émouvants. Je lui dis que j'entretenais l'espoir que ces infortunées
détresses qui d'abord l'avaient ému d'une généreuse amitié pour moi,
pourraient un peu l'apitoyer maintenant, bien que la partie criminelle
de notre liaison où je pensais qu'aucun de nous n'entendait tomber alors
fût rompue désormais; que je désirais me repentir aussi sincèrement
qu'il l'avait fait, mais je le suppliais de me placer en quelque
condition où je ne fusse pas exposée aux tentations par l'affreuse
perspective de la pauvreté et de la détresse; et s'il avait la moindre
appréhension sur les ennuis que je pourrais lui causer, je le priais de
me mettre en état de retourner auprès de ma mère en Virginie, d'où il
savait que j'étais venue, ce qui mettrait fin à toutes les craintes qui
pourraient lui venir là-dessus; je terminais en lui assurant que s'il
voulait m'envoyer 50£ de plus pour faciliter mon départ, je lui
renverrais une quittance générale: et lui promettrais de ne plus le
troubler par aucune importunité, à moins que ce fût pour demander de
bonnes nouvelles de mon enfant que j'enverrais chercher, si je trouvais
ma mère vivante et que ma condition était aisée, et dont je pourrais
alors le décharger.
Or, tout ceci était une duperie, en ce que je n'avais nulle intention
d'aller en Virginie, ainsi que le récit des affaires que j'y avais eues,
peut convaincre quiconque; mais l'objet était de tirer de lui ces
dernières 50£, sachant fort bien que ce serait le dernier sou que
j'aurais à attendre de lui.
Néanmoins, l'argument que j'avais envoyé en lui promettant une quittance
générale et de ne plus jamais l'inquiéter, prévalut effectivement, et il
m'envoya un billet pour cette somme par une personne qui m'apportait une
quittance générale à signer, ce que je fis franchement; et ainsi, bien
amèrement contre ma volonté, l'affaire se trouva entièrement terminée.
J'étais maintenant une personne isolée, de nouveau, comme je puis bien
m'appeler; j'étais déliée de toutes les obligations soit de femme
mariée, soit de maîtresse, qui fussent au monde; excepté mon mari le
marchand de toile dont je n'avais pas entendu parler maintenant depuis
près de quinze ans, personne ne pouvait me blâmer pour me croire
entièrement libérée de tous; considérant surtout qu'il m'avait dit à son
départ que si je n'avais point de nouvelles fréquentes de lui, j'en
devrais conclure qu'il était mort, et que je pourrais librement me
remarier avec celui qu'il me plairait.
Je commençai maintenant à dresser mes comptes; j'avais par maintes
lettres et grande importunité, et aussi par l'intercession de ma mère,
obtenu de mon frère un nouvel envoi de quelques marchandises de
Virginie, afin de compenser l'avarie de la cargaison que j'avais
emportée et ceci aussi avait été à la condition que je lui scellerais
une quittance générale, ce que j'avais dû promettre, si dur que cela me
parût. Je sus si bien disposer mes affaires, que je fis enlever les
marchandises, avant d'avoir signé la quittance: et ensuite je découvris
sans cesse un prétexte ou l'autre pour m'échapper et remettre la
signature; jusque enfin je prétendis qu'il me fallait écrire à mon frère
avant de rien faire.
En comptant cette rentrée et avant d'avoir obtenu les dernières 50£, je
trouvai que ma fortune se montait tout compris, à environ 400£; de sorte
qu'avec cette somme je possédais plus de 450£. J'aurais pu économiser
100£ de plus, si je n'avais rencontré un malheur qui fut celui ci:
l'orfèvre à qui je les avais confiées fit banqueroute, de sorte que je
perdis 70£ de mon argent, l'accommodement de cet homme n'ayant pas donné
plus de 30 p. 100. J'avais un peu d'argenterie mais pas beaucoup, et
j'étais assez bien garnie d'habits et de linge.
Avec ce fonds j'avais à recommencer la vie dans ce monde; mais il faut
bien penser que je n'étais plus la même femme que lorsque je vivais à
Rotherhithe; car en premier lieu j'étais plus vieille de près de vingt
ans et je n'étais nullement avantagée par ce surcroît d'années, ni par
mes pérégrinations en Virginie, aller et retour, et quoique n'omettant
rien qui pût me rehausser sinon de me peindre, à quoi je ne m'abaissai
jamais, cependant on verra toujours quelque différence entre une femme
de vingt-cinq ans et une femme qui en a quarante-deux.
