parla gaiement, me recommanda d'avoir bien soin de ma santé et de ne me
laisser manquer de rien, et ainsi prit congé; mais quand elle
redescendit, elle trouva le frère avec ses soeurs aux prises; elles
étaient irritées jusqu'à la fureur, parce qu'il leur reprochait d'être
vilaines, de n'avoir jamais eu de galants, de n'avoir jamais été priées
d'amour, et d'avoir l'effronterie presque de le faire les premières, et
mille choses semblables; il leur opposait, en raillant, Mme Betty, comme
elle était jolie, comme elle avait bon caractère, comme elle chantait
mieux qu'elles deux et dansait mieux, et combien elle était mieux faite,
en quoi faisant il n'omettait pas de chose déplaisante qui pût les
vexer. La vieille dame descendit au beau milieu de la querelle et, pour
l'arrêter, leur dit la conversation qu'elle avait eue avec moi et
comment j'avais répondu qu'il n'y avait rien entre M. Robert et moi.
--Elle a tort là-dessus, dit Robin, car s'il n'y avait pas tant de
choses entre nous, nous serions plus près l'un de l'autre que nous ne le
sommes; je lui ai dit que je l'aimais extraordinairement, dit-il, mais
je n'ai jamais pu faire croire à la friponne que je parlais
sérieusement.
--Et je ne sais comment tu l'aurais pu, dit sa mère, il n'y a pas de
personne de bon sens qui puisse te croire sérieux de parler ainsi à une
pauvre fille dont tu connais si bien la position. Mais, de grâce, mon
fils, ajoute-t-elle, puisque tu nous dis que tu n'as pu lui faire croire
que tu parlais sérieusement, qu'en devons-nous croire, nous? Car tu
cours tellement à l'aventure dans tes discours, que personne ne sait si
tu es sérieux ou si tu plaisantes; mais puisque je découvre que la
fille, de ton propre aveu, a répondu sincèrement, je voudrais que tu le
fisses aussi, en me disant sérieusement pour que je sois fixée: Y a-t-il
quelque chose là-dessous ou non? Es-tu sérieux ou non? Es-tu égaré, en
vérité, ou non? C'est une question grave, et je voudrais bien que nous
fussions satisfaites sur ce point.
--Par ma foi, madame, dit Robin, il ne sert de rien dorer la chose ou
d'en faire plus de mensonges: je suis sérieux autant qu'un homme qui
s'en va se faire pendre. Si Mme Betty voulait dire qu'elle m'aime et
qu'elle veut bien m'épouser, je la prendrais demain matin à jeun, et je
dirais: «Je la tiens», au lieu de manger mon déjeuner.
--Alors, dit la mère, j'ai un fils de perdu--et elle le dit d'un ton
bien lugubre, comme une qui en fût très affligée.
--J'espère que non, madame, dit Robin: il n'y a pas d'homme perdu si une
honnête femme le retrouve.
--Mais, mon enfant, dit la vieille dame, c'est une mendiante!
--Mais alors, madame, elle a d'autant plus besoin de charité, dit Robin;
je l'ôterai de dessus les bras de la paroisse, et elle et moi nous irons
mendier ensemble.
--C'est mal de plaisanter avec ces choses, dit la mère.
--Je ne plaidante pas, madame, dit Robin: nous viendrons implorer votre
pardon, madame, et votre bénédiction, madame, et celle de mon père.
--Tout ceci est hors de propos, fils, dit la mère; si tu es sérieux, tu
es perdu.
--J'ai bien peur que non, dit-il, car j'ai vraiment peur qu'elle ne
veuille pas me prendre; après toutes les criailleries de mes soeurs, je
crois que je ne parviendrai jamais à l'y persuader.
--Voilà bien d'une belle histoire, elle n'est pas déjà partie si loin;
Mme Betty n'est point une sotte, dit la plus jeune soeur, penses-tu
qu'elle a appris à dire NON mieux que le reste du monde?
--Non, madame Bel-Esprit, dit Robin, en effet, Mme Betty n'est point une
sotte, mais Mme Betty peut être engagée d'une autre manière, et alors
quoi?
--Pour cela, dit la soeur aînée, nous ne pouvons rien en dire, mais à
qui donc serait-elle engagée? Elle ne sort jamais; il faut bien que ce
soit entre vous.
--Je n'ai rien à répondre là-dessus, dit Robin, j'ai été suffisamment
examiné; voici mon frère, _s'il faut bien que ce soit entre nous_,
entreprenez-le à son tour.
