pourrais-je être satisfaite d'être jetée à la porte? Car si notre
liaison n'a pas été découverte, je ne sais ce que j'ai fait d'autre pour
changer les visages que tournent vers moi tous ceux de la famille, qui
jadis me traitaient avec autant de tendresse que si j'eusse été une de
leurs enfants.
--Mais vois-tu, mon enfant, dit-il: qu'ils sont inquiets à ton sujet,
c'est parfaitement vrai, mais qu'ils aient le moindre soupçon du cas tel
qu'il est, en ce qui nous concerne, toi et moi, c'est si loin d'être
vrai qu'ils soupçonnent mon frère Robin, et, en somme, ils sont
pleinement persuadés qu'il te fait la cour; oui-dà, et c'est ce sot
lui-même qui le leur a mis dans la tête, car il ne cesse de babiller
là-dessus et de se rendre ridicule. J'avoue que je pense qu'il a grand
tort d'agir ainsi, puisqu'il ne saurait ne pas voir que cela les vexe et
les rend désobligeants pour toi; mais c'est une satisfaction pour moi, à
cause de l'assurance que j'en tire qu'ils ne me soupçonnent en rien, et
j'espère que tu en seras satisfaite aussi.
--Et je le suis bien, dis-je, en une manière, mais qui ne touche
nullement ma position, et ce n'est pas là la chose principale qui me
tourmente, quoique j'en aie été bien inquiète aussi.
--Et qu'est-ce donc alors? dit-il.
Là-dessus j'éclatai en larmes, et ne pus rien lui dire du tout; il
s'efforça de m'apaiser de son mieux, mais commença enfin de me presser
très fort de lui dire ce qu'il y avait; enfin, je répondis que je
croyais de mon devoir de le lui dire, et qu'il avait quelque droit de le
savoir, outre que j'avais besoin de son conseil, car j'étais dans un tel
embarras que je ne savais comment faire, et alors je lui racontai toute
l'affaire: je lui dis avec quelle imprudence s'était conduit son frère,
en rendant la chose si publique, car s'il l'avait gardée secrète
j'aurais pu le refuser avec fermeté sans en donner aucune raison, et,
avec le temps, il aurait cessé ses sollicitations; mais qu'il avait eu
la vanité, d'abord de se persuader que je ne le refuserais pas, et qu'il
avait pris la liberté, ensuite, de parler de son dessein à la maison
entière.
Je lui dis à quel point je lui avais résisté, et combien...ses offres
étaient honorables et sincères.
--Mais, dis-je, ma situation va être doublement difficile, car elles
m'en veulent maintenant, parce qu'il désire m'avoir; mais elles m'en
voudront davantage quand elles verront que je l'ai refusé, et elles
diront bientôt: «Il doit y avoir quelque chose d'autre là-dedans», et
que je suis déjà mariée à quelqu'un d'autre, sans quoi je ne refuserais
jamais une alliance si au-dessus de moi que celle-ci.
Ce discours le surprit vraiment beaucoup; il me dit que j'étais arrivée,
en effet, à un point critique, et qu'il ne voyait pas comment je
pourrais me tirer d'embarras; mais qu'il y réfléchirait et qu'il me
ferait savoir à notre prochaine entrevue à quelle résolution il s'était
arrêté; cependant il me pria de ne pas donner mon consentement à son
frère, ni de lui opposer un refus net, mais de le tenir en suspens.
Je parus sursauter à ces mots «ne pas donner mon consentement»; je lui
dis qu'il savait fort bien que je n'avais pas de consentement à donner,
qu'il s'était engagé à m'épouser, et que moi, par là même, j'étais
engagée à lui, qu'il m'avait toujours dit que j'étais sa femme, et que
je me considérais en effet comme telle, aussi bien que si la cérémonie
en eût été passée, et que c'était sa propre bouche qui m'en donnait
droit, puisqu'il m'avait toujours persuadée de me nommer sa femme.
--Voyons, ma chérie, dit-il, ne t'inquiète pas de cela maintenant; si je
ne suis pas ton mari, je ferai tout l'office d'un mari, et que ces
choses ne te tourmentent point maintenant, mais laisse-moi examiner un
peu plus avant cette affaire et je pourrai t'en dire davantage à notre
prochaine entrevue.
Ainsi il m'apaisa du mieux qu'il put, mais je le trouvai très songeur,
et quoiqu'il se montrât très tendre et me baisât mille fois et
davantage, je crois, et me donnât de l'argent aussi, cependant il ne fit
rien de plus pendant tout le temps que nous demeurâmes ensemble, qui fut
plus de deux heures, dont je m'étonnai fort, regardant sa coutume et
l'occasion.
Son frère ne revint pas de Londres avant cinq ou six jours, et il se
passa deux jours encore avant qu'il eut l'occasion de lui parler; mais
alors, le tirant à part, il lui parla très secrètement là-dessus, et le
même soir trouva moyen (car nous eûmes une longue conférence) de me
répéter tout leur discours qui, autant que je me le rappelle, fut
environ comme suit.
