Il répondit à toutes les objections que je pouvais faire, et qui étaient

tirées de son affection et de ses anciennes promesses, en me montrant la

nécessité où nous étions de prendre d'autres mesures; et, quant à ses

serments de mariage, le cours naturel des choses, dit-il, y avait mis

fin par la grande probabilité qu'il y avait que je serais la femme de

son frère avant le temps auquel se rapportaient toutes ses promesses.

Ainsi, en somme, je puis le dire, il me raisonna contre toute raison et

conquit tous mes arguments, et je commençai à apercevoir le danger où

j'étais et où je n'avais pas songé d'abord, qui était d'être laissée là

par les deux frères, et abandonnée seule au monde pour trouver le moyen

de vivre.

Ceci et sa persuasion m'arrachèrent enfin mon consentement, quoique avec

tant de répugnance qu'il était bien facile de voir que j'irais à

l'église comme l'ours au poteau; j'avais aussi quelques petites craintes

que mon nouvel époux, pour qui, d'ailleurs, je n'avais pas la moindre

affection, fût assez clairvoyant pour me demander des comptes à notre

première rencontre au lit; mais soit qu'il l'eût fait à dessein ou non,

je n'en sais rien, son frère aîné eut soin de le bien faire boire avant

qu'il s'allât coucher, de sorte que j'eus le plaisir d'avoir un homme

ivre pour compagnon de lit la première nuit. Comment il s'y prit, je

n'en sais rien, mais je fus persuadée qu'il l'avait fait à dessein, afin

que son frère ne pût avoir nulle notion de la différence qu'il y a entre

une pucelle et une femme mariée; et, en effet, jamais il n'eut aucun

doute là-dessus ou ne s'inquiéta l'esprit à tel sujet.

Il faut qu'ici je revienne un peu en arrière, à l'endroit où j'ai

interrompu. Le frère aîné étant venu à bout de moi, son premier soin fut

d'entreprendre sa mère; et il ne cessa qu'il ne l'eût amenée à se

soumettre, passive au point de n'informer le père qu'au moyen de lettres

écrites par la poste; si bien qu'elle consentit à notre mariage secret

et se chargea d'arranger l'affaire ensuite avec le père.

Puis il cajola son frère, et lui persuada qu'il lui avait rendu un

inestimable service, se vanta d'avoir obtenu le consentement de sa mère,

ce qui était vrai, mais n'avait point été fait pour le servir, mais pour

se servir soi-même; mais il le pipa ainsi avec diligence, et eut tout le

renom d'un ami fidèle pour s'être débarrassé de sa maîtresse en la

mettant dans les bras de son frère pour en faire sa femme. Si

naturellement les hommes renient l'honneur, la justice et jusqu'à la

religion, pour obtenir de la sécurité!

Il me faut revenir maintenant au frère Robin, comme nous l'appelions

toujours, et qui, ayant obtenu le consentement de sa mère, vint à moi

tout gonflé de la nouvelle, et m'en dit l'histoire avec une sincérité si

visible que je dois avouer que je fus affligée de servir d'instrument à

décevoir un si honnête gentilhomme; mais il n'y avait point de remède,

il voulait me prendre, et je n'étais pas obligée de lui dire que j'étais

la maîtresse de son frère, quoique je n'eusse eu d'autre moyen de

l'écarter; de sorte que je m'accommodai peu à peu, et voilà que nous

fûmes mariés.

La pudeur s'oppose à ce que je révèle les secrets du lit nuptial; mais

rien ne pouvait être si approprié à ma situation que de trouver un mari

qui eût la tête si brouillée en se mettant au lit, qu'il ne put se

souvenir le matin s'il avait eu commerce avec moi ou non; et je fus

obligée de le lui affirmer, quoiqu'il n'en fut rien, afin d'être assurée

qu'il ne s'inquiéterait d'aucune chose.

Il n'entre guère dans le dessein de cette histoire de vous instruire

plus à point sur cette famille et sur moi-même, pendant les cinq années

que je vécus avec ce mari, sinon de remarquer que de lui j'eus deux

enfants, et qu'il mourut au bout des cinq ans; il avait vraiment été un

très bon mari pour moi, et nous avions vécu très agréablement ensemble;

mais comme il n'avait pas reçu grand'chose de sa famille, et que dans le

peu de temps qu'il vécut il n'avait pas acquis grand état, ma situation

n'était pas belle, et ce mariage ne me profita guère. Il est vrai que

j'avais conservé les billets du frère aîné où il s'engageait à me payer

500£ pour mon consentement à épouser son frère; et ces papiers, joints à

ce que j'avais mis de côté sur l'argent qu'il m'avait donné autrefois,

et environ autant qui me venait de mon mari, me laissèrent veuve avec

près de 1 200£ en poche.

