des terres,

pourrait s'y procurer des fermes à 50£ par an, qui étaient aussi bonnes

que celles qu'on loue en Angleterre pour 200£; que le rendement était

considérable et le sol si riche, que, sans grande économie même, nous

étions sûrs d'y vivre aussi bravement qu'un gentilhomme vit en

Angleterre avec un revenu de 3 000£; et qu'il avait formé le dessein de

me laisser à Londres et d'aller là-bas pour tenter la fortune; et que

s'il voyait qu'il pouvait disposer une manière de vivre aisée et qui

s'accordât au respect qu'il entretenait pour moi, ainsi qu'il ne doutait

point de pouvoir le faire, il traverserait l'eau pour venir me chercher.

J'eus affreusement peur que sur une telle proposition il m'eut prise au

mot, c'est-à-dire qu'il me fallût convertir mon petit revenu en argent

liquide qu'il emporterait en Irlande pour tenter son expérience; mais il

avait trop de justice pour le désirer ou pour l'accepter, si je l'eusse

offert: et il me devança là-dessus; car il ajouta qu'il irait tenter la

fortune en cette façon, et que s'il trouvait qu'il pût faire quoi que ce

soit pour vivre, en y ajoutent ce que j'avais, nous pourrions bravement

subsister tous deux; mais qu'il ne voulait pas risquer un shilling de

mon argent, jusqu'à ce qu'il eût fait son expérience avec un peu du

sien, et il m'assura que s'il ne réussissait pas en Irlande, il

reviendrait me trouver et qu'il se joindrait à moi pour mon dessein en

Virginie.

Je ne pus l'amener à rien de plus, par quoi nous nous entretînmes près

d'un mois durant lequel je jouis de sa société qui était la plus

charmante que j'eusse encore trouvée dans toute ma vie. Pendant ce temps

il m'apprit l'histoire de sa propre existence, qui était surprenante en

vérité, et pleine d'une variété infinie, suffisante à emplir un plus

beau roman d'aventures et d'incidents qu'aucun que j'aie vu d'imprimé;

mais j'aurai l'occasion là-dessus d'en dire plus long.

Nous nous séparâmes enfin, quoique avec la plus extrême répugnance sur

ma part; et vraiment il prit congé de moi bien à contre-coeur; mais la

nécessité l'y contraignait; car les raisons qu'il avait de ne point

vouloir venir à Londres étaient très bonnes, ainsi que je la compris

pleinement plus tard.

Je lui donnai maintenant l'indication de l'adresse où il devait

m'écrire, quoique réservant encore le grand secret, qui était de ne

jamais lui faire savoir mon véritable nom, qui j'étais, et où il

pourrait me trouver; lui de même me fit savoir comment je devais m'y

prendre pour lui faire parvenir une lettre, afin qu'il fût assuré de la

recevoir.

J'arrivai à Londres le lendemain du jour où nous nous séparâmes, mais je

n'allai pas tout droit à mon ancien logement; mais pour une autre raison

que je ne veux pas dire je pris un logement privé dans Saint-Jones

street, ou, comme on dit vulgairement, Saint-Jones en Clerkenwell: et

là, étant parfaitement seule, j'eus assez loisir de rester assise pour

réfléchir sur mes rôderies des sept derniers mois, car j'avais été

absente tout autant. Je me souvenais des heures charmantes passées en

compagnie de mon dernier mari avec infiniment de plaisir; mais ce

plaisir fut extrêmement amoindri quand je découvris peu de temps après

que j'étais grosse.

C'était là une chose embarrassante, à cause qu'il me serait bien

difficile de trouver un endroit où faire mes couches; étant une des plus

délicates choses du monde en ce temps pour une femme étrangère et qui

n'avait point d'amis, d'être entretenue en une telle condition sans

donner quelque répondant, que je n'avais point et que je ne pouvais me

procurer.

J'avais pris soin tout ce temps de maintenir une correspondance avec mon

ami de la Banque ou plutôt il prenait soin de correspondre avec moi, car

il m'écrivait une fois la semaine; et quoique je n'eusse point dépensé

mon argent si vite que j'eusse besoin de lui en demander, toutefois je

lui écrivais souvent aussi pour lui faire savoir que j'étais en vie.

