et c'est que, puisque personne n'y est mêlé que vous et moi, vous ne le
révélerez à personne au monde, excepté votre mère; et que dans toutes
les mesures que vous adopterez après la découverte, puisque j'y suis
mêlée comme vous, quoique aussi innocente que vous-même, vous ne vous
laisserez point entraîner par la colère, et n'agirez en rien à mon
préjudice ou au préjudice de votre mère, sans ma connaissance et mon
consentement.
Ceci le surprit un peu, et il écrivit distinctement les paroles, mais
les lut et les relut à plusieurs reprises avant de les signer, hésitant
parfois dans sa lecture, et répétant les mots: «Au préjudice de ma mère!
à votre préjudice! Quelle peut être cette mystérieuse chose?»Pourtant
enfin il signa.
--Maintenant, dis-je, mon ami, je ne vous demanderai plus rien sous
votre seing, mais comme vous allez ouïr la plus inattendue et
surprenante aventure qui soit jamais survenue peut-être à famille au
monde, je vous supplie de me promettre que vous l'entendrez avec calme,
et avec la présence d'esprit qui convient à un homme de sens.
--Je ferai de mon mieux, dit-il, à condition que vous ne me tiendrez
plus longtemps en suspens, car vous me terrifiez avec tous ces
préliminaires.
--Eh bien, alors, dis-je, voici: De même que je vous ai dit autrefois
dans l'emportement que je n'étais pas votre femme devant la loi et que
nos enfants n'étaient pas nos enfants devant la loi, de même il faut que
je vous fasse savoir maintenant, en toute tranquillité et tendresse,
mais avec assez d'affliction, que je suis votre propre soeur et vous mon
propre frère, et que nous sommes tous deux les enfants de notre mère
aujourd'hui vivante, qui est dans la maison, et qui est convaincue de la
vérité de ce que je dis en une manière qui ne peut être niée ni
contredite.
Je le vis devenir pâle, et ses yeux hagards, et je dis:
--Souvenez-vous maintenant de votre promesse, et conservez votre
présence d'esprit: qui aurait pu en dire plus long pour vous préparer
que je n'ai fait?
Cependant j'appelai un serviteur, et lui fis donner un petit verre de
rhum (qui est le cordial ordinaire de la contrée), car il perdait
connaissance.
Quand il fut un peu remis, je lui dis:
--Cette histoire, comme vous pouvez bien penser, demande une longue
explication; ayez donc de la patience et composez votre esprit pour
l'entendre jusqu'au bout et je la ferai aussi brève que possible.
Et là-dessus je lui dis ce que je croyais nécessaire au fait même, et,
en particulier, comment ma mère était venue à me le découvrir.
--Et maintenant, mon ami, dis-je, vous voyez la raison de mes
capitulations et que je n'ai pas été la cause de ce malheur et que je ne
pouvais l'être, et que je ne pouvais rien en savoir avant maintenant.
--J'en suis pleinement assuré, dit-il, mais c'est une horrible surprise
pour moi; toutefois, je sais un remède qui réparera tout, un remède qui
mettra fin à toutes vos difficultés, sans que vous partiez pour
l'Angleterre.
--Ce serait étrange, dis-je, comme tout le reste.
--Non, non, ce sera aisé; il n'y a d'autre personne qui gêne en tout
ceci que moi-même.
Il avait l'air d'être agité par quelque désordre en prononçant ces
paroles; mais je n'en appréhendai rien à cet instant, croyant, comme on
dit d'ordinaire, que ceux qui font de telles choses n'en parlent jamais,
ou que ceux qui en parlent ne les font point.
Mais la douleur n'était pas venue en lui à son extrémité, et j'observai
qu'il devenait pensif et mélancolique et, en un mot, il me sembla que sa
tête se troublait un peu. Je m'efforçais de le rappeler à ses esprits
par ma conversation en lui exposant une sorte de dessein pour notre
conduite, et parfois il se trouvait bien, et me répondait avec assez de
courage; mais le malheur pesait trop lourdement sur ses pensées, et il
alla jusqu'à attenter par deux fois à sa propre vie; la seconde, il fut
sur le point d'étrangler, et si sa mère n'était pas entrée dans la
chambre à l'instant même, il fût mort; mais avec l'aide d'un serviteur
nègre, elle coupa la corde et le rappela à la vie.