Mes deux enfants me furent heureusement ôtés de dessus les bras par le

père et la mère de mon mari; et c'est le plus clair de ce qu'ils eurent

de Mme Betty.

J'avoue que je n'éprouvai pas le chagrin qu'il convenait de la mort de

mon mari; et je ne puis dire que je l'aie jamais aimé comme j'aurais dû

le faire, ou que je répondis à la tendresse qu'il montra pour moi; car

c'était l'homme le plus délicat, le plus doux et de meilleure humeur

qu'une femme pût souhaiter; mais son frère, qui était si continuellement

devant mes yeux, au moins pendant notre séjour à la campagne, était pour

moi un appât éternel; et jamais je ne fus au lit avec mon mari, que je

ne me désirasse dans les bras de son frère; et bien que le frère ne fît

jamais montre d'une affection de cette nature après notre mariage, mais

se conduisît justement à la manière d'un frère, toutefois il me fut

impossible d'avoir les mêmes sentiments à son égard; en somme, il ne se

passait pas de jour où je ne commisse avec lui adultère et inceste dans

mes désirs, qui, sans doute, étaient aussi criminels que des actes.

Avant que mon mari mourût, son frère aîné se maria, et comme à cette

époque nous avions quitté la ville pour habiter Londres, la vieille dame

nous écrivit pour nous prier aux noces; mon mari y alla, mais je feignis

d'être indisposée, et ainsi je pus rester à la maison; car, en somme, je

n'aurais pu supporter de le voir donné à une autre femme, quoique

sachant bien que jamais plus je ne l'aurais à moi.

J'étais maintenant, comme je l'avais été jadis, laissée libre au monde,

et, étant encore jeune et jolie, comme tout le monde me le disait (et je

le pensais bien, je vous affirme), avec une suffisante fortune en poche,

je ne m'estimais pas à une médiocre valeur; plusieurs marchands fort

importants me faisaient la cour, et surtout un marchand de toiles, qui

se montrait très ardent, et chez qui j'avais pris logement après la mort

de mon mari, sa soeur étant de mes amies; là, j'eus toute liberté et

occasion d'être gaie et de paraître dans la société que je pouvais

désirer, n'y ayant chose en vie plus folle et plus gaie que la soeur de

mon hôte, et non tant maîtresse de sa vertu que je le pensais d'abord;

elle me fit entrer dans un monde de société extravagante, et même emmena

chez elle différentes personnes, à qui il ne lui déplaisait pas de se

montrer obligeante, pour voir sa jolie veuve. Or, ainsi que la renommée

et les sots composent une assemblée, je fus ici merveilleusement adulée;

j'eus abondance d'admirateurs, et de ceux qui se nomment amants; mais

dans l'ensemble je ne reçus pas une honnête proposition; quant au

dessein qu'ils entretenaient tous, je l'entendais trop bien pour me

laisser attirer dans des pièges de ce genre. Le cas était changé pour

moi. J'avais de l'argent dans ma poche, et n'avais rien à leur dire.

J'avais été prise une fois à cette piperie nommée amour, mais le jeu

était fini; j'étais résolue maintenant à ce qu'on m'épousât, sinon rien,

et à être bien mariée ou point du tout.

J'aimais, en vérité, la société d'hommes enjoués et de gens d'esprit, et

je me laissais souvent divertir par eux, de même que je m'entretenais

avec les autres; mais je trouvai, par juste observation, que les hommes

les plus brillants apportaient le message le plus terne, je veux dire le

plus terne pour ce que je visais; et, d'autre part, ceux qui venaient

avec les plus brillantes propositions étaient des plus ternes et

déplaisants qui fussent au monde.

Je n'étais point si répugnante à un marchand, mais alors je voulais

avoir un marchand, par ma foi, qui eût du gentilhomme, et que lorsqu'il

prendrait l'envie à mon mari de me mener à la cour ou au théâtre, il sût

porter l'épée, et prendre son air de gentilhomme tout comme un autre, et

non pas sembler d'un croquant qui garde à son justaucorps la marque des

cordons de tablier ou la marque de son chapeau à la perruque, portant

son métier au visage, comme si on l'eût pendu à son épée, au lieu de la

lui attacher.

