_Elle aime assez, qui ne hait pas._
Il considéra ce vers comme une faveur, et mit bas les armes,
c'est-à-dire la plume; je dis qu'il le considéra comme une faveur, et
c'en était une bien grande, s'il avait tout su; pourtant il le prit
comme je l'entendais, c'est-à-dire que j'étais encline à continuer notre
fleuretage, comme en vérité j'avais bonne raison de l'être, car c'était
l'homme de meilleure humeur et la plus gaie, que j'aie jamais rencontré,
et je réfléchissais souvent qu'il était doublement criminel de décevoir
un homme qui semblait sincère; mais la nécessité qui me pressait à un
établissement qui convint à ma condition m'y obligeait par autorité; et
certainement son affection pour moi et la douceur de son humeur, quelque
haut qu'elles parlassent contre le mauvais usage que j'en voulais faire,
me persuadaient fortement qu'il subirait son désappointement avec plus
de mansuétude que quelque forcené tout en feu qui n'eût eu pour le
recommander que les passions qui servent à rendre une femme malheureuse.
D'ailleurs, bien que j'eusse si souvent plaisanté avec lui (comme il le
supposait) au sujet de ma pauvreté, cependant quand il découvrit qu'elle
était véritable, il s'était fermé la route des objections, regardant
que, soit qu'il eût plaisanté, soit qu'il eût parlé sérieusement, il
avait déclaré qu'il me prenait sans se soucier de ma dot et que, soit
que j'eusse plaisanté, soit que j'eusse parlé sérieusement, j'avais
déclaré que j'étais très pauvre, de sorte qu'en un mot, je le tenais des
deux côtés; et quoiqu'il pût dire ensuite qu'il avait été déçu il ne
pourrait jamais dire que c'était moi qui l'avais déçu.
Il me poursuivit de près ensuite, et comme je vis qu'il n'y avait point
besoin de craindre de le perdre, je jouai le rôle d'indifférente plus
longtemps que la prudence ne m'eût autrement dicté; mais je considérai
combien cette réserve et cette indifférence me donneraient d'avantage
sur lui lorsque j'en viendrais à lui avouer ma condition, et j'en usai
avec d'autant plus de prudence, que je trouvai qu'il concluait de là ou
que j'avais plus d'argent, ou que j'avais plus de jugement, ou que je
n'étais point d'humeur aventureuse.
Je pris un jour la liberté de lui dire qu'il était vrai que j'avais reçu
de lui une galanterie d'amant, puisqu'il me prenait sans nulle enquête
sur ma fortune, et que je lui retournai le compliment en m'inquiétant de
la sienne plus que de raison, mais que j'espérais qu'il me permettrait
quelques questions auxquelles il répondrait ou non suivant ses
convenances; l'une de ces questions se rapportait à la manière dont nous
vivrions et au lieu que nous habiterions, parce que j'avais entendu dire
qu'il possédait une grande plantation en Virginie, et je lui dis que je
ne me souciais guère d'être déportée.
Il commença dès ce discours à m'ouvrir bien volontiers toutes ses
affaires et à me dire de manière franche et ouverte toute sa condition,
par où je connus qu'il pouvait faire bonne figure dans le monde, mais
qu'une grande partie de ses biens se composait de trois plantations
qu'il avait en Virginie, qui lui rapporteraient un fort bon revenu
d'environ 300£ par an, mais qui, s'il les exploitait lui-même, lui en
rapportaient quatre fois plus, «Très bien, me dis-je, alors tu
m'emmèneras là-bas aussitôt qu'il te plaira mais je me garderai bien de
te le dire d'avance.»
Je le plaisantai sur la figure qu'il ferait en Virginie, mais je le
trouvai prêt à faire tout ce que je désirerais, de sorte que je changeai
de chanson; je lui dis que j'avais de fortes raisons de ne point désirer
aller vivre là-bas, parce que, si ses plantations y valaient autant
qu'il disait, je n'avais pas une fortune qui pût s'accorder à un
gentilhomme ayant 1 200£ de revenu comme il me disait que serait son
état.
Il me répondit qu'il ne me demandait pas quelle était ma fortune; qu'il
m'avait dit d'abord qu'il n'en ferait rien, et qu'il tiendrait sa
parole; mais que, quelle qu'elle fût, il ne me demanderait jamais
d'aller en Virginie avec lui, ou qu'il n'y irait sans moi, à moins que
je m'y décidasse librement.
