silence éclata dans la plus furieuse colère où j'aie vu homme du monde;
il l'injuria et la traita de tous les noms et des plus grossiers qu'il
put trouver; lui cria qu'elle l'avait ruiné, déclarant qu'elle lui avait
dit que j'avais 15 000£, et qu'elle devait en recevoir 500 de sa main
pour lui avoir procuré cette alliance; puis il ajouta, s'adressant à
moi, qu'elle n'était point du tout sa soeur, mais qu'elle avait été sa
p..., depuis tantôt deux ans; qu'elle avait déjà reçu de lui 100£
d'acompte sur cette affaire, et qu'il était entièrement perdu si les
choses étaient comme je le disais; et dans sa divagation, il jura qu'il
allait sur-le-champ lui tirer le sang du coeur, ce qui la terrifia, et
moi aussi. Elle cria qu'on lui avait dit tout cela dans la maison où je
logeais; mais ceci l'irrita encore plus qu'avant, qu'elle eût osé le
faire aller si loin, n'ayant point d'autre autorité qu'un ouï-dire; et
puis, se retournant vers moi, dit très honnêtement qu'il craignait que
nous fussions perdus tout deux; «car, à dire vrai, ma chérie, je n'ai
point de bien, dit-il; et le peu que j'avais, ce démon me l'a fait
dissiper pour me maintenir en cet équipage». Elle saisit l'occasion
qu'il me parlait sérieusement pour s'échapper de la chambre, et je ne la
revis plus jamais.
J'étais confondue maintenant autant que lui, et ne savais que dire; je
pensais de bien des manières avoir entendu le pire; mais lorsqu'il dit
qu'il était perdu et qu'il n'avait non plus de bien, je fus jetée dans
l'égarement pur.
--Quoi! lui dis-je, mais c'est une fourberie infernale! Car nous sommes
mariés ici sur le pied d'une double fraude: vous paraissez perdu de
désappointement, et si j'avais eu une fortune, j'aurais été dupe, moi
aussi, puisque vous dites que vous n'avez rien.
--Vous auriez été dupe, oui vraiment, ma chérie, dit-il, mais vous
n'auriez point été perdue; car 15 000£ nous auraient entretenus tous
deux fort bravement dans ce pays; et j'avais résolu de vous en consacrer
jusqu'au dernier denier; je ne vous aurais pas fait tort d'un shilling,
et j'aurais payé le reste de mon affection et de la tendresse que je
vous aurais montrée pendant tout le temps de ma vie.
C'était fort honnête, en vérité; et je crois réellement qu'il parlait
ainsi qu'il l'entendait, et que c'était un homme aussi propre à me
rendre heureuse par son humeur et sa conduite qu'homme du monde; mais à
cause qu'il n'avait pas de bien, et qu'il s'était endetté sur ce
ridicule dessein dans le pays où nous étions, l'avenir paraissait morne
et affreux, et je ne savais que dire ni que penser.
Je lui dis qu'il était bien malheureux que tant d'amour et tant de
bonnes intentions que je trouvais en lui fussent ainsi précipités dans
la misère; que je ne voyais rien devant nous que la ruine; quant à moi,
que c'était mon infortune que le peu que j'avais ne pût suffire à nous
faire passer la semaine; sur quoi je tirai de ma poche un billet de
banque de 20£ et onze guinées que je lui dis avoir épargnées sur mon
petit revenu: et que par le récit que m'avait fait cette créature de la
manière dont on vivait dans le pays où nous étions, je m'attendais que
cet argent m'eût entretenue trois ou quatre ans; que s'il m'était ôté,
je serais dénuée de tout, et qu'il savait bien qu'elle devait être la
condition d'une femme qui n'avait point d'argent dans sa poche;
pourtant, je lui dis que s'il voulait le prendre, il était là.
Il me dit avec beaucoup de chagrin, et je crus que je voyais des larmes
dans ses yeux, qu'il ne voulait point y toucher, qu'il avait horreur de
la pensée de me dépouiller et de me réduire à la misère; qu'il lui
restait cinquante guinées, qui étaient tout ce qu'il avait au monde, et
il les tira de sa poche et les jeta sur la table, en me priant de les
prendre, quand il dût mourir de faim par le manque qu'il en aurait.
