S'il en était autrement que je ne vais dire, je ne répugnerais pas à le

révéler, comme il est apparent que j'ai fait en d'autres cas; mais

j'affirme qu'à travers toute cette liaison, excepté pour ce qui est

d'entrer dans la chambre quand lui ou moi nous étions au lit, et de

l'office nécessaire des soins de nuit et de jour quand il fut malade, il

n'avait point passé entre nous la moindre parole ou action impure. Oh!

si tout fût resté de même jusqu'à la fin!

Après quelque temps, il reprit des forces et se remit assez vite, et

j'aurais enlevé mon lit de veille, mais il ne voulut pas me le

permettre, jusqu'à ce qu'il pût s'aventurer sans personne pour le

garder, et alors je repris quartier dans ma chambre.

Il saisit mainte occasion d'exprimer le sens qu'il avait de ma tendresse

pour lui; et quand il fut bien, il me fit présent de cinquante guinées

pour me remercier de mes soins, et d'avoir, comme il disait, risqué ma

vie pour sauver la sienne.

Et maintenant il fit de profondes protestations de l'affection sincère

et inviolable qu'il me portait, mais avec la plus extrême réserve pour

ma vertu et la sienne; je lui dis que j'étais pleinement satisfaite

là-dessus; il alla jusqu'au point de m'assurer que s'il était tout nu au

lit avec moi, il préserverait aussi saintement ma vertu qu'il la

défendrait si j'étais assaillie par un ravisseur. Je le crus, et le lui

dis, mais il n'en fut pas satisfait; il voulait, disait-il, attendre

quelque occasion de m'en donner un témoignage indubitable.

Ce fut longtemps après que j'eus l'occasion, pour mes affaires, d'aller

à Bristol; sur quoi il me loua un carrosse, et voulut partir avec moi;

et maintenant, en vérité, notre intimité s'accrut. De Bristol, il

m'emmena à Gloucester, ce qui était simplement un voyage de plaisance,

pour prendre l'air, et là, par fortune, nous ne trouvâmes de logement à

l'hôtellerie que dans une grande chambre à deux lits. Le maître de la

maison allant avec nous pour nous montrer ses chambres, et arrivant dans

celle-ci, lui dit avec beaucoup de franchise:

--Monsieur, ce n'est point mon affaire de m'enquérir si cette dame est

votre épouse ou non; mais sinon, vous pouvez aussi honnêtement coucher

dans ces deux lits que si vous étiez dans deux chambres.

Et là-dessus il tire un grand rideau qui s'étendait tout au travers de

la chambre, et qui séparait les lits en effet.

--Eh bien, dit mon ami, très au point, ces lits feront l'affaire; pour

le reste, nous sommes trop proches parents pour coucher ensemble,

quoique nous puissions loger l'un près de l'autre.

Et ceci jeta sur toute la chose une sorte d'apparence d'honnêteté. Quand

nous en vînmes à nous mettre au lit il sortit décemment de la chambre,

jusqu'à ce que je fusse couchée, et puis se mit au lit dans l'autre lit,

d'où il me parla, s'étant étendu, assez longtemps.

Enfin, répétant ce qu'il disait d'ordinaire, qu'il pouvait se mettre au

lit tout nu avec moi, sans me faire le moindre outrage, il saute hors de

son lit:

--Et maintenant, ma chérie vous allez voir combien je vais être juste

pour vous, et que je sais tenir parole.

Et le voilà venir jusqu'à mon lit.

Je fis quelque résistance, mais je dois avouer que je ne lui eusse pas

résisté beaucoup, même s'il n'eût fait nulle de ces promesses; si bien

qu'après une petite lutte, je restai tranquille, et le laissai entrer

dans le lit; quand, il s'y fut couché, il m'entoura de ses bras, et

ainsi je couchai toute la nuit près de lui; mais il ne me fit rien de

plus ou ne tenta rien d'autre que de m'embrasser, dis-je, dans ses bras,

non vraiment, et de toute la nuit; mais se leva et s'habilla le matin,

et me laissa aussi innocente pour lui que le jour où je fus née....