Tout cela, comme vous pouvez bien penser, était justement conforme à
mes souhaits, et en vérité rien n'eût pu survenir de plus parfaitement
agréable; je continuai jusque-là à jouer cette sorte d'indifférence dont
il s'étonnait souvent; et si j'avais avoué sincèrement que ma grande
fortune ne s'élevait pas en tout à 400£ quand il en attendait 1 500£,
pourtant je suis persuadée que je l'avais si fermement agrippé et si
longtemps tenu en haleine, qu'il m'aurait prise sous les pires
conditions; et il est hors de doute que la surprise fut moins grande
pour lui quand il apprit la vérité qu'elle n'eut été autrement; car
n'ayant pas le moindre blâme à jeter sur moi, qui avais gardé un air
d'indifférence jusqu'au bout, il ne put dire une parole, sinon qu'en
vérité il pensait qu'il y en aurait eu davantage; mais que quand même il
y en eût moins, il ne se repentait pas de son affaire, seulement qu'il
n'aurait pas le moyen de m'entretenir aussi bien qu'il l'eût désiré.
Bref, nous fûmes mariés, et moi, pour ma part, très bien mariée, car
c'était l'homme de meilleure humeur qu'une femme ait eu, mais sa
condition n'était pas si bonne que je le supposais, ainsi que d'autre
part il ne l'avait pas améliorée autant qu'il l'espérait.
Quand nous fûmes mariés, je fus subtilement poussée à lui apporter le
petit fonds que j'avais et à lui faire voir qu'il n'y en avait point
davantage; mais ce fut une nécessité, de sorte que je choisis
l'occasion, un jour que nous étions seuls, pour lui en parler
brièvement:
--Mon ami, lui dis-je, voilà quinze jours que nous sommes mariés,
n'est-il pas temps que vous sachiez si vous avez épousé une femme qui a
quelque chose ou qui n'a rien.
--Ce sera au moment que vous voudrez, mon coeur, dit-il; pour moi, mon
désir est satisfait, puisque j'ai la femme que j'aime; je ne vous ai pas
beaucoup tourmentée, dit-il, par mes questions là-dessus.
--C'est vrai, dis-je, mais je trouve une grande difficulté dont je puis
à peine me tirer.
--Et laquelle, mon coeur? dit-il.
--Eh bien, dis-je, voilà; c'est un peu dur pour moi, et c'est plus dur
pour vous: on m'a rapporté que le capitaine X... (le mari de mon amie)
vous a dit que j'étais bien plus riche que je n'ai jamais prétendu
l'être, et je vous assure bien qu'il n'a pas ainsi parlé à ma requête.
--Bon, dit-il, il est possible, que le capitaine X... m'en ait parlé,
mais quoi? Si vous n'avez pas autant qu'il m'a dit, que la faute en
retombe sur lui; mais vous ne m'avez jamais dit ce que vous aviez, de
sorte que je n'aurais pas de raison de vous blâmer, quand bien même vous
n'auriez rien du tout.
--Voilà qui est si juste, dis-je, et si généreux, que je suis doublement
affligée d'avoir si peu de chose.
--Moins vous avez, ma chérie, dit-il, pire pour nous deux; mais j'espère
que vous ne vous affligez point de crainte que je perde ma tendresse
pour vous, parce que vous n'avez pas de dot; non, non, si vous n'avez
rien, dites-le moi tout net; je pourrai peut-être dire au capitaine
qu'il m'a dupé, mais jamais je ne pourrai vous accuser, car ne
m'avez-vous pas fait entendre que vous étiez pauvre? et c'est là ce que
j'aurais dû prévoir.
--Eh bien, dis-je, mon ami, je suis bien heureuse de n'avoir pas été
mêlée dans cette tromperie avant le mariage; si désormais je vous
trompe, ce ne sera point pour le pire; je suis pauvre, il est vrai, mais
point pauvre à ne posséder rien.
Et là, je tirai quelques billets de banque et lui donnai environ 160£.
--Voilà quoique chose, mon ami, dis-je, et ce n'est peut-être pas tout.
Je l'avais amené si près de n'attendre rien, par ce que j'avais dit
auparavant, que l'argent, bien que la somme fût petite en elle-même,
parut doublement bienvenue. Il avoua que c'était plus qu'il n'espérait,
et qu'il n'avait point douté, par le discours que je lui avais tenu, que
mes beaux habits, ma montre d'or et un ou deux anneaux à diamants
faisaient toute ma fortune.
