Il ne put dire une parole, mais montra sa soeur du doigt, et après un

silence éclata dans la plus furieuse colère où j'aie vu homme du monde;

il l'injuria et la traita de tous les noms et des plus grossiers qu'il

put trouver; lui cria qu'elle l'avait ruiné, déclarant qu'elle lui avait

dit que j'avais 15 000£, et qu'elle devait en recevoir 500 de sa main

pour lui avoir procuré cette alliance; puis il ajouta, s'adressant à

moi, qu'elle n'était point du tout sa soeur, mais qu'elle avait été sa

p..., depuis tantôt deux ans; qu'elle avait déjà reçu de lui 100£

d'acompte sur cette affaire, et qu'il était entièrement perdu si les

choses étaient comme je le disais; et dans sa divagation, il jura qu'il

allait sur-le-champ lui tirer le sang du coeur, ce qui la terrifia, et

moi aussi. Elle cria qu'on lui avait dit tout cela dans la maison où je

logeais; mais ceci l'irrita encore plus qu'avant, qu'elle eût osé le

faire aller si loin, n'ayant point d'autre autorité qu'un ouï-dire; et

puis, se retournant vers moi, dit très honnêtement qu'il craignait que

nous fussions perdus tout deux; «car, à dire vrai, ma chérie, je n'ai

point de bien, dit-il; et le peu que j'avais, ce démon me l'a fait

dissiper pour me maintenir en cet équipage». Elle saisit l'occasion

qu'il me parlait sérieusement pour s'échapper de la chambre, et je ne la

revis plus jamais.

J'étais confondue maintenant autant que lui, et ne savais que dire; je

pensais de bien des manières avoir entendu le pire; mais lorsqu'il dit

qu'il était perdu et qu'il n'avait non plus de bien, je fus jetée dans

l'égarement pur.

--Quoi! lui dis-je, mais c'est une fourberie infernale! Car nous sommes

mariés ici sur le pied d'une double fraude: vous paraissez perdu de

désappointement, et si j'avais eu une fortune, j'aurais été dupe, moi

aussi, puisque vous dites que vous n'avez rien.

--Vous auriez été dupe, oui vraiment, ma chérie, dit-il, mais vous

n'auriez point été perdue; car 15 000£ nous auraient entretenus tous

deux fort bravement dans ce pays; et j'avais résolu de vous en consacrer

jusqu'au dernier denier; je ne vous aurais pas fait tort d'un shilling,

et j'aurais payé le reste de mon affection et de la tendresse que je

vous aurais montrée pendant tout le temps de ma vie.

C'était fort honnête, en vérité; et je crois réellement qu'il parlait

ainsi qu'il l'entendait, et que c'était un homme aussi propre à me

rendre heureuse par son humeur et sa conduite qu'homme du monde; mais à

cause qu'il n'avait pas de bien, et qu'il s'était endetté sur ce

ridicule dessein dans le pays où nous étions, l'avenir paraissait morne

et affreux, et je ne savais que dire ni que penser.

Je lui dis qu'il était bien malheureux que tant d'amour et tant de

bonnes intentions que je trouvais en lui fussent ainsi précipités dans

la misère; que je ne voyais rien devant nous que la ruine; quant à moi,

que c'était mon infortune que le peu que j'avais ne pût suffire à nous

faire passer la semaine; sur quoi je tirai de ma poche un billet de

banque de 20£ et onze guinées que je lui dis avoir épargnées sur mon

petit revenu: et que par le récit que m'avait fait cette créature de la

manière dont on vivait dans le pays où nous étions, je m'attendais que

cet argent m'eût entretenue trois ou quatre ans; que s'il m'était ôté,

je serais dénuée de tout, et qu'il savait bien qu'elle devait être la

condition d'une femme qui n'avait point d'argent dans sa poche;

pourtant, je lui dis que s'il voulait le prendre, il était là.

Il me dit avec beaucoup de chagrin, et je crus que je voyais des larmes

dans ses yeux, qu'il ne voulait point y toucher, qu'il avait horreur de

la pensée de me dépouiller et de me réduire à la misère; qu'il lui

restait cinquante guinées, qui étaient tout ce qu'il avait au monde, et

il les tira de sa poche et les jeta sur la table, en me priant de les

prendre, quand il dût mourir de faim par le manque qu'il en aurait.