J'accorde que c'était là une noble action, mais comme c'était ce que je

n'avais jamais vu avant, ainsi me plongea-t-elle dans une parfaite

stupeur. Nous fîmes le reste du voyage dans les mêmes conditions

qu'avant, et nous revînmes à Bath, où, comme il avait occasion d'entrer

chez moi quand il voulait, il répéta souvent la même modération, et

fréquemment je couchai avec lui; et bien que toutes les familiarités de

mari et femme nous fussent habituelles cependant jamais il n'offrit

d'aller plus loin, et il en tirait grande vanité. Je ne dis pas que j'en

étais aussi entièrement charmée qu'il pensait que je fusse, car j'avoue

que j'étais bien plus vicieuse que lui.

Nous vécûmes ainsi près de deux ans et avec la seule exception qu'il se

rendit trois fois à Londres durant ce temps, et qu'une fois il y

séjourna quatre mois; mais, pour lui rendre justice, il ne cessa de me

donner de l'argent pour m'entretenir fort bellement.

Si nous avions continué ainsi, j'avoue que nous aurions eu bonne raison

de nous vanter; mais, disent les sages, il ne faut point s'aventurer

trop près du bord d'un commandement; et ainsi nous le trouvâmes; et ici

encore je dois lui rendre la justice d'avouer que la première infraction

ne fut pas sur sa part. Ce fut une nuit que nous étions au lit, bien

chaudement, joyeux, et ayant bu, je pense, tous deux un peu plus que

d'ordinaire, quoique nullement assez pour nous troubler, que je lui dis

(je le répète avec bonté et horreur d'âme) que je pouvais trouver dans

mon coeur de le dégager de sa promesse pour une nuit et point davantage.

Il me prit au mot sur-le-champ, et après cela, il n'y eut plus moyen de

lui résister, et en vérité, je n'avais point envie de lui résister plus

longtemps.

Ainsi fut rompu le gouvernement de notre vertu, et j'échangeai la place

d'amie pour ce titre mal harmonieux et de son rauque, qui est _catin_.

Le matin nous fûmes tous deux à nos repentailles; je pleurai de tout

coeur, et lui-même reconnut son chagrin; mais c'est tout ce que nous

pouvions faire l'un et l'autre; et la route étant ainsi débarrassée, les

barrières de la vertu et de la conscience renversées, nous eûmes à

lutter contre moins d'obstacles.

Ce fut une morne sorte de conversation que nous entretînmes ensemble le

reste de cette semaine; je le regardais avec des rougeurs; et d'un

moment à l'autre je soulevais cette objection mélancolique: «Et si

j'allais être grosse, maintenant? Que deviendrais-je alors?»Il

m'encourageait en me disant que, tant que je lui serais fidèle, il me le

resterait; et que, puisque nous en étions venus là, ce qu'en vérité il

n'avait jamais entendu, si je me trouvais grosse, il prendrait soin de

l'enfant autant que de moi. Ceci nous renforça tous deux: je lui assurai

que si j'étais grosse, je mourrais par manque de sage-femme, plutôt que

de le nommer comme père de l'enfant, et il m'assura que je ne serais en

faute de rien, si je venais à être grosse. Ces assurances réciproques

nous endurcirent, et ensuite nous répétâmes notre crime tant qu'il nous

plut, jusqu'enfin ce que je craignais arriva, et je me trouvai grosse.

Après que j'en fus sûre, et que je l'eus satisfait là-dessus, nous

commençâmes à songer à prendre des mesures pour nous conduire à cette

affaire, et je lui proposai de confier le secret à ma propriétaire, et

de lui demander un conseil, à quoi il s'accorda; ma propriétaire, femme,

ainsi que je trouvai, bien accoutumée à telles choses, ne s'en mit point

en peine; elle dit qu'elle savait bien que les choses finiraient par en

venir là, et nous plaisanta très joyeusement tous deux; comme je l'ai

dit, nous trouvâmes que c'était une vieille dame pleine d'expérience en

ces sortes d'affaires; elle se chargea de tout, s'engagea à procurer une

sage-femme et une nourrice, à éteindre toute curiosité, et à en tirer

notre réputation nette, ce qu'elle fit en effet avec beaucoup d'adresse.