Enfin, grâce à une inlassable importunité, mon mari dont la santé
paraissait décliner se laissa persuader; et mon destin me poussant, je
trouvai la route libre; et par l'intercession de ma mère, j'obtins une
excellente cargaison pour la rapporter en Angleterre.
Quand je me séparai de mon frère (car c'est ainsi que je dois maintenant
le nommer), nous convînmes qu'après que je serais arrivée, il feindrait
de recevoir la nouvelle que j'étais morte en Angleterre et qu'ainsi il
pourrait se remarier quand il voudrait; il s'engagea à correspondre avec
moi comme sa soeur, et promit de m'aider et de me soutenir tant que je
vivrais; et que s'il mourait avant moi, il laisserait assez de bien pour
m'entretenir sous le nom de sa soeur; et sous quelques rapports il fut
fidèle à sa parole; mais tout fut si étrangement mené que j'en éprouvai
fort sensiblement les déceptions, comme vous saurez bientôt.
Je partis au mois d'août, après être restée huit ans dans cette
contrée; et maintenant une nouvelle scène de malheurs m'attendait; peu
de femmes peut-être ont traversé la pareille.
Nous fîmes assez bon voyage, jusqu'au moment de toucher la côte
d'Angleterre, ce qui fut au bout de trente et deux jours, que nous fûmes
secoués par deux ou trois tempêtes, dont l'une nous chassa sur la côte
d'Irlande, où nous relâchâmes à Kinsale. Là nous restâmes environ treize
jours, et, après nous être rafraîchis à terre, nous nous embarquâmes de
nouveau, mais trouvâmes de nouveau du fort mauvais temps, où le vaisseau
rompit son grand mât, comme ils disent; mais nous entrâmes enfin au port
de Milford, en Cornouailles où, bien que je fusse très loin de notre
port de destination, pourtant ayant mis sûrement le pied sur le sol
ferme de l'île de Bretagne, je résolus de ne plus m'aventurer sur les
eaux qui m'avaient été si terribles; de sorte qu'emmenant à terre mes
hardes et mon argent, avec mes billets de chargement et d'autres
papiers, je résolus de gagner Londres et de laisser le navire aller
trouver son port; le port auquel il était attaché était Bristol, où
vivait le principal correspondant de mon frère.
J'arrivai à Londres au bout d'environ trois semaines, où j'appris, un
peu après, que le navire était arrivé à Bristol, mais en même temps
j'eus la douleur d'être informée que par la violente tempête qu'il avait
supportée, et le bris du grand mât, il avait été fortement avarié, et
qu'une grande partie de la cargaison était toute gâtée.
J'avais maintenant une nouvelle scène de vie sur les mains, et qui avait
une affreuse apparence; j'étais partie avec une sorte d'adieu final; le
chargement que j'avais apporté avec moi était considérable, en vérité,
s'il fût arrivé en bon état, et par son aide, j'eusse pu me remarier
suffisamment bien; mais, comme il était, j'étais réduite en tout à deux
ou trois cents livres, et sans aucun espoir de renfort. J'étais
entièrement sans amis, oui, même sans connaissances; car je trouvai
qu'il était absolument nécessaire de ne pas raviver les connaissances
d'autrefois; et pour ma subtile amie qui m'avait disposée jadis à happer
une fortune, elle était morte et son mari aussi.
Le soin de ma cargaison de marchandises m'obligea bientôt après à faire
le voyage de Bristol, et pendant que je m'occupais de cette affaire, je
me donnai le divertissement d'aller à Bath; car ainsi que j'étais encore
loin d'être vieille, ainsi mon humeur, qui avait toujours été gaie,
continuait de l'être à l'extrême; et moi qui étais, maintenant, en
quelque façon, une femme de fortune, quoique je fusse une femme sans
fortune, j'espérais voir tomber sur mon chemin une chose ou une autre
qui pût améliorer ma condition, ainsi qu'il était arrivé jadis.
Bath est un lieu d'assez de galanterie, coûteux et rempli de pièges; j'y
allais, à la vérité, à seule fin de saisir ce qui s'offrirait, mais je
dois me rendre la justice d'affirmer que je n'avais d'autres intentions
que d'honnêtes, et que je n'étais point d'abord hantée par les pensées
qui me menèrent ensuite sur la route où je souffris de me laisser guider
par elles.