Je répondis, en lui témoignant un intérêt pareil, que je ne pouvais
supporter de l'entendre parler ainsi; qu'au contraire, s'il pouvait
proposer quelque manière de vivre qui fût possible, que je ferais de mon
mieux, et que je vivrais aussi strictement qu'il pourrait le désirer.
Il me supplia de ne plus parler en cette façon, à cause qu'il en serait
affolé; il dit qu'il avait été élevé en gentilhomme, quoiqu'il fût
réduit à une fortune si basse, et qu'il ne restait plus qu'un moyen
auquel il pût penser, et qui même ne se saurait employer, à moins que je
ne consentisse à lui répondre sur une question à laquelle toutefois il
dit qu'il ne voulait point m'obliger; je lui dis que j'y répondrais
honnêtement, mais que je ne pouvais dire si ce serait à sa satisfaction
ou autrement.
--Eh bien, alors, ma chérie, répondez-moi franchement, dit-il: est-ce
que le peu que vous avez pourra nous maintenir tous deux en bravoure, ou
nous permettre de vivre en sécurité, ou non?
Ce fut mon bonheur de ne point m'être découverte, ni ma condition,
aucunement; non, pas même mon nom; et voyant qu'il n'y avait rien à
attendre de lui, quelque bonne humeur et quelque honnêteté qu'il parût
avoir, sinon qu'il vivrait sur ce que je savais devoir bientôt être
dissipé, je résolus de cacher tout, sauf le billet de banque et les onze
guinées, et j'eusse été bien heureuse de les avoir perdus, au prix qu'il
m'eût remise où j'étais avant que de me prendre. J'avais vraiment sur
moi un autre billet de 30£ qui était tout ce que j'avais apporté avec
moi, autant pour en vivre dans le pays, que ne sachant point l'occasion
qui pourrait s'offrir: parce que cette créature, l'entremetteuse, qui
nous avait ainsi trahis tous deux, m'avait fait accroire d'étranges
choses sur les mariages avantageux que je pourrais rencontrer, et il ne
me plaisait point d'être sans argent, quoi qu'il pût advenir. Ce billet,
je le cachai; ce qui me fit plus généreuse, du reste, en considération
de son état, car vraiment j'avais pitié de lui de tout mon coeur.
Mais pour revenir à cette question, je lui dis que jamais je ne l'avais
dupé de mon gré et que jamais je ne le ferais. J'étais bien fâchée de
lui dire que le peu que je possédais ne nous entretiendrait pas tous
deux; que je n'en aurais point eu assez pour subsister seule dans le
pays du Sud, et que c'était la raison qui m'avait fait me remettre aux
mains de cette femme qui l'appelait frère, à cause qu'elle m'avait
assuré que je pourrais vivre très bravement dans une ville du nom de
Manchester, où je n'avais point encore été, pour environ 6£ par an, et
tout mon revenu ne dépassant pas 15£ par an, je pensais que je pourrais
en vivre facilement en attendant de meilleurs jours.
Il secoua la tête et demeura silencieux, et nous passâmes une soirée
bien mélancolique; pourtant, nous soupâmes tous doux et nous demeurâmes
ensemble cette nuit-là, et quand nous fûmes près d'avoir fini de souper,
il prit un air un peu meilleur et plus joyeux, et fit apporter une
bouteille de vin:
--Allons, ma chérie, dit-il, quoique le cas soit mauvais, il ne sert de
rien de se laisser abattre. Allons, n'ayez point d'inquiétude; je
tâcherai à trouver quelque moyen de vivre; si seulement vous pouvez vous
entretenir seule, cela vaut mieux que rien; moi, je tenterai de nouveau
la fortune; il faut qu'un homme pense en homme; se laisser décourager,
c'est céder à l'infortune. Là-dessus, il emplit un verre et but à ma
santé, tandis qu'il me tenait la main tout le temps que le vin coulait
dans sa gorge, puis m'assura que son principal souci était à mon sujet.
Il était réellement d'esprit brave et galant, et j'en étais d'autant
plus peinée. Il y a quelque soulagement même à être défaite par un homme
d'honneur plutôt que par un coquin; mais ici le plus grand
désappointement était sur sa part, car il avait vraiment dépensé
abondance d'argent, et il faut remarquer sur quelles pauvres raisons
elle s'était avancée; d'abord, il convient d'observer la bassesse de la
créature, qui, pour gagner 100£ elle-même, eut l'indignité de lui en
laisser dépenser trois ou quatre fois plus, bien que ce fût peut-être
tout ce qu'il avait au monde, et davantage; alors qu'elle n'avait pas
plus de fondement qu'un petit habit autour d'une table à thé nous
assurer que j'eusse quelque état, ou que je fusse une fortune, ou chose
qui fût.