Quand j'approchai du terme, elle pria mon monsieur de s'en aller à

Londres ou de feindre son départ; quand il fut parti, elle informa les

officiers de la paroisse qu'il y avait chez elle une dame près

d'accoucher, mais qu'elle connaissait fort bien son mari, et leur rendit

compte, comme elle prétendait, de son nom qui était sir Walter Cleave;

leur disant que c'était un digne gentilhomme et qu'elle répondrait à

toutes enquêtes et autres choses semblables. Ceci eut donné bientôt

satisfaction aux officiers de la paroisse, et j'accouchai avec autant de

crédit que si j'eusse été réellement milady Cleave, et fus assistée dans

mon travail par trois ou quatre des plus notables bourgeoises de Bath;

ce qui toutefois me rendit un peu plus coûteuse pour lui; je lui

exprimais souvent mon souci à cet égard, mais il me priait de ne point

m'en inquiéter.

Comme il m'avait munie très suffisamment d'argent pour les dépenses

extraordinaires de mes couches, j'avais sur moi tout ce qu'il peut y

avoir de beau; mais je n'affectais point la légèreté ni l'extravagance;

d'ailleurs connaissant le monde comme je l'avais fait, et qu'un tel

genre de condition ne dure souvent pas longtemps, je prenais garde de

mettre de côté autant d'argent que je pouvais, pour quand viendraient

«les temps de pluie», comme je disais, lui faisant croire que j'avais

tout dépensé sur l'extraordinaire apparence des choses durant mes

couches.

Par ce moyen, avec ce qu'il m'avait donné, et que j'ai dit plus haut,

j'eus à la fin de mes couches deux cents guinées à moi, comprenant aussi

ce qui restait de mon argent.

J'accouchai d'un beau garçon, vraiment, et ce fut un charmant enfant; et

quand il l'apprit, il m'écrivit là-dessus une lettre bien tendre et

obligeante, et puis me dit qu'il pensait qu'il y eût meilleur air pour

moi de partir pour Londres aussitôt que je serais levée et remise, qu'il

avait retenu des appartements pour moi à Hammersmith, comme si je venais

seulement de Londres, et qu'après quelque temps je retournerais à Bath

et qu'il m'accompagnerait.

Son offre me plut assez, et je louai un carrosse à ce propos, et prenant

avec moi mon enfant, une nourrice pour le tenir et lui donner à téter et

une fille servante, me voilà partie pour Londres.

Il me rencontra à Reading dans sa propre voiture, où il me fit entrer,

laissant les servantes et l'enfant dans le carrosse de louage, et ainsi

m'amena à mon nouveau logement de Hammersmith, dont j'eus abondance de

raisons d'être charmée, car c'étaient de superbes chambres.

Et maintenant, j'étais vraiment au point extrême de ce que je pouvais

nommer prospérité, et je ne désirais rien d'autre que d'être sa femme

par mariage, ce qui ne pouvait pas être; et voilà pourquoi en toutes

occasions je m'étudiais à épargner tout ce que je pouvais, comme j'ai

dit, en prévision de la misère; sachant assez bien que telles choses ne

durent pas toujours, que les hommes qui entretiennent des maîtresses en

changent souvent, en deviennent las, sont jaloux d'elles, ou une chose

ou l'autre; et parfois les dames qui sont ainsi bien traitées ne sont

pas soigneuses à préserver, par conduite prudente, l'estime de leurs

personnes, ou le délicat article de leur fidélité, d'où elles sont

justement poussées à l'écart avec mépris.

Mais j'étais assurée sur ce point; car ainsi que je n'avais nulle

inclinaison à changer, ainsi n'avais-je aucune manière de connaissance,

partant point de tentation à d'autres visées; je ne tenais de société

que dans la famille où je logeais, et avec la femme d'un ministre, qui

demeurait à la porte d'auprès; de sorte que lorsqu'il était absent, je

n'allais point faire de visites à personne, et chaque fois qu'il

arrivait, il ne manquait pas de me trouver dans ma chambre ou ma salle

basse; si j'allais prendre l'air, c'était toujours avec lui.

Cette manière de vivre avec lui, autant que la sienne avec moi, était

certainement la chose du monde où il y avait le moins de dessein; il

m'assurait souvent que lorsqu'il avait fait d'abord ma connaissance, et

jusqu'à la nuit même où nous avions enfreint nos règles, il n'avait

jamais entretenu le moindre dessein de coucher avec moi; qu'il avait

toujours éprouvé une sincère affection pour moi, mais pas la moindre

inclination réelle à faire ce qu'il avait fait; je lui assurais que je

ne l'avais jamais soupçonné là-dessus; et que si la pensée m'en fût

venue, je n'eusse point si facilement cédé aux libertés qui nous avaient

amenés jusque-là, mais que tout cela avait été une surprise.