Eh bien, je trouvai enfin cette créature amphibie, cette chose de terre

et d'eau qu'on nomme gentilhomme marchand; et comme juste punition de ma

folie, je fus prise au piège que je m'étais pour ainsi dire tendu.

C'était aussi un drapier, car bien que ma camarade m'eût volontiers

entreprise à propos de son frère, il se trouva, quand nous en vînmes au

point, que c'était pour lui servir de maîtresse, et je restais fidèle à

cette règle qu'une femme ne doit jamais se laisser entretenir comme

maîtresse, si elle a assez d'argent pour se faire épouser.

Ainsi ma vanité, non mes principes, mon argent, non ma vertu, me

maintenaient dans l'honnêteté, quoique l'issue montra que j'eusse bien

mieux fait de me laisser vendre par ma camarade à son frère que de

m'être vendue à un marchand qui était bélître, gentilhomme, boutiquier

et mendiant tout ensemble.

Mais je fus précipitée par le caprice que j'avais d'épouser un

gentilhomme à me ruiner de la manière la plus grossière que femme au

monde; car mon nouveau mari, découvrant d'un coup une masse d'argent,

tomba dans des dépenses si extravagantes, que tout ce que j'avais, joint

à ce qu'il avait, n'y eût point tenu plus d'un an.

Il eut infiniment de goût pour moi pendant environ le quart d'une année,

et le profit que j'en tirai fut d'avoir le plaisir de voir dépenser pour

moi une bonne partie de mon argent.

--Allons, mon coeur, me dit-il une fois, voulez-vous venir faire un tour

à la campagne pendant huit jours?

--Eh, mon ami, dis-je, où donc voulez-vous aller?

--Peu m'importe où, dit-il, mais j'ai l'envie de me pousser de la

qualité pendant une semaine; nous irons à Oxford, dit-il.

--Et comment irons-nous? dis-je; je ne sais point monter à cheval, et

c'est trop loin pour un carrosse.

--Trop loin! dit-il--nul endroit n'est trop loin pour un carrosse à six

chevaux. Si je vous emmène, je veux que vous voyagiez en duchesse.

--Hum! dis-je, mon ami, c'est une folie; mais puisque vous en avez

l'envie, je ne dis plus rien.

Eh bien, le jour fut fixé; nous eûmes un riche carrosse, d'excellents

chevaux, cocher, postillon, et deux laquais en très belles livrées, un

gentilhomme à cheval, et un page, avec une plume au chapeau, sur un

autre cheval; tout le domestique lui donnait du Monseigneur, et moi,

j'étais Sa Grandeur la Comtesse; et ainsi nous fîmes le voyage d'Oxford,

et ce fut une excursion charmante; car pour lui rendre son dû, il n'y

avait pas de mendiant au monde qui sût mieux que mon mari trancher du

seigneur. Nous visitâmes toutes les curiosités d'Oxford et nous parlâmes

à deux ou trois maîtres des collèges de l'intention où nous étions

d'envoyer à l'Université un neveu qui avait été laissé aux soins de Sa

Seigneurie, en leur assurant qu'ils seraient désignés comme tuteurs;

nous nous divertîmes à berner divers pauvres écoliers de l'espoir de

devenir pour le moins chapelains de Sa Seigneurie et de porter

l'échappe; et ayant ainsi vécu en qualité pour ce qui était au moins de

la dépense, nous nous dirigeâmes vers Northampton, et en somme nous

rentrâmes au bout de douze jours, la chanson nous ayant coûté 93£.

La vanité est la plus parfaite qualité d'un fat; mon mari avait cette

excellence de n'attacher aucune valeur à l'argent. Comme son histoire,

ainsi que vous pouvez bien penser, est de très petit poids, il suffira

de vous dire qu'au bout de deux ans et quart il fit banqueroute, fut

envoyé dans une maison de sergent, ayant été arrêté sur un procès trop

gros pour qu'il pût donner caution; de sorte qu'il m'envoya chercher

pour venir le voir.

Ce ne fut pas une surprise pour moi, car j'avais prévu depuis quelque

temps que tout s'en irait à vau-l'eau, et j'avais pris garde de mettre

en réserve, autant que possible, quelque chose pour moi; mais lorsqu'il

me fit demander, il se conduisit bien mieux que je n'espérais, me dit

tout net qu'il avait agi en sot et s'était laissé prendre où il eût pu

faire résistance; qu'il prévoyait maintenant qu'il ne pourrait plus

parvenir à rien; que par ainsi il me priait de rentrer et d'emporter

dans la nuit tout ce que j'avais de valeurs dans la maison, pour le

mettre en sûreté; et ensuite il me dit que si je pouvais emporter du

magasin 100 ou 200£ de marchandises, je devais le faire.