Il est vrai que le dessein de duper une femme de fortune, si j'eusse été
telle, montrait assez de vilenie; et de mettre l'apparence de grandeurs
sur une pauvre condition n'était que de la fourberie, et bien méchante;
mais le cas différait un peu, et en sa faveur à lui: car il n'était pas
de ces gueux qui font métier de duper des femmes, ainsi que l'ont fait
certains, et de happer six ou sept fortunes l'une après l'autre, pour
les rafler et décamper ensuite; mais c'était déjà un gentilhomme,
infortuné, et tombé bas, mais qui avait vécu en bonne façon; et quand
même j'eusse eu de la fortune, j'eusse été tout enragée contre la
friponne, pour m'avoir trahie; toutefois, vraiment, pour ce qui est de
l'homme, une fortune n'aurait point été mal placée sur lui, car c'était
une personne charmante, en vérité, de principes généreux, de bon sens,
et qui avait abondance de bonne humeur.
Nous eûmes quantité de conversations intimes cette nuit-là, car aucun de
nous ne dormit beaucoup; il était aussi repentant d'avoir été la cause
de toutes ces duperies, que si c'eût été de la félonie, et qu'il marchât
au supplice; il m'offrit encore jusqu'au dernier shilling qu'il avait
sur lui, et dit qu'il voulait partir à l'armée pour tâcher à en gagner.
Je lui demandai pourquoi il avait eu la cruauté de vouloir m'emmener en
Irlande, quand il pouvait supposer que je n'eusse point pu y subsister.
Il me prit dans ses bras:
--Mon coeur, dit-il, je n'ai jamais eu dessein d'aller en Irlande, bien
moins de vous y emmener; mais je suis venu ici pour échapper à
l'observation des gens qui avaient entendu ce que je prétendais faire,
et afin que personne ne pût me demander de l'argent avant que je fusse
garni pour leur en donner.
--Mais où donc alors, dis-je, devions-nous aller ensuite?
--Eh bien, mon coeur, dit-il, je vais donc vous avouer tout le plan,
ainsi que je l'avais disposé; j'avais intention ici de vous interroger
quelque peu sur votre état, comme vous voyez que j'ai fait; et quand
vous m'auriez rendu compte des détails, ainsi que je m'attendais que
vous feriez, j'aurais imaginé une excuse pour remettre notre voyage en
Irlande à un autre temps, et nous serions partis pour Londres. Puis, mon
coeur, dit-il, j'étais décidé à vous avouer toute la condition de mes
propres affaires, et à vous faire savoir qu'en effet j'avais usé de ces
finesses pour obtenir votre acquiescement à m'épouser, mais qu'il ne me
restait plus qu'à vous demander pardon et à vous dire avec quelle ardeur
je m'efforcerais à vous faire oublier ce qui était passé par la félicité
des jours à venir.
--Vraiment, lui dis-je, et je trouve que vous m'auriez vite conquise; et
c'est ma douleur maintenant que de n'être point en état de vous montrer
avec quelle aisance je me serais laissé réconcilier à vous, et comme je
vous aurais passé tous ces tours en récompense de tant de bonne humeur;
mais, mon ami, dis-je, que faire maintenant? Nous sommes perdus tous
deux, et en quoi sommes-nous mieux pour nous être accordés, puisque nous
n'avons pas de quoi vivre?
Nous proposâmes un grand nombre de choses; mais rien ne pouvait s'offrir
où il n'y avait rien pour débuter. Il me supplia enfin de n'en plus
parler, car, disait-il, je lui briserais le coeur; de sorte que nous
parlâmes un peu sur d'autres sujets, jusqu'enfin il prit congé de moi en
mari, et puis s'endormit.