Ceci piqua le frère aîné au vif, et il en conclut que Robin avait
découvert quelque chose, toutefois il se garda de paraître troublé:
--De grâce, dit-il, ne va donc pas faire passer tes histoires à mon
compte; je ne trafique pas de ces sortes de marchandises; je n'ai rien à
dire à aucune Mme Betty dans la paroisse.
Et, là-dessus, il se leva et décampa.
--Non, dit la soeur aînée, je me fais forte de répondre pour mon frère,
il connaît mieux le monde.
Ainsi se termina ce discours, qui laissait le frère aîné confondu; il
conclut que son frère avait tout entièrement découvert, et se mit à
douter si j'y avais ou non pris part; mais, malgré toute sa subtilité,
il ne put parvenir à me joindre; enfin, il tomba dans un tel embarras,
qu'il en pensa désespérer et résolut qu'il me verrait quoiqu'il en
advînt. En effet, il s'y prit de façon qu'un jour, après dîner, guettant
sa soeur aînée jusqu'à ce qu'il la vît monter l'escalier, il court après
elle.
--Écoute, ma soeur, dit-il, où donc est cette femme malade? Est-ce qu'on
ne peut pas la voir?
--Si, dit la soeur, je crois que oui; mais laisse-moi d'abord entrer un
instant, et puis je te le dirai.
Ainsi elle courut jusqu'à ma porte et m'avertit, puis elle lui cria:
--Mon frère, dit-elle, tu peux rentrer s'il te plaît.
Si bien qu'il entra, semblant perdu dans la même sorte de fantaisie:
--Eh bien, dit-il à la porte, en entrant, où est donc cette personne
malade qui est amoureuse? Comment vous trouvez-vous, madame Betty?
J'aurais voulu me lever de ma chaise, mais j'étais si faible que je ne
le pus pendant un bon moment; et il le vit bien, et sa soeur aussi, et
elle dit:
--Allons, n'essayez pas de vous lever, mon frère ne désire aucune espèce
de cérémonie, surtout maintenant que vous êtes si faible.
--Non, non, madame Betty, je vous en prie, restez assise
tranquillement, dit-il,--et puis s'assied sur une chaise, droit en face
de moi, où il parut être extraordinairement gai.
Il nous tint une quantité de discours vagues, à sa soeur et à moi;
parfois à propos d'une chose, parfois à propos d'une autre, à seule fin
de l'amuser, et puis de temps en temps revenait à la vieille histoire.
--Pauvre madame Betty, dit-il, c'est une triste chose que d'être
amoureuse; voyez, cela vous a bien tristement affaiblie.
Enfin je parlai un peu.
--Je suis heureuse de vous voir si gai, monsieur, dis-je, mais je crois
que le docteur aurait pu trouver mieux à faire que de s'amuser aux
dépens de ses patients; si je n'avais eu d'autre maladie, je me serais
trop bien souvenue du proverbe pour avoir souffert qu'il me rendît
visite.
--Quel proverbe? dit-il; quoi?
_Quand amour est en l'âme,_
_Le docteur est un âne._
Est-ce que c'est celui-là, madame Betty?
Je souris et ne dis rien.
--Oui-dà! dit-il, je crois que l'effet a bien prouvé que la cause est
d'amour; car il semble que le docteur vous ait rendu bien peu de
service; vous vous remettez très lentement, je soupçonne quelque chose
là-dessous, madame; je soupçonne que vous soyez malade du mal des
incurables.
Je souris et dis: «Non, vraiment, monsieur, ce n'est point du tout ma
maladie.»
Nous eûmes abondance de tels discours, et parfois d'autres qui n'avaient
pas plus de signification; d'aventure il me demanda de leur chanter une
chanson; sur quoi je souris et dis que mes jours de chansons étaient
passés. Enfin il me demanda si je voulais qu'il me jouât de la flûte; sa
soeur dit qu'elle croyait que ma tête ne pourrait le supporter; je
m'inclinai et dis:
--Je vous prie, madame, ne vous y opposez pas; j'aime beaucoup la flûte.
Alors sa soeur dit: «Eh bien, joue alors, mon frère.» Sur quoi il tira
de sa poche la clef de son cabinet:
--Chère soeur, dit-il, je suis bien paresseux; je te prie d'aller
jusque-là me chercher ma flûte; elle est dans tel tiroir (nommant un
endroit où il était sûr qu'elle n'était point, afin qu'elle pût mettre
un peu de temps à la recherche).