--Seulement, dit-il, ne m'en faites rien savoir; ne me dites pas ce que

vous prenez, où vous l'emportez; car pour moi, dit-il, je suis résolu à

me tirer de cette maison et à m'en aller; et si vous n'entendez jamais

plus parler de moi, mon amour, je vous souhaite du bonheur; Je suis

fâché du tort que je vous ai fait.

Il ajouta quelques choses très gracieuses pour moi, comme je m'en

allais; car je vous ai dit que c'était un gentilhomme, et ce fut tout le

bénéfice que j'en eus, en ce qu'il me traita fort galamment, jusqu'à la

fin, sinon qu'il dépensa tout ce que j'avais et me laissa le soin de

dérober à ses créanciers de quoi manger.

Néanmoins je fis ce qu'il m'avait dit, comme bien vous pouvez penser;

et ayant ainsi pris congé de lui, je ne le revis plus jamais; car il

trouva moyen de s'évader hors de la maison du baillif cette nuit ou la

suivante; comment, je ne le sus point, car je ne parvins à apprendre

autre chose, sinon qu'il rentra chez lui à environ trois heures du

matin, fit transporter le reste de ses marchandises à la Monnaie, et

fermer la boutique; et, ayant levé l'argent qu'il put, il passa en

France, d'où je reçus deux ou trois lettres de lui, point davantage. Je

ne le vis pas quand il rentra, car m'ayant donné les instructions que

j'ai dites, et moi ayant employé mon temps de mon mieux, je n'avais

point d'affaire de retourner à la maison, ne sachant si je n'y serais

arrêtée par les créanciers; car une commission de banqueroute ayant été

établie peu à après, on aurait pu m'arrêter par ordre des commissaires.

Mais mon mari s'étant désespérément échappé de chez le baillif, en se

laissant tomber presque du haut de la maison sur le haut d'un autre

bâtiment d'où il avait sauté et qui avait presque deux étages, en quoi

il manqua de bien peu se casser le cou, il rentra et emmena ses

marchandises avant que les créanciers pussent venir saisir,

c'est-à-dire, avant qu'ils eussent obtenu la commission à temps pour

envoyer les officiers prendre possession.

Mon mari fut si honnête envers moi, car je répète encore qu'il tenait

beaucoup du gentilhomme, que dans la première lettre qu'il m'écrivit, il

me fit savoir où il avait engagé vingt pièces de fine Hollande pour 30£

qui valaient plus de 90£ et joignit la reconnaissance pour aller les

reprendre en payant l'argent, ce que je fis; et en bon temps j'en tirai

plus de 100£, ayant eu loisir pour les détailler et les vendre à des

familles privées, selon l'occasion.

Néanmoins, ceci compris et ce que j'avais mis en réserve auparavant, je

trouvai, tout compte fait, que mon cas était bien changé et ma fortune

extrêmement diminuée; car avec la toile de Hollande et un paquet de

mousselines fines que j'avais emporté auparavant, quelque argenterie et

d'autres choses, je me trouvai pouvoir à peine disposer de 500£, et ma

condition était très singulière, car bien que je n'eusse pas d'enfant

(j'en avais eu un de mon gentilhomme drapier, mais il était enterré),

cependant j'étais une veuve fée, j'avais un mari, et point de mari, et

je ne pouvais prétendre me remarier, quoique sachant assez que mon mari

ne reverrait jamais l'Angleterre, dût-il vivre cinquante ans. Ainsi,

dis-je, j'étais enclose de mariage, quelle que fût l'offre qu'on me fit;

et je n'avais point d'ami pour me conseiller, dans la condition où

j'étais, du moins à qui je pusse confier le secret de mes affaires; car

si les commissaires eussent été informés de l'endroit où j'étais, ils

m'eussent fait saisir et emporter tout ce que j'avais mis de côté.

Dans ces appréhensions, la première chose que je fis fut de disparaître

entièrement du cercle de mes connaissances et de prendre un autre nom.

Je le fis effectivement, et me rendis également à la Monnaie, où je pris

logement en un endroit très secret, m'habillai de vêtements de veuve, et

pris le nom de Mme Flanders.