Il est vrai que depuis la première heure où j'avais commencé à converser

avec lui, j'avais résolu de le laisser coucher avec moi, s'il m'en

priait; mais c'était parce que j'avais besoin de son aide, et que je ne

connaissais point d'autre moyen de le tenir; mais quand nous fûmes

ensemble cette nuit-là, et que les choses, ainsi que j'ai dit, étaient

allées si loin, je trouvai ma faiblesse et qu'il n'y avait pas à

résister à l'inclination; mais je fus obligée de tout céder avant même

qu'il le demandât.

Cependant, il fut si juste envers moi, qu'il ne me le reprocha jamais,

et jamais n'exprima le moindre déplaisir de ma conduite à nulle autre

occasion, mais protestait toujours qu'il était aussi ravi de ma société

qu'il l'avait été la première heure que nous fûmes réunis ensemble.

D'autre part, quoique je ne fusse pas sans de secrets reproches de ma

conscience pour la vie que je menais, et cela jusque dans la plus grande

hauteur de la satisfaction que j'éprouvai, cependant j'avais la terrible

perspective de la pauvreté et de la faim, qui m'assiégeait comme un

spectre affreux, de sorte qu'il n'y avait pas à songer à regarder en

arrière; mais ainsi que la pauvreté m'y avait conduite, ainsi la crainte

de la pauvreté m'y maintenait-elle; et fréquemment je prenais la

résolution de tout abandonner, si je pouvais parvenir à épargner assez

d'argent pour m'entretenir; mais c'étaient des pensées qui n'avaient

point de poids, et chaque fois qu'il venait me trouver, elles

s'évanouissaient: car sa compagnie était si délicieuse qu'il était

impossible d'être mélancolique lorsqu'il était là; ces réflexions ne me

venaient que pendant les heures où j'étais seule.

Je vécus six ans dans cette condition, tout ensemble heureuse et

infortunée, pendant lequel temps je lui donnai trois enfants; mais le

premier seul vécut; et quoique ayant déménagé deux fois pendant ces six

années, pourtant la sixième je retournai dans mon premier logement à

Hammersmith. C'est là que je fus surprise un matin par une lettre

tendre, mais mélancolique, de mon monsieur; il m'écrivait qu'il se

sentait fort indisposé et qu'il craignait d'avoir un nouvel accès de

maladie, mais que, les parents de sa femme séjournant dans sa maison, il

serait impraticable que je vinsse auprès de lui; il exprimait tout le

mécontentement qu'il en éprouvait, ayant le désir qu'il me fût possible

de le soigner et de le veiller comme autrefois.

Je fus extrêmement inquiète là-dessus et très impatiente de savoir ce

qu'il en était; j'attendis quinze jours ou environ et n'eus point de

nouvelles, ce qui me surprit, et je commençai d'être très tourmentée,

vraiment; je crois que je puis dire que pendant les quinze jours qui

suivirent je fus près d'être égarée: ma difficulté principale était que

je ne savais pas exactement où il se trouvait; car j'avais compris

d'abord qu'il était dans le logement de la mère de sa femme; mais

m'étant rendue à Londres, je trouvai, à l'aide des indications que

j'avais, afin de lui écrire, comment je pourrais m'enquérir de lui; et

là je trouvai qu'il était dans une maison de Bloomsbury, où il s'était

transporté avec toute sa famille; et que sa femme et la mère de sa femme

étaient dans la même maison, quoiqu'on n'eût pas souffert que la femme

apprit qu'elle séjournait sous le même toit que son mari.

