car vous condamnez toutes celles qui pourraient se laisser tenter, et
vous concluez qu'une femme qui vous accepterait ne saurait être honnête.
--Eh bien, dit-il, je voudrais bien que vous me persuadiez qu'une
honnête femme m'accepterait, je vous jure que je me risquerais. Et puis
il se tourna tout net vers moi:
--Voulez-vous me prendre, vous, madame?
--Voilà qui n'est point de jeu, dis-je, après ce que vous venez de dire;
pourtant, de crainte que vous pensiez que je n'attends qu'une palinodie,
je vous dirai en bons termes: Non, pas moi; mon affaire avec vous n'est
pas celle-là, et je ne m'attendais pas que vous eussiez tourné en
comédie la grave consultation que je venais vous demander dans ma peine.
--Mais, madame, dit-il, ma situation est aussi pénible que la vôtre peut
l'être; et je suis en aussi grand besoin de conseil que vous-même, car
je crois que si je ne trouve quelque consolation, je m'affolerai; et je
ne sais où me tourner, je vous l'assure.
--Eh bien, monsieur, dis-je, il est plus aisé de donner conseil dans
votre cas que dans le mien.
--Parlez alors, dit-il, je vous en supplie; car voici que vous
m'encouragez.
--Mais, dis-je, puisque votre position est si nette, vous pouvez obtenir
un divorce légal, et alors vous trouverez assez d'honnêtes femmes que
vous pourrez honorablement solliciter; le sexe n'est pas si rare que
vous ne puissiez découvrir ce qu'il vous faut.
--Bon, alors, dit-il, je suis sérieux, et j'accepte votre conseil; mais
auparavant je veux vous poser une question très grave.
--Toute question que vous voudrez, dis-je, excepté celle de tout à
l'heure.
--Non, dit-il, je ne puis me contenter de cette réponse, car, en somme,
c'est là ce que je veux vous demander.
--Vous pouvez demander ce qu'il vous plaira, dis-je, mais je vous ai
déjà répondu là-dessus; d'ailleurs, monsieur, dis-je, pouvez-vous avoir
de moi si mauvaise opinion que de penser que je répondrais à une telle
question faite d'avance? Est-ce que femme du monde pourrait croire que
vous parlez sérieusement, ou que vous avez d'autre dessein que de vous
moquer d'elle?
--Mais, mais, dit-il, je ne me moque point de vous; je suis sérieux,
pensez-y.
--Voyons, monsieur, dis-je d'un ton un peu grave, je suis venue vous
trouver au sujet de mes propres affaires; je vous prie de me faire
savoir le parti que vous me conseillez de prendre.
--J'y aurai réfléchi, dit-il, la prochaine fois que vous viendrez.
--Oui, mais, dis-je, vous m'empêchez absolument de jamais revenir.
--Comment cela? dit-il, l'air assez surpris.
--Parce que, dis-je, vous ne sauriez vous attendre à ce que je revienne
vous voir sur le propos dont vous parlez.
--Bon, dit-il, vous allez me promettre de revenir tout de même, et je
n'en soufflerai plus mot jusqu'à ce que j'aie mon divorce; mais je vous
prie que vous vous prépariez à être en meilleure disposition quand ce
sera fini, car vous serez ma femme, ou je ne demanderai point à
divorcer; voilà ce que je dois au moins à votre amitié inattendue, mais
j'ai d'autres raisons encore.
Il n'eût rien pu dire au monde qui me donnât plus de plaisir; pourtant,
je savais que le moyen de m'assurer de lui était de reculer tant que la
chose resterait aussi lointaine qu'elle semblait l'être, et qu'il serait
grand temps d'accepter le moment qu'il serait libre d'agir; de sorte que
je lui dis fort respectueusement qu'il serait assez temps de penser à
ces choses quand il serait en condition d'en parler; cependant je lui
dis que je m'en allais très loin de lui et qu'il trouverait assez
d'objets pour lui plaire davantage. Nous brisâmes là pour l'instant, et
il me fit promettre de revenir le jour suivant au sujet de ma propre
affaire, ce à quoi je m'accordai, après m'être fait prier; quoique s'il
m'eût percée plus profondément, il eût bien vu qu'il n'y avait nul
besoin de me prier si fort.