Il se leva avant moi le matin, et vraiment, moi qui étais restée
éveillée presque toute la nuit, j'avais très grand sommeil et je
demeurai couchée jusqu'à près d'onze heures. Pendant ce temps, il prit
ses chevaux, et trois domestiques, avec tout son linge et ses hardes, et
le voilà parti, ne me laissant qu'une lettre courte, mais émouvante, sur
la table, et que voici:
«Ma chérie,
«Je suis un chien; je vous ai dupée; mais j'y ai été entraîné par une
vile créature, contrairement à mes principes et à l'ordinaire coutume de
ma vie. Pardonnez-moi, ma chérie! Je vous demande pardon avec la plus
extrême sincérité; je suis le plus misérable des hommes, de vous avoir
déçue; j'ai été si heureux que de vous posséder, et maintenant je suis
si pitoyablement malheureux que d'être forcé de fuir loin de vous.
Pardonnez-moi, ma chérie! Encore une fois, je le dis, pardonnez-moi! Je
ne puis supporter de vous voir ruinée par moi, et moi-même incapable de
vous soutenir. Notre mariage n'est rien; je n'aurai jamais la force de
vous revoir; je vous déclare ici que vous êtes libre; si vous pouvez
vous marier à votre avantage, ne refusez pas en songeant à moi; je vous
jure ici sur ma foi et sur la parole d'un homme d'honneur de ne jamais
troubler votre repos si je l'apprends, ce qui toutefois n'est pas
probable; d'autre part, si vous ne vous mariez pas, et si je rencontre
une bonne fortune, tout cela sera pour vous, où que vous soyez.
«J'ai mis une partie de la provision d'argent qui me restait dans votre
poche; prenez des places pour vous et pour votre servante dans le coche,
et allez à Londres; j'espère qu'il suffira aux frais, sans que vous
entamiez le vôtre. Encore une fois, je vous demande pardon de tout
coeur, et je le ferai aussi souvent que je penserai à vous.
«Adieu, ma chérie, pour toujours.
«Je suis à vous en toute affection.
«J. E.»
Rien de ce qui me survint jamais dans ma vie ne tomba si bas dans mon
coeur que cet adieu; je lui reprochai mille fois dans mes pensées de
m'avoir abandonnée; car je serais allée avec lui au bout du monde,
m'eût-il fallu mendier mon pain. Je tâtai dans ma poche; et là je
trouvai dix guinées, sa montre en or et deux petits anneaux, une petite
bague de diamant qui ne valait guère que 6£ et un simple anneau d'or.
Je tombai assise et je regardai fixement ces objets pendant deux heures
sans discontinuer, jusqu'à ce que ma fille de chambre vint m'interrompre
pour me dire que le dîner était prêt: je ne mangeai que peu, et après
dîner il me prit un violent accès de larmes; et toujours je l'appelais
par son nom, qui était James:
--Ô Jemmy! criais-je, reviens! reviens! je te donnerai tout ce que j'ai;
je mendierai, je mourrai de faim avec toi. Et ainsi je courais, folle,
par la chambre, çà et là; et puis je m'asseyais entre temps; et puis je
marchais de nouveau en long et en large, et puis je sanglotais encore;
et ainsi je passai l'après-midi jusqu'environ sept heures, que tomba le
crépuscule du soir (c'était au mois d'août), quand, à ma surprise
indicible, le voici revenir à l'hôtellerie et monter tout droit à ma
chambre.
Je fus dans la plus grande confusion qu'on puisse s'imaginer, et lui
pareillement; je ne pouvais deviner quelle était l'occasion de son
retour, et je commençai à me demander si j'en devais être heureuse ou
fâchée; mais mon affection inclina tout le reste, et il me fut
impossible de dissimuler ma joie, qui était trop grande pour des
sourires, car elle se répandit en larmes. À peine fut-il entré dans la
chambre, qu'il courut à moi et me prit dans ses bras, me tenant serrée,
et m'étouffant presque l'haleine sous ses baisers, mais ne dit pas une
parole. Enfin je commençai:
--Mon amour, dis-je, comment as-tu pu t'en aller loin de moi?
À quoi il ne fit pas de réponse, car il lui était impossible de parler.
Quand nos extases furent un peu passées, il me dit qu'il était allé à
plus de quinze lieues, mais qu'il n'avait pas été en son pouvoir d'aller
plus loin sans revenir pour me voir une fois encore, et une fois encore
me dire adieu.
Je lui dis comment j'avais passé mon temps et comment je lui avais crié
à voix haute de revenir. Il me dit qu'il m'avait entendue fort nettement
dans la forêt de Delamere, à un endroit éloigné d'environ douze lieues.
Je souris.