J'avais laissé des instructions dans le Lancashire, si bien que je me

faisais transmettre mes lettres; et durant ma retraite à Saint-John je

reçus de lui un billet fort obligeant, où il m'assurait que son procès

de divorce était en bonne voie, bien qu'il y rencontrât des difficultés

qu'il n'avait point attendues.

Je ne fus pas fâchée d'apprendre que son procès était plus long qu'il

n'avait pensé; car bien que je ne fusse nullement en condition de le

prendre encore, n'ayant point la folie de vouloir l'épouser, tandis que

j'étais grosse des oeuvres d'un autre homme (ce que certaines femmes que

je connais ont osé), cependant je n'avais pas d'intention de le perdre,

et, en un mot, j'étais résolue à le prendre s'il continuait dans le même

dessein, sitôt mes relevailles; car je voyais apparemment que je

n'entendrais plus parler de mon autre mari; et comme il n'avait cessé de

me presser de me remarier, m'ayant assuré qu'il n'y aurait nulle

répugnance et que jamais il ne tenterait de réclamer ses droits, ainsi

ne me faisais-je point scrupule de me résoudre, si je le pouvais, et mon

autre ami restait fidèle à l'accord; et j'avais infiniment de raisons

d'en être assurée, par les lettres qu'il m'écrivait, qui étaient les

plus tendres et les plus obligeantes du monde.

Je commençais maintenant à m'arrondir, et les personnes chez qui je

logeais m'en firent la remarque, et, autant que le permettait la

civilité, me firent comprendre qu'il fallait songer à partir. Ceci me

jeta dans une extrême perplexité, et je devins très mélancolique; car en

vérité je ne savais quel parti prendre; j'avais de l'argent, mais point

d'amis, et j'avais chances de me trouver sur les bras un enfant à

garder, difficulté que je n'avais encore jamais rencontrée, ainsi que

mon histoire jusqu'ici le fait paraître.

Dans le cours de cette affaire, je tombai très malade et ma mélancolie

accrut réellement mon malaise; mon indisposition se trouva en fin de

compte n'être qu'une fièvre, mais la vérité est que j'avais les

appréhensions d'une fausse couche. Je ne devrais pas dire «les

appréhensions», car j'aurais été trop heureuse d'accoucher avant terme,

mais je n'aurais pu même entretenir la pensée de prendre quoi que ce fût

pour y aider; j'abhorrais, dis-je, jusqu'à l'imagination d'une telle

chose.

Cependant, la dame qui tenait la maison m'en parla et m'offrit d'envoyer

une sage-femme; j'élevai d'abord quelques scrupules, mais après un peu

de temps j'y consentis, mais lui dis que je ne connaissais point de

sage-femme et que je lui abandonnais le soin de l'affaire.

Il paraît que la maîtresse de la maison n'était pas tant étrangère à des

cas semblables au mien que je pensais d'abord qu'elle fût, comme on

verra tout à l'heure; et elle fit venir une sage-femme de la bonne

sorte, je veux dire de la bonne sorte pour moi.

Cette femme paraissait avoir quelque expérience dans son métier,

j'entends de sage-femme, mais elle avait aussi une autre profession où

elle était experte autant que femme du monde, sinon davantage. Mon

hôtesse lui avait dit que j'étais fort mélancolique, et qu'elle pensait

que cela m'eût fait du mal et une fois, devant moi, lui dit:

--Madame B..., je crois que l'indisposition de cette dame est de celles

où vous vous entendez assez; je vous prie donc, si vous pouvez quelque

chose pour elle, de n'y point manquer, car c'est une fort honnête

personne. Et ainsi elle sortit de la chambre.

Vraiment je ne la comprenais pas; mais la bonne vieille mère se mit très

sérieusement à m'expliquer ce qu'elle entendait, sitôt qu'elle fut

partie:

--Madame, dit-elle, vous ne semblez pas comprendre ce qu'entend votre

hôtesse, et quand vous serez au fait, vous n'aurez point besoin de le

lui laisser voir. Elle entend que vous êtes en une condition qui peut

vous rendre vos couches difficiles, et que vous ne désirez pas que cela

soit publiquement connu; point n'est besoin d'en dire davantage, mais

sachez que si vous jugez bon de me communiquer autant de votre secret

qu'il est nécessaire (car je ne désire nullement me mêler dans ces

affaires), je pourrais peut-être trouver moyen de vous aider, de vous

tirer de peine, et de vous ôter toutes vos tristes pensées à ce sujet.