J'y fis la connaissance d'une bonne et modeste sorte de femme, qui était

veuve aussi, comme moi, mais en meilleure condition; son mari avait été

capitaine de vaisseau, et ayant eu le malheur de subir un naufrage à son

retour des Indes occidentales, fut si affligé de sa perte, que bien

qu'il eût la vie sauve, son coeur se brisa et il mourut de douleur; sa

veuve, étant poursuivie par les créanciers, fut forcée de chercher abri

à la Monnaie. Elle eut bientôt réparé ses affaires avec l'aide de ses

amis, et reprit sa liberté; et trouvant que j'était là plutôt afin de

vivre cachée que pour échapper à des poursuites, elle m'invita à rentrer

avec elle dans sa maison jusqu'à ce que j'eusse quelque vue pour

m'établir dans le monde à ma volonté; d'ailleurs me disant qu'il y avait

dix chances contre une pour que quelque bon capitaine de vaisseau se

prît de caprice pour moi et me fît la cour en la partie de la ville où

elle habitait.

J'acceptai son offre et je restai avec elle la moitié d'une année; j'y

serais restée plus longtemps si dans l'intervalle ce qu'elle me

proposait ne lui était survenu, c'est-à-dire qu'elle se maria, et fort à

son avantage. Mais si d'autres fortunes étaient en croissance, la mienne

semblait décliner, et je ne trouvais rien sinon deux ou trois bossemans

et gens de cette espèce. Pour les commandants, ils étaient d'ordinaire

de deux catégories: 1° tels qui, étant en bonnes affaires, c'est-à-dire,

ayant un bon vaisseau, ne se décidaient qu'à un mariage avantageux; 2°

tels qui, étant hors d'emploi, cherchaient une femme pour obtenir un

vaisseau, je veux dire: 1° une femme qui, ayant de l'argent, leur permit

d'acheter et tenir bonne part d'un vaisseau, pour encourager les

partenaires, ou 2° une femme qui, si elle n'avait pas d'argent, avait du

moins des amis qui s'occupaient de navigation et pouvait aider ainsi à

placer un jeune homme dans un bon vaisseau. Mais je n'étais dans aucun

des deux cas et j'avais l'apparence de devoir rester longtemps en panne.

Ma situation n'était pas de médiocre délicatesse. La condition où

j'étais faisait que l'offre d'un bon mari m'était la chose la plus

nécessaire du monde; mais je vis bientôt que la bonne manière n'était

pas de se prodiguer trop facilement; on découvrit bientôt que la veuve

n'avait pas de fortune, et ceci dit, on avait dit de moi tout le mal

possible, bien que je fusse parfaitement élevée, bien faite,

spirituelle, réservée et agréable, toutes qualités dont je m'étais

parée, à bon droit ou non, ce n'est point l'affaire; mais je dis que

tout cela n'était de rien sans le billon. Pour parler tout net, la

veuve, disait-on, n'avait point d'argent!

Je résolus donc qu'il était nécessaire de changer de condition, et de

paraître différemment en quelque autre lieu, et même de passer sous un

autre nom, si j'en trouvais l'occasion.

Je communiquai mes réflexions à mon intime amie qui avait épousé un

capitaine, je ne fis point de scrupule de lui exposer ma condition toute

nue; mes fonds étaient bas, car je n'avais guère tiré que 540£ de la

clôture de ma dernière affaire, et j'avais dépensé un peu là-dessus;

néanmoins il me restait environ 400£, un grand nombre de robes très

riches, une montre en or et quelques bijoux, quoique point

d'extraordinaire valeur, enfin près de 30 ou 40£ de toiles dont je

n'avais point disposé.

Ma chère et fidèle amie, la femme du capitaine, m'était fermement

attachée, et sachant ma condition, elle me fit fréquemment des cadeaux

selon que de l'argent lui venait dans les mains, et tels qu'ils

représentaient un entretien complet; si bien que je ne dépensai pas de

mon argent. Enfin elle me mit un projet dans la tête et me dit que si je

voulais me laisser gouverner par elle, j'obtiendrais certainement un

mari riche sans lui laisser lieu de me reprocher mon manque de fortune;

je lui dis que je m'abandonnais entièrement à sa direction, et que je

n'aurais ni langue pour parler, ni pieds pour marcher en cette affaire,

qu'elle ne m'eût instruite, persuadée que j'étais qu'elle me tirerait de

toute difficulté où elle m'entraînerait, ce qu'elle promit.