Je revins en effet le soir suivant, et j'amenai avec moi ma fille de
chambre, afin de lui faire voir que j'avais une fille de chambre; il
voulait que je priasse cette fille d'attendre, mais je ne le voulus
point, et lui recommandai à haute voix de revenir me chercher à neuf
heures; mais il s'y refusa, et me dit qu'il désirait me reconduire
jusque chez moi, ce dont je ne fus pas très charmée, supposant qu'il
n'avait d'autre intention que de savoir où je demeurais et de s'enquérir
de mon caractère et de ma condition; pourtant je m'y risquai; car tout
ce que les gens de là-bas savaient de moi n'était qu'à mon avantage et
tous les renseignements qu'il eut sur moi furent que j'étais une femme
de fortune et une personne bien modeste et bien sobre; qu'ils fussent
vrais ou non, vous pouvez voir combien il est nécessaire à toutes femmes
qui sont à l'affût dans le monde de préserver la réputation de leur
vertu, même quand par fortune elles ont sacrifié la vertu elle-même.
Je trouvai, et n'en fus pas médiocrement charmée, qu'il avait préparé un
souper pour moi; je trouvai aussi qu'il vivait fort grandement, et qu'il
avait une maison très bien garnie, ce qui me réjouit, en vérité, car je
considérais tout comme étant à moi.
Nous eûmes maintenant une seconde conférence sur le même sujet que la
dernière; il me serra vraiment de très près; il protesta de son
affection pour moi, et en vérité je n'avais point lieu d'en douter; il
me déclara qu'elle avait commencé dès le premier moment que je lui avais
parlé et longtemps avant que je lui eusse dit mon intention de lui
confier mon bien. «Peu importe le moment où elle a commencé, pensai-je,
pourvu qu'elle dure, tout ira assez bien.» Il me dit alors combien
l'offre que je lui avais faite de lui confier ma fortune l'avait engagé.
«Et c'était bien l'intention que j'avais, pensai-je; mais c'est que je
croyais à ce moment que tu étais célibataire.» Après que nous eûmes
soupé, je remarquai qu'il me pressait très fort de boire deux ou trois
verres de vin, ce que toutefois je refusais, mais je bus un verre ou
deux; puis il me dit qu'il avait une proposition à me faire, mais qu'il
fallait lui promettre de ne point m'en offenser, si je ne voulais m'y
accorder; je lui dis que j'espérais qu'il ne me ferait pas de
proposition peu honorable, surtout dans sa propre maison, et que si elle
était telle, je le priais de ne pas la formuler, afin que je ne fusse
point obligée d'entretenir à son égard des sentiments qui ne
conviendraient pas au respect que j'éprouvais pour sa personne et à la
confiance que je lui avais témoignée en venant chez lui, et je le
suppliai de me permettre de partir; et en effet, je commençai de mettre
mes gants et je feignis de vouloir m'en aller, ce que toutefois je
n'entendais pas plus qu'il n'entendait me le permettre.
Eh bien, il m'importuna de ne point parler de départ; il m'assura qu'il
était bien loin de me proposer une chose qui fût peu honorable, et que
si c'était là ma pensée, il n'en dirait point davantage.
Pour cette partie, je ne la goûtai en aucune façon; je lui dis que
j'étais prête à écouter, quoi qu'il voulût dire, persuadée qu'il ne
dirait rien qui fût indigne ou qu'il ne convînt pas que j'entendisse.
Sur quoi il me dit que sa proposition était la suivante: il me priait de
l'épouser, bien qu'il n'eût pas obtenu encore le divorce d'avec sa
femme; et pour me satisfaire sur l'honnêteté de ses intentions, il me
promettait de ne pas me demander de vivre avec lui ou de me mettre au
lit avec lui, jusqu'à ce que le divorce fût prononcé.... Mon coeur
répondit «oui» à cette offre dès les premiers mots, mais il était
nécessaire de jouer un peu l'hypocrite avec lui, de sorte que je parus
décliner la motion avec quelque animation, sous le prétexte qu'il
n'avait point de bonne foi. Je lui dis qu'une telle proposition ne
pouvait avoir de sens, et qu'elle nous emmêlerait tous deux en des
difficultés inextricables, puisque si, en fin de compte, il n'obtenait
pas le divorce, pourtant nous ne pourrions dissoudre le mariage, non
plus qu'y persister; de sorte que s'il était désappointé dans ce
divorce, je lui laissais à considérer la condition où nous serions tous
deux.