Chaque parole que prononçait cette créature m'était un cordial, et me

soufflait jusqu'au coeur une vie nouvelle et un courage nouveau; mon

sang commença de circuler aussitôt, et tout mon corps fut transformé; je

me remis à manger, et bientôt j'allai mieux. Elle en dit encore bien

davantage sur le même propos; et puis, m'ayant pressée de lui parler en

toute franchise, et m'ayant promis le secret de la façon la plus

solennelle, elle s'arrêta un peu, comme pour voir l'impression que

j'avais reçue, et ce que j'allais dire.

Je sentais trop vivement le besoin que j'avais d'une telle femme pour ne

point accepter son offre; je lui dis que ma position était en partie

comme elle avait deviné, en partie différente, puisque j'étais

réellement mariée et que j'avais un mari, quoiqu'il fût si éloigné dans

ce moment qu'il ne pouvait paraître publiquement.

Elle m'arrêta tout court et me dit que ce n'était point son affaire.

Toutes les dames qui se fiaient à ses soins étaient mariées pour elle;

toute femme, dit-elle, qui se trouve grosse d'enfant, a un père pour

l'enfant, et que ce père fût mari ou non, voilà qui n'était point du

tout son affaire; son affaire était de me servir dans ma condition

présente que j'eusse un mari ou non.

--Car, madame, dit-elle, avoir un mari qui ne peut paraître, c'est

n'avoir point de mari; et par ainsi que vous soyez femme mariée ou

maîtresse, cela m'est tout un.

Je vis bientôt que catin ou femme mariée, il fallait passer pour catin

ici; de sorte que j'abandonnai ce point. Je lui dis qu'elle avait bien

raison, mais que si je devais lui dire mon histoire, il fallait la lui

dire telle qu'elle était. De sorte que je la racontais aussi brièvement

que je le pus, et voici quelle fut ma conclusion.

--La raison, dis-je, pour laquelle, madame, je vous incommode de ces

détails, n'est point tant, comme vous l'avez dit tout à l'heure, qu'ils

touchent au propos de votre affaire; mais c'est à ce propos, à savoir

que je ne me soucie point d'être vue ni cachée, mais la difficulté où je

suis, c'est que je n'ai point de connaissances dans cette partie du

pays.

--Je vous entends bien, madame, dit-elle, vous n'avez pas de répondant à

nommer pour éviter les impertinences de la paroisse qui sont d'usage en

telles occasions; et peut-être, dit-elle, que vous ne savez pas bien

comment disposer de l'enfant quand il viendra.

--La fin, dis-je, ne m'inquiète pas tant que le commencement.

--Eh bien, madame, répond la sage-femme, oserez-vous vous confier à mes

mains? Je demeure en tel endroit; bien que je ne m'informe pas de vous,

vous pouvez vous enquérir de moi; mon nom est B...; je demeure dans

telle rue (nommant la rue), à l'enseigne du Berceau; ma profession est

celle de sage-femme et j'ai beaucoup de dames qui viennent faire leurs

couches chez moi; j'ai donné caution à la paroisse en général pour les

assurer contre toute enquête sur ce qui viendra au monde sous mon toit.

Je n'ai qu'une question à vous adresser, madame, dit-elle, en toute

cette affaire; et si vous y répondez, vous pouvez être entièrement

tranquille sur le reste.

Je compris aussitôt où elle voulait en venir et lui dis:

--Madame, je crois vous entendre; Dieu merci, bien que je manque d'amis

en cette partie du monde, je ne manque pas d'argent, autant qu'il peut

être nécessaire, car je n'en ai point non plus d'abondance.

J'ajoutai ces mots parce que je ne voulais pas la mettre dans l'attente

de grandes choses.

--Eh bien madame, dit-elle, c'est la chose en effet, sans quoi il n'est

point possible de rien faire en de tels cas; et pourtant, dit-elle, vous

allez voir que je ne vais pas vous voler, ni vous mettre, dans

l'embarras, et je veux que vous sachiez tout d'avance, afin que vous

vous accommodiez à l'occasion et que vous fassiez de la dépense ou que

vous alliez à l'économie, suivant que vous jugerez.

Je lui dis qu'elle semblait si parfaitement entendre ma condition, que

je n'avais rien d'autre à lui demander que ceci: puisque j'avais

d'argent assez, mais point en grande quantité, qu'elle voulût bien tout

disposer pour que je fusse entretenue le moins copieusement qu'il se

pourrait.