Il lui dit qu'il avait ouï d'étranges nouvelles de lui depuis son départ
et, en particulier qu'il faisait l'amour à Mme Betty.
--Eh bien, dit son frère avec un peu d'humeur, et puis quoi? Cela
regarde-t-il quelqu'un?
--Voyons, lui dit son frère, ne te fâche pas, Robin, je ne prétends
nullement m'en mêler, mais je trouve qu'elles s'en inquiètent, et
qu'elles ont à ce sujet maltraité la pauvre fille, ce qui me peine
autant que si c'était moi-même.
--Que veux-tu dire par ELLES? dit Robin.
--Je veux dire ma mère et les filles, dit le frère aîné. Mais écoute,
reprend-il, est-ce sérieux? aimes-tu vraiment la fille?
--Eh bien, alors, dit Robin, je te parlerai librement: je l'aime
au-dessus de toutes les femmes du monde, et je l'aurai, en dépit de ce
qu'elles pourront faire ou dire; j'ai confiance que la fille ne me
refusera point.
Je fus percée au coeur à ces paroles, car bien qu'il fût de toute raison
de penser que je ne le refuserais pas, cependant, je savais, en ma
conscience, qu'il le fallait, et je voyais ma ruine dans cette
obligation; mais je savais qu'il était de mon intérêt de parler
autrement à ce moment, et j'interrompis donc son histoire en ces termes:
--Oui-dà, dis-je, pense-t-il que je ne le refuserai point? il verra bien
que je le refuserai tout de même.
--Bien, ma chérie, dit-il, mais permets-moi de te rapporter toute
l'histoire, telle qu'elle se passa entre nous, puis tu diras ce que tu
voudras.
Là-dessus il continua et me dit qu'il avait ainsi répondu:
--Mais, mon frère, tu sais qu'elle n'a rien, et tu pourrais prétendre à
différentes dames qui ont de belles fortunes.
--Peu m'importe, dit Robin, j'aime la fille, et je ne chercherai jamais
à flatter ma bourse, en me mariant, aux dépens de ma fantaisie.
--Ainsi, ma chérie, ajoute-t-il, il n'y a rien à lui opposer.
--Si, si, dis-je, je saurai bien quoi lui opposer. J'ai appris à dire
non, maintenant, quoique je ne l'eusse pas appris autrefois; si le plus
grand seigneur du pays m'offrait le mariage maintenant, je pourrais
répondre non de très bon coeur.
--Voyons, mais, ma chérie, dit-il, que peux-tu lui répondre? Tu sais
fort bien, ainsi que tu le disais l'autre jour qu'il te fera je ne sais
combien de questions là-dessus et toute la maison s'étonnera de ce que
cela peut bien signifier.
--Comment? dis-je en souriant, je peux leur fermer la bouche à tous,
d'un seul coup, en lui disant, ainsi qu'à eux, que je suis déjà mariée à
son frère aîné.
Il sourit un peu, lui aussi, sur cette parole, mais je pus voir qu'elle
le surprenait, et il ne put dissimuler le désordre où elle le jeta;
toutefois il répliqua:
--Oui bien, dit-il, et quoique cela puisse être vrai, en un sens,
cependant je suppose que tu ne fais que plaisanter en parlant de donner
une telle réponse, qui pourrait ne pas être convenable pour plus d'une
raison.
--Non, non, dis-je gaiement, je ne suis pas si ardente à laisser
échapper ce secret sans votre consentement.
--Mais que pourras-tu leur répondre alors, dit-il, quand ils te
trouveront déterminée contre une alliance qui serait apparemment si fort
à ton avantage?
--Comment, lui dis-je, serai-je en défaut? En premier lieu je ne suis
point forcée de leur donner de raisons et d'autre part je puis leur dire
que je suis mariée déjà, et m'en tenir là; et ce sera un arrêt net pour
lui aussi, car il ne saurait avoir de raisons pour faire une seule
question ensuite.
--Oui, dit-il, mais toute la maison te tourmentera là-dessus, et si tu
refuses absolument de rien leur dire, ils en seront désobligés et
pourront en outre en prendre du soupçon.
--Alors, dis-je, que puis-je faire? Que voudriez-vous que je fisse?
J'étais assez en peine avant, comme je vous ai dit; et je vous ai fait
connaître les détails afin d'avoir votre avis.
--Ma chérie, dit-il, j'y ai beaucoup réfléchi, sois-en sûre; et
quoiqu'il y ait en mon conseil bien des mortifications pour moi, et
qu'il risque d'abord de te paraître étrange, cependant, toutes choses
considérées, je ne vois pas de meilleure solution pour toi que de le
laisser aller; et si tu le trouves sincère et sérieux, de l'épouser.