En somme, je poussai mes arguments au point que je le convainquis que
c'était une proposition où il n'y avait point de sens; alors il passa à
une autre, qui était que je lui signerais et scellerais un contrat,
m'engageant à l'épouser sitôt qu'il aurait obtenu le divorce, le contrat
étant nul s'il n'y pouvait parvenir.
Je lui dis qu'il y avait plus de raison en celle-ci qu'en l'autre; mais
que ceci étant le premier moment où je pouvais imaginer qu'il eût assez
de faiblesse pour parler sérieusement, je n'avais point coutume de
répondre «oui»à la première demande, et que j'y réfléchirais. Je jouais
avec cet amant comme un pêcheur avec une truite; je voyais qu'il était
grippé à l'hameçon, de sorte que je le plaisantai sur sa nouvelle
proposition, et que je différai ma réponse; je lui dis qu'il était bien
peu informé sur moi, et le priai de s'enquérir; je lui permis aussi de
me reconduire à mon logement, mais je ne voulus point lui offrir
d'entrer, car je lui dis que ce serait peu décent.
En somme, je me risquai à éviter de signer un contrat, et la raison que
j'en avais est que la dame qui m'avait invitée à aller avec elle dans le
Lancashire y mettait tant d'insistance, et me promettait de si grandes
fortunes, et que j'y trouverais de si belles choses, que j'eus la
tentation d'aller essayer la fortune; peut-être, me disais-je, que
j'amenderai infiniment ma condition; et alors je ne me serais point fait
scrupule de laisser là mon honnête bourgeois, dont je n'étais pas si
amoureuse que je ne pusse le quitter pour un plus riche.
En un mot, j'évitai le contrat; mais je lui dis que j'allais dans le
Nord, et qu'il saurait où m'écrire pour les affaires que je lui avais
confiées; que je lui donnerais un gage suffisant du respect que
j'entretenais pour lui, puisque je laisserais dans ses mains presque
tout ce que je possédais au monde, et que je voulais bien lui promettre
que sitôt qu'il aurait terminé les formalités de son divorce, s'il
voulait m'en rendre compte, je viendrais à Londres, et qu'alors nous
parlerions sérieusement de l'affaire.
C'est avec un vil dessein que je partis, je dois l'avouer, quoique je
fusse invitée avec un dessein bien pire, ainsi que la suite le
découvrira; enfin je partis avec mon amie, comme je la nommais, pour le
Lancashire. Pendant toute la route elle ne cessa de me caresser avec une
apparence extrême d'affection sincère et sans déguisement; me régala de
tout, sauf pour le prix du coche; et son frère, vint à notre rencontre à
Warington avec un carrosse de gentilhomme; d'où nous fûmes menées à
Liverpool avec autant de cérémonies que j'en pouvais désirer.
Nous fûmes aussi entretenues fort bellement dans la maison d'un marchand
de Liverpool pendant trois ou quatre jours; j'éviterai de donner son nom
à cause de ce qui suivit; puis elle me dit qu'elle voulait me conduire à
la maison d'un de ses oncles où nous serions royalement entretenues; et
son oncle, comme elle l'appelait, nous fit chercher dans un carrosse à
quatre chevaux, qui nous emmena à près de quarante lieues je ne sais où.
Nous arrivâmes cependant à la maison de campagne d'un gentilhomme, où se
trouvaient une nombreuse famille, un vaste parc, une compagnie vraiment
extraordinaire et où on l'appelait «cousine»; je lui dis que si elle
avait résolu de m'amener en de telles compagnies, elle eût dû me laisser
emporter de plus belles robes; mais les dames relevèrent mes paroles, et
me dirent avec beaucoup de grâce que dans leur pays on n'estimait pas
tant les personnes à leurs habits qu'à Londres; que leur cousine les
avait pleinement informées de ma qualité, et que je n'avais point besoin
de vêtements pour me faire valoir; en somme elles ne m'entretinrent pas
pour ce que j'étais, mais pour ce qu'elles pensaient que je fusse,
c'est-à-dire une dame veuve de grande fortune.