Je faisais d'innombrables projets pour mon état de vie futur, et je
commençai à réfléchir très sérieusement à ce que je ferais, mais rien ne
se présentait. Je prenais bien garde à ce que le monde me prît pour plus
que je n'étais, et je faisais dire que j'étais une grande fortune et que
mes biens étaient entre mes mains: la dernière chose était vraie, la
première comme j'ai dit. Je n'avais pas de connaissances, ce qui était
une de mes pires infortunes, et la conséquence en était que je n'avais
personne pour me donner conseil, et par-dessus tout, que je n'avais
personne à qui je pusse en confidence dire le secret de ma condition; et
je trouvai par expérience qu'être sans amis est la pire des situations,
après la misère, où une femme puisse être réduite; je dis «femme»parce
qu'il est évident que les hommes peuvent être leurs propres conseillers
et directeurs et savoir se tirer des difficultés et des affaires mieux
que les femmes; mais si une femme n'a pas d'ami pour lui faire part de
ses ennuis, pour lui donner aide et conseil, c'est dix contre un qu'elle
est perdue, oui, et plus elle a d'argent, plus elle est en danger d'être
trompée et qu'on lui fasse tort: et c'était mon cas dans l'affaire des
100£ que j'avais laissées aux mains de l'orfèvre que j'ai dit, dont le
crédit, paraît-il, allait baissant déjà auparavant; mais n'ayant
personne que je pusse consulter, je n'en avais rien appris et perdu mon
argent.
Quand une femme est ainsi esseulée et vide de conseil, elle est tout
justement semblable à un sac d'argent ou à un joyau tombé sur la
grand'route qui sera la proie du premier venu: s'il se rencontre un
homme de vertu et de bons principes pour le trouver, il le fera crier
par le crieur, et le propriétaire pourra venir à le savoir; mais combien
de fois de telles choses tomberont-elles dans des mains qui ne se feront
pas scrupule de les saisir pour une fois qu'elles viendront en de bonnes
mains?
C'était évidemment mon cas, car j'étais maintenant une femme libre,
errante et déréglée, et n'avais ni aide ni assistance, ni guide de ma
conduite; je savais ce que je visais et ce dont j'avais besoin, mais je
ne savais rien de la manière de parvenir à mon but par des moyens
directs; j'avais besoin d'être placée dans une condition d'existence
sûre, et si je me fusse trouvée rencontrer un bon mari sobre, je lui
eusse été femme aussi fidèle que la vertu même eût pu la former. Si
j'avais agi différemment, c'est que le vice était toujours entré par la
porte de la nécessité, non par la porte de l'inclination, et je
comprenais trop bien par le manque que j'en avais la valeur d'une vie
tranquillement établie, pour faire quoi que ce fût qui pût en aliéner la
félicité; oui, et j'aurais fait une meilleure femme pour toutes les
difficultés que j'avais traversées, oh! infiniment meilleure: et jamais,
en aucun temps que j'avais été mariée, je n'avais donné à mes maris la
moindre inquiétude sur le sujet de ma conduite.
Mais tout cela n'était rien; je ne trouvais point de perspective
encourageante; j'attendais; je vivais régulièrement, et avec autant de
frugalité que le comportait ma condition; mais rien ne se présentait, et
mon capital diminuait à vue d'oeil; je ne savais que faire; la terreur
de la pauvreté qui s'approchait pesait gravement sur mes esprits:
j'avais un peu d'argent, mais je ne savais où le placer, et l'intérêt
n'en suffirait pas à m'entretenir, au moins à Londres.
À la fin une nouvelle scène s'ouvrit. Il y avait dans la maison où je
logeais une dame des provinces du Nord et rien n'était plus fréquent
dans ses discours que l'éloge qu'elle faisait du bon marché des
provisions et de la facile manière de vivre dans son pays; combien tout
était abondant et à bas prix, combien la société y était agréable, et
d'autres choses semblables; jusque enfin je lui dis qu'elle m'avait
presque tentée d'aller vivre dans son pays; car moi qui étais veuve,
bien que j'eusse suffisamment pour vivre, cependant je n'avais pas de
moyens d'augmenter mes revenus, et que Londres était un endroit rempli
d'extravagances; que je voyais bien que je ne pourrais y vivre à moins
de cent livres par an, sinon en me privant de toute compagnie, de
domestique, en ne paraissant jamais dans la société, en m'enterrant dans
le privé, comme si j'y fusse contrainte par nécessité.