Je répondis, en lui témoignant un intérêt pareil, que je ne pouvais

supporter de l'entendre parler ainsi; qu'au contraire, s'il pouvait

proposer quelque manière de vivre qui fût possible, que je ferais de mon

mieux, et que je vivrais aussi strictement qu'il pourrait le désirer.

Il me supplia de ne plus parler en cette façon, à cause qu'il en serait

affolé; il dit qu'il avait été élevé en gentilhomme, quoiqu'il fût

réduit à une fortune si basse, et qu'il ne restait plus qu'un moyen

auquel il pût penser, et qui même ne se saurait employer, à moins que je

ne consentisse à lui répondre sur une question à laquelle toutefois il

dit qu'il ne voulait point m'obliger; je lui dis que j'y répondrais

honnêtement, mais que je ne pouvais dire si ce serait à sa satisfaction

ou autrement.

--Eh bien, alors, ma chérie, répondez-moi franchement, dit-il: est-ce

que le peu que vous avez pourra nous maintenir tous deux en bravoure, ou

nous permettre de vivre en sécurité, ou non?

Ce fut mon bonheur de ne point m'être découverte, ni ma condition,

aucunement; non, pas même mon nom; et voyant qu'il n'y avait rien à

attendre de lui, quelque bonne humeur et quelque honnêteté qu'il parût

avoir, sinon qu'il vivrait sur ce que je savais devoir bientôt être

dissipé, je résolus de cacher tout, sauf le billet de banque et les onze

guinées, et j'eusse été bien heureuse de les avoir perdus, au prix qu'il

m'eût remise où j'étais avant que de me prendre. J'avais vraiment sur

moi un autre billet de 30£ qui était tout ce que j'avais apporté avec

moi, autant pour en vivre dans le pays, que ne sachant point l'occasion

qui pourrait s'offrir: parce que cette créature, l'entremetteuse, qui

nous avait ainsi trahis tous deux, m'avait fait accroire d'étranges

choses sur les mariages avantageux que je pourrais rencontrer, et il ne

me plaisait point d'être sans argent, quoi qu'il pût advenir. Ce billet,

je le cachai; ce qui me fit plus généreuse, du reste, en considération

de son état, car vraiment j'avais pitié de lui de tout mon coeur.

Mais pour revenir à cette question, je lui dis que jamais je ne l'avais

dupé de mon gré et que jamais je ne le ferais. J'étais bien fâchée de

lui dire que le peu que je possédais ne nous entretiendrait pas tous

deux; que je n'en aurais point eu assez pour subsister seule dans le

pays du Sud, et que c'était la raison qui m'avait fait me remettre aux

mains de cette femme qui l'appelait frère, à cause qu'elle m'avait

assuré que je pourrais vivre très bravement dans une ville du nom de

Manchester, où je n'avais point encore été, pour environ 6£ par an, et

tout mon revenu ne dépassant pas 15£ par an, je pensais que je pourrais

en vivre facilement en attendant de meilleurs jours.

Il secoua la tête et demeura silencieux, et nous passâmes une soirée

bien mélancolique; pourtant, nous soupâmes tous doux et nous demeurâmes

ensemble cette nuit-là, et quand nous fûmes près d'avoir fini de souper,

il prit un air un peu meilleur et plus joyeux, et fit apporter une

bouteille de vin:

--Allons, ma chérie, dit-il, quoique le cas soit mauvais, il ne sert de

rien de se laisser abattre. Allons, n'ayez point d'inquiétude; je

tâcherai à trouver quelque moyen de vivre; si seulement vous pouvez vous

entretenir seule, cela vaut mieux que rien; moi, je tenterai de nouveau

la fortune; il faut qu'un homme pense en homme; se laisser décourager,

c'est céder à l'infortune. Là-dessus, il emplit un verre et but à ma

santé, tandis qu'il me tenait la main tout le temps que le vin coulait

dans sa gorge, puis m'assura que son principal souci était à mon sujet.

Il était réellement d'esprit brave et galant, et j'en étais d'autant

plus peinée. Il y a quelque soulagement même à être défaite par un homme

d'honneur plutôt que par un coquin; mais ici le plus grand

désappointement était sur sa part, car il avait vraiment dépensé

abondance d'argent, et il faut remarquer sur quelles pauvres raisons

elle s'était avancée; d'abord, il convient d'observer la bassesse de la

créature, qui, pour gagner 100£ elle-même, eut l'indignité de lui en

laisser dépenser trois ou quatre fois plus, bien que ce fût peut-être

tout ce qu'il avait au monde, et davantage; alors qu'elle n'avait pas

plus de fondement qu'un petit habit autour d'une table à thé nous

assurer que j'eusse quelque état, ou que je fusse une fortune, ou chose

qui fût.