Le premier pas qu'elle me fit faire fut de lui donner le nom de cousine

et d'aller dans la maison d'une de ses parentes à la campagne, qu'elle

m'indiqua, et où elle amena son mari pour me rendre visite, où,

m'appelant «sa chère cousine», elle arrangea les choses de telle sorte

qu'elle et son mari tout ensemble m'invitèrent très passionnément à

venir en ville demeurer avec eux, car ils vivaient maintenant en un

autre endroit qu'auparavant. En second lieu elle dit à son mari que

j'avais au moins 1 500£ de fortune et que j'étais assurée d'en avoir

bien davantage.

Il suffisait d'en dire autant à son mari; je n'avais point à agir sur ma

part, mais à me tenir coite, et attendre l'événement, car soudain le

bruit courut dans tout le voisinage que la jeune veuve chez le capitaine

était une fortune, qu'elle avait au moins 1 500£ et peut-être bien

davantage, et que c'était le capitaine qui le disait; et si on

interrogeait aucunement le capitaine à mon sujet, il ne se faisait point

scrupule de l'affirmer quoiqu'il ne sût pas un mot de plus sur l'affaire

que sa femme ne lui avait dit; en quoi il n'entendait malice aucune, car

il croyait réellement qu'il en était ainsi. Avec cette réputation de

fortune, je me trouvai bientôt comblée d'assez d'admirateurs où j'avais

mon choix d'hommes; et moi, ayant à jouer un jeu subtil, il ne me

restait plus rien à faire qu'à trier parmi eux tous le plus propre à mon

dessein; c'est-à-dire l'homme qui semblerait le plus disposé à s'en

tenir au ouï-dire sur ma fortune et à ne pas s'enquérir trop avant des

détails: sinon je ne parvenais à rien, car ma condition n'admettait

nulle investigation trop stricte.

Je marquai mon homme sans grande difficulté par le jugement que je fis

de sa façon de me courtiser; je l'avais laissé s'enfoncer dans ses

protestations qu'il m'aimait le mieux du monde, et que si je voulais le

rendre heureux, il serait satisfait de tout; choses qui, je le savais,

étaient fondées sur la supposition que j'étais très riche, quoique je

n'en eusse soufflé mot.

Ceci était mon homme, mais il fallait le sonder à fond; c'est là

qu'était mon salut, car s'il me faisait faux bond, je savais que j'étais

perdue aussi sûrement qu'il était perdu s'il me prenait; et si je

n'élevais quelque scrupule sur sa fortune, il risquait d'en élever sur

la mienne; si bien que d'abord je feignis à toutes occasions de douter

de sa sincérité et lui dis que peut-être il ne me courtisait que pour ma

fortune, il me ferma la bouche là-dessus avec la tempête des

protestations que j'ai dites mais je feignais de douter encore.

Un matin, il ôte un diamant de son doigt, et écrit ces mots sur le verre

du châssis de ma chambre:

_C'est vous que j'aime et rien que vous._

Je lus, et le priai de me prêter la bague, avec laquelle j'écrivis

au-dessous:

_En amour vous le dites tous._

Il reprend sa bague et écrit de nouveau:

_La vertu seule est une dot._

Je la lui redemandai et j'écrivis au-dessous:

_L'argent fait la vertu plutôt._

Il devint rouge comme le feu, de se sentir piqué si juste, et avec une

sorte de fureur, il jura de me vaincre et écrivit encore:

_J'ai mépris pour l'or, et vous aime._

J'aventurai tout sur mon dernier coup de dés en poésie, comme vous

verrez, car j'écrivis hardiment sous son vers:

_Je suis pauvre et n'ai que moi-même._

C'était là une triste vérité pour moi; Je ne puis dire s'il me crut ou

non; je supposais alors qu'il ne me croyait point. Quoi qu'il en fût, il

vola vers moi, me prit dans ses bras et me baisant ardemment et avec une

passion inimaginable, il me tint serrée, tandis qu'il demandait plume et

encre, m'affirmant qu'il ne pouvait plus avoir la patience d'écrire

laborieusement sur cette vitre; puis tirant un morceau de papier, il

écrivit encore:

_Soyez mienne en tout dénuement._

Je pris sa plume et répondis sur-le-champ:

_Au for, vous pensez: Elle ment._

Il me dit que c'étaient là des paroles cruelles, parce qu'elles

n'étaient pas justes, et que je l'obligeais à me démentir, ce qui

s'accordait mal avec la politesse, et que puisque je l'avais

insensiblement engagé dans ce badinage poétique, il me suppliait de ne

pas le contraindre à l'interrompre; si bien qu'il écrivit:

_Que d'amour seul soient nos débats!_

Moll Flanders · 第 5 / 27 段