J'aurais dû observer qu'on lui avait toujours fait croire, ainsi qu'à
tout le monde, que j'étais une grande fortune, ou au moins que j'avais
trois ou quatre mille livres, sinon plus, et que le tout était entre mes
mains; et elle se montra infiniment engageante, sitôt qu'elle vit que
j'avais l'ombre d'un penchant à aller dans son pays; elle me dit
qu'elle avait une soeur qui vivait près de Liverpool, que son frère y
était gentilhomme de fort grande importance, et avait aussi de vastes
domaines en Irlande; qu'elle partirait elle-même pour s'y rendre dans
deux mois; et que si je voulais bien lui accorder ma société jusque-là,
je serais reçue aussi bien qu'elle-même, un mois ou davantage, s'il me
plaisait, afin de voir si le pays me conviendrait; et que si je me
décidais à m'y établir, elle s'engageait à veiller, quoiqu'ils
n'entretinssent pas eux-mêmes de pensionnaires, à ce que je fusse
recommandée à quelque famille agréable où je serais placée à ma
satisfaction.
Si cette femme avait connu ma véritable condition, elle n'aurait jamais
tendu tant de pièges ni fait tant de lassantes démarches pour prendre
une pauvre créature désolée, qui, une fois prise, ne devait point être
bonne à grand'chose; et en vérité moi, dont le cas était presque
désespéré, et ne me semblait guère pouvoir être bien pire, je n'étais
pas fort soucieuse de ce qui pouvait m'arriver pourvu qu'on ne me fît
point de mal, j'entends à mon corps; de sorte que je souffris quoique
non sans beaucoup d'invitations, et de grandes professions d'amitié
sincère et de tendresse véritable, je souffris, dis-je, de me laisser
persuader de partir avec elle; et je me préparai en conséquence pour un
voyage, quoique ne sachant absolument pas où je devais aller.
Et maintenant je me trouvais dans une grande détresse: le peu que
j'avais au monde était tout en argent sauf, comme j'ai dit avant, un peu
d'argenterie, du linge et mes habits; pour des meubles ou objets de
ménage, j'en avais peu ou point, car je vivais toujours dans des
logements meublés; mais je n'avais pas un ami au monde à qui confier le
peu que j'avais ou qui pût m'apprendre à en disposer; je pensai à la
Banque et aux autres Compagnies de Londres, mais je n'avais point d'ami
à qui je pourrais en remettre le soin et le gouvernement; quant à garder
ou à porter sur moi des billets de banque, des billets de change à
ordre, ou telles choses, je le considérais comme imprudent, car si je
venais à les perdre, mon argent était perdu, et j'étais ruinée; et
d'autre part, je craignais d'être volée ou peut-être assassinée en
quelque lieu étranger, si on les voyait et je ne savais que faire.
Il me vint à la pensée, un matin, d'aller moi-même à la Banque, où
j'étais souvent venue recevoir l'intérêt de quelques billets que
j'avais, et où j'avais trouvé le clerc, à qui je m'adressais, fort
honnête pour moi, et de si bonne foi qu'un jour ou j'avais mal compté
mon argent et pris moins que mon dû, comme je m'en allais, il me fit
remarquer l'erreur et me donna la différence qu'il eût pu mettre dans sa
poche.
J'allai donc le trouver, et lui demandai s'il voulait bien prendre la
peine de me donner un conseil, à moi, pauvre veuve sans amis, qui ne
savais comment faire. Il me dit que si je désirais son opinion sur quoi
que ce fut dans ce qui touchait à ses affaires, il ferait de son mieux
pour m'empêcher d'éprouver aucun tort; mais qu'il me recommanderait
aussi à une bonne personne sobre de ma connaissance, qui était également
clerc dans les mêmes affaires, quoique non dans leur maison, dont le
jugement était sain, et de l'honnêteté de qui je pouvais être assurée.
--Car, ajouta-t-il, je répondrai pour lui et pour chaque pas qu'il fera;
s'il vous fait tort, madame, d'un fardin, que la faute en soit rejetée
sur moi; et il est enchanté de venir en aide à des gens qui sont dans
votre situation: il le fait par acte de charité.