Elle répondit qu'elle apporterait un compte des dépenses en deux ou

trois formes, et que je choisirais ainsi qu'il me plairait, et je la

priai de faire ainsi.

Le lendemain elle l'apporta, et la copie de ses trois billets était

comme suit:

1. Pour trois mois de logement dans sa maison, nourriture comprise, à

dix shillings par semaine: 6£ 0 s.

2. Pour une nourrice pendant un mois et linge de couches: 1£ 10 s.

3. Pour un ministre afin de baptiser l'enfant, deux personnes pour le

tenir sur les fonts, et un clerc: 1£ 10 s.

4. Pour un souper de baptême (en comptant cinq invités): 1£ 0 s.

Pour ses honoraires de sage-femme et les arrangements avec la paroisse:

3£ 3 s.

À la fille pour le service: 0£ 10 s.

---------

13£ 13 s.

Ceci était le premier billet; le second était dans les mêmes termes.

1. Pour trois mois de logement et nourriture, etc., à vingt shillings

par semaine: 12£ 0 s.

2. Pour une nourrice pendant un mois, linge et dentelles: 2£ 10 s.

3. Pour le ministre afin de baptiser l'enfant, etc., comme ci-dessus:

2£ 0 s.

4. Pour un souper, bonbons, sucreries, etc.: 3£ 3 s.

5. Pour ses honoraires, comme ci-dessus: 5£ 5 s.

6. Pour une fille de service: 1£ 0 s.

---------

25£ 13 s.

Ceci était le billet de seconde classe; la troisième, dit-elle, était

d'un degré au-dessus, pour le cas où le père ou les amis paraissaient.

1. Pour trois mois de logement et nourriture avec un appartement de deux

pièces et un galetas pour une servante: 30£ 0 s.

2. Pour une nourrice pendant un mois et très beau linge de couches: 4£ 4

s.

3. Pour le ministre afin de baptiser l'enfant, etc.: 2£ 10 s.

4. Pour un souper, le sommelier pour servir le vin: 5£ 0 s.

5. Pour ses honoraires, etc.: 10£ 10 s.

6. La fille de service, outre la servante ordinaire, seulement: 0£ 10 s.

---------

52£ 14 s.

Je regardai les trois billets et souris et lui dis que je la trouvais

fort raisonnable dans ses demandes, tout considéré, et que je ne doutais

point que ses commodités ne fussent excellentes.

Elle me dit que j'en serais juge quand je les verrais: je lui dis que

j'étais affligée de lui dire que je craignais d'être obligée à paraître

sa cliente au plus bas compte.

--Et peut-être, madame, lui dis-je, m'en traiterez-vous moins bien?

--Non, point du tout, dit-elle, car où j'en ai une de la troisième

classe, j'en ai deux de la seconde et quatre de la première, et je gagne

autant en proportion sur les unes que sur les autres; mais si vous

doutez de mes soins, j'autoriserai l'ami que vous voudrez à examiner si

vous êtes bien entretenue ou mal.

Puis elle expliqua les détails de la note.

--Et d'abord, madame, dit-elle, je voudrais vous faire observer que vous

avez là une pension de trois mois à dix shillings seulement par semaine;

je me fais forte de dire que vous ne vous plaindrez pas de ma table; je

suppose, dit-elle, que vous ne vivez pas à meilleur marché là ou vous

êtes maintenant.

--Non vraiment, dis-je, ni même à si bon compte, car je donne six

shillings par semaine pour ma chambre et je me nourris moi-même, ce qui

me revient bien plus cher.

--Et puis, madame, dit-elle, si l'enfant ne doit pas vivre, comme il

arrive parfois, voilà le prix du ministre économisé; et si vous n'avez

point d'amis à inviter, vous pouvez éviter la dépense d'un souper; de

sorte que si vous ôtez ces articles, madame, dit-elle, vos couches ne

vous reviendront pas à plus de 5£ 3 shillings de plus que ce que vous

coûte votre train de vie ordinaire.

