J'écrivis au-dessous:

_Elle aime assez, qui ne hait pas._

Il considéra ce vers comme une faveur, et mit bas les armes,

c'est-à-dire la plume; je dis qu'il le considéra comme une faveur, et

c'en était une bien grande, s'il avait tout su; pourtant il le prit

comme je l'entendais, c'est-à-dire que j'étais encline à continuer notre

fleuretage, comme en vérité j'avais bonne raison de l'être, car c'était

l'homme de meilleure humeur et la plus gaie, que j'aie jamais rencontré,

et je réfléchissais souvent qu'il était doublement criminel de décevoir

un homme qui semblait sincère; mais la nécessité qui me pressait à un

établissement qui convint à ma condition m'y obligeait par autorité; et

certainement son affection pour moi et la douceur de son humeur, quelque

haut qu'elles parlassent contre le mauvais usage que j'en voulais faire,

me persuadaient fortement qu'il subirait son désappointement avec plus

de mansuétude que quelque forcené tout en feu qui n'eût eu pour le

recommander que les passions qui servent à rendre une femme malheureuse.

D'ailleurs, bien que j'eusse si souvent plaisanté avec lui (comme il le

supposait) au sujet de ma pauvreté, cependant quand il découvrit qu'elle

était véritable, il s'était fermé la route des objections, regardant

que, soit qu'il eût plaisanté, soit qu'il eût parlé sérieusement, il

avait déclaré qu'il me prenait sans se soucier de ma dot et que, soit

que j'eusse plaisanté, soit que j'eusse parlé sérieusement, j'avais

déclaré que j'étais très pauvre, de sorte qu'en un mot, je le tenais des

deux côtés; et quoiqu'il pût dire ensuite qu'il avait été déçu il ne

pourrait jamais dire que c'était moi qui l'avais déçu.

Il me poursuivit de près ensuite, et comme je vis qu'il n'y avait point

besoin de craindre de le perdre, je jouai le rôle d'indifférente plus

longtemps que la prudence ne m'eût autrement dicté; mais je considérai

combien cette réserve et cette indifférence me donneraient d'avantage

sur lui lorsque j'en viendrais à lui avouer ma condition, et j'en usai

avec d'autant plus de prudence, que je trouvai qu'il concluait de là ou

que j'avais plus d'argent, ou que j'avais plus de jugement, ou que je

n'étais point d'humeur aventureuse.

Je pris un jour la liberté de lui dire qu'il était vrai que j'avais reçu

de lui une galanterie d'amant, puisqu'il me prenait sans nulle enquête

sur ma fortune, et que je lui retournai le compliment en m'inquiétant de

la sienne plus que de raison, mais que j'espérais qu'il me permettrait

quelques questions auxquelles il répondrait ou non suivant ses

convenances; l'une de ces questions se rapportait à la manière dont nous

vivrions et au lieu que nous habiterions, parce que j'avais entendu dire

qu'il possédait une grande plantation en Virginie, et je lui dis que je

ne me souciais guère d'être déportée.

Il commença dès ce discours à m'ouvrir bien volontiers toutes ses

affaires et à me dire de manière franche et ouverte toute sa condition,

par où je connus qu'il pouvait faire bonne figure dans le monde, mais

qu'une grande partie de ses biens se composait de trois plantations

qu'il avait en Virginie, qui lui rapporteraient un fort bon revenu

d'environ 300£ par an, mais qui, s'il les exploitait lui-même, lui en

rapportaient quatre fois plus, «Très bien, me dis-je, alors tu

m'emmèneras là-bas aussitôt qu'il te plaira mais je me garderai bien de

te le dire d'avance.»

Je le plaisantai sur la figure qu'il ferait en Virginie, mais je le

trouvai prêt à faire tout ce que je désirerais, de sorte que je changeai

de chanson; je lui dis que j'avais de fortes raisons de ne point désirer

aller vivre là-bas, parce que, si ses plantations y valaient autant

qu'il disait, je n'avais pas une fortune qui pût s'accorder à un

gentilhomme ayant 1 200£ de revenu comme il me disait que serait son

état.

Il me répondit qu'il ne me demandait pas quelle était ma fortune; qu'il

m'avait dit d'abord qu'il n'en ferait rien, et qu'il tiendrait sa

parole; mais que, quelle qu'elle fût, il ne me demanderait jamais

d'aller en Virginie avec lui, ou qu'il n'y irait sans moi, à moins que

je m'y décidasse librement.