Il est vrai que le dessein de duper une femme de fortune, si j'eusse été

telle, montrait assez de vilenie; et de mettre l'apparence de grandeurs

sur une pauvre condition n'était que de la fourberie, et bien méchante;

mais le cas différait un peu, et en sa faveur à lui: car il n'était pas

de ces gueux qui font métier de duper des femmes, ainsi que l'ont fait

certains, et de happer six ou sept fortunes l'une après l'autre, pour

les rafler et décamper ensuite; mais c'était déjà un gentilhomme,

infortuné, et tombé bas, mais qui avait vécu en bonne façon; et quand

même j'eusse eu de la fortune, j'eusse été tout enragée contre la

friponne, pour m'avoir trahie; toutefois, vraiment, pour ce qui est de

l'homme, une fortune n'aurait point été mal placée sur lui, car c'était

une personne charmante, en vérité, de principes généreux, de bon sens,

et qui avait abondance de bonne humeur.

Nous eûmes quantité de conversations intimes cette nuit-là, car aucun de

nous ne dormit beaucoup; il était aussi repentant d'avoir été la cause

de toutes ces duperies, que si c'eût été de la félonie, et qu'il marchât

au supplice; il m'offrit encore jusqu'au dernier shilling qu'il avait

sur lui, et dit qu'il voulait partir à l'armée pour tâcher à en gagner.

Je lui demandai pourquoi il avait eu la cruauté de vouloir m'emmener en

Irlande, quand il pouvait supposer que je n'eusse point pu y subsister.

Il me prit dans ses bras:

--Mon coeur, dit-il, je n'ai jamais eu dessein d'aller en Irlande, bien

moins de vous y emmener; mais je suis venu ici pour échapper à

l'observation des gens qui avaient entendu ce que je prétendais faire,

et afin que personne ne pût me demander de l'argent avant que je fusse

garni pour leur en donner.

--Mais où donc alors, dis-je, devions-nous aller ensuite?

--Eh bien, mon coeur, dit-il, je vais donc vous avouer tout le plan,

ainsi que je l'avais disposé; j'avais intention ici de vous interroger

quelque peu sur votre état, comme vous voyez que j'ai fait; et quand

vous m'auriez rendu compte des détails, ainsi que je m'attendais que

vous feriez, j'aurais imaginé une excuse pour remettre notre voyage en

Irlande à un autre temps, et nous serions partis pour Londres. Puis, mon

coeur, dit-il, j'étais décidé à vous avouer toute la condition de mes

propres affaires, et à vous faire savoir qu'en effet j'avais usé de ces

finesses pour obtenir votre acquiescement à m'épouser, mais qu'il ne me

restait plus qu'à vous demander pardon et à vous dire avec quelle ardeur

je m'efforcerais à vous faire oublier ce qui était passé par la félicité

des jours à venir.

--Vraiment, lui dis-je, et je trouve que vous m'auriez vite conquise; et

c'est ma douleur maintenant que de n'être point en état de vous montrer

avec quelle aisance je me serais laissé réconcilier à vous, et comme je

vous aurais passé tous ces tours en récompense de tant de bonne humeur;

mais, mon ami, dis-je, que faire maintenant? Nous sommes perdus tous

deux, et en quoi sommes-nous mieux pour nous être accordés, puisque nous

n'avons pas de quoi vivre?

Nous proposâmes un grand nombre de choses; mais rien ne pouvait s'offrir

où il n'y avait rien pour débuter. Il me supplia enfin de n'en plus

parler, car, disait-il, je lui briserais le coeur; de sorte que nous

parlâmes un peu sur d'autres sujets, jusqu'enfin il prit congé de moi en

mari, et puis s'endormit.