Là j'appris également bientôt qu'il était à la dernière extrémité, d'où

je pensai arriver à la mienne, par mon ardeur à connaître la vérité. Une

nuit, j'eus la curiosité de me déguiser en fille servante, avec un

bonnet rond et un chapeau de paille, et je m'en allai à sa porte, comme

si je fusse envoyée par une dame de ses voisines à l'endroit où il

vivait auparavant; et, rendant des compliments aux maîtres et aux

maîtresses, je dis que j'étais envoyée pour demander comment allait

M..., et comment il avait reposé pendant la nuit. En apportant ce

message, j'obtins l'occasion que je désirais; car, parlant à une des

servantes, je lui tins un long conte de commère, et je lui tirai tous

les détails de sa maladie, que je trouvai être une pleurésie,

accompagnée de toux et de fièvre; elle me dit aussi qui était dans la

maison, et comment allait sa femme, dont on avait quelque espoir, par

son rapport, qu'elle pourrait recouvrer sa raison; mais pour le

gentilhomme lui-même, les médecins disaient qu'il y avait bien peu

d'espoir, que le matin ils avaient cru qu'il était sur le point de

mourir, et qu'il n'en valait guère mieux à cette heure, car on

n'espérait pas lui voir passer la nuit.

Ceci était une lourde nouvelle pour moi, et je commençai maintenant à

voir la fin de ma prospérité, et à comprendre que j'avais bien fait

d'agir en bonne ménagère et d'avoir mis quelque peu de côté pendant

qu'il était en vie, car maintenant aucune vue ne s'ouvrait devant moi

pour soutenir mon existence.

Ce qui pesait bien lourdement aussi sur mon esprit, c'est que j'avais un

fils, un bel enfant aimable, qui avait plus de cinq ans d'âge, et point

de provision faite pour lui, du moins à ma connaissance; avec ces

considérations et un coeur triste je rentrai à la maison ce soir-là et

je commençai de me demander comment j'allais vivre, et de quelle manière

j'allais passer mon temps pour le reste de ma vie.

Vous pouvez bien penser que je n'eus point de repos que je ne

m'informasse de nouveau très rapidement de ce qui était advenu; et

n'osant m'aventurer moi-même, j'envoyai plusieurs faux messagers, jusque

après avoir attendu quinze jours encore, je trouvai qu'il y avait

quelque espoir qu'il pût vivre, quoiqu'il fut toujours bien mal; alors

je cessai d'envoyer chercher des nouvelles, et quelque temps après je

sus dans le voisinage qu'il se levait dans sa chambre, et puis qu'il

avait pu sortir.

Je n'eus point de doute alors que je n'ouïrais bientôt quelque nouvelle

de lui, et commençai de me réconforter sur ma condition, pensant qu'elle

fût rétablie; j'attendis une semaine, et deux semaines et avec

infiniment de surprise, près de deux mois, et n'appris rien, sinon

qu'étant remis, il était parti pour la campagne, afin de prendre l'air

après sa maladie; ensuite il se passa deux mois encore, et puis je sus

qu'il était revenu dans sa maison de ville, mais je ne reçus rien de

lui.

Je lui avais écrit plusieurs lettres et les avais adressées comme

d'ordinaire; et je trouvai qu'on en était venu chercher deux ou trois,

mais point les autres. Je lui écrivis encore d'une manière plus

pressante que jamais, et dans l'une d'elles, je lui fis savoir que je

serais obligée de venir le trouver moi-même, représentant ma condition,

le loyer du logement à payer, toute provision pour l'enfant qui

manquait, et mon déplorable état, dénuée de tout entretien, après son

très solennel engagement qu'il aurait soin de moi et me pourvoirait; je

fis une copie de cette lettre, et trouvant qu'elle était restée près

d'un mois dans la maison où je l'avais adressée sans qu'on fût venu la

chercher, je trouvai moyen d'en faire mettre une copie dans ses mains à

une maison de café où je trouvai qu'il avait coutume d'aller.

Cette lettre lui arracha une réponse, par laquelle je vis bien que je

serais abandonnée, mais où je découvris qu'il m'avait envoyé quelque

temps auparavant une lettre afin de me prier de retourner à Bath; j'en

viendrai tout à l'heure à son contenu.

Il est vrai que les lits de maladie amènent des temps où des liaisons

telles que celles-ci sont considérées avec des visages différents et

regardées avec d'autres yeux que nous ne les avions vues auparavant; mon

amant était allé aux portes de la mort et sur le bord extrême de

l'éternité et, paraît-il, avait été frappé d'un juste remords et de

réflexions graves sur sa vie passée de galanterie et de légèreté: et,

entre autres, sa criminelle liaison avec moi, qui n'était en vérité ni

plus ni moins qu'une longue vie continue d'adultère, s'était présentée à

lui telle qu'elle était, non plus telle qu'autrefois il la pensait être,

et il la regardait maintenant avec une juste horreur. Les bonnes moeurs

et la justice de ce gentilhomme l'empêchèrent d'aller à l'extrême, mais

voici tout net ce qu'il fit en cette affaire; il s'aperçut par ma

dernière lettre et par les autres qu'il se fit apporter que je n'étais

point partie, pour Bath et que sa première lettre ne m'était point venue

en main, sur quoi il m'écrit la suivante:

«Madame,

«Je suis surpris que ma lettre datée du 8 du mois dernier ne vous soit

point venue en main; je vous donne ma parole qu'elle a été remise à

votre logement, et aux mains de votre servante.