Tout cela, comme vous pouvez bien penser, était justement conforme à

mes souhaits, et en vérité rien n'eût pu survenir de plus parfaitement

agréable; je continuai jusque-là à jouer cette sorte d'indifférence dont

il s'étonnait souvent; et si j'avais avoué sincèrement que ma grande

fortune ne s'élevait pas en tout à 400£ quand il en attendait 1 500£,

pourtant je suis persuadée que je l'avais si fermement agrippé et si

longtemps tenu en haleine, qu'il m'aurait prise sous les pires

conditions; et il est hors de doute que la surprise fut moins grande

pour lui quand il apprit la vérité qu'elle n'eut été autrement; car

n'ayant pas le moindre blâme à jeter sur moi, qui avais gardé un air

d'indifférence jusqu'au bout, il ne put dire une parole, sinon qu'en

vérité il pensait qu'il y en aurait eu davantage; mais que quand même il

y en eût moins, il ne se repentait pas de son affaire, seulement qu'il

n'aurait pas le moyen de m'entretenir aussi bien qu'il l'eût désiré.

Bref, nous fûmes mariés, et moi, pour ma part, très bien mariée, car

c'était l'homme de meilleure humeur qu'une femme ait eu, mais sa

condition n'était pas si bonne que je le supposais, ainsi que d'autre

part il ne l'avait pas améliorée autant qu'il l'espérait.

Quand nous fûmes mariés, je fus subtilement poussée à lui apporter le

petit fonds que j'avais et à lui faire voir qu'il n'y en avait point

davantage; mais ce fut une nécessité, de sorte que je choisis

l'occasion, un jour que nous étions seuls, pour lui en parler

brièvement:

--Mon ami, lui dis-je, voilà quinze jours que nous sommes mariés,

n'est-il pas temps que vous sachiez si vous avez épousé une femme qui a

quelque chose ou qui n'a rien.

--Ce sera au moment que vous voudrez, mon coeur, dit-il; pour moi, mon

désir est satisfait, puisque j'ai la femme que j'aime; je ne vous ai pas

beaucoup tourmentée, dit-il, par mes questions là-dessus.

--C'est vrai, dis-je, mais je trouve une grande difficulté dont je puis

à peine me tirer.

--Et laquelle, mon coeur? dit-il.

--Eh bien, dis-je, voilà; c'est un peu dur pour moi, et c'est plus dur

pour vous: on m'a rapporté que le capitaine X... (le mari de mon amie)

vous a dit que j'étais bien plus riche que je n'ai jamais prétendu

l'être, et je vous assure bien qu'il n'a pas ainsi parlé à ma requête.

--Bon, dit-il, il est possible, que le capitaine X... m'en ait parlé,

mais quoi? Si vous n'avez pas autant qu'il m'a dit, que la faute en

retombe sur lui; mais vous ne m'avez jamais dit ce que vous aviez, de

sorte que je n'aurais pas de raison de vous blâmer, quand bien même vous

n'auriez rien du tout.

--Voilà qui est si juste, dis-je, et si généreux, que je suis doublement

affligée d'avoir si peu de chose.

--Moins vous avez, ma chérie, dit-il, pire pour nous deux; mais j'espère

que vous ne vous affligez point de crainte que je perde ma tendresse

pour vous, parce que vous n'avez pas de dot; non, non, si vous n'avez

rien, dites-le moi tout net; je pourrai peut-être dire au capitaine

qu'il m'a dupé, mais jamais je ne pourrai vous accuser, car ne

m'avez-vous pas fait entendre que vous étiez pauvre? et c'est là ce que

j'aurais dû prévoir.

--Eh bien, dis-je, mon ami, je suis bien heureuse de n'avoir pas été

mêlée dans cette tromperie avant le mariage; si désormais je vous

trompe, ce ne sera point pour le pire; je suis pauvre, il est vrai, mais

point pauvre à ne posséder rien.

Et là, je tirai quelques billets de banque et lui donnai environ 160£.

--Voilà quoique chose, mon ami, dis-je, et ce n'est peut-être pas tout.

Je l'avais amené si près de n'attendre rien, par ce que j'avais dit

auparavant, que l'argent, bien que la somme fût petite en elle-même,

parut doublement bienvenue. Il avoua que c'était plus qu'il n'espérait,

et qu'il n'avait point douté, par le discours que je lui avais tenu, que

mes beaux habits, ma montre d'or et un ou deux anneaux à diamants

faisaient toute ma fortune.