C'était la chose la plus raisonnable que j'eusse entendue; si bien que

je souris et lui dis que je viendrais et que je serais sa cliente; mais

je lui dis aussi que, n'attendant rien avant deux mois et davantage, je

pourrais être forcée de rester avec elle plus de trois mois, et que je

désirais savoir si elle ne serait pas obligée de me prier de m'en aller

avant que je fusse en condition de partir.--Non, dit-elle, sa maison

était grande; et d'ailleurs elle ne mettait jamais en demeure de partir

une dame qui venait de faire ses couches, jusqu'à ce qu'elle s'en allât

de son plein gré; et que si on lui amenait plus de dames qu'elle n'en

pouvait loger, elle n'était pas si mal vue parmi ses voisins qu'elle ne

pût trouver dispositions pour vingt, s'il le fallait.

Je trouvai que c'était une dame éminente à sa façon, et en somme je

m'accordai à me remettre entre ses mains; elle parla alors d'autres

choses, examina l'installation où j'étais, fit ses critiques sur le

mauvais service et le manque de commodité, et me promit que je ne serais

point ainsi traitée dans sa maison. Je lui avouai que je n'osais rien

dire, à cause que la femme de la maison avait un air étrange, ou du

moins qu'elle me paraissait ainsi, depuis que j'avais été malade, parce

que j'étais grosse; et que je craignais qu'elle me fit quelque affront

ou autre, supposant que je ne pourrais donner qu'un rapport médiocre sur

ma personne.

--Oh Dieu! dit-elle, cette grande dame n'est point étrangère à ces

choses; elle a essayé d'entretenir des dames qui étaient en votre

condition, mais elle n'a pu s'assurer de la paroisse; et, d'ailleurs,

une dame fort prude, ainsi que vous l'avez très bien vu; toutefois,

puisque vous partez, n'engagez point de discussion avec elle; mais je

vais veiller à ce que vous soyez un peu mieux soignée pendant que vous

êtes encore ici, et il ne vous en coûtera pas davantage.

Je ne la compris pas; pourtant je la remerciai et nous nous séparâmes.

Le matin suivant, elle m'envoya un poulet rôti et chaud et une bouteille

de sherry, et ordonna à la servante de me prévenir qu'elle restait à mon

service tous les jours tant que je resterais là.

Voilà qui était aimable et prévenant à l'excès, et j'acceptai bien

volontiers: le soir, elle envoya de nouveau demander si j'avais besoin

de rien et pour ordonner à la fille de venir la trouver le matin pour le

dîner; la fille avait des ordres pour me faire du chocolat le matin,

avant de partir, et à midi elle m'apporta un ris de veau tout entier, et

un plat de potage pour mon dîner; et de cette façon elle me soignait à

distance; si bien que je fus infiniment charmée et que je guéris

rapidement; car en vérité c'étaient mes humeurs noires d'auparavant qui

avaient été la partie principale de ma maladie.

Je m'attendais, comme est l'usage d'ordinaire parmi de telles gens, que

la servante qu'elle m'envoya se trouverait être quelque effrontée

créature sortie de Drury-Lane, et j'en étais assez tourmentée; de sorte

que je ne voulus pas la laisser coucher dans la maison la première nuit,

mais que je gardais les yeux attachés sur elle aussi étroitement que si

elle eût été une voleuse publique.

L'honnête dame devina bientôt ce qu'il en était, et la renvoya avec un

petit billet où elle me disait que je pouvais me fier à la probité de sa

servante, qu'elle se tiendrait responsable de tout, et qu'elle ne

prenait jamais de domestiques sans avoir d'excellentes cautions. Je fus

alors parfaitement rassurée et en vérité, la conduite de cette servante

parlait pour elle, car jamais fille plus retenue, sobre et tranquille

n'entra dans la famille de quiconque, et ainsi je la trouverai plus

tard.

Aussitôt que je fus assez bien portante pour sortir, j'allai avec la

fille voir la maison et voir l'appartement qu'on devait me donner; et

tout était si joli et si net qu'en somme je n'eus rien à dire, mais fus

merveilleusement charmée de ce que j'avais rencontré, qui, considérant

la mélancolique condition où je me trouvais, était bien au delà de ce

que j'avais espéré.

On pourrait attendre que je donnasse quelque compte de la nature des

méchantes actions de cette femme, entre les mains de qui j'étais

maintenant tombée; mais ce serait trop d'encouragement au vice que de

faire voir au monde, comme il était facile à une femme de se débarrasser

là du faix d'un enfant clandestin. Cette grave matrone avait plusieurs

sortes de procédés; et l'un d'entre eux était que si un enfant naissait

quoique non dans sa maison (car elle avait l'occasion d'être appelée à

maintes besognes privées), elle avait des gens toujours prêts, qui, pour

une pièce d'argent, leur ôtaient l'enfant de dessus les bras, et de

dessus les bras de la paroisse aussi; et ces enfants, comme elle disait,

étaient fort honnêtement pourvus; ce qu'ils devenaient tous, regardant

qu'il y en avait tant, par le récit qu'elle en faisait, je ne puis le

concevoir.