Là je restai toute l'arrière-saison, comme on dit là-bas, et j'y nouai
de misérables liaisons qui plutôt me poussèrent aux folies où je tombai
qu'elles ne me fortifièrent à l'encontre. Je vivais en agrément,
recevais de la bonne société, je veux dire une société délicate et
joyeuse; mais je découvris avec découragement que cette façon de vivre
me ferait rapidement sombrer, et que n'ayant point de revenu fixe, en
dépensant sur le capital, je ne faisais que m'assurer de saigner à mort
et ceci me donna beaucoup de tristes réflexions. Toutefois je les
secouai, et me flattai encore de l'espoir qu'une chose ou une autre se
présenterait à mon avantage.
Mais je n'étais point dans le lieu qu'il fallait; je n'étais plus à
Redriff, où, si je me fusse convenablement établie, quelque honnête
capitaine marin ou autre eût pu me solliciter d'honorable mariage; mais
j'étais à Bath, où les hommes trouvent une maîtresse parfois, mais bien
rarement viennent chercher une femme; et il s'ensuit que toutes les
liaisons privées qu'une femme peut y espérer doivent avoir quelque
tendance de cette sorte.
J'avais passé suffisamment bien le début de la saison car bien que
j'eusse noué liaison avec un gentilhomme qui venait à Bath pour se
divertir, je n'avais point consenti de traité pernicieux. Mais cette
première saison m'amena pourtant à faire la connaissance d'une femme
dans la maison de qui je logeais, qui ne tenait point une mauvaise
maison, certes, mais qui n'était pas elle-même, remplie des meilleurs
principes. Je m'étais, à toutes occasions, conduite avec tant
d'honnêteté, que ma réputation n'avait pas été touchée par la moindre
souillure, et tous les hommes avec qui j'avais fréquenté étaient de si
bonne renommée, que je n'avais pas obtenu le moindre blâme sur ces
liaisons; aucun d'eux ne semblait penser qu'il y eût nul moyen de
proposer rien de mal. Toutefois, il y avait, ainsi que je l'ai dit, un
seul gentilhomme qui me remarquait sans cesse et se divertissait en ma
compagnie, comme il l'appelait, laquelle, comme il lui plaisait à dire,
lui était fort agréable, mais à ce moment il n'y eut rien de plus.
Je passai bien des heures mélancoliques à Bath après que toute la
société eut quitté la ville, car bien que j'allasse parfois à Bristol
pour disposer mes affaires et prendre quelque argent, cependant il me
semblait préférable de retourner à Bath et d'en faire ma résidence,
parce qu'étant en bons termes avec la femme chez qui j'avais logé l'été,
je trouvai qu'en hiver je pouvais y vivre à meilleur marché que partout
ailleurs. Ici, dis-je, je passai l'hiver aussi tristement que j'avais
joyeusement passé l'été; mais ayant noué une intimité plus étroite avec
la femme dans la maison de qui je logeais, je ne pus m'empêcher de lui
communiquer quelqu'une des choses qui me pesaient le plus lourdement sur
l'esprit, et, en particulier, la pauvreté de ma condition; je lui dis
aussi que j'avais en Virginie ma mère et mon frère, qui étaient dans une
situation aisée, et comme j'avais véritablement écrite ma mère une
lettre privée pour lui représenter ma condition et la grande perte que
j'avais subie, ainsi ne manquai-je point de faire savoir à ma nouvelle
amie que j'attendais un envoi de fonds, ce qui était véritable; et comme
les navires allaient de Bristol à la rivière de York, en Virginie, et
retour, d'ordinaire en moins de temps que ceux qui partaient pour
Londres, et que mon frère correspondait principalement avec Bristol, je
crus qu'il était bien préférable d'attendre mes envois là où j'étais que
d'aller à Londres.
Ma nouvelle amie parut fort sensiblement émue de ma condition, et, en
vérité, elle eut la bonté de réduire le prix qu'il me coûtait pour vivre
avec elle, jusqu'à être si bas pendant l'hiver, que je me persuadai
qu'elle ne gagnait rien sur moi; pour le logement, durant l'hiver, je ne
payai rien du tout.
Quand survint la saison du printemps, elle continua de se montrer
gracieuse au possible, et je logeai chez elle un certain temps, jusqu'à
ce que je trouvai nécessaire d'agir différemment; elle avait quelques
personnes de marque qui logeaient fréquemment dans sa maison, et en
particulier le gentilhomme qui, ainsi que je l'ai dit, avait recherché
ma société l'hiver d'avant; il revint en compagnie d'un autre
gentilhomme et de deux domestiques, et logea dans la même maison; je
soupçonnai ma propriétaire de l'avoir invité, en lui faisant savoir que
j'habitais toujours avec elle, mais elle le nia.