Je le laissai se réjouir des 160£ pendant deux ou trois jours, et puis,

étant sortie ce jour-là, comme si je fusse allée les chercher, je lui

rapportai à la maison encore 100£ en or, en lui disant: «Voilà encore un

peu plus de dot pour vous,» et, en somme, au bout de la semaine je lui

apportai 180£ de plus et environ 60£ de toiles, que je feignis d'avoir

été forcée de prendre avec les 100£ en or que je lui avais données en

concordat d'une dette de 600£ dont je n'aurais tiré guère plus de cinq

shillings pour la livre, ayant été encore la mieux partagée.

--Et maintenant, mon ami, lui dis-je, je suis bien fâchée de vous avouer

que je vous ai donné toute ma fortune.

J'ajoutai que si la personne qui avait mes 600£ ne m'eût pas jouée, j'en

eusse facilement valu mille pour lui, mais que, la chose étant ainsi,

j'avais été sincère et ne m'étais rien réservé pour moi-même, et s'il y

en avait eu davantage, je lui aurais tout donné.

Il fut si obligé par mes façons et si charmé de la somme, car il avait

été plein de l'affreuse frayeur qu'il n'y eut rien, qu'il accepta avec

mille remerciements. Et ainsi je me tirai de la fraude que j'avais

faite, en passant pour avoir une fortune sans avoir d'argent, et en

pipant un homme au mariage par cet appât, chose que d'ailleurs je tiens

pour une des plus dangereuses où une femme puisse s'engager, et où elle

s'expose aux plus grands hasards d'être maltraitée par son mari.

Mon mari, pour lui donner son dû, était un homme d'infiniment de bonne

humeur, mais ce n'était point un sot, et, trouvant que son revenu ne

s'accordait pas à la manière de vivre qu'il eût entendu, si je lui eusse

apporté ce qu'il espérait, désappointé d'ailleurs par le profit annuel

de ses plantations en Virginie, il me découvrit maintes fois son

inclination à passer en Virginie pour vivre sur ses terres, et souvent

me peignait de belles couleurs la façon dont on vivait là-bas, combien

tout était à bon marché, abondant, délicieux, et mille choses pareilles.

J'en vins bientôt à comprendre ce qu'il voulait dire, et je le repris

bien simplement un matin, en lui disant qu'il me paraissait que ses

terres ne rendaient presque rien à cause de la distance, en comparaison

du revenu qu'elles auraient s'il y demeurait, et que je voyais bien

qu'il avait le désir d'aller y vivre; que je sentais vivement qu'il

avait été désappointé en épousant sa femme, et que je ne pouvais faire

moins, par manière d'amende honorable, que de lui dire que j'étais prête

à partir avec lui pour la Virginie afin d'y vivre.

Il me dit mille choses charmantes au sujet de la grâce que je mettais à

lui faire cette proposition. Il me dit que, bien qu'il eût été

désappointé par ses espérances de fortune, il n'avait pas été

désappointé par sa femme, et que j'étais pour lui tout ce que peut être

une femme, mais que cette offre était plus charmante qu'il n'était

capable d'exprimer.

Pour couper court, nous nous décidâmes à partir. Il me dit qu'il avait

là-bas une très bonne maison, bien garnie, où vivait sa mère, avec une

soeur, qui étaient tous les parents qu'il avait; et qu'aussitôt son

arrivée, elles iraient habiter une autre maison qui appartenait à sa

mère sa vie durant, et qui lui reviendrait, à lui, plus tard, de sorte

que j'aurais toute la maison à moi, et je trouvai tout justement comme

il disait.

Nous mîmes à bord du vaisseau, où nous nous embarquâmes, une grande

quantité de bons meubles pour notre maison, avec des provisions de linge

et autres nécessités, et une bonne cargaison de vente, et nous voilà

partis.