Sitôt qu'elle fut partie, il me raconta toute l'histoire du discours de
son frère à mon sujet, et de son inquiétude qui était la cause de
l'invention qu'il avait faite de cette visite. Je l'assurai que je
n'avais jamais ouvert la bouche, soit à son frère, soit à personne
d'autre; je lui dis l'horrible perplexité où j'étais; que mon amour pour
lui, et la proposition qu'il m'avait faite d'oublier cette affection et
de la transporter sur un autre, m'avaient abattue; et que j'avais mille
fois souhaité de mourir plutôt que de guérir et d'avoir à lutter avec
les mêmes circonstances qu'avant; j'ajoutai que je prévoyais qu'aussitôt
remise je devrais quitter la famille, et que, pour ce qui était
d'épouser son frère, j'en abhorrais la pensée, après ce qui s'était
passé entre nous, et qu'il pouvait demeurer persuadé que je ne reverrais
jamais son frère à ce sujet. Que s'il voulait briser tous ses voeux et
ses serments et ses engagements envers moi, que cela fut entre sa
conscience et lui-même; mais il ne serait jamais capable de dire que
moi, qu'il avait persuadée de se nommer sa femme, et qui lui avais donné
la liberté de faire usage de moi comme d'une femme, je ne lui avais pas
été fidèle comme doit l'être une femme, quoi qu'il pût être envers moi.
Il allait répondre et avait dit qu'il était fâché de ne pouvoir me
persuader, et il allait en dire davantage, mais il entendit sa soeur qui
revenait, et je l'entendis aussi bien; et pourtant je m'arrachai ces
quelques mots en réponse, qu'on ne pourrait jamais me persuader d'aimer
un frère et d'épouser l'autre. Il secoua la tête et dit: «Alors je suis
perdu.» Et sur ce point sa soeur entra dans la chambre et lui dit
qu'elle ne pouvait trouver la flûte. «Eh bien, dit-il gaiement, cette
paresse ne sert de rien», puis se lève et s'en va lui-même pour la
chercher, mais revient aussi les mains vides, non qu'il n'eût pu la
trouver, mais il n'avait nulle envie de jouer; et d'ailleurs le message
qu'il avait donné à sa soeur avait trouvé son objet d'autre manière; car
il désirait seulement me parler, ce qu'il avait fait, quoique non pas
grandement à sa satisfaction.
Il se passa, peu de semaines après, que je pus aller et venir dans la
maison, comme avant, et commençai à me sentir plus forte; mais je
continuai d'être mélancolique et renfermée, ce qui surprit toute la
famille, excepté celui qui en savait la raison; toutefois ce fut
longtemps avant qu'il y prît garde, et moi, aussi répugnante à parler
que lui, je me conduisis avec tout autant de respect, mais jamais ne
proposai de dire un mot en particulier en quelque manière que ce fût; et
ce manège dura seize ou dix-sept semaines; de sorte qu'attendant chaque
jour d'être renvoyée de la famille, par suite du déplaisir qu'ils
avaient pris sur un autre chef en quoi je n'avais point de faute, je
n'attendais rien de plus de ce gentilhomme, après tous ses voeux
solennels, que ma perte et mon abandon.
À la fin je fis moi-même à la famille une ouverture au sujet de mon
départ; car un jour que la vieille dame me parlait sérieusement de ma
position et de la pesanteur que la maladie avait laissée sur mes
esprits:
--Je crains, Betty, me dit la vieille dame, que ce que je vous ai confié
au sujet de mon fils n'ait eu sur vous quelque influence et que vous ne
soyez mélancolique à son propos; voulez-vous, je vous prie, me dire ce
qu'il en est, si toutefois ce n'est point trop de liberté? car pour
Robin, il ne fait que se moquer et plaisanter quand je lui en parle.
--Mais, en vérité, madame, dis-je, l'affaire en est où je ne voudrais
pas qu'elle fût, et je serai entièrement sincère avec vous, quoi qu'il
m'en advienne. Monsieur Robert m'a plusieurs fois proposé le mariage, ce
que je n'avais aucune raison d'attendre, regardant ma pauvre condition;
mais je lui ai toujours résisté, et cela peut-être avec des termes plus
positifs qu'il ne me convenait, eu égard au respect que je devrais avoir
pour toute branche de votre famille; mais, dis-je, madame, je n'aurais
jamais pu oublier à ce point les obligations que je vous ai, et à toute
votre maison, et souffrir de consentir à une chose que je savais devoir
vous être nécessairement fort désobligeante, et je lui ai dit
positivement que jamais je n'entretiendrais une pensée de cette sorte, à
moins d'avoir votre consentement, et aussi celui de son père, à qui
j'étais liée par tant d'invincibles obligations.