Ce gentilhomme arriva donc et continua de me remarquer et de me
témoigner une confiance particulière; c'était un véritable gentilhomme,
je dois l'avouer, et sa société m'était aussi agréable que la mienne, je
crois, pouvait l'être pour lui; il ne me fit d'autres professions que
d'extraordinaire respect, et il avait une telle opinion de ma vertu,
qu'ainsi qu'il le déclarait souvent, il pensait que s'il proposait rien
d'autre, je le repousserais avec mépris; il eut bientôt appris par moi
que j'étais veuve, que j'étais arrivée de Virginie à Bristol par les
derniers navires, et que j'attendais à Bath la venue de la prochaine
flottille de Virginie qui devait m'apporter des biens considérables;
j'appris par lui qu'il avait une femme, mais que la dame avait la tête
troublée, et qu'elle avait été placée sous le gouvernement de ses
propres parents, à quoi il avait consenti, pour empêcher tout blâme à
l'endroit du mauvais ménagement de la cure; et que, cependant, il était
venu à Bath pour se récréer l'esprit dans des circonstances si
mélancoliques.
Ma propriétaire qui, de son propre gré, encourageait cette liaison en
toutes occasions, me fit de lui un portrait fort avantageux, comme d'un
homme d'honneur et de vertu, autant que de grande fortune; et, en
vérité, j'avais bonne raison de le croire, car bien que nous fussions
logés tous deux de plain-pied, et qu'il fût souvent entré dans ma
chambre, même quand j'étais au lit, ainsi que moi dans la sienne, il ne
s'était jamais avancé au delà d'un baiser, ou ne m'avait sollicitée même
de chose autre, jusque longtemps après, comme vous l'entendrez.
Je faisais fréquemment à ma propriétaire des remarques sur l'excès de sa
modestie, et de son côté elle m'assurait qu'elle n'en était pas
surprise, l'ayant aperçu dès l'abord; toutefois, elle me répétait
qu'elle pensait que je devais attendre quelques gratifications de lui,
en faveur de ma société, car en vérité il semblait qu'il fût toujours à
mes trousses. Je lui répondis que je ne lui avais pas donné la moindre
occasion d'imaginer que j'en eusse besoin ou que je dusse rien accepter
de sa part; mais elle m'assura qu'elle s'en chargerait, et elle mena
l'affaire avec tant de dextérité, que la première fois que nous fûmes
seuls ensemble, après qu'elle lui eut parlé, il se mit à s'enquérir de
ma condition, comment je m'étais entretenue depuis mon débarquement, et
si je n'avais point besoin d'argent.
Je pris une attitude fort hardie; je lui dis que, bien que ma cargaison
de tabac fût avariée, toutefois elle n'était pas entièrement perdue; que
le marchand auquel j'avais été consignée m'avait traitée avec tant
d'honnêteté, que je n'avais point éprouvé de besoin, et que j'espérais
par gouvernement frugal faire durer ce que je possédais jusqu'à recevoir
un autre envoi que j'attendais par la prochaine flotte; que cependant
j'avais retranché sur mes dépenses, et qu'au lieu qu'à la saison
dernière j'avais entretenu une servante, maintenant je m'en passais; et
qu'au lieu que j'avais alors une chambre avec une salle à manger au
premier étage, je n'avais maintenant qu'une chambre au second, et
d'autres choses semblables. «Mais je vis, dis-je, aussi bien satisfaite
aujourd'hui qu'auparavant;» ajoutant que sa société m'avait portée à
vivre bien plus gaiement que je n'eusse fait autrement, de quoi je lui
étais fort obligée; et ainsi, j'écartai toute proposition pour
l'instant.
Il ne se passa pas longtemps qu'il m'entreprit de nouveau, et me dit
qu'il trouvait que je répugnais à lui confier la vérité de ma condition,
ce dont il était fâché, m'assurant qu'il s'en informait sans dessein de
satisfaire sa curiosité, mais simplement pour m'aider, si l'occasion
s'en offrait. Mais que, puisque je n'osais avouer que j'avais besoin
d'assistance, il n'avait qu'une chose à me demander, qui était de lui
promettre si j'étais en quelque manière gênée, de le lui dire
franchement, et d'user de lui avec la même liberté qu'il en faisait
l'offre, ajoutant que je trouverais toujours en lui un ami dévoué,
quoique peut-être j'éprouvasse la crainte de me fier à lui.