La première découverte que je fis là fut que la famille se composait
toute de catholiques romains, y compris la cousine; néanmoins personne
au monde n'eût pu tenir meilleure conduite à mon égard, et on me
témoigna la même civilité que si j'eusse été de leur opinion. La vérité
est que je n'avais pas tant de principes d'aucune sorte que je fusse
bien délicate en matière de religion; et tantôt j'appris à parler
favorablement de l'Église de Rome; je leur dis en particulier que je ne
voyais guère qu'un préjugé d'éducation dans tous les différends qu'il y
avait parmi les chrétiens sur le sujet de la religion, et que s'il se
fût trouvé que mon père eût été catholique romain, je ne doutais point
que j'eusse été aussi charmée de leur religion que de la mienne.
Ceci les obligea au plus haut point, et ainsi que j'étais assiégée jour
et nuit par la belle société, et par de ravissants discours, ainsi
eus-je deux ou trois vieilles dames qui m'entreprirent aussi sur la
religion. Je fus si complaisante que je ne me fis point scrupule
d'assister à leur messe, et de me conformer à tous leurs gestes suivant
qu'elles m'en montraient le modèle; mais je ne voulus point céder sans
profit; de sorte que je ne fis que les encourager en général à espérer
que je me convertirais si on m'instruisait dans la doctrine catholique,
comme elles disaient; si bien que la chose en resta là.
Je demeurai ici environ six semaines; et puis ma conductrice me ramena
dans un village de campagne à six lieues environ de Liverpool, où son
frère, comme elle le nommait, vint me rendre visite dans son propre
carrosse, avec deux valets de pied en bonne livrée; et tout aussitôt il
se mit à me faire l'amour. Ainsi qu'il se trouva, on eût pu penser que
je ne saurais être pipée, et en vérité c'est ce que je croyais, sachant
que j'avais une carte sûre à Londres, que j'avais résolu de ne pas
lâcher à moins de trouver beaucoup mieux. Pourtant, selon toute
apparence, ce frère était un parti qui valait bien qu'on l'écoutât, et
le moins qu'on évaluât son bien était un revenu annuel de 1 000 livres;
mais la soeur disait que les terres en valaient 1 500, et qu'elles se
trouvaient pour la plus grande partie en Irlande.
Moi qui étais une grande fortune, et qui passais pour telle, j'étais
bien trop élevée pour qu'on osât me demander quel était mon état; et ma
fausse amie, s'étant fiée à de sots racontars, l'avait grossie de 500 à
5 000 livres, et dans le moment que nous arrivâmes dans son pays, elle
en avait fait 15 000 livres. L'Irlandais, car tel je l'entendis être,
courut sur l'appât comme un forcené; en somme, il me fit la cour,
m'envoya des cadeaux, s'endetta comme un fou dans les dépenses qu'il fit
pour me courtiser; il avait, pour lui rendre justice, l'apparence d'un
gentilhomme d'une élégance extrême; il était grand, bien fait, et d'une
adresse extraordinaire; parlait aussi naturellement de son parc et de
ses écuries, de ses chevaux, ses gardes-chasses, ses bois, ses fermiers
et ses domestiques, que s'il eût été dans un manoir et que je les eusse
vus tous autour de moi.
Il ne fit jamais tant que me demander rien au sujet de ma fortune ou de
mon état; mais m'assura que, lorsque nous irions à Dublin, il me
doterait d'une bonne terre qui rapportait 600 livres par an, et qu'il
s'y engagerait en me la constituant par acte ou par contrat, afin d'en
assurer l'exécution.
C'était là, en vérité, un langage auquel je n'avais point été habituée,
et je me trouvais hors de toutes mes mesures; j'avais à mon sein un
démon femelle qui me répétait à toute heure combien son frère vivait
largement; tantôt elle venait prendre mes ordres pour savoir comment je
désirais faire peindre mon carrosse, comment je voulais le faire garnir;
tantôt pour me demander la couleur de la livrée de mon page; en somme
mes yeux étaient éblouis; j'avais maintenant perdu le pouvoir de
répondre «non», et, pour couper court à l'histoire, je consentis au
mariage; mais, pour être plus privés, nous nous fîmes mener plus à
l'intérieur du pays, et nous fûmes mariés par un prêtre qui, j'en étais
assurée, nous marierait aussi effectivement qu'un pasteur de l'Église
anglicane.
Je ne puis dire que je n'eus point à cette occasion quelques réflexions
sur l'abandon déshonnête que je faisais de mon fidèle bourgeois, qui
m'aimait sincèrement, et qui, s'efforçant de se dépêtrer d'une
scandaleuse coquine dont il avait reçu un traitement barbare, se
promettait infiniment de bonheur dans son nouveau choix: lequel choix
venait de se livrer à un autre d'une façon presque aussi scandaleuse que
la femme qu'il voulait quitter.