Il se leva avant moi le matin, et vraiment, moi qui étais restée

éveillée presque toute la nuit, j'avais très grand sommeil et je

demeurai couchée jusqu'à près d'onze heures. Pendant ce temps, il prit

ses chevaux, et trois domestiques, avec tout son linge et ses hardes, et

le voilà parti, ne me laissant qu'une lettre courte, mais émouvante, sur

la table, et que voici:

«Ma chérie,

«Je suis un chien; je vous ai dupée; mais j'y ai été entraîné par une

vile créature, contrairement à mes principes et à l'ordinaire coutume de

ma vie. Pardonnez-moi, ma chérie! Je vous demande pardon avec la plus

extrême sincérité; je suis le plus misérable des hommes, de vous avoir

déçue; j'ai été si heureux que de vous posséder, et maintenant je suis

si pitoyablement malheureux que d'être forcé de fuir loin de vous.

Pardonnez-moi, ma chérie! Encore une fois, je le dis, pardonnez-moi! Je

ne puis supporter de vous voir ruinée par moi, et moi-même incapable de

vous soutenir. Notre mariage n'est rien; je n'aurai jamais la force de

vous revoir; je vous déclare ici que vous êtes libre; si vous pouvez

vous marier à votre avantage, ne refusez pas en songeant à moi; je vous

jure ici sur ma foi et sur la parole d'un homme d'honneur de ne jamais

troubler votre repos si je l'apprends, ce qui toutefois n'est pas

probable; d'autre part, si vous ne vous mariez pas, et si je rencontre

une bonne fortune, tout cela sera pour vous, où que vous soyez.

«J'ai mis une partie de la provision d'argent qui me restait dans votre

poche; prenez des places pour vous et pour votre servante dans le coche,

et allez à Londres; j'espère qu'il suffira aux frais, sans que vous

entamiez le vôtre. Encore une fois, je vous demande pardon de tout

coeur, et je le ferai aussi souvent que je penserai à vous.

«Adieu, ma chérie, pour toujours.

«Je suis à vous en toute affection.

«J. E.»

Rien de ce qui me survint jamais dans ma vie ne tomba si bas dans mon

coeur que cet adieu; je lui reprochai mille fois dans mes pensées de

m'avoir abandonnée; car je serais allée avec lui au bout du monde,

m'eût-il fallu mendier mon pain. Je tâtai dans ma poche; et là je

trouvai dix guinées, sa montre en or et deux petits anneaux, une petite

bague de diamant qui ne valait guère que 6£ et un simple anneau d'or.

Je tombai assise et je regardai fixement ces objets pendant deux heures

sans discontinuer, jusqu'à ce que ma fille de chambre vint m'interrompre

pour me dire que le dîner était prêt: je ne mangeai que peu, et après

dîner il me prit un violent accès de larmes; et toujours je l'appelais

par son nom, qui était James:

--Ô Jemmy! criais-je, reviens! reviens! je te donnerai tout ce que j'ai;

je mendierai, je mourrai de faim avec toi. Et ainsi je courais, folle,

par la chambre, çà et là; et puis je m'asseyais entre temps; et puis je

marchais de nouveau en long et en large, et puis je sanglotais encore;

et ainsi je passai l'après-midi jusqu'environ sept heures, que tomba le

crépuscule du soir (c'était au mois d'août), quand, à ma surprise

indicible, le voici revenir à l'hôtellerie et monter tout droit à ma

chambre.

Je fus dans la plus grande confusion qu'on puisse s'imaginer, et lui

pareillement; je ne pouvais deviner quelle était l'occasion de son

retour, et je commençai à me demander si j'en devais être heureuse ou

fâchée; mais mon affection inclina tout le reste, et il me fut

impossible de dissimuler ma joie, qui était trop grande pour des

sourires, car elle se répandit en larmes. À peine fut-il entré dans la

chambre, qu'il courut à moi et me prit dans ses bras, me tenant serrée,

et m'étouffant presque l'haleine sous ses baisers, mais ne dit pas une

parole. Enfin je commençai:

--Mon amour, dis-je, comment as-tu pu t'en aller loin de moi?

À quoi il ne fit pas de réponse, car il lui était impossible de parler.

Quand nos extases furent un peu passées, il me dit qu'il était allé à

plus de quinze lieues, mais qu'il n'avait pas été en son pouvoir d'aller

plus loin sans revenir pour me voir une fois encore, et une fois encore

me dire adieu.

Je lui dis comment j'avais passé mon temps et comment je lui avais crié

à voix haute de revenir. Il me dit qu'il m'avait entendue fort nettement

dans la forêt de Delamere, à un endroit éloigné d'environ douze lieues.

Je souris.