--Et ceci est-il possible, madame Betty? dit la vieille dame. Alors vous
avez été bien plus juste envers nous que nous ne l'avons été pour vous;
car nous vous avons tous regardée comme une espèce de piège dressé
contre mon fils; et j'avais à vous faire une proposition au sujet de
votre départ, qui était causé par cette crainte; mais je n'en avais pas
fait encore mention, parce que je redoutais de trop vous affliger et de
vous abattre de nouveau; car nous avons encore de l'estime pour vous,
quoique non pas au point de la laisser tourner à la ruine de mon fils;
mais s'il en est comme vous dites, nous vous avons tous fait grand tort.
--Pour ce qui est de la vérité de ce que j'avance, madame, dis-je, je
vous en remets à votre fils lui-même: s'il veut me faire quelque
justice, il vous dira l'histoire tout justement comme je l'ai dite.
Voilà la vieille dame partie chez ses filles, et leur raconte toute
l'histoire justement comme je la lui avais dite, et vous pensez bien
qu'elles en furent surprises comme je croyais qu'elles le seraient;
l'une dit qu'elle ne l'aurait jamais cru; l'autre, que Robin était un
sot; une autre dit qu'elle n'en croyait pas un mot, et qu'elle gagerait
que Robin raconterait l'histoire d'autre façon; mais la vieille dame,
résolue à aller au fond des choses, avant que je pusse avoir la moindre
occasion de faire connaître à son fils ce qui s'était passé, résolut
aussi de parler à son fils sur-le-champ, et le fit chercher, car il
n'était allé qu'à la maison d'un avocat, en ville, et, sur le message,
revint aussitôt.
Dès qu'il arriva, car elles étaient toutes ensemble:
--Assieds-toi, Robin, dit la vieille dame, il faut que je cause un peu
avec toi.
--De tout mon coeur, madame, dit Robin, l'air très gai; j'espère qu'il
s'agit d'une honnête femme pour moi, car je suis bien en peine
là-dessus.
--Comment cela peut-il être? dit sa mère: n'as-tu pas dit que tu étais
résolu à prendre Mme Betty?
--Tout juste, madame, dit Robin, mais il y a quelqu'un qui interdit les
bans.
--Interdit les bans? qui cela peut-il être?
--Point d'autre que Mme Betty elle-même, dit Robin.
--Comment, dit sa mère, lui as-tu donc posé la question?
--Oui vraiment, madame, dit Robin, je l'ai attaquée en forme cinq fois
depuis qu'elle a été malade, et j'ai été repoussé; la friponne est si
ferme qu'elle ne veut ni capituler ni céder à aucuns termes, sinon tels
que je ne puis effectivement accorder.
--Explique-toi, dit la mère, car je suis surprise, je ne te comprends
pas; j'espère que tu ne parles pas sérieusement.
--Mais, madame, dit-il, le cas est assez clair en ce qui me concerne: il
s'explique de lui-même; elle ne veut pas de moi--voilà ce qu'elle
dit--n'est-ce pas assez clair? Je crois que c'est clair, vraiment, et
suffisamment pénible aussi.
--Oui, mais, dit la mère, tu parles de conditions que tu ne peux
accorder; quoi? Veut-elle un contrat? Ce que tu lui apporteras doit être
selon sa dot; qu'est-ce qu'elle t'apporte?
--Oh! pour la fortune, dit Robin, elle est assez riche; je suis
satisfait sur ce point; mais c'est moi qui ne suis pas capable
d'accomplir ses conditions, et elle est décidée de ne pas me prendre
avant qu'elles soient remplies.
Ici les soeurs interrompirent.
--Madame, dit la soeur puînée, il est impossible d'être sérieux avec
lui; il ne répondra jamais directement à rien; vous feriez mieux de le
laisser en repos, et de n'en plus parler; vous savez assez comment
disposer d'elle pour la mettre hors de son chemin.
Robin fut un peu échauffé par l'impertinence de sa soeur, mais il la
joignit en un moment.
--Il y a deux sortes de personnes, madame, dit-il, en se tournant vers
sa mère, avec lesquelles il est impossible de discuter: c'est une sage
et une sotte; il est un peu dur pour moi d'avoir à lutter à la fois
contre les deux.
La plus jeune soeur s'entremit ensuite.