Je ne rendrai point compte de la manière de notre voyage, qui fut longue

et pleine de dangers, mais serait hors propos; je ne tins pas de

journal, ni mon mari; tout ce que je puis dire, c'est qu'après un

terrible passage, deux fois épouvantés par d'affreuses tempêtes, et une

fois par une chose encore plus terrible, je veux dire un pirate, qui

nous aborda et nous ôta presque toutes nos provisions et, ce qui aurait

été le comble de mon malheur, ils m'avaient pris mon mari, mais par

supplications se laissèrent fléchir et le rendirent; je dis, après

toutes ces choses terribles, nous arrivâmes à la rivière d'York, en

Virginie, et, venant à notre plantation, nous fûmes reçus par la mère de

mon mari avec toute la tendresse et l'affection qu'on peut s'imaginer.

Nous vécûmes là tous ensemble: ma belle-mère, sur ma demande, continuant

à habiter dans la maison, car c'était une trop bonne mère pour qu'on se

séparât d'elle; et mon mari d'abord resta le même; et je me croyais la

créature la plus heureuse qui fût en vie, quand un événement étrange et

surprenant mit fin à toute cette félicité en un moment et rendit ma

condition la plus incommode du monde.

Ma mère était une vieille femme extraordinairement gaie et pleine de

bonne humeur, je puis bien dire vieille, car son fils avait plus de

trente ans; elle était de bonne compagnie, dis-je, agréable, et

m'entretenait en privé d'abondance d'histoires pour me divertir, autant

sur la contrée où nous étions que sur les habitants.

Et, entre autres, elle me disait souvent comment la plus grande partie

de ceux qui vivaient dans cette colonie y étaient venus d'Angleterre

dans une condition fort basse, et qu'en général il y avait deux classes:

en premier lieu, tels qui étaient transportés par des maîtres de

vaisseau pour être vendus comme serviteurs; ou, en second lieu, tels qui

sont déportés après avoir été reconnus coupables de crimes qui méritent

la mort.

--Quand ils arrivent ici, dit-elle, nous ne faisons pas de différence:

les planteurs les achètent, et ils vont travailler tous ensemble aux

champs jusqu'à ce que leur temps soit fini; quand il est expiré,

dit-elle, on leur donne des encouragements à seule fin qu'ils plantent

eux-mêmes, car le gouvernement leur alloue un certain nombre d'acres de

terre, et ils se mettent au travail pour déblayer et défricher le

terrain, puis pour le planter de tabac et de blé, à leur propre usage;

et comme les marchands leur confient outils et le nécessaire sur le

crédit de leur récolte, avant qu'elle soit poussée, ils plantent chaque

année un peu plus que l'année d'auparavant, et ainsi achètent ce qu'ils

veulent avec la moisson qu'ils ont en perspective. Et voilà comment, mon

enfant, dit-elle, maint gibier de Newgate devient un personnage

considérable; et nous avons, continua-t-elle, plusieurs juges de paix,

officiers des milices et magistrats des cités qui ont eu la main marquée

au fer rouge.

Elle allait continuer cette partie de son histoire, quand le propre rôle

qu'elle y jouait l'interrompit; et, avec une confiance pleine de bonne

humeur, elle me dit qu'elle-même faisait partie de la seconde classe

d'habitants, qu'elle avait été embarquée ouvertement, s'étant aventurée

trop loin dans un cas particulier, d'où elle était devenue criminelle.

--Et en voici la marque, mon enfant, dit-elle, et me fit voir un très

beau bras blanc, et sa main, mais avec la tape du fer chaud dans la

paume de la main, comme il arrive en ces circonstances.

Cette histoire m'émut infiniment, mais ma mère, souriant, dit:

--Il ne faut point vous émerveiller de cela, ma fille, comme d'une chose

étrange, car plusieurs des personnes les plus considérables de la

contrée portent la marque du fer à la main, et n'éprouvent aucune honte

à la reconnaître: voici le major X..., dit-elle; c'était un célèbre

pickpocket; voici le juge Ba...r: c'était un voleur de boutiques, et

tous deux ont été marqués à la main, et je pourrais vous en nommer

d'autres tels que ceux-là.

Nous tînmes souvent des discours de ce genre, et elle me donna quantité

d'exemples de ce qu'elle disait; au bout de quelque temps, un jour

qu'elle me racontait les aventures d'une personne qui venait d'être

déportée quelques semaines auparavant, je me mis, en quelque sorte sur

un ton intime, à lui demander de me raconter des parties de sa propre

histoire, ce qu'elle fit avec une extrême simplicité et fort

sincèrement; comment elle était tombée en mauvaise compagnie à Londres

pendant ses jeunes années, ce qui était venu de ce que sa mère

l'envoyait fréquemment porter à manger à une de ses parentes, qui était

prisonnière à Newgate, dans une misérable condition affamée, qui fut

ensuite condamnée à mort, mais ayant obtenu répit en plaidant son

ventre, périt ensuite dans la prison.