Je n'omis rien de ce qui convenait qui fût dit par une personne
infiniment obligée, pour lui faire comprendre que j'éprouvais fort
vivement sa générosité; et, en vérité, à partir de ce moment, je ne
parus pas si réservée avec lui qu'auparavant, quoique nous tenant encore
des deux parts dans les limites de la plus stricte vertu; mais combien
libre que fût notre conversation, je n'en pus venir à cette liberté
qu'il désirait, et qui était de lui dire que j'avais besoin d'argent,
quoique secrètement je fusse bien heureuse de son offre.
Quelques semaines passèrent là-dessus, et toujours je ne lui demandais
point d'argent; quand ma propriétaire, une rusée créature, qui m'en
avait souvent pressée, mais trouvait que je ne pouvais le faire,
fabrique une histoire de sa propre invention et vient crûment à moi
pendant que nous étions ensemble:
--Oh! veuve, dit-elle, j'ai de mauvaises nouvelles à vous apprendre ce
matin.
--Et qu'y a-t-il? dis-je. Est-ce que les navires de Virginie ont été
pris par les Français?
Car c'est ce que je redoutais.
--Non, non, dit-elle, mais l'homme que vous avez envoyée à Bristol hier
pour chercher de l'argent est revenu, et dit qu'il n'en a point
rapporté.
Je n'étais nullement satisfaite de son projet; je pensais que cela
aurait trop l'apparence de le pousser, ce dont il n'y avait aucun
besoin, et je vis que je ne perdrais rien en feignant de me refuser au
jeu, de sorte que je la repris de court:
--Je ne puis m'imaginer pourquoi il aurait ainsi parlé, dis-je, puisque
je vous assure qu'il m'a apporté tout l'argent que je l'avais envoyé
chercher, et le voici, dis-je, tirant ma bourse où il y avait environ
douze guinées. Et d'ailleurs, ajoutai-je, j'ai l'intention de vous en
donner la plus grande partie tout à l'heure.
Il avait paru un peu mécontenté de sa façon de parler, autant que moi;
trouvant, ainsi que je pensais bien, qu'elle prenait un peu trop de
liberté; mais quand il vit la réponse que je lui faisais, il se remit
sur-le-champ. Le lendemain matin nous en reparlâmes, et je le trouvai
pleinement satisfait. Il me dit en souriant qu'il espérait que je ne me
laisserais point manquer d'argent sans le lui dire, et que je lui avais
promis le contraire; je lui répondis que j'avais été fort vexée de ce
que ma propriétaire eût parlé si ouvertement la veille d'une chose où
elle n'avait point à se mêler; mais que j'avais supposé qu'elle désirait
être payée de ce que je lui devais, qui était environ huit guinées, que
j'avais résolu de lui donner et lui avais données la même nuit.
Il fut dans une extraordinaire bonne humeur quand il m'entendit dire que
je l'avais payée, puis passa à quelque autre discours pour le moment;
mais le lendemain matin, ayant entendu que j'étais levée avant lui, il
m'appela, et je lui répondis. Il me demanda d'entrer dans sa chambre; il
était au lit quand j'entrai, et il me fit venir m'asseoir sur le bord du
lit, car il me dit qu'il avait quelque chose à me dire. Après quelques
expressions fort tendres, il me demanda si je voulais me montrer bien
honnête et donner une réponse sincère à une chose dont il me priait.
Après une petite chicane sur le mot «sincère», et lui avoir demandé si
jamais je lui avais donné des réponses qui ne fussent pas sincères, je
lui fis la promesse qu'il voulait. Eh bien, alors, sa prière était,
dit-il, de lui faire voir ma bourse; je mis aussitôt ma main dans ma
poche, et riant de lui, je tirai la bourse où il y avait trois guinées
et demie; alors il me demanda si c'était tout l'argent que j'avais; je
lui dis: «Non», riant encore, «il s'en faut de beaucoup.»