--Non, dit-il, ne crois pas que je plaisante, car si jamais j'ai entendu

ta voix dans ma vie, je t'ai entendue m'appeler à voix haute, et parfois

je me figurais que je te voyais courir après moi.

--Mais, dis-je, que disais-je? Car je ne lui avais pas nommé les

paroles.

--Tu criais à haute voix, et tu disais: «Ô Jemmy! ô Jemmy! reviens,

reviens.»

Je me mis à rire.

--Mon coeur, dit-il, ne ris pas; car sois-en sûre, j'ai entendu ta voix

aussi clairement que tu entends la mienne dans ce moment; et, si tu le

veux, j'irai devant un magistrat prêter serment là-dessus.

Je commençai alors d'être surprise et étonnée; je fus effrayée même et

lui dis ce que j'avais vraiment fait et comment je l'avais appelé. Après

que nous nous fûmes amusés un moment là-dessus, je lui dis:

--Eh bien, tu ne t'en iras plus loin de moi, maintenant; j'irais plutôt

avec toi au bout du monde.

Il me dit que ce serait une chose bien difficile pour lui que de me

quitter, mais que, puisqu'il le fallait, il avait l'espoir que je lui

rendrais la tâche aisée autant que possible; mais que pour lui, ce

serait sa perte, et qu'il le prévoyait assez.

Cependant, il me dit qu'il avait réfléchi, qu'il me laissait seule pour

aller jusqu'à Londres, qui était un long voyage, et qu'il pouvait aussi

bien prendre cette route-là qu'une autre; de sorte qu'il s'était résolu

à m'y accompagner, et que s'il partait ensuite sans me dire adieu, je

n'en devais point prendre d'irritation contre lui, et ceci il me le fit

promettre.

Il me dit comment il avait congédié ses trois domestiques, vendu leurs

chevaux, et envoyé ces garçons chercher fortune, tout cela en fort peu

de temps, dans une ville près de la route, je ne sais où, «et, dit-il,

il m'en a coûté des larmes, et j'ai pleuré tout seul de penser combien

ils étaient plus heureux que leur maître, puisqu'ils n'avaient qu'à

aller frapper à la porte du premier gentilhomme pour lui offrir leurs

services, tandis que moi, dit-il, je ne savais où aller ni que faire».

Je lui dis que j'avais été si complètement malheureuse quand il m'avait

quittée, que je ne saurais l'être davantage, et que maintenant qu'il

était revenu, je ne me séparerais jamais de lui, s'il voulait bien

m'emmener, en quelque lieu qu'il allât. Et cependant, je convins que

nous irions ensemble à Londres; mais je ne pus arriver à consentir qu'il

me quitterait enfin, sans me dire adieu; mais je lui dis d'un ton

plaisant que, s'il s'en allait, je lui crierais de revenir aussi haut

que je l'avais fait. Puis je tirai sa montre, et la lui rendis, et ses

deux bagues, et ses dix guinées; mais il ne voulut pas les reprendre;

d'où je doutai fort qu'il avait résolu de s'en aller sur la route et de

m'abandonner.

La vérité est que la condition où il était, les expressions passionnées

de sa lettre, sa conduite douce, tendre et mâle que j'avais éprouvée sur

sa part en toute cette affaire jointe au souci qu'il avait montré et à

sa manière de me laisser une si grande part du peu qui lui restait, tout

cela, dis-je, m'avait impressionnée si vivement que je ne pouvais

supporter l'idée de me séparer de lui.

Deux jours après, nous quittâmes Chester, moi dans le coche et lui à

cheval; je congédiai ma servante à Chester; il s'opposa très fort à ce

que je restasse sans servante; mais comme je l'avais engagée dans la

campagne, puisque je n'avais point de domestique à Londres, je lui dis

que c'eût été barbare d'emmener la pauvre fille pour la mettre dehors

sitôt que j'arriverais en ville, et que ce serait aussi une dépense

inutile en route; si bien qu'il s'y accorda, et demeura satisfait sur ce

chapitre.

Il vint avec moi jusque Dunstable, à trente lieues de Londres, et puis

il me dit que le sort et ses propres infortunes l'obligeaient à me

quitter, et qu'il ne lui était point possible d'entrer dans Londres pour

des raisons qu'il n'était pas utile de me donner: et je vis qu'il se

préparait à partir. Le coche où nous étions ne s'arrêtait pas

d'ordinaire à Dunstable; mais je le priai de s'y tenir un quart d'heure:

il voulut bien rester un moment à la porte d'une hôtellerie où nous

entrâmes.