Je fus un peu prise de court à ces paroles, mais après un silence, je
lui dis que j'eusse préféré me fier à lui, parce que je l'avais reconnu
honnête, mais que si cela ne pouvait être, je prendrais sa
recommandation, plutôt que celle de qui que ce fût.
--J'ose dire, madame, reprit-il, que vous serez aussi satisfaite de mon
ami que de moi-même, et il est parfaitement en état de vous assister, ce
que je ne suis point.
Il paraît qu'il avait ses mains pleines des affaires de la Banque et
qu'il s'était engagé à ne pas s'occuper d'autres affaires que de celles
de son bureau; il ajouta que son ami ne me demanderait rien pour son
avis ou son assistance, et ceci, en vérité, m'encouragea.
Il fixa le même soir, après que la Banque serait fermée, pour me faire
rencontrer avec son ami. Aussitôt que j'eus vu cet ami et qu'il n'eut
fait que commencer à parler de ce qui m'amenait, je fus pleinement
persuadée que j'avais affaire à un très honnête homme; son visage le
disait clairement, et sa renommée, comme je l'appris plus tard, était
partout si bonne, que je n'avais plus de cause d'entretenir des doutes.
Après la première entrevue, où je dis seulement ce que j'avais dit
auparavant, il m'appointa à venir le jour suivant, me disant que
cependant je pourrais me satisfaire sur son compte par enquête, ce que
toutefois je ne savais comment faire, n'ayant moi-même aucune
connaissance.
En effet, je vins le trouver le lendemain, que j'entrai plus librement
avec lui dans mon cas; je lui exposai amplement ma condition: que
j'étais une veuve venue d'Amérique complètement esseulée et sans amis,
que j'avais un peu d'argent, mais bien peu, et que j'étais près d'être
forcenée de crainte de le perdre, n'ayant point d'ami au monde à qui en
confier le soin; que j'allais dans le nord de l'Angleterre pour y vivre
à bon compte, et ne pas gaspiller mon capital; que, bien volontiers je
placerais mon argent à la Banque, mais que je n'osais me risquer à
porter les billets sur moi; et comment correspondre là-dessus, ou avec
qui, voilà ce que je ne savais point.
Il me dit que je pourrais placer mon argent à la Banque, en compte, et
que l'entrée qu'on en ferait sur les livres me donnerait droit de le
retirer quand il me plairait; que, lorsque je serais dans le Nord, je
pourrais tirer des billets sur le caissier, et en recevoir le montant à
volonté; mais qu'alors on le considérerait comme de l'argent qui roule,
et qu'on ne me donnerait point d'intérêt dessus; que je pouvais aussi
acheter des actions, qu'on me conserverait en dépôt; mais qu'alors, si
je désirais en disposer, il me faudrait venir en ville pour opérer le
transfert, et que ce serait même avec quelque difficulté que je
toucherai le dividende semestriel, à moins de venir le recevoir en
personne, ou d'avoir quelque ami à qui je pusse me fier, et au nom de
qui fussent les actions, afin qu'il pût agir pour moi, et que nous
rencontrions alors la même difficulté qu'avant, et là-dessus il me
regarda fixement et sourit un peu.
Enfin il dit:
--Pourquoi ne choisissez-vous pas un gérant, madame, qui vous prendrait
tout ensemble, vous et votre argent, et ainsi tout souci vous serait
ôté?
--Oui, monsieur, et l'argent aussi peut-être, dis-je, car je trouve que
le risque est aussi grand de cette façon que de l'autre.
Mais je me souviens que je me dis secrètement: Je voudrais bien que la
question fut posée franchement, et je réfléchirais très sérieusement
avant de répondre NON.
Il continua assez longtemps ainsi, et je crus une ou deux fois qu'il
avait des intentions sérieuses, mais, à mon réel chagrin, je trouvai
qu'il avait une femme; je me mis à penser qu'il fût dans la condition de
mon dernier amant, et que sa femme fût lunatique, ou quelque chose
d'approchant. Pourtant nous ne fîmes pas plus de discours ce jour-là,
mais il me dit qu'il était en trop grande presse d'affaires, mais que si
je voulais venir chez lui quand son travail serait fini, il réfléchirait
à ce qu'on pourrait faire pour moi, afin de mettre mes affaires en état
de sécurité, je lui dis que je viendrais, et le priai de m'indiquer où
il demeurait; il me donna l'adresse par écrit, et, en me la donnant, il
me la lut et dit:
--Voici, madame, puisque vous voulez bien vous fier à moi.