«Il est inutile que je vous fasse connaître quelle a été ma condition

depuis quelque temps passé; et comment, étant allé jusqu'au nord de la

tombe, par une grâce inespérée du ciel, et que j'ai bien peu méritée,

j'ai été rendu à la vie; dans la condition où j'ai été, vous ne serez

point étonnée que notre malheureuse liaison n'ait pas été le moindre des

fardeaux qui pesaient sur ma conscience; je n'ai point besoin d'en dire

davantage; les choses dont il faut se repentir doivent aussi être

réformées.

«Je serais désireux de vous voir songer à rentrer à Bath; je joins à

cette lettre un billet de 50£ pour que vous puissiez liquider votre

loyer et payer les menus frais de votre voyage. J'espère que ce ne sera

pas pour vous une surprise si j'ajoute que pour cette raison seule, et

sans aucune offense de votre part, je ne peux plus vous revoir; je

prendrai de l'enfant le soin qu'il faudra, soit que vous le laissiez

ici, soit que vous l'emmeniez, comme il vous plaira; je vous souhaite de

pareilles réflexions, et qu'elles puissent tourner à votre avantage.

«Je suis, etc.»

Je fus frappée par cette lettre comme de mille blessures; les reproches

de ma conscience étaient tels que je ne saurais les exprimer, car je

n'étais pas aveugle à mon propre crime; et je réfléchissais que j'eusse

pu avec moins d'offense continuer avec mon frère, puisqu'il n'y avait

pas de crime au moins dans le fait de notre mariage, aucun de nous ne

sachant rien.

Mais je ne songeai pas une seule fois que pendant tout ce temps j'étais

une femme mariée, la femme de M..., le marchand de toiles, qui, bien

qu'il m'eût quittée par nécessité de sa condition, n'avait point le

pouvoir de me délier du contrat de mariage qu'il y avait entre nous, ni

de me donner la liberté légale de me remarier; si bien que je n'avais

rien été moins pendant tout ce temps qu'une prostituée et une femme

adultère. Je me reprochai alors les libertés que j'avais prises, et

d'avoir servi de piège pour ce gentilhomme, et d'avoir été la principale

coupable; et maintenant, par grande merci, il avait été arraché à

l'abîme par oeuvre convaincante sur son esprit; mais moi, je restais là

comme si j'eusse été abandonnée par le ciel pour continuer ma route dans

le mal.

Dans ces réflexions, je continuai très pensive et triste pendant presque

un mois, et je ne retournai pas à Bath, n'ayant aucune inclination à me

retrouver avec la femme auprès de qui j'avais été avant, de peur que,

ainsi que je croyais, elle me poussât à quelque mauvais genre de vie,

comme elle l'avait fait; et d'ailleurs, j'avais honte qu'elle apprit que

j'avais été rejetée et délaissée.

Et maintenant j'étais grandement troublée au sujet de mon petit garçon;

c'était pour moi la mort de me séparer de cet enfant; et pourtant quand

je considérais le danger qu'il y avait d'être abandonnée un jour ou

l'autre avec lui, sans avoir les moyens de l'entretenir, je me décidais

à le quitter; mais finalement je résolus de demeurer moi-même près de

lui, afin d'avoir la satisfaction de le voir, sans le souci de l'élever.

J'écrivis donc à mon monsieur une courte lettre où je lui disais que

j'avais obéi à ses ordres en toutes choses, sauf sur le point de mon

retour à Bath; que bien que notre séparation fut pour moi un coup dont

je ne pourrais jamais me remettre, pourtant j'étais entièrement

persuadée que ses réflexions étaient justes et que je serais bien loin

de désirer m'opposer à sa réforme.

Moll Flanders · 第 9 / 27 段