Mais l'éclat scintillant du grand état et des belles choses que celui
que j'avais trompé et qui était maintenant mon trompeur ne cessait de
représenter à mon imagination, m'entraîna bien loin et ne me laissa
point le temps de penser à Londres, ou à chose qui y fût, bien moins à
l'obligation que j'avais envers une personne d'infiniment plus de mérite
réel que ce qui était devant moi à l'heure présente.
Mais la chose était faite; j'étais maintenant dans les bras de mon
nouvel époux, qui paraissait toujours le même qu'auparavant; grand
jusqu'à la magnificence; et rien moins que mille livres par an ne
pouvaient suffire à l'ordinaire équipage où il paraissait.
Après que nous eûmes été mariés environ un mois, il commença à parler de
notre départ pour West-Chester, afin de nous embarquer pour l'Irlande.
Cependant il ne me pressa point, car nous demeurâmes encore près de
trois semaines; et puis il envoya chercher à Chester un carrosse qui
devait venir nous rencontrer au Rocher-Noir comme on le nomme, vis-à-vis
de Liverpool. Là nous allâmes en un beau bateau qu'on appelle pinasse, à
six rames; ses domestiques, chevaux et bagages furent transportés par un
bac. Il me fit ses excuses pour n'avoir point de connaissances à
Chester, mais me dit qu'il partirait en avant afin de me retenir quelque
bel appartement dans une maison privée; je lui demandai combien de temps
nous séjournerions à Chester. Il me répondit «Point du tout; pas plus
qu'une nuit ou deux», mais qu'il louerait immédiatement un carrosse pour
aller à Holyhead; alors je lui dis qu'il ne devait nullement se donner
la peine de chercher un logement privé pour une ou deux nuits; car,
Chester étant une grande ville, je n'avais point de doute qu'il n'y eût
là de fort bonnes hôtelleries, dont nous pourrions assez nous
accommoder; de sorte que nous logeâmes dans une hôtellerie qui n'est pas
loin de la cathédrale; j'ai oublié quelle en était l'enseigne.
Ici mon époux, parlant de mon passage en Irlande, me demanda si je
n'avais point d'affaires à régler à Londres avant de partir; je lui dis
que non, ou du moins, point qui eussent grande importance, et que je ne
pusse traiter tout aussi bien par lettre de Dublin.
--Madame, dit-il fort respectueusement, je suppose que la plus grande
partie de votre bien, que ma soeur me dit être déposé principalement en
argent liquide à la Banque d'Angleterre, est assez en sûreté; mais au
cas où il faudrait opérer quelque transfert, ou changement de titre, il
pourrait être nécessaire de nous rendre à Londres et de régler tout cela
avant de passer l'eau.
Je parus là-dessus faire étrange mine, et lui dis que je ne savais point
ce qu'il voulait dire; que je n'avais point d'effets à la Banque
d'Angleterre qui fussent à ma connaissance, et que j'espérais qu'il ne
pouvait dire que je lui eusse prétendu en avoir. Non, dit-il, je ne lui
en avais nullement parlé; mais sa soeur lui avait dit que la plus grande
partie de ma fortune était déposée là.
--Et si j'y ai fait allusion, ma chérie, dit-il, c'était seulement afin
que, s'il y avait quelque occasion de régler vos affaires ou de les
mettre en ordre, nous ne fussions pas obligés au hasard et à la peine
d'un voyage de retour;--car, ajoutait-il, il ne se souciait guère de me
voir trop me risquer en mer.
Je fus surprise de ce langage et commençai de me demander quel pouvait
en être le sens, quand soudain il me vint à la pensée que mon amie, qui
l'appelait son frère, m'avait représentée à lui sous de fausses
couleurs; et je me dis que j'irais au fond de cette affaire avant de
quitter l'Angleterre et avant de me remettre en des mains inconnues,
dans un pays étranger.
Là-dessus, j'appelai sa soeur dans ma chambre le matin suivant, et, lui
faisant connaître le discours que j'avais eu avec son frère, je la
suppliai de me répéter ce qu'elle lui avait dit, et sur quel fondement
elle avait fait ce mariage. Elle m'avoua lui avoir assuré que j'étais
une grande fortune, et s'excusa sur ce qu'on le lui avait dit à Londres.