Je le laissai se réjouir des 160£ pendant deux ou trois jours, et puis,
étant sortie ce jour-là, comme si je fusse allée les chercher, je lui
rapportai à la maison encore 100£ en or, en lui disant: «Voilà encore un
peu plus de dot pour vous,» et, en somme, au bout de la semaine je lui
apportai 180£ de plus et environ 60£ de toiles, que je feignis d'avoir
été forcée de prendre avec les 100£ en or que je lui avais données en
concordat d'une dette de 600£ dont je n'aurais tiré guère plus de cinq
shillings pour la livre, ayant été encore la mieux partagée.
--Et maintenant, mon ami, lui dis-je, je suis bien fâchée de vous avouer
que je vous ai donné toute ma fortune.
J'ajoutai que si la personne qui avait mes 600£ ne m'eût pas jouée, j'en
eusse facilement valu mille pour lui, mais que, la chose étant ainsi,
j'avais été sincère et ne m'étais rien réservé pour moi-même, et s'il y
en avait eu davantage, je lui aurais tout donné.
Il fut si obligé par mes façons et si charmé de la somme, car il avait
été plein de l'affreuse frayeur qu'il n'y eut rien, qu'il accepta avec
mille remerciements. Et ainsi je me tirai de la fraude que j'avais
faite, en passant pour avoir une fortune sans avoir d'argent, et en
pipant un homme au mariage par cet appât, chose que d'ailleurs je tiens
pour une des plus dangereuses où une femme puisse s'engager, et où elle
s'expose aux plus grands hasards d'être maltraitée par son mari.
Mon mari, pour lui donner son dû, était un homme d'infiniment de bonne
humeur, mais ce n'était point un sot, et, trouvant que son revenu ne
s'accordait pas à la manière de vivre qu'il eût entendu, si je lui eusse
apporté ce qu'il espérait, désappointé d'ailleurs par le profit annuel
de ses plantations en Virginie, il me découvrit maintes fois son
inclination à passer en Virginie pour vivre sur ses terres, et souvent
me peignait de belles couleurs la façon dont on vivait là-bas, combien
tout était à bon marché, abondant, délicieux, et mille choses pareilles.
J'en vins bientôt à comprendre ce qu'il voulait dire, et je le repris
bien simplement un matin, en lui disant qu'il me paraissait que ses
terres ne rendaient presque rien à cause de la distance, en comparaison
du revenu qu'elles auraient s'il y demeurait, et que je voyais bien
qu'il avait le désir d'aller y vivre; que je sentais vivement qu'il
avait été désappointé en épousant sa femme, et que je ne pouvais faire
moins, par manière d'amende honorable, que de lui dire que j'étais prête
à partir avec lui pour la Virginie afin d'y vivre.
Il me dit mille choses charmantes au sujet de la grâce que je mettais à
lui faire cette proposition. Il me dit que, bien qu'il eût été
désappointé par ses espérances de fortune, il n'avait pas été
désappointé par sa femme, et que j'étais pour lui tout ce que peut être
une femme, mais que cette offre était plus charmante qu'il n'était
capable d'exprimer.
Pour couper court, nous nous décidâmes à partir. Il me dit qu'il avait
là-bas une très bonne maison, bien garnie, où vivait sa mère, avec une
soeur, qui étaient tous les parents qu'il avait; et qu'aussitôt son
arrivée, elles iraient habiter une autre maison qui appartenait à sa
mère sa vie durant, et qui lui reviendrait, à lui, plus tard, de sorte
que j'aurais toute la maison à moi, et je trouvai tout justement comme
il disait.
Nous mîmes à bord du vaisseau, où nous nous embarquâmes, une grande
quantité de bons meubles pour notre maison, avec des provisions de linge
et autres nécessités, et une bonne cargaison de vente, et nous voilà
partis.