--Non, dit-il, ne crois pas que je plaisante, car si jamais j'ai entendu
ta voix dans ma vie, je t'ai entendue m'appeler à voix haute, et parfois
je me figurais que je te voyais courir après moi.
--Mais, dis-je, que disais-je? Car je ne lui avais pas nommé les
paroles.
--Tu criais à haute voix, et tu disais: «Ô Jemmy! ô Jemmy! reviens,
reviens.»
Je me mis à rire.
--Mon coeur, dit-il, ne ris pas; car sois-en sûre, j'ai entendu ta voix
aussi clairement que tu entends la mienne dans ce moment; et, si tu le
veux, j'irai devant un magistrat prêter serment là-dessus.
Je commençai alors d'être surprise et étonnée; je fus effrayée même et
lui dis ce que j'avais vraiment fait et comment je l'avais appelé. Après
que nous nous fûmes amusés un moment là-dessus, je lui dis:
--Eh bien, tu ne t'en iras plus loin de moi, maintenant; j'irais plutôt
avec toi au bout du monde.
Il me dit que ce serait une chose bien difficile pour lui que de me
quitter, mais que, puisqu'il le fallait, il avait l'espoir que je lui
rendrais la tâche aisée autant que possible; mais que pour lui, ce
serait sa perte, et qu'il le prévoyait assez.
Cependant, il me dit qu'il avait réfléchi, qu'il me laissait seule pour
aller jusqu'à Londres, qui était un long voyage, et qu'il pouvait aussi
bien prendre cette route-là qu'une autre; de sorte qu'il s'était résolu
à m'y accompagner, et que s'il partait ensuite sans me dire adieu, je
n'en devais point prendre d'irritation contre lui, et ceci il me le fit
promettre.
Il me dit comment il avait congédié ses trois domestiques, vendu leurs
chevaux, et envoyé ces garçons chercher fortune, tout cela en fort peu
de temps, dans une ville près de la route, je ne sais où, «et, dit-il,
il m'en a coûté des larmes, et j'ai pleuré tout seul de penser combien
ils étaient plus heureux que leur maître, puisqu'ils n'avaient qu'à
aller frapper à la porte du premier gentilhomme pour lui offrir leurs
services, tandis que moi, dit-il, je ne savais où aller ni que faire».
Je lui dis que j'avais été si complètement malheureuse quand il m'avait
quittée, que je ne saurais l'être davantage, et que maintenant qu'il
était revenu, je ne me séparerais jamais de lui, s'il voulait bien
m'emmener, en quelque lieu qu'il allât. Et cependant, je convins que
nous irions ensemble à Londres; mais je ne pus arriver à consentir qu'il
me quitterait enfin, sans me dire adieu; mais je lui dis d'un ton
plaisant que, s'il s'en allait, je lui crierais de revenir aussi haut
que je l'avais fait. Puis je tirai sa montre, et la lui rendis, et ses
deux bagues, et ses dix guinées; mais il ne voulut pas les reprendre;
d'où je doutai fort qu'il avait résolu de s'en aller sur la route et de
m'abandonner.
La vérité est que la condition où il était, les expressions passionnées
de sa lettre, sa conduite douce, tendre et mâle que j'avais éprouvée sur
sa part en toute cette affaire jointe au souci qu'il avait montré et à
sa manière de me laisser une si grande part du peu qui lui restait, tout
cela, dis-je, m'avait impressionnée si vivement que je ne pouvais
supporter l'idée de me séparer de lui.
Deux jours après, nous quittâmes Chester, moi dans le coche et lui à
cheval; je congédiai ma servante à Chester; il s'opposa très fort à ce
que je restasse sans servante; mais comme je l'avais engagée dans la
campagne, puisque je n'avais point de domestique à Londres, je lui dis
que c'eût été barbare d'emmener la pauvre fille pour la mettre dehors
sitôt que j'arriverais en ville, et que ce serait aussi une dépense
inutile en route; si bien qu'il s'y accorda, et demeura satisfait sur ce
chapitre.
Il vint avec moi jusque Dunstable, à trente lieues de Londres, et puis
il me dit que le sort et ses propres infortunes l'obligeaient à me
quitter, et qu'il ne lui était point possible d'entrer dans Londres pour
des raisons qu'il n'était pas utile de me donner: et je vis qu'il se
préparait à partir. Le coche où nous étions ne s'arrêtait pas
d'ordinaire à Dunstable; mais je le priai de s'y tenir un quart d'heure:
il voulut bien rester un moment à la porte d'une hôtellerie où nous
entrâmes.