Ici ma belle-mère m'énuméra une longue liste des affreuses choses qui se

passent d'ordinaire dans cet horrible lieu.

--Et, mon enfant, dit ma mère, peut-être que tu connais bien mal tout

cela, ou il se peut même que tu n'en aies jamais entendu parler; mais

sois-en sûre, dit-elle, et nous le savons tous ici, cette seule prison

de Newgate engendre plus de voleurs et de misérables que tous les clubs

et associations de criminels de la nation; c'est ce lieu de malédiction,

dit ma mère, qui peuple à demi cette colonie.

Ici elle continua à me raconter son histoire, si longuement, et de façon

si détaillée, que je commençai à me sentir très troublée; mais

lorsqu'elle arriva à une circonstance particulière qui l'obligeait à me

dire son nom, je pensai m'évanouir sur place; elle vit que j'étais en

désordre, et me demanda si je ne me sentais pas bien et ce qui me

faisait souffrir. Je lui dis que j'étais si affectée de la mélancolique

histoire qu'elle avait dite, que l'émotion avait été trop forte pour

moi, et je la suppliai de ne m'en plus parler.

--Mais, ma chérie, dit-elle très tendrement, il ne faut nullement

t'affliger de ces choses. Toutes ces aventures sont arrivées bien avant

ton temps, et elles ne me donnent plus aucune inquiétude; oui, et je les

considère même dans mon souvenir avec une satisfaction particulière,

puisqu'elles ont servi à m'amener jusqu'ici.

Puis elle continua à me raconter comment elle était tombée entre les

mains d'une bonne famille, où, par sa bonne conduite, sa maîtresse étant

morte, son maître l'avait épousée, et c'est de lui qu'elle avait eu mon

mari et ma soeur; et comment, par sa diligence et son bon gouvernement,

après la mort de son mari, elle avait amélioré les plantations à un

point qu'elles n'avaient pas atteint jusque-là, si bien que la plus

grande partie des terres avaient été mises en culture par elle, non par

son mari; car elle était veuve depuis plus de seize ans.

J'écoutai cette partie de l'histoire avec fort peu d'attention par le

grand besoin que j'éprouvais de me retirer et de laisser libre cours à

mes passions; et qu'on juge quelle dut être l'angoisse de mon esprit

quand je vins à réfléchir que cette femme n'était ni plus ni moins que

ma propre mère, et que maintenant j'avais eu deux enfants, et que

j'étais grosse d'un troisième des oeuvres de mon propre frère, et que je

couchais encore avec lui toutes les nuits.

J'étais maintenant la plus malheureuse de toutes les femmes au monde.

Oh! si l'histoire ne m'avait jamais été dite, tout aurait été si bien!

ce n'aurait pas été un crime de coucher avec mon mari, si je n'en avais

rien su!

J'avais maintenant un si lourd fardeau sur l'esprit que je demeurais

perpétuellement éveillée; je ne pouvais voir aucune utilité à le

révéler, et pourtant le dissimuler était presque impossible; oui, et je

ne doutais pas que je ne parlerais pendant mon sommeil et que je dirais

le secret à mon mari, que je le voulusse ou non; si je le découvrais, le

moins que je pouvais attendre était de perdre mon mari; car c'était un

homme trop délicat et trop honnête pour continuer à être mon mari après

qu'il aurait su que j'étais sa soeur; si bien que j'étais embarrassée au

dernier degré.

Je laisse à juger à tous les hommes les difficultés qui s'offraient à ma

vue: j'étais loin de mon pays natal, à une distance prodigieuse, et je

ne pourrais trouver de passage pour le retour; je vivais très bien, mais

dans une condition insupportable en elle-même; si je me découvrais à ma

mère, il pourrait être difficile de la convaincre des détails, et je

n'avais pas de moyen de les prouver; d'autre part, si elle

m'interrogeait ou si elle doutait de mes paroles, j'étais perdue; car la

simple suggestion me séparerait immédiatement de mon mari, sans me

gagner ni sa mère ni lui, si bien qu'entre la surprise d'une part, et

l'incertitude de l'autre, je serais sûrement perdue.