Je ne rendrai point compte de la manière de notre voyage, qui fut longue
et pleine de dangers, mais serait hors propos; je ne tins pas de
journal, ni mon mari; tout ce que je puis dire, c'est qu'après un
terrible passage, deux fois épouvantés par d'affreuses tempêtes, et une
fois par une chose encore plus terrible, je veux dire un pirate, qui
nous aborda et nous ôta presque toutes nos provisions et, ce qui aurait
été le comble de mon malheur, ils m'avaient pris mon mari, mais par
supplications se laissèrent fléchir et le rendirent; je dis, après
toutes ces choses terribles, nous arrivâmes à la rivière d'York, en
Virginie, et, venant à notre plantation, nous fûmes reçus par la mère de
mon mari avec toute la tendresse et l'affection qu'on peut s'imaginer.
Nous vécûmes là tous ensemble: ma belle-mère, sur ma demande, continuant
à habiter dans la maison, car c'était une trop bonne mère pour qu'on se
séparât d'elle; et mon mari d'abord resta le même; et je me croyais la
créature la plus heureuse qui fût en vie, quand un événement étrange et
surprenant mit fin à toute cette félicité en un moment et rendit ma
condition la plus incommode du monde.
Ma mère était une vieille femme extraordinairement gaie et pleine de
bonne humeur, je puis bien dire vieille, car son fils avait plus de
trente ans; elle était de bonne compagnie, dis-je, agréable, et
m'entretenait en privé d'abondance d'histoires pour me divertir, autant
sur la contrée où nous étions que sur les habitants.
Et, entre autres, elle me disait souvent comment la plus grande partie
de ceux qui vivaient dans cette colonie y étaient venus d'Angleterre
dans une condition fort basse, et qu'en général il y avait deux classes:
en premier lieu, tels qui étaient transportés par des maîtres de
vaisseau pour être vendus comme serviteurs; ou, en second lieu, tels qui
sont déportés après avoir été reconnus coupables de crimes qui méritent
la mort.
--Quand ils arrivent ici, dit-elle, nous ne faisons pas de différence:
les planteurs les achètent, et ils vont travailler tous ensemble aux
champs jusqu'à ce que leur temps soit fini; quand il est expiré,
dit-elle, on leur donne des encouragements à seule fin qu'ils plantent
eux-mêmes, car le gouvernement leur alloue un certain nombre d'acres de
terre, et ils se mettent au travail pour déblayer et défricher le
terrain, puis pour le planter de tabac et de blé, à leur propre usage;
et comme les marchands leur confient outils et le nécessaire sur le
crédit de leur récolte, avant qu'elle soit poussée, ils plantent chaque
année un peu plus que l'année d'auparavant, et ainsi achètent ce qu'ils
veulent avec la moisson qu'ils ont en perspective. Et voilà comment, mon
enfant, dit-elle, maint gibier de Newgate devient un personnage
considérable; et nous avons, continua-t-elle, plusieurs juges de paix,
officiers des milices et magistrats des cités qui ont eu la main marquée
au fer rouge.
Elle allait continuer cette partie de son histoire, quand le propre rôle
qu'elle y jouait l'interrompit; et, avec une confiance pleine de bonne
humeur, elle me dit qu'elle-même faisait partie de la seconde classe
d'habitants, qu'elle avait été embarquée ouvertement, s'étant aventurée
trop loin dans un cas particulier, d'où elle était devenue criminelle.
--Et en voici la marque, mon enfant, dit-elle, et me fit voir un très
beau bras blanc, et sa main, mais avec la tape du fer chaud dans la
paume de la main, comme il arrive en ces circonstances.
Cette histoire m'émut infiniment, mais ma mère, souriant, dit:
--Il ne faut point vous émerveiller de cela, ma fille, comme d'une chose
étrange, car plusieurs des personnes les plus considérables de la
contrée portent la marque du fer à la main, et n'éprouvent aucune honte
à la reconnaître: voici le major X..., dit-elle; c'était un célèbre
pickpocket; voici le juge Ba...r: c'était un voleur de boutiques, et
tous deux ont été marqués à la main, et je pourrais vous en nommer
d'autres tels que ceux-là.
Nous tînmes souvent des discours de ce genre, et elle me donna quantité
d'exemples de ce qu'elle disait; au bout de quelque temps, un jour
qu'elle me racontait les aventures d'une personne qui venait d'être
déportée quelques semaines auparavant, je me mis, en quelque sorte sur
un ton intime, à lui demander de me raconter des parties de sa propre
histoire, ce qu'elle fit avec une extrême simplicité et fort
sincèrement; comment elle était tombée en mauvaise compagnie à Londres
pendant ses jeunes années, ce qui était venu de ce que sa mère
l'envoyait fréquemment porter à manger à une de ses parentes, qui était
prisonnière à Newgate, dans une misérable condition affamée, qui fut
ensuite condamnée à mort, mais ayant obtenu répit en plaidant son
ventre, périt ensuite dans la prison.