--Oui, monsieur, dis-je, je crois que je puis me fier à vous, car vous
avez une femme, dites-vous, et moi je ne cherche point un mari;
d'ailleurs, je me risque à vous confier mon argent, qui est tout ce que
je possède au monde, et, si je le perdais, je ne pourrais me fier à quoi
que ce fût.
Il dit là-dessus plusieurs choses fort plaisamment, qui étaient belles
et courtoises, et m'eussent infiniment plu, si elles eussent été
sérieuses; mais enfin je pris les indications qu'il m'avait données, et
je m'accordai à me trouver chez lui le même soir à sept heures.
Lorsque j'arrivai, il me fit plusieurs propositions pour placer mon
argent à la Banque, afin que je pusse en recevoir l'intérêt; mais il
découvrait toujours quelque difficulté ou il ne voyait point de sûreté,
et je trouvai en lui une honnêteté si sincèrement désintéressée, que je
commençai de croire que j'avais certainement trouvé l'honnête homme
qu'il me fallait, et que jamais je ne pourrais tomber en meilleures
mains; de sorte que je lui dis, avec infiniment de franchise, que je
n'avais point rencontré encore homme ou femme où je pusse me fier, mais
que je voyais qu'il prenait un souci tant désintéressé de mon salut, que
je lui confierais librement le gouvernement du peu que j'avais, s'il
voulait accepter d'être l'intendant d'une pauvre veuve qui ne pouvait
lui donner de salaire.
Il sourit; puis, se levant avec très grand respect, me salua; il me dit
qu'il ne pouvait qu'être charmé que j'eusse si bonne opinion de lui;
qu'il ne me tromperait point et ferait tout ce qui était possible pour
me servir, sans aucunement attendre de salaire; mais qu'il ne pouvait en
aucune façon accepter un mandat qui pourrait l'amener à se faire
soupçonner d'agissements intéressés, et que si je venais à mourir, il
pourrait avoir des discussions avec mes exécuteurs, dont il lui
répugnerait fort de s'embarrasser.
Je lui dis que si c'étaient là toutes les objections, je les lèverais
bientôt et le convaincrais qu'il n'y avait pas lieu de craindre la
moindre difficulté; car, d'abord, pour ce qui était de le soupçonner, si
jamais une telle pensée pouvait se présenter, c'eût été maintenant le
moment de le soupçonner et de ne pas remettre mon bien entre ses mains;
et le moment que je viendrais à le soupçonner, il n'aurait qu'à
abandonner son office et à refuser de continuer; puis, pour ce qui était
des exécuteurs, je lui assurai que je n'avais point d'héritiers, ni de
parents en Angleterre, et que je n'aurais d'autres héritiers ni
exécuteurs que lui-même, à moins que je changeasse ma condition, auquel
cas son mandat et ses peines cesseraient tout ensemble, ce dont,
toutefois, je n'avais aucune intention; mais je lui dis que si je
mourais en l'état où j'étais, tout le bien serait à lui, et qu'il
l'aurait bien mérité par la fidélité qu'il me montrerait, ainsi que j'en
étais persuadée.
Il changea de visage sur ce discours, et me demanda comment je venais à
éprouver tant de bon vouloir pour lui. Puis, l'air extrêmement charmé,
me dit qu'il pourrait souhaiter en tout honneur qu'il ne fût point
marié, pour l'amour de moi; je souris, et lui dis que puisqu'il l'était,
mon offre ne pouvait prétendre à aucun dessein sur lui, que le souhait
d'une chose qui n'était point permise était criminel envers sa femme.
Il me répondit que j'avais tort; «car, dit-il, ainsi que je l'ai dit
avant, j'ai une femme, et je n'ai pas de femme et ce ne serait point un
péché de souhaiter qu'elle fût pendue».
--Je ne connais rien de votre condition là-dessus, monsieur, dis-je;
mais ce ne saurait être un désir innocent que de souhaiter la mort de
votre femme.
--Je vous dis, répète-t-il encore, que c'est ma femme et que ce n'est
point ma femme; vous ne savez pas ce que je suis ni ce qu'elle est.
--Voilà qui est vrai, dis-je, monsieur; je ne sais point ce que vous
êtes, mais je vous prends pour un honnête homme; et c'est la cause de
toute la confiance que je mets en vous.