--Nous devons être bien sottes, en effet, dit-elle, dans l'opinion de
mon frère, pour qu'il pense nous faire croire qu'il a sérieusement
demandé à Mme Betty de l'épouser et qu'elle l'a refusé.
--«Tu répondras, et tu ne répondras point», a dit Salomon, répliqua son
frère; quand ton frère a dit qu'il ne lui avait pas demandé moins de
cinq fois, et qu'elle l'avait fermement refusé, il me semble qu'une plus
jeune soeur n'a pas à douter de sa véracité, quand sa mère ne l'a point
fait.
--C'est que ma mère, vois-tu, n'a pas bien compris, dit la seconde
soeur.
--Il y a quelque différence, dit Robin, entre demander une explication
et me dire qu'elle ne me croit pas.
--Eh bien, mais, fils, dit la vieille dame, si tu es disposé à nous
laisser pénétrer dans ce mystère, quelles étaient donc ces conditions si
dures?
--Oui, madame, dit Robin, je l'eusse fait dès longtemps, si ces
fâcheuses ici ne m'avaient harcelé par manière d'interruption. Les
conditions sont que je vous amène, vous et mon père, à y consentir, sans
quoi elle proteste qu'elle ne me verra plus jamais à ce propos; et ce
sont des conditions, comme je l'ai dit, que je suppose que je ne pourrai
jamais remplir; j'espère que mes ardentes soeurs sont satisfaites
maintenant, et qu'elles vont un peu rougir.
Cette réponse fut surprenante pour elles toutes, quoique moins pour la
mère, à cause de ce que je lui avais dit; pour les filles, elles
demeurèrent muettes longtemps; mais la mère dit, avec quelque passion:
--Eh bien, j'avais déjà entendu ceci, mais je ne pouvais le croire; mais
s'il en est ainsi, nous avons toutes fait tort à Betty, et elle s'est
conduite mieux que je ne l'espérais.
--Oui, vraiment, dit la soeur aînée, s'il en est ainsi, elle a fort bien
agi, en vérité.
--Il faut bien avouer, dit la mère, que ce n'est point sa faute à elle
s'il a été assez sot pour se le mettre dans l'esprit; mais de lui avoir
rendu une telle réponse montre plus de respect pour nous que je ne
saurais l'exprimer; j'en estimerai la fille davantage, tant que je la
connaîtrai.
--Mais non pas moi, dit Robin, à moins que vous donniez votre
consentement.
--Pour cela, j'y réfléchirai encore, dit la mère; je t'assure que, s'il
n'y avait pas bien d'autres objections, la conduite qu'elle a eue
m'amènerait fort loin sur le chemin du consentement.
--Je voudrais bien qu'elle vous amenât jusqu'au bout, dit Robin: si vous
aviez autant souci de me rendre heureux que de me rendre riche, vous
consentiriez bientôt.
--Mais voyons, Robin, dit la mère encore, es-tu réellement sérieux?
as-tu vraiment envie de l'avoir?
--Réellement, madame, dit Robin, je trouve dur que vous me questionniez
encore sur ce chapitre; je ne dis pas que je l'aurai: comment
pourrais-je me résoudre là-dessus puisque vous voyez bien que je ne
pourrai l'avoir sans votre consentement? mais je dis ceci, et je suis
sérieux, que je ne prendrai personne d'autre, si je me puis aider:
«Betty ou personne»,--voilà ma devise! et le choix entre les deux est
aux soins de votre coeur, madame, pourvu seulement que mes soeurs ici,
qui ont si bon naturel, ne prennent point part au vote.
Tout ceci était affreux pour moi, car la mère commençait à céder, et
Robin la serrait de près. D'autre part, elle tint conseil avec son fils
aîné, et il usa de tous les arguments du monde pour lui persuader de
consentir, alléguant l'amour passionné que son frère me portait, et le
généreux respect que j'avais montré pour la famille en refusant mes
avantages sur un délicat point d'honneur, et mille choses semblables. Et
quant au père, c'était un homme tout tracassé par les affaires
publiques, occupé à faire valoir son argent, bien rarement chez lui,
fort soucieux de ses affaires, et qui laissait toutes ces choses aux
soins de sa femme.
Vous pouvez facilement penser que le secret étant, comme ils croyaient,
découvert, il n'était plus si difficile ni si dangereux pour le frère
aîné, que personne ne soupçonnait de rien, d'avoir accès plus libre
jusqu'à moi; oui, et même sa mère lui proposa de causer avec Mme Betty,
ce qui était justement ce qu'il désirait:
--Il se peut, fils, dit-elle, que tu aies plus de clartés en cette
affaire que je n'en ai, et tu jugeras si elle a montré la résolution que
dit Robin, ou non.