Ici ma belle-mère m'énuméra une longue liste des affreuses choses qui se
passent d'ordinaire dans cet horrible lieu.
--Et, mon enfant, dit ma mère, peut-être que tu connais bien mal tout
cela, ou il se peut même que tu n'en aies jamais entendu parler; mais
sois-en sûre, dit-elle, et nous le savons tous ici, cette seule prison
de Newgate engendre plus de voleurs et de misérables que tous les clubs
et associations de criminels de la nation; c'est ce lieu de malédiction,
dit ma mère, qui peuple à demi cette colonie.
Ici elle continua à me raconter son histoire, si longuement, et de façon
si détaillée, que je commençai à me sentir très troublée; mais
lorsqu'elle arriva à une circonstance particulière qui l'obligeait à me
dire son nom, je pensai m'évanouir sur place; elle vit que j'étais en
désordre, et me demanda si je ne me sentais pas bien et ce qui me
faisait souffrir. Je lui dis que j'étais si affectée de la mélancolique
histoire qu'elle avait dite, que l'émotion avait été trop forte pour
moi, et je la suppliai de ne m'en plus parler.
--Mais, ma chérie, dit-elle très tendrement, il ne faut nullement
t'affliger de ces choses. Toutes ces aventures sont arrivées bien avant
ton temps, et elles ne me donnent plus aucune inquiétude; oui, et je les
considère même dans mon souvenir avec une satisfaction particulière,
puisqu'elles ont servi à m'amener jusqu'ici.
Puis elle continua à me raconter comment elle était tombée entre les
mains d'une bonne famille, où, par sa bonne conduite, sa maîtresse étant
morte, son maître l'avait épousée, et c'est de lui qu'elle avait eu mon
mari et ma soeur; et comment, par sa diligence et son bon gouvernement,
après la mort de son mari, elle avait amélioré les plantations à un
point qu'elles n'avaient pas atteint jusque-là, si bien que la plus
grande partie des terres avaient été mises en culture par elle, non par
son mari; car elle était veuve depuis plus de seize ans.
J'écoutai cette partie de l'histoire avec fort peu d'attention par le
grand besoin que j'éprouvais de me retirer et de laisser libre cours à
mes passions; et qu'on juge quelle dut être l'angoisse de mon esprit
quand je vins à réfléchir que cette femme n'était ni plus ni moins que
ma propre mère, et que maintenant j'avais eu deux enfants, et que
j'étais grosse d'un troisième des oeuvres de mon propre frère, et que je
couchais encore avec lui toutes les nuits.
J'étais maintenant la plus malheureuse de toutes les femmes au monde.
Oh! si l'histoire ne m'avait jamais été dite, tout aurait été si bien!
ce n'aurait pas été un crime de coucher avec mon mari, si je n'en avais
rien su!
J'avais maintenant un si lourd fardeau sur l'esprit que je demeurais
perpétuellement éveillée; je ne pouvais voir aucune utilité à le
révéler, et pourtant le dissimuler était presque impossible; oui, et je
ne doutais pas que je ne parlerais pendant mon sommeil et que je dirais
le secret à mon mari, que je le voulusse ou non; si je le découvrais, le
moins que je pouvais attendre était de perdre mon mari; car c'était un
homme trop délicat et trop honnête pour continuer à être mon mari après
qu'il aurait su que j'étais sa soeur; si bien que j'étais embarrassée au
dernier degré.
Je laisse à juger à tous les hommes les difficultés qui s'offraient à ma
vue: j'étais loin de mon pays natal, à une distance prodigieuse, et je
ne pourrais trouver de passage pour le retour; je vivais très bien, mais
dans une condition insupportable en elle-même; si je me découvrais à ma
mère, il pourrait être difficile de la convaincre des détails, et je
n'avais pas de moyen de les prouver; d'autre part, si elle
m'interrogeait ou si elle doutait de mes paroles, j'étais perdue; car la
simple suggestion me séparerait immédiatement de mon mari, sans me
gagner ni sa mère ni lui, si bien qu'entre la surprise d'une part, et
l'incertitude de l'autre, je serais sûrement perdue.