Cependant, comme je n'étais que trop sûre de la vérité, il est clair que

je vivais en plein inceste et en prostitution avouée, le tout sous

l'apparence d'une honnête femme; et bien que je ne fusse pas très

touchée du crime qu'il y avait là, pourtant l'action avait en elle

quelque chose de choquant pour la nature et me rendait même mon mari

répugnant. Néanmoins, après longue et sérieuse délibération, je résolus

qu'il était absolument nécessaire de tout dissimuler, de n'en pas faire

la moindre découverte ni à ma mère ni à mon mari; et ainsi je vécus sous

la plus lourde oppression qu'on puisse s'imaginer pendant trois années

encore.

Pendant ce temps, ma mère prenait plaisir à me raconter souvent de

vieilles histoires sur ses anciennes aventures, qui toutefois ne me

charmaient nullement; car ainsi, bien qu'elle ne me le dit pas en termes

clairs, pourtant je pus comprendre, en rapprochant ses paroles de ce que

j'avais appris par ceux qui m'avaient d'abord recueillie, que dans les

jours de sa jeunesse elle avait été prostituée et voleuse; mais je

crois, en vérité, qu'elle était arrivée à se repentir sincèrement de ces

deux crimes, et qu'elle était alors une femme bien pieuse, sobre, et de

bonne religion.

Eh bien, je laisse sa vie pour ce qu'elle avait pu être; mais il est

certain que la mienne m'était fort incommode; car je ne vivais, comme je

l'ai dit, que dans la pire sorte de prostitution; et ainsi que je ne

pouvais en espérer rien de bon, ainsi en réalité l'issue n'en fut pas

bonne et toute mon apparente prospérité s'usa et se termina dans la

misère et la destruction.

Il se passa quelque temps, à la vérité, avant que les choses en vinssent

là; car toutes nos affaires ensuite tournèrent à mal, et, ce qu'il y eut

de pire, mon mari s'altéra étrangement, devint capricieux, jaloux et

déplaisant, et j'étais autant impatiente de supporter sa conduite

qu'elle était déraisonnable et injuste. Les choses allèrent si loin et

nous en vînmes enfin à être en si mauvais termes l'un avec l'autre que

je réclamai l'exécution d'une promesse qu'il m'avait faite

volontairement quand j'avais consenti à quitter avec lui l'Angleterre;

c'était que si je ne me plaisais pas à vivre là-bas, je retournerais en

Angleterre au moment qu'il me conviendrait, lui ayant donné avis un an à

l'avance pour régler ses affaires.

Je dis que je réclamais de lui l'exécution de cette promesse, et je dois

avouer que je ne le fis pas dans les termes les plus obligeants qui se

pussent imaginer; mais je lui déclarai qu'il me traitait fort mal, que

j'étais loin de mes amis, sans moyen de me faire rendre justice, et

qu'il était jaloux sans cause, ma conduite ayant été exempte de blâme

sans qu'il pût y trouver prétexte, et que notre départ pour l'Angleterre

lui en ôterait toute occasion.

J'y insistai si absolument qu'il ne put éviter d'en venir au point ou de

me tenir sa parole ou d'y manquer; et cela malgré qu'il usa de toute la

subtilité dont il fut maître, et employa sa mère et d'autres agents pour

prévaloir sur moi et me faire changer mes résolutions; mais en vérité le

fond de la chose gisait dans mon coeur, et c'est ce qui rendait toutes

ses tentatives vaines, car mon coeur lui était aliéné. J'étais dégoûtée

à la pensée d'entrer dans le même lit que lui et j'employais mille

prétextes d'indisposition et d'humeur pour l'empêcher de me toucher, ne

craignant rien tant que d'être encore grosse ce qui sûrement eût empêché

ou au moins retardé mon passage en Angleterre.

Cependant je le fis enfin sortir d'humeur au point qu'il prit une

résolution rapide et fatale; qu'en somme je ne partirais point pour

l'Angleterre; que, bien qu'il me l'eût promis, pourtant ce serait une

chose déraisonnable, ruineuse à ses affaires, qui mettrait sa famille en

un extrême désordre et serait tout près de le perdre entièrement;

qu'ainsi je ne devais point la lui demander, et que pas une femme au

monde qui estimerait le bonheur de sa famille et de son mari n'y

voudrait insister.

Moll Flanders · 第 6 / 27 段