--_On_ vous l'a dit, repris-je avec chaleur; est-ce que moi, je vous
l'ai jamais dit?
--Non, dit-elle; il était vrai que je ne le lui avais jamais dit, mais
j'avais dit à plusieurs reprises que ce que j'avais était à ma pleine
disposition.
--Oui, en effet, répliquai-je très vivement, mais jamais je ne vous ai
dit que je possédais ce qu'on appelle une fortune; non, que j'avais
100£, ou la valeur de 100£, et que c'était tout ce j'avais au monde; et
comment cela s'accorderait-il avec cette prétention que je suis une
fortune, dis-je, que je sois venue avec vous dans le nord de
l'Angleterre dans la seule intention de vivre à bon marché?
Sur ces paroles que je criai avec chaleur et à haute voix, mon mari
entra dans la chambre, et je le priai d'entrer et de s'asseoir, parée
que j'avais à dire devant eux deux une chose d'importance, qu'il était
absolument nécessaire qu'il entendît.
Il eut l'air un peu troublé de l'assurance avec laquelle je semblais
parler, et vint s'asseoir près de moi, ayant d'abord fermé la porte; sur
quoi je commençai, car j'étais extrêmement échauffée, et, me tournant
vers lui:
--J'ai bien peur, dis je, mon ami (car je m'adressai à lui avec
douceur), qu'on ait affreusement abusé de vous et qu'on vous ait fait un
tort qui ne pourra point se réparer, en vous amenant à m'épouser; mais
comme je n'y ai aucune part, je demande à être quitte de tout blâme, et
qu'il soit rejeté là où il est juste qu'il tombe, nulle part ailleurs,
car pour moi, je m'en lave entièrement les mains.
--Quel tort puis-je avoir éprouvé, ma chérie, dit-il, en vous épousant?
J'espère que de toutes manières j'en ai tiré honneur et avantage.
--Je vous l'expliquerai tout à l'heure, lui dis-je, et je crains que
vous n'ayez trop de raison de vous juger fort maltraité; mais je vous
convaincrai, mon ami, dis-je encore, que je n'y ai point eu de part.
Il prit alors un air d'effarement et de stupeur, et commença, je crois,
de soupçonner ce qui allait suivre; pourtant, il me regarda, en disant
seulement: «Continuez»; il demeura assis, silencieux, comme pour écouter
ce que j'avais encore à dire; de sorte que je continuai:
--Je vous ai demandé hier soir, dis-je, en m'adressant à lui, si jamais
je vous ai fait parade de mon bien, ou si je vous ai dit jamais que
j'eusse quelque fortune déposée à la Banque d'Angleterre ou ailleurs, et
vous avez reconnu que non, ce qui est très vrai; et je vous prie que
vous me disiez ici, devant votre soeur, si jamais je vous ai donné
quelque raison de penser de telles choses, ou si jamais nous avons eu
aucun discours sur ce sujet.--Et il reconnut encore que non; mais dit
que je lui avais toujours semblé femme de fortune, qu'il était persuadé
que je le fusse, et qu'il espérait n'avoir point été trompé.
--Je ne vous demande pas si vous avez été trompé, dis-je; mais je le
crains bien, et de l'avoir été moi-même; mais je veux me justifier
d'avoir été mêlée dans cette tromperie. Je viens maintenant de demander
à votre soeur si jamais je lui ai parlé de fortune ou de bien que
j'eusse, ou si je lui ai donné les détails là-dessus; et elle avoue que
non. Et je vous prie, madame, dis-je, d'avoir assez de justice pour
m'accuser si vous le pouvez: vous ai-je jamais prétendu que j'eusse du
bien? Pourquoi, si j'en avais eu, serais-je venue jamais avec vous dans
ce pays afin d'épargner le peu que je possédais et de vivre à bon
marché?--Elle ne put nier, mais dit qu'on lui avait assuré à Londres que
j'avais une très grande fortune, qui était déposée à la Banque
d'Angleterre.
--Et maintenant, cher monsieur, dis-je en me retournant vers mon nouvel
époux, ayez la justice de me dire qui nous a tant dupés, vous et moi,
que de vous faire croire que j'étais une fortune et de vous pousser à me
solliciter de mariage.