Cependant, comme je n'étais que trop sûre de la vérité, il est clair que
je vivais en plein inceste et en prostitution avouée, le tout sous
l'apparence d'une honnête femme; et bien que je ne fusse pas très
touchée du crime qu'il y avait là, pourtant l'action avait en elle
quelque chose de choquant pour la nature et me rendait même mon mari
répugnant. Néanmoins, après longue et sérieuse délibération, je résolus
qu'il était absolument nécessaire de tout dissimuler, de n'en pas faire
la moindre découverte ni à ma mère ni à mon mari; et ainsi je vécus sous
la plus lourde oppression qu'on puisse s'imaginer pendant trois années
encore.
Pendant ce temps, ma mère prenait plaisir à me raconter souvent de
vieilles histoires sur ses anciennes aventures, qui toutefois ne me
charmaient nullement; car ainsi, bien qu'elle ne me le dit pas en termes
clairs, pourtant je pus comprendre, en rapprochant ses paroles de ce que
j'avais appris par ceux qui m'avaient d'abord recueillie, que dans les
jours de sa jeunesse elle avait été prostituée et voleuse; mais je
crois, en vérité, qu'elle était arrivée à se repentir sincèrement de ces
deux crimes, et qu'elle était alors une femme bien pieuse, sobre, et de
bonne religion.
Eh bien, je laisse sa vie pour ce qu'elle avait pu être; mais il est
certain que la mienne m'était fort incommode; car je ne vivais, comme je
l'ai dit, que dans la pire sorte de prostitution; et ainsi que je ne
pouvais en espérer rien de bon, ainsi en réalité l'issue n'en fut pas
bonne et toute mon apparente prospérité s'usa et se termina dans la
misère et la destruction.
Il se passa quelque temps, à la vérité, avant que les choses en vinssent
là; car toutes nos affaires ensuite tournèrent à mal, et, ce qu'il y eut
de pire, mon mari s'altéra étrangement, devint capricieux, jaloux et
déplaisant, et j'étais autant impatiente de supporter sa conduite
qu'elle était déraisonnable et injuste. Les choses allèrent si loin et
nous en vînmes enfin à être en si mauvais termes l'un avec l'autre que
je réclamai l'exécution d'une promesse qu'il m'avait faite
volontairement quand j'avais consenti à quitter avec lui l'Angleterre;
c'était que si je ne me plaisais pas à vivre là-bas, je retournerais en
Angleterre au moment qu'il me conviendrait, lui ayant donné avis un an à
l'avance pour régler ses affaires.
Je dis que je réclamais de lui l'exécution de cette promesse, et je dois
avouer que je ne le fis pas dans les termes les plus obligeants qui se
pussent imaginer; mais je lui déclarai qu'il me traitait fort mal, que
j'étais loin de mes amis, sans moyen de me faire rendre justice, et
qu'il était jaloux sans cause, ma conduite ayant été exempte de blâme
sans qu'il pût y trouver prétexte, et que notre départ pour l'Angleterre
lui en ôterait toute occasion.
J'y insistai si absolument qu'il ne put éviter d'en venir au point ou de
me tenir sa parole ou d'y manquer; et cela malgré qu'il usa de toute la
subtilité dont il fut maître, et employa sa mère et d'autres agents pour
prévaloir sur moi et me faire changer mes résolutions; mais en vérité le
fond de la chose gisait dans mon coeur, et c'est ce qui rendait toutes
ses tentatives vaines, car mon coeur lui était aliéné. J'étais dégoûtée
à la pensée d'entrer dans le même lit que lui et j'employais mille
prétextes d'indisposition et d'humeur pour l'empêcher de me toucher, ne
craignant rien tant que d'être encore grosse ce qui sûrement eût empêché
ou au moins retardé mon passage en Angleterre.
Cependant je le fis enfin sortir d'humeur au point qu'il prit une
résolution rapide et fatale; qu'en somme je ne partirais point pour
l'Angleterre; que, bien qu'il me l'eût promis, pourtant ce serait une
chose déraisonnable, ruineuse à ses affaires, qui mettrait sa famille en
un extrême désordre et serait tout près de le perdre entièrement;
qu'ainsi je ne devais point la lui demander, et que pas une femme au
monde qui estimerait le bonheur de sa famille et de son mari n'y
voudrait insister.