Je tins bien souvent avec elle des discours sur ce sujet; mais elle

était pleine de cet argument qu'elle sauvait la vie de maint agneau

innocent, comme elle les appelait, qui aurait peut-être été assassiné,

et de mainte femme qui, rendue désespérée par le malheur, aurait

autrement été tentée de détruire ses enfants. Je lui accordai que

c'était la vérité, et une chose bien recommandable, pourvu que les

pauvres enfants tombassent ensuite dans de bonnes mains, et ne fussent

pas maltraités et abandonnés par les nourrices. Elle me répondit qu'elle

avait toujours grand soin de cet article-là, et qu'elle n'avait point de

nourrices dans son affaire qui ne fussent très bonnes personnes, et

telles qu'on pouvait y avoir confiance.

Je ne pus rien dire sur le contraire, et fus donc obligée de dire:

--Madame, je ne doute point que vous n'agissiez parfaitement sur votre

part; mais la principale question est ce que font ces gens.

Et de nouveau elle me ferma la bouche en répondant qu'elle en prenait le

soin le plus exact.

La seule chose que je trouvai dans toute sa conversation sur ces sujets

qui me donnât quelque déplaisir fut qu'une fois où elle me parlait de

mon état bien avancé de grossesse, elle dit quelques paroles qui

semblaient signifier qu'elle pourrait me débarrasser plus tôt si j'en

avais envie, et me donner quelque chose pour cela, si j'avais le désir

de mettre ainsi fin à mes tourments; mais je lui fis voir bientôt que

j'en abhorrais jusqu'à l'idée; et pour lui rendre justice elle s'y prit

si adroitement que je ne puis dire si elle l'entendait réellement ou si

elle ne fit mention de cette pratique que comme une horrible chose; car

elle glissa si bien ses paroles et comprit si vite ce que je voulais

dire, qu'elle avait pris la négative avant que je pusse m'expliquer.

Pour abréger autant que possible cette partie, je quittai mon logement

de Saint-Jones et j'allai chez ma nouvelle gouvernante (car c'est ainsi

qu'on la nommait dans la maison), et là, en vérité, je fus traitée avec

tant de courtoisie, soignée avec tant d'attention, tout me parut si

bien, que j'en fus surprise et ne pus voir d'abord quel avantage en

tirait ma gouvernante: mais je découvris ensuite qu'elle faisait

profession de ne tirer aucun profit de la nourriture des pensionnaires,

et qu'en vérité elle ne pouvait y gagner beaucoup, mais que son profit

était dans les autres articles de son entretien; et elle gagnait assez

en cette façon, je vous assure; car il est à peine croyable quelle

clientèle elle avait, autant en ville que chez elle, et toutefois le

tout à compte privé, ou en bon français à compte de débauche.

Pendant que j'étais dans sa maison, qui fut près de quatre mois, elle

n'eut pas moins de douze dames galantes au lit chez elle, et je crois

qu'elle en avait trente-deux ou environ sous son gouvernement en ville,

dont l'une logeait chez mon ancienne hôtesse de Saint-Jones, malgré

toute la pruderie que celle-ci avait affectée avec moi.

Tandis que j'étais là, et avant de prendre le lit, je reçus de mon homme

de confiance à la Banque une lettre pleine de choses tendres et

obligeantes, où il me pressait sérieusement de retourner à Londres. La

lettre datait presque de quinze jours quand elle me parvint parce

qu'elle avait été d'abord envoyée dans le Lancashire d'où elle m'avait

suivie; il terminait en me disant qu'il avait obtenu un arrêt contre sa

femme et qu'il était prêt à tenir son engagement avec moi, si je voulais

l'accepter, ajoutant un grand nombre de protestations de tendresse et

d'affection, telles qu'il aurait été bien loin d'offrir s'il avait connu

les circonstances où j'avais été, et que, tel qu'il en était, j'avais

été bien loin de mériter.

Moll Flanders · 第 13 / 27 段