--Bon, bon, dit-il, et je le suis; mais je suis encore autre chose,
madame; car, dit-il, pour parler tout net, je suis un cocu et elle est
une p....
Il prononça ces paroles d'une espèce de ton plaisant mais avec un
sourire si embarrassé que je vis bien qu'il était frappé très
profondément; et son air était lugubre tandis qu'il parlait.
--Voilà qui change le cas, en vérité, monsieur, dis-je, pour la partie
dont vous parliez; mais un cocu, vous le savez, peut être un honnête
homme, et ici le cas n'est point changé du tout; d'ailleurs, il me
paraît, dis-je, puisque votre femme est si déshonnête, que vous avez
bien trop d'honnêteté de la garder pour femme; mais voilà une chose,
dis-je, où je n'ai point à me mêler.
--Oui, certes, dit-il, je songe bien à l'ôter de dessus mes mains; car
pour vous parler net, madame, ajouta-t-il, je ne suis point cocu et
content; je vous jure que j'en suis irrité au plus haut point; mais je
n'y puis rien faire; celle qui veut être p... sera p....
Je changeai de discours, et commençai de parler de mon affaire, mais je
trouvai qu'il ne voulait pas en rester là; de sorte que je le laissai
parler; et il continua à me raconter tous les détails de son cas, trop
longuement pour les rapporter ici; en particulier, qu'ayant été hors
d'Angleterre quelque temps avant de prendre la situation qu'il occupait
maintenant, elle, cependant, avait eu deux enfants d'un officier de
l'année, et que lorsqu'il était rentré en Angleterre, l'ayant reprise
sur sa soumission et très bien entretenue, elle s'était enfuie de chez
lui avec l'apprenti d'un marchand de toiles, après lui avoir volé tout
ce qu'elle avait pu trouver, et qu'elle continuait à vivre hors de la
maison: «de sorte que, madame, dit-il, elle n'est pas p... par
nécessité, ce qui est le commun appât, mais par inclination, et pour
l'amour du vice».
Eh bien, je m'apitoyai sur lui, et lui souhaitai d'être débarrassé
d'elle tout de bon, et voulus en revenir à mon affaire, mais il n'y eut
point moyen; enfin, il me regarda fixement:
--Voyez-vous, madame, vous êtes venue me demander conseil, et je vous
servirai avec autant de fidélité que si vous étiez ma propre soeur; mais
il faut que je renverse les rôles, puisque vous m'y obligez, et que vous
montrez tant de bonté pour moi, et je crois qu'il faut que je vous
demande conseil à mon tour; dites-moi ce qu'un pauvre homme trompé doit
faire d'une p.... Que puis-je faire pour tirer justice d'elle?
--Hélas! monsieur, dis-je, c'est un cas trop délicat pour que je puisse
y donner conseil, mais il me paraît que puisqu'elle s'est enfuie de chez
vous, vous vous en êtes bel et bien débarrassé; que pouvez-vous désirer
de plus?
--Sans doute elle est partie, dit-il, mais je n'en ai point fini avec
elle pour cela.
--C'est vrai, dis-je; en effet, elle peut vous faire des dettes: mais la
loi vous fournit des moyens pour vous garantir; vous pouvez la faire
trompeter, comme on dit.
--Non, non, dit-il, ce n'est pas le cas; j'ai veillé à tout cela; ce
n'est pas de cette question-là que je parle, mais je voudrais être
débarrassé d'elle afin de me remarier.
--Eh bien, monsieur, dis-je alors, il faut divorcer: si vous pouvez
prouver ce que vous dites, vous y parviendrez certainement, et alors
vous serez libre.
--C'est très ennuyeux et très coûteux, dit-il.
--Mais, dis-je, si vous trouvez une personne qui vous plaise, pour
parler comme vous, je suppose que votre femme ne vous disputera pas une
liberté qu'elle prend elle-même.
--Certes, dit-il, mais il serait difficile d'amener une honnête femme
jusque-là; et pour ce qui est des autres, dit-il, j'en ai trop enduré
avec elle, pour désirer avoir affaire à de nouvelles p....
Là-dessus, il me vint à la pensée: Je t'aurais pris au mot de tout mon
coeur, si tu m'avais seulement posé la question; mais je me dis cela à
part; pour lui, je lui répondis: