révéler, comme il est apparent que j'ai fait en d'autres cas; mais
j'affirme qu'à travers toute cette liaison, excepté pour ce qui est
d'entrer dans la chambre quand lui ou moi nous étions au lit, et de
l'office nécessaire des soins de nuit et de jour quand il fut malade, il
n'avait point passé entre nous la moindre parole ou action impure. Oh!
si tout fût resté de même jusqu'à la fin!
Après quelque temps, il reprit des forces et se remit assez vite, et
j'aurais enlevé mon lit de veille, mais il ne voulut pas me le
permettre, jusqu'à ce qu'il pût s'aventurer sans personne pour le
garder, et alors je repris quartier dans ma chambre.
Il saisit mainte occasion d'exprimer le sens qu'il avait de ma tendresse
pour lui; et quand il fut bien, il me fit présent de cinquante guinées
pour me remercier de mes soins, et d'avoir, comme il disait, risqué ma
vie pour sauver la sienne.
Et maintenant il fit de profondes protestations de l'affection sincère
et inviolable qu'il me portait, mais avec la plus extrême réserve pour
ma vertu et la sienne; je lui dis que j'étais pleinement satisfaite
là-dessus; il alla jusqu'au point de m'assurer que s'il était tout nu au
lit avec moi, il préserverait aussi saintement ma vertu qu'il la
défendrait si j'étais assaillie par un ravisseur. Je le crus, et le lui
dis, mais il n'en fut pas satisfait; il voulait, disait-il, attendre
quelque occasion de m'en donner un témoignage indubitable.
Ce fut longtemps après que j'eus l'occasion, pour mes affaires, d'aller
à Bristol; sur quoi il me loua un carrosse, et voulut partir avec moi;
et maintenant, en vérité, notre intimité s'accrut. De Bristol, il
m'emmena à Gloucester, ce qui était simplement un voyage de plaisance,
pour prendre l'air, et là, par fortune, nous ne trouvâmes de logement à
l'hôtellerie que dans une grande chambre à deux lits. Le maître de la
maison allant avec nous pour nous montrer ses chambres, et arrivant dans
celle-ci, lui dit avec beaucoup de franchise:
--Monsieur, ce n'est point mon affaire de m'enquérir si cette dame est
votre épouse ou non; mais sinon, vous pouvez aussi honnêtement coucher
dans ces deux lits que si vous étiez dans deux chambres.
Et là-dessus il tire un grand rideau qui s'étendait tout au travers de
la chambre, et qui séparait les lits en effet.
--Eh bien, dit mon ami, très au point, ces lits feront l'affaire; pour
le reste, nous sommes trop proches parents pour coucher ensemble,
quoique nous puissions loger l'un près de l'autre.
Et ceci jeta sur toute la chose une sorte d'apparence d'honnêteté. Quand
nous en vînmes à nous mettre au lit il sortit décemment de la chambre,
jusqu'à ce que je fusse couchée, et puis se mit au lit dans l'autre lit,
d'où il me parla, s'étant étendu, assez longtemps.
Enfin, répétant ce qu'il disait d'ordinaire, qu'il pouvait se mettre au
lit tout nu avec moi, sans me faire le moindre outrage, il saute hors de
son lit:
--Et maintenant, ma chérie vous allez voir combien je vais être juste
pour vous, et que je sais tenir parole.
Et le voilà venir jusqu'à mon lit.
Je fis quelque résistance, mais je dois avouer que je ne lui eusse pas
résisté beaucoup, même s'il n'eût fait nulle de ces promesses; si bien
qu'après une petite lutte, je restai tranquille, et le laissai entrer
dans le lit; quand, il s'y fut couché, il m'entoura de ses bras, et
ainsi je couchai toute la nuit près de lui; mais il ne me fit rien de
plus ou ne tenta rien d'autre que de m'embrasser, dis-je, dans ses bras,
non vraiment, et de toute la nuit; mais se leva et s'habilla le matin,
et me laissa aussi innocente pour lui que le jour où je fus née....
J'accorde que c'était là une noble action, mais comme c'était ce que je
n'avais jamais vu avant, ainsi me plongea-t-elle dans une parfaite
stupeur. Nous fîmes le reste du voyage dans les mêmes conditions
qu'avant, et nous revînmes à Bath, où, comme il avait occasion d'entrer
chez moi quand il voulait, il répéta souvent la même modération, et
fréquemment je couchai avec lui; et bien que toutes les familiarités de
mari et femme nous fussent habituelles cependant jamais il n'offrit
d'aller plus loin, et il en tirait grande vanité. Je ne dis pas que j'en
étais aussi entièrement charmée qu'il pensait que je fusse, car j'avoue
que j'étais bien plus vicieuse que lui.
Nous vécûmes ainsi près de deux ans et avec la seule exception qu'il se
rendit trois fois à Londres durant ce temps, et qu'une fois il y
séjourna quatre mois; mais, pour lui rendre justice, il ne cessa de me
donner de l'argent pour m'entretenir fort bellement.
Si nous avions continué ainsi, j'avoue que nous aurions eu bonne raison
de nous vanter; mais, disent les sages, il ne faut point s'aventurer
trop près du bord d'un commandement; et ainsi nous le trouvâmes; et ici
encore je dois lui rendre la justice d'avouer que la première infraction
ne fut pas sur sa part. Ce fut une nuit que nous étions au lit, bien
chaudement, joyeux, et ayant bu, je pense, tous deux un peu plus que
d'ordinaire, quoique nullement assez pour nous troubler, que je lui dis
(je le répète avec bonté et horreur d'âme) que je pouvais trouver dans
mon coeur de le dégager de sa promesse pour une nuit et point davantage.
Il me prit au mot sur-le-champ, et après cela, il n'y eut plus moyen de
lui résister, et en vérité, je n'avais point envie de lui résister plus
longtemps.
Ainsi fut rompu le gouvernement de notre vertu, et j'échangeai la place
d'amie pour ce titre mal harmonieux et de son rauque, qui est _catin_.
Le matin nous fûmes tous deux à nos repentailles; je pleurai de tout
coeur, et lui-même reconnut son chagrin; mais c'est tout ce que nous
pouvions faire l'un et l'autre; et la route étant ainsi débarrassée, les
barrières de la vertu et de la conscience renversées, nous eûmes à
lutter contre moins d'obstacles.
Ce fut une morne sorte de conversation que nous entretînmes ensemble le
reste de cette semaine; je le regardais avec des rougeurs; et d'un
moment à l'autre je soulevais cette objection mélancolique: «Et si
j'allais être grosse, maintenant? Que deviendrais-je alors?»Il
m'encourageait en me disant que, tant que je lui serais fidèle, il me le
resterait; et que, puisque nous en étions venus là, ce qu'en vérité il
n'avait jamais entendu, si je me trouvais grosse, il prendrait soin de
l'enfant autant que de moi. Ceci nous renforça tous deux: je lui assurai
que si j'étais grosse, je mourrais par manque de sage-femme, plutôt que
de le nommer comme père de l'enfant, et il m'assura que je ne serais en
faute de rien, si je venais à être grosse. Ces assurances réciproques
nous endurcirent, et ensuite nous répétâmes notre crime tant qu'il nous
plut, jusqu'enfin ce que je craignais arriva, et je me trouvai grosse.
Après que j'en fus sûre, et que je l'eus satisfait là-dessus, nous
commençâmes à songer à prendre des mesures pour nous conduire à cette
affaire, et je lui proposai de confier le secret à ma propriétaire, et
de lui demander un conseil, à quoi il s'accorda; ma propriétaire, femme,
ainsi que je trouvai, bien accoutumée à telles choses, ne s'en mit point
en peine; elle dit qu'elle savait bien que les choses finiraient par en
venir là, et nous plaisanta très joyeusement tous deux; comme je l'ai
dit, nous trouvâmes que c'était une vieille dame pleine d'expérience en
ces sortes d'affaires; elle se chargea de tout, s'engagea à procurer une
sage-femme et une nourrice, à éteindre toute curiosité, et à en tirer
notre réputation nette, ce qu'elle fit en effet avec beaucoup d'adresse.
Quand j'approchai du terme, elle pria mon monsieur de s'en aller à
Londres ou de feindre son départ; quand il fut parti, elle informa les
officiers de la paroisse qu'il y avait chez elle une dame près
d'accoucher, mais qu'elle connaissait fort bien son mari, et leur rendit
compte, comme elle prétendait, de son nom qui était sir Walter Cleave;
leur disant que c'était un digne gentilhomme et qu'elle répondrait à
toutes enquêtes et autres choses semblables. Ceci eut donné bientôt
satisfaction aux officiers de la paroisse, et j'accouchai avec autant de
crédit que si j'eusse été réellement milady Cleave, et fus assistée dans
mon travail par trois ou quatre des plus notables bourgeoises de Bath;
ce qui toutefois me rendit un peu plus coûteuse pour lui; je lui
exprimais souvent mon souci à cet égard, mais il me priait de ne point
m'en inquiéter.
Comme il m'avait munie très suffisamment d'argent pour les dépenses
extraordinaires de mes couches, j'avais sur moi tout ce qu'il peut y
avoir de beau; mais je n'affectais point la légèreté ni l'extravagance;
d'ailleurs connaissant le monde comme je l'avais fait, et qu'un tel
genre de condition ne dure souvent pas longtemps, je prenais garde de
mettre de côté autant d'argent que je pouvais, pour quand viendraient
«les temps de pluie», comme je disais, lui faisant croire que j'avais
tout dépensé sur l'extraordinaire apparence des choses durant mes
couches.
Par ce moyen, avec ce qu'il m'avait donné, et que j'ai dit plus haut,
j'eus à la fin de mes couches deux cents guinées à moi, comprenant aussi
ce qui restait de mon argent.
J'accouchai d'un beau garçon, vraiment, et ce fut un charmant enfant; et
quand il l'apprit, il m'écrivit là-dessus une lettre bien tendre et
obligeante, et puis me dit qu'il pensait qu'il y eût meilleur air pour
moi de partir pour Londres aussitôt que je serais levée et remise, qu'il
avait retenu des appartements pour moi à Hammersmith, comme si je venais
seulement de Londres, et qu'après quelque temps je retournerais à Bath
et qu'il m'accompagnerait.
Son offre me plut assez, et je louai un carrosse à ce propos, et prenant
avec moi mon enfant, une nourrice pour le tenir et lui donner à téter et
une fille servante, me voilà partie pour Londres.
Il me rencontra à Reading dans sa propre voiture, où il me fit entrer,
laissant les servantes et l'enfant dans le carrosse de louage, et ainsi
m'amena à mon nouveau logement de Hammersmith, dont j'eus abondance de
raisons d'être charmée, car c'étaient de superbes chambres.
Et maintenant, j'étais vraiment au point extrême de ce que je pouvais
nommer prospérité, et je ne désirais rien d'autre que d'être sa femme
par mariage, ce qui ne pouvait pas être; et voilà pourquoi en toutes
occasions je m'étudiais à épargner tout ce que je pouvais, comme j'ai
dit, en prévision de la misère; sachant assez bien que telles choses ne
durent pas toujours, que les hommes qui entretiennent des maîtresses en
changent souvent, en deviennent las, sont jaloux d'elles, ou une chose
ou l'autre; et parfois les dames qui sont ainsi bien traitées ne sont
pas soigneuses à préserver, par conduite prudente, l'estime de leurs
personnes, ou le délicat article de leur fidélité, d'où elles sont
justement poussées à l'écart avec mépris.
Mais j'étais assurée sur ce point; car ainsi que je n'avais nulle
inclinaison à changer, ainsi n'avais-je aucune manière de connaissance,
partant point de tentation à d'autres visées; je ne tenais de société
que dans la famille où je logeais, et avec la femme d'un ministre, qui
demeurait à la porte d'auprès; de sorte que lorsqu'il était absent, je
n'allais point faire de visites à personne, et chaque fois qu'il
arrivait, il ne manquait pas de me trouver dans ma chambre ou ma salle
basse; si j'allais prendre l'air, c'était toujours avec lui.
Cette manière de vivre avec lui, autant que la sienne avec moi, était
certainement la chose du monde où il y avait le moins de dessein; il
m'assurait souvent que lorsqu'il avait fait d'abord ma connaissance, et
jusqu'à la nuit même où nous avions enfreint nos règles, il n'avait
jamais entretenu le moindre dessein de coucher avec moi; qu'il avait
toujours éprouvé une sincère affection pour moi, mais pas la moindre
inclination réelle à faire ce qu'il avait fait; je lui assurais que je
ne l'avais jamais soupçonné là-dessus; et que si la pensée m'en fût
venue, je n'eusse point si facilement cédé aux libertés qui nous avaient
amenés jusque-là, mais que tout cela avait été une surprise.
Il est vrai que depuis la première heure où j'avais commencé à converser
avec lui, j'avais résolu de le laisser coucher avec moi, s'il m'en
priait; mais c'était parce que j'avais besoin de son aide, et que je ne
connaissais point d'autre moyen de le tenir; mais quand nous fûmes
ensemble cette nuit-là, et que les choses, ainsi que j'ai dit, étaient
allées si loin, je trouvai ma faiblesse et qu'il n'y avait pas à
résister à l'inclination; mais je fus obligée de tout céder avant même
qu'il le demandât.
Cependant, il fut si juste envers moi, qu'il ne me le reprocha jamais,
et jamais n'exprima le moindre déplaisir de ma conduite à nulle autre
occasion, mais protestait toujours qu'il était aussi ravi de ma société
qu'il l'avait été la première heure que nous fûmes réunis ensemble.
D'autre part, quoique je ne fusse pas sans de secrets reproches de ma
conscience pour la vie que je menais, et cela jusque dans la plus grande
hauteur de la satisfaction que j'éprouvai, cependant j'avais la terrible
perspective de la pauvreté et de la faim, qui m'assiégeait comme un
spectre affreux, de sorte qu'il n'y avait pas à songer à regarder en
arrière; mais ainsi que la pauvreté m'y avait conduite, ainsi la crainte
de la pauvreté m'y maintenait-elle; et fréquemment je prenais la
résolution de tout abandonner, si je pouvais parvenir à épargner assez
d'argent pour m'entretenir; mais c'étaient des pensées qui n'avaient
point de poids, et chaque fois qu'il venait me trouver, elles
s'évanouissaient: car sa compagnie était si délicieuse qu'il était
impossible d'être mélancolique lorsqu'il était là; ces réflexions ne me
venaient que pendant les heures où j'étais seule.
Je vécus six ans dans cette condition, tout ensemble heureuse et
infortunée, pendant lequel temps je lui donnai trois enfants; mais le
premier seul vécut; et quoique ayant déménagé deux fois pendant ces six
années, pourtant la sixième je retournai dans mon premier logement à
Hammersmith. C'est là que je fus surprise un matin par une lettre
tendre, mais mélancolique, de mon monsieur; il m'écrivait qu'il se
sentait fort indisposé et qu'il craignait d'avoir un nouvel accès de
maladie, mais que, les parents de sa femme séjournant dans sa maison, il
serait impraticable que je vinsse auprès de lui; il exprimait tout le
mécontentement qu'il en éprouvait, ayant le désir qu'il me fût possible
de le soigner et de le veiller comme autrefois.
Je fus extrêmement inquiète là-dessus et très impatiente de savoir ce
qu'il en était; j'attendis quinze jours ou environ et n'eus point de
nouvelles, ce qui me surprit, et je commençai d'être très tourmentée,
vraiment; je crois que je puis dire que pendant les quinze jours qui
suivirent je fus près d'être égarée: ma difficulté principale était que
je ne savais pas exactement où il se trouvait; car j'avais compris
d'abord qu'il était dans le logement de la mère de sa femme; mais
m'étant rendue à Londres, je trouvai, à l'aide des indications que
j'avais, afin de lui écrire, comment je pourrais m'enquérir de lui; et
là je trouvai qu'il était dans une maison de Bloomsbury, où il s'était
transporté avec toute sa famille; et que sa femme et la mère de sa femme
étaient dans la même maison, quoiqu'on n'eût pas souffert que la femme
apprit qu'elle séjournait sous le même toit que son mari.
Là j'appris également bientôt qu'il était à la dernière extrémité, d'où
je pensai arriver à la mienne, par mon ardeur à connaître la vérité. Une
nuit, j'eus la curiosité de me déguiser en fille servante, avec un
bonnet rond et un chapeau de paille, et je m'en allai à sa porte, comme
si je fusse envoyée par une dame de ses voisines à l'endroit où il
vivait auparavant; et, rendant des compliments aux maîtres et aux
maîtresses, je dis que j'étais envoyée pour demander comment allait
M..., et comment il avait reposé pendant la nuit. En apportant ce
message, j'obtins l'occasion que je désirais; car, parlant à une des
servantes, je lui tins un long conte de commère, et je lui tirai tous
les détails de sa maladie, que je trouvai être une pleurésie,
accompagnée de toux et de fièvre; elle me dit aussi qui était dans la
maison, et comment allait sa femme, dont on avait quelque espoir, par
son rapport, qu'elle pourrait recouvrer sa raison; mais pour le
gentilhomme lui-même, les médecins disaient qu'il y avait bien peu
d'espoir, que le matin ils avaient cru qu'il était sur le point de
mourir, et qu'il n'en valait guère mieux à cette heure, car on
n'espérait pas lui voir passer la nuit.
Ceci était une lourde nouvelle pour moi, et je commençai maintenant à
voir la fin de ma prospérité, et à comprendre que j'avais bien fait
d'agir en bonne ménagère et d'avoir mis quelque peu de côté pendant
qu'il était en vie, car maintenant aucune vue ne s'ouvrait devant moi
pour soutenir mon existence.
Ce qui pesait bien lourdement aussi sur mon esprit, c'est que j'avais un
fils, un bel enfant aimable, qui avait plus de cinq ans d'âge, et point
de provision faite pour lui, du moins à ma connaissance; avec ces
considérations et un coeur triste je rentrai à la maison ce soir-là et
je commençai de me demander comment j'allais vivre, et de quelle manière
j'allais passer mon temps pour le reste de ma vie.
Vous pouvez bien penser que je n'eus point de repos que je ne
m'informasse de nouveau très rapidement de ce qui était advenu; et
n'osant m'aventurer moi-même, j'envoyai plusieurs faux messagers, jusque
après avoir attendu quinze jours encore, je trouvai qu'il y avait
quelque espoir qu'il pût vivre, quoiqu'il fut toujours bien mal; alors
je cessai d'envoyer chercher des nouvelles, et quelque temps après je
sus dans le voisinage qu'il se levait dans sa chambre, et puis qu'il
avait pu sortir.
Je n'eus point de doute alors que je n'ouïrais bientôt quelque nouvelle
de lui, et commençai de me réconforter sur ma condition, pensant qu'elle
fût rétablie; j'attendis une semaine, et deux semaines et avec
infiniment de surprise, près de deux mois, et n'appris rien, sinon
qu'étant remis, il était parti pour la campagne, afin de prendre l'air
après sa maladie; ensuite il se passa deux mois encore, et puis je sus
qu'il était revenu dans sa maison de ville, mais je ne reçus rien de
lui.
Je lui avais écrit plusieurs lettres et les avais adressées comme
d'ordinaire; et je trouvai qu'on en était venu chercher deux ou trois,
mais point les autres. Je lui écrivis encore d'une manière plus
pressante que jamais, et dans l'une d'elles, je lui fis savoir que je
serais obligée de venir le trouver moi-même, représentant ma condition,
le loyer du logement à payer, toute provision pour l'enfant qui
manquait, et mon déplorable état, dénuée de tout entretien, après son
très solennel engagement qu'il aurait soin de moi et me pourvoirait; je
fis une copie de cette lettre, et trouvant qu'elle était restée près
d'un mois dans la maison où je l'avais adressée sans qu'on fût venu la
chercher, je trouvai moyen d'en faire mettre une copie dans ses mains à
une maison de café où je trouvai qu'il avait coutume d'aller.
Cette lettre lui arracha une réponse, par laquelle je vis bien que je
serais abandonnée, mais où je découvris qu'il m'avait envoyé quelque
temps auparavant une lettre afin de me prier de retourner à Bath; j'en
viendrai tout à l'heure à son contenu.
Il est vrai que les lits de maladie amènent des temps où des liaisons
telles que celles-ci sont considérées avec des visages différents et
regardées avec d'autres yeux que nous ne les avions vues auparavant; mon
amant était allé aux portes de la mort et sur le bord extrême de
l'éternité et, paraît-il, avait été frappé d'un juste remords et de
réflexions graves sur sa vie passée de galanterie et de légèreté: et,
entre autres, sa criminelle liaison avec moi, qui n'était en vérité ni
plus ni moins qu'une longue vie continue d'adultère, s'était présentée à
lui telle qu'elle était, non plus telle qu'autrefois il la pensait être,
et il la regardait maintenant avec une juste horreur. Les bonnes moeurs
et la justice de ce gentilhomme l'empêchèrent d'aller à l'extrême, mais
voici tout net ce qu'il fit en cette affaire; il s'aperçut par ma
dernière lettre et par les autres qu'il se fit apporter que je n'étais
point partie, pour Bath et que sa première lettre ne m'était point venue
en main, sur quoi il m'écrit la suivante:
«Madame,
«Je suis surpris que ma lettre datée du 8 du mois dernier ne vous soit
point venue en main; je vous donne ma parole qu'elle a été remise à
votre logement, et aux mains de votre servante.