Étant à l'hôtellerie, je lui dis que je n'avais plus qu'une faveur à
lui demander, qui était, puisqu'il ne pouvait pas aller plus loin, qu'il
me permit de rester une semaine ou deux dans cette ville avec lui, afin
de réfléchir pendant ce temps à quelque moyen d'éviter une chose qui
nous serait aussi ruineuse à tous deux qu'une séparation finale: et que
j'avais à lui proposer une chose d'importance que peut-être il
trouverait à notre avantage.
C'était une proposition où il y avait trop de raison pour qu'il la
refusât, de sorte qu'il appela l'hôtesse, et lui dit que sa femme se
trouvait indisposée et tant qu'elle ne saurait penser à continuer son
voyage en coche qui l'avait lassée presque jusqu'à la mort, et lui
demanda si elle ne pourrait nous procurer un logement pour deux ou trois
jours dans une maison privée où je pourrais me reposer un peu, puisque
la route m'avait à ce point excédée. L'hôtesse, une brave femme de
bonnes façons et fort obligeante, vint aussitôt me voir; me dit qu'elle
avait deux ou trois chambres qui étaient très bonnes et placées à
l'écart du bruit, et que, si je les voyais, elle n'avait point de doute
qu'elles me plairaient, et que j'aurais une de ses servantes qui ne
ferait rien d'autre que d'être attachée à ma personne; cette offre était
tellement aimable que je ne pus que l'accepter; de sorte que j'allai
voir les chambres, dont je fus charmée; et en effet elles étaient
extraordinairement bien meublées, et d'un très plaisant logement. Nous
payâmes donc le coche, d'où nous fîmes décharger nos hardes, et nous
résolûmes de séjourner là un peu de temps.
Ici je lui dis que je vivrais avec lui maintenant jusqu'à ce que mon
argent fût à bout; mais que je ne lui laisserais pas dépenser un
shilling du sien; nous eûmes là-dessus une tendre chicane; mais je lui
dis que c'était sans doute la dernière fois que je jouirais de sa
compagnie, et que je le priais de me laisser maîtresse sur ce point
seulement et qu'il gouvernerait pour tout le reste; si bien qu'il
consentit.
Là, un soir, nous promenant aux champs, je lui dis que j'allais
maintenant lui faire la proposition que je lui avais dite; et en effet
je lui racontai comment j'avais vécu en Virginie, et que j'y avais ma
mère, qui, croyais-je, était encore en vie, quoique mon mari dût être
mort depuis plusieurs années; je lui dis que si mes effets ne s'étaient
perdus en mer, et d'ailleurs je les exagérai assez, j'aurais eu assez de
fortune pour nous éviter de nous séparer en cette façon. Puis j'entrai
dans des détails sur l'établissement des gens en ces contrées, comment,
par la constitution du pays, on leur allouait des lots de terres, et que
d'ailleurs on pouvait en acheter à un prix si bas qu'il ne valait même
pas la peine d'être mentionné.
Puis je lui expliquai amplement et avec clarté la nature des
plantations, et comment un homme qui s'appliquerait, n'ayant emporté que
la valeur de deux ou trois cents livres de marchandises anglaises, avec
quelques domestiques et des outils, pourrait rapidement établir sa
famille et en peu d'années amasser du bien.
Ensuite je lui dis les mesures que je prendrais pour lever une somme de
300£ ou environ; et je lui exposai que ce serait un admirable moyen de
mettre fin à notre infortune, et à restaurer notre condition dans le
monde au point que nous avions espéré tous deux; et j'ajoutai qu'au bout
de sept ans nous pourrions être en situation de laisser nos cultures en
bonnes mains et de repasser l'eau pour en recevoir le revenu, et en
jouir tandis que nous vivrions en Angleterre; et je lui citai l'exemple
de tels qui l'avaient fait et qui vivaient à Londres maintenant sur un
fort bon pied.
En somme, je le pressai tant qu'il finit presque par s'y accorder; mais
nous fûmes arrêtés tantôt par un obstacle, tantôt par l'autre,
jusqu'enfin il changea les rôles, et se mit à me parler presque dans les
mêmes termes de l'Irlande.