Il ne pouvait rien souhaiter de mieux, et, feignant de céder au désir de
sa mère, elle m'amena vers lui dans la propre chambre où elle couchait,
me dit que son fils avait affaire avec moi à sa requête, puis nous
laissa ensemble, et il ferma la porte sur elle.
Il revint vers moi, me prit dans ses bras et me baisa très tendrement,
mais me dit que les choses en étaient venues à leur crise, et que
j'avais pouvoir de me rendre heureuse ou infortunée ma vie durant; que
si je ne pouvais m'accorder à son désir, nous serions tous deux perdus.
Puis il me dit toute l'histoire passée entre Robin, comme il l'appelait,
sa mère, ses soeurs et lui-même.
--Et maintenant, ma chère enfant, dit-il, considérez ce que ce serait
que d'épouser un gentilhomme de bonne famille, de belle fortune, avec le
consentement de toute la maison, pour jouir de tout ce que le monde vous
peut offrir; imaginez, d'autre part, que vous serez plongée dans la
noire condition d'une femme qui a perdu sa bonne renommée; et quoique je
resterai votre ami privé tant que je vivrai, toutefois, ainsi que je
serais toujours soupçonné, ainsi craindrez-vous de me voir, et moi de
vous reconnaître.
Il ne me laissa pas le temps de répondre, mais poursuivit ainsi:
--Ce qui s'est passé entre nous, mon enfant, tant que nous serons
d'accord, peut être enterré et oublié; je resterai toujours votre ami
sincère, sans nulle inclination à une intimité plus voisine quand vous
deviendrez ma soeur; je vous supplie d'y réfléchir et de ne point vous
opposer vous-même à votre salut et à votre prospérité: et, afin de vous
assurer de ma sincérité, ajoute-t-il, je vous offre ici cinq cents
livres en manière d'excuse pour les libertés que j'ai prises avec vous,
et que nous regarderons, si vous voulez, comme quelques folies de nos
vies passées dont il faut espérer que nous pourrons nous repentir.
Je ne puis pas dire qu'aucune de ces paroles m'eût assez émue pour me
donner une pensée décisive, jusqu'enfin il me dit très clairement que si
je refusais, il avait le regret d'ajouter qu'il ne saurait continuer
avec moi sur le même pied qu'auparavant; que bien qu'il m'aimât autant
que jamais, et que je lui donnasse tout l'agrément du monde, le
sentiment de la vertu ne l'avait pas abandonné au point qu'il souffrît
de coucher avec une femme à qui son frère faisait sa cour pour
l'épouser; que s'il prenait congé de moi sur un refus, quoi qu'il pût
faire pour ne me laisser manquer de rien, s'étant engagé d'abord à
m'entretenir, pourtant je ne devais point être surprise s'il était forcé
de me dire qu'il ne pouvait se permettre de me revoir, et qu'en vérité
je ne pouvais l'espérer.
J'écoutai cette dernière partie avec quelques signes de surprise et de
trouble, et je me retins à grand'peine de pâmer, car vraiment je
l'aimais jusqu'à l'extravagance; mais il vit mon trouble, et m'engagea à
réfléchir sérieusement, m'assura que c'était la seule manière de
préserver notre mutuelle affection; que dans cette situation nous
pourrions nous aimer en amis, avec la plus extrême passion, et avec un
amour d'une parfaite pureté, libres de nos justes remords, libres des
soupçons d'autres personnes; qu'il me serait toujours reconnaissant du
bonheur qu'il me devait; qu'il serait mon débiteur tant qu'il vivrait,
et qu'il payerait sa dette tant qu'il lui resterait le souffle.
Ainsi, il m'amena, en somme, à une espèce d'hésitation, où je me
représentais tous les dangers avec des figures vives, encore forcées par
mon imagination; je me voyais jetée seule dans l'immensité du monde,
pauvre fille perdue, car je n'étais rien de moins, et peut-être que je
serais exposée comme telle; avec bien peu d'argent pour me maintenir,
sans ami, sans connaissance au monde entier, sinon en cette ville où je
ne pouvais prétendre rester. Tout cela me terrifiait au dernier point,
et il prenait garde à toutes occasions de me peindre ces choses avec les
plus sinistres couleurs; d'autre part, il ne manquait pas de me mettre
devant les yeux la vie facile et prospère que j'allais mener.