Étant à l'hôtellerie, je lui dis que je n'avais plus qu'une faveur à

lui demander, qui était, puisqu'il ne pouvait pas aller plus loin, qu'il

me permit de rester une semaine ou deux dans cette ville avec lui, afin

de réfléchir pendant ce temps à quelque moyen d'éviter une chose qui

nous serait aussi ruineuse à tous deux qu'une séparation finale: et que

j'avais à lui proposer une chose d'importance que peut-être il

trouverait à notre avantage.

C'était une proposition où il y avait trop de raison pour qu'il la

refusât, de sorte qu'il appela l'hôtesse, et lui dit que sa femme se

trouvait indisposée et tant qu'elle ne saurait penser à continuer son

voyage en coche qui l'avait lassée presque jusqu'à la mort, et lui

demanda si elle ne pourrait nous procurer un logement pour deux ou trois

jours dans une maison privée où je pourrais me reposer un peu, puisque

la route m'avait à ce point excédée. L'hôtesse, une brave femme de

bonnes façons et fort obligeante, vint aussitôt me voir; me dit qu'elle

avait deux ou trois chambres qui étaient très bonnes et placées à

l'écart du bruit, et que, si je les voyais, elle n'avait point de doute

qu'elles me plairaient, et que j'aurais une de ses servantes qui ne

ferait rien d'autre que d'être attachée à ma personne; cette offre était

tellement aimable que je ne pus que l'accepter; de sorte que j'allai

voir les chambres, dont je fus charmée; et en effet elles étaient

extraordinairement bien meublées, et d'un très plaisant logement. Nous

payâmes donc le coche, d'où nous fîmes décharger nos hardes, et nous

résolûmes de séjourner là un peu de temps.

Ici je lui dis que je vivrais avec lui maintenant jusqu'à ce que mon

argent fût à bout; mais que je ne lui laisserais pas dépenser un

shilling du sien; nous eûmes là-dessus une tendre chicane; mais je lui

dis que c'était sans doute la dernière fois que je jouirais de sa

compagnie, et que je le priais de me laisser maîtresse sur ce point

seulement et qu'il gouvernerait pour tout le reste; si bien qu'il

consentit.

Là, un soir, nous promenant aux champs, je lui dis que j'allais

maintenant lui faire la proposition que je lui avais dite; et en effet

je lui racontai comment j'avais vécu en Virginie, et que j'y avais ma

mère, qui, croyais-je, était encore en vie, quoique mon mari dût être

mort depuis plusieurs années; je lui dis que si mes effets ne s'étaient

perdus en mer, et d'ailleurs je les exagérai assez, j'aurais eu assez de

fortune pour nous éviter de nous séparer en cette façon. Puis j'entrai

dans des détails sur l'établissement des gens en ces contrées, comment,

par la constitution du pays, on leur allouait des lots de terres, et que

d'ailleurs on pouvait en acheter à un prix si bas qu'il ne valait même

pas la peine d'être mentionné.

Puis je lui expliquai amplement et avec clarté la nature des

plantations, et comment un homme qui s'appliquerait, n'ayant emporté que

la valeur de deux ou trois cents livres de marchandises anglaises, avec

quelques domestiques et des outils, pourrait rapidement établir sa

famille et en peu d'années amasser du bien.

Ensuite je lui dis les mesures que je prendrais pour lever une somme de

300£ ou environ; et je lui exposai que ce serait un admirable moyen de

mettre fin à notre infortune, et à restaurer notre condition dans le

monde au point que nous avions espéré tous deux; et j'ajoutai qu'au bout

de sept ans nous pourrions être en situation de laisser nos cultures en

bonnes mains et de repasser l'eau pour en recevoir le revenu, et en

jouir tandis que nous vivrions en Angleterre; et je lui citai l'exemple

de tels qui l'avaient fait et qui vivaient à Londres maintenant sur un

fort bon pied.

En somme, je le pressai tant qu'il finit presque par s'y accorder; mais

nous fûmes arrêtés tantôt par un obstacle, tantôt par l'autre,

jusqu'enfin il changea les rôles, et se mit à me parler presque dans les

mêmes termes de l'Irlande.

Moll Flanders · 第 12 / 27 段