Eh bien, alors, dit-il, il fallait lui promettre d'aller lui chercher
tout l'argent que j'avais, jusqu'au dernier fardin; je lui dis que
j'allais le faire, et j'entrai dans ma chambre d'où je lui rapportai un
petit tiroir secret où j'avais environ six guinées de plus et un peu de
monnaie d'argent, et je renversai tout sur le lit, et lui dis que
c'était là toute ma fortune, honnêtement à un shilling près; il regarda
l'argent un peu de temps, mais ne le compta pas, puis le brouilla et le
remit pêle-mêle dans le tiroir; ensuite, atteignant sa poche, il en tira
une clef, et me pria d'ouvrir une petite boîte en bois de noyer qu'il
avait sur la table, et de lui rapporter tel tiroir, ce que je fis; dans
ce tiroir il y avait une grande quantité de monnaie en or, je crois près
de deux cents guinées, mais je ne pus savoir combien. Il prit le tiroir
et, me tenant par la main, il me la fit mettre dedans, et en prendre une
pleine poignée; je ne voulais point, et me dérobais; mais il me serrait
la main fermement dans la sienne et il la mit dans le tiroir, et il m'y
fit prendre autant de guinées presque que j'en pus tenir à la fois.
Quand je l'eus fait, il me les fit mettre dans mon giron, et prit mon
petit tiroir et versa tout mon argent parmi le sien, puis me dit de m'en
aller bien vite et d'emporter tout cela dans ma chambre.
Je rapporte cette histoire plus particulièrement à cause de sa bonne
humeur, et pour montrer le ton qu'il y avait dans nos conversations. Ce
ne fut pas longtemps après qu'il commença chaque jour de trouver des
défauts à mes habits, à mes dentelles, à mes coiffes; et, en un mot, il
me pressa d'en acheter de plus beaux, ce dont j'avais assez d'envie,
d'ailleurs, quoique je ne le fisse point paraître; je n'aimais rien
mieux au monde que les beaux habits, mais je lui dis qu'il me fallait
bien ménager l'argent qu'il m'avait prêté, sans quoi je ne pourrais
jamais le lui rendre. Il me dit alors en peu de paroles que comme il
avait un sincère respect pour moi, et qu'il connaissait ma condition, il
ne m'avait pas prêté cet argent, mais me l'avait donné, et qu'il pensait
que je l'eusse bien mérité, lui ayant accordé ma société aussi
entièrement que je l'avais fait. Après cela, il me fit prendre une
servante et tenir la maison et, son ami étant parti, il m'obligea à
prendre le gouvernement de son ménage, ce que je fis fort volontiers,
persuadée, comme il parut bien, que je n'y perdrais rien, et la femme
qui nous logeait ne manqua point non plus d'y trouver son compte.
Nous avions vécu ainsi près de trois mois, quand la société de Bath
commençant à s'éclaircir, il parla de s'en aller, et il était fort
désireux de m'emmener avec lui à Londres; j'étais assez troublée de
cette proposition, ne sachant pas dans quelle position j'allais m'y
trouver, ou comment il me traiterait; mais tandis que l'affaire était en
litige, il se trouva fort indisposé; il était allé dans un endroit du
Somersetshire qu'on nomme Shepton; et là il tomba très malade, si malade
qu'il ne pouvait voyager: si bien qu'il renvoya son laquais à Bath pour
me prier de louer un carrosse et de venir le trouver. Avant de partir il
m'avait confié son argent et autres choses de valeur, et je ne savais
qu'en faire; mais je les serrai du mieux que je pus, et fermai le
logement à clef; puis je partis et le trouvai bien malade en effet, de
sorte que je lui persuadai de se faire transporter en chaise à porteurs
à Bath, où nous pourrions trouver plus d'aide et meilleurs conseils.
Il y consentit et je le ramenai à Bath, qui était à environ quinze
lieues, autant que je m'en souviens; là il continua d'être fort malade
d'une fièvre, et garda le lit cinq semaines; et tout ce temps je le
soignai et le dorlotai avec autant de tendresse que si j'eusse été sa
femme; en vérité, si j'avais été sa femme, je n'aurais pu faire
davantage; je restais assise auprès de lui si longtemps et si souvent,
qu'à la fin il ne voulut pas que je restasse assise davantage; en sorte
que je fis mettre un lit de veille dans sa chambre, et que je m'y
couchai, juste au pied de son lit.
J'étais vraiment sensiblement affectée de sa condition et des
appréhensions de perdre un ami tel qu'il était et tel qu'il serait sans
doute pour moi; et je restais assise à pleurer près de lui pendant bien
des heures; enfin il alla mieux, et donna quelque espoir, ainsi qu'il
arriva d'ailleurs, mais très lentement.