«Il est inutile que je vous fasse connaître quelle a été ma condition
depuis quelque temps passé; et comment, étant allé jusqu'au nord de la
tombe, par une grâce inespérée du ciel, et que j'ai bien peu méritée,
j'ai été rendu à la vie; dans la condition où j'ai été, vous ne serez
point étonnée que notre malheureuse liaison n'ait pas été le moindre des
fardeaux qui pesaient sur ma conscience; je n'ai point besoin d'en dire
davantage; les choses dont il faut se repentir doivent aussi être
réformées.
«Je serais désireux de vous voir songer à rentrer à Bath; je joins à
cette lettre un billet de 50£ pour que vous puissiez liquider votre
loyer et payer les menus frais de votre voyage. J'espère que ce ne sera
pas pour vous une surprise si j'ajoute que pour cette raison seule, et
sans aucune offense de votre part, je ne peux plus vous revoir; je
prendrai de l'enfant le soin qu'il faudra, soit que vous le laissiez
ici, soit que vous l'emmeniez, comme il vous plaira; je vous souhaite de
pareilles réflexions, et qu'elles puissent tourner à votre avantage.
«Je suis, etc.»
Je fus frappée par cette lettre comme de mille blessures; les reproches
de ma conscience étaient tels que je ne saurais les exprimer, car je
n'étais pas aveugle à mon propre crime; et je réfléchissais que j'eusse
pu avec moins d'offense continuer avec mon frère, puisqu'il n'y avait
pas de crime au moins dans le fait de notre mariage, aucun de nous ne
sachant rien.
Mais je ne songeai pas une seule fois que pendant tout ce temps j'étais
une femme mariée, la femme de M..., le marchand de toiles, qui, bien
qu'il m'eût quittée par nécessité de sa condition, n'avait point le
pouvoir de me délier du contrat de mariage qu'il y avait entre nous, ni
de me donner la liberté légale de me remarier; si bien que je n'avais
rien été moins pendant tout ce temps qu'une prostituée et une femme
adultère. Je me reprochai alors les libertés que j'avais prises, et
d'avoir servi de piège pour ce gentilhomme, et d'avoir été la principale
coupable; et maintenant, par grande merci, il avait été arraché à
l'abîme par oeuvre convaincante sur son esprit; mais moi, je restais là
comme si j'eusse été abandonnée par le ciel pour continuer ma route dans
le mal.
Dans ces réflexions, je continuai très pensive et triste pendant presque
un mois, et je ne retournai pas à Bath, n'ayant aucune inclination à me
retrouver avec la femme auprès de qui j'avais été avant, de peur que,
ainsi que je croyais, elle me poussât à quelque mauvais genre de vie,
comme elle l'avait fait; et d'ailleurs, j'avais honte qu'elle apprit que
j'avais été rejetée et délaissée.
Et maintenant j'étais grandement troublée au sujet de mon petit garçon;
c'était pour moi la mort de me séparer de cet enfant; et pourtant quand
je considérais le danger qu'il y avait d'être abandonnée un jour ou
l'autre avec lui, sans avoir les moyens de l'entretenir, je me décidais
à le quitter; mais finalement je résolus de demeurer moi-même près de
lui, afin d'avoir la satisfaction de le voir, sans le souci de l'élever.
J'écrivis donc à mon monsieur une courte lettre où je lui disais que
j'avais obéi à ses ordres en toutes choses, sauf sur le point de mon
retour à Bath; que bien que notre séparation fut pour moi un coup dont
je ne pourrais jamais me remettre, pourtant j'étais entièrement
persuadée que ses réflexions étaient justes et que je serais bien loin
de désirer m'opposer à sa réforme.