Je lui jetai un regard plein d'horreur sur ces paroles, et, devenant
pâle comme la mort, fus sur le point de tomber évanouie de la chaise où
j'étais assise, quand, avec un tressaut: «Ma chérie, dit-il tout haut,
qu'as-tu? qu'y a-t-il? où vas-tu?» et mille autres choses pareilles, et,
me secouant et m'appelant tour à tour, il me ramena un peu à moi,
quoiqu'il se passât un bon moment avant que je retrouvasse pleinement
mes sens, et je ne fus pas capable de parler pendant plusieurs minutes.
Quand je fus pleinement remise, il commença de nouveau:
--Ma chérie, dit-il, il faudrait y songer bien sérieusement; tu peux
assez clairement voir quelle est l'attitude de la famille dans le cas
présent et qu'ils seraient tous enragés si j'étais en cause, au lieu que
ce fût mon frère, et, à ce que je puis voir du moins, ce serait ma ruine
et la tienne tout ensemble.
--Oui-dà! criai-je, parlant encore avec colère; et toutes vos
protestations et vos voeux doivent-ils être ébranlés par le déplaisir de
la famille? Ne vous l'ai-je pas toujours objecté, et vous le traitiez
légèrement, comme étant au-dessous de vous, et de peu d'importance; et
en est-ce venu là, maintenant? Est-ce là votre foi et votre honneur,
votre amour et la fermeté de vos promesses?
Il continua à demeurer parfaitement calme, malgré tous mes reproches, et
je ne les lui épargnais nullement; mais il répondit enfin:
--Ma chérie, je n'ai pas manqué encore à une seule promesse; je t'ai dit
que je t'épouserais quand j'entrerais en héritage; mais tu vois que mon
père est un homme vigoureux, de forte santé et qui peut vivre encore ses
trente ans, et n'être pas plus vieux en somme que plusieurs qui sont
autour de nous en ville; et tu ne m'as jamais demandé de t'épouser plus
tôt, parce que tu savais que cela pourrait être ma ruine; et pour le
reste, je ne t'ai failli en rien.
Je ne pouvais nier un mot de ce qu'il disait:
--Mais comment alors, dis-je, pouvez-vous me persuader de faire un pas
si horrible et de vous abandonner, puisque vous ne m'avez pas
abandonnée? N'accorderez-vous pas qu'il y ait de mon côté un peu
d'affection et d'amour, quand il y en a tant eu du vôtre? Ne vous ai-je
pas fait des retours? N'ai-je donné aucun témoignage de ma sincérité et
de ma passion? Est-ce que le sacrifice que je vous ai fait de mon
honneur et de ma chasteté n'est pas une preuve de ce que je suis
attachée à vous par des liens trop forts pour les briser?
--Mais ici, ma chérie, dit-il, tu pourras entrer dans une position sûre,
et paraître avec honneur, et la mémoire de ce que nous avons fait peut
être drapée d'un éternel silence, comme si rien n'en eût jamais été; tu
conserveras toujours ma sincère affection, mais en toute honnêteté et
parfaite justice envers mon frère; tu seras ma chère soeur, comme tu es
maintenant ma chère....
Et là il s'arrêta.
--Votre chère catin, dis-je; c'était ce que vous vouliez dire et vous
auriez aussi bien pu le dire; mais je vous comprends; pourtant je vous
prie de vous souvenir des longs discours dont vous m'entreteniez, et des
longues heures de peine que vous vous êtes donnée pour me persuader de
me regarder comme une honnête femme; que j'étais votre femme en
intention, et que c'était un mariage aussi effectif qui avait été passé
entre nous, que si nous eussions été publiquement mariés par le ministre
de la paroisse; vous savez que ce sont là vos propres paroles.
Je trouvai que c'était là le serrer d'un peu trop près; mais j'adoucis
les choses dans ce qui suit; il demeura comme une souche pendant un
moment, et je continuai ainsi:
--Vous ne pouvez pas, dis-je, sans la plus extrême injustice, penser
que j'aie cédé à toute ces persuasions sans un amour qui ne pouvait être
mis en doute, qui ne pouvait être ébranlé par rien de ce qui eût pu
survenir; si vous avez sur moi des pensées si peu honorables, je suis
forcée de vous demander quel fondement je vous ai donné à une telle
persuasion. Si jadis j'ai cédé aux importunités de mon inclination, et
si j'ai été engagée à croire que je suis vraiment votre femme,
donnerai-je maintenant le démenti à tous ces arguments, et prendrai-je
le nom de catin ou de maîtresse, qui est la même chose? Et allez-vous me
transférer à votre frère? Pouvez-vous transférer mon affection?
Pouvez-vous m'ordonner de cesser de vous aimer et m'ordonner de l'aimer?
Est-il en mon pouvoir, croyez-vous, de faire un tel changement sur
commande? Allez, monsieur, dis-je, soyez persuadé que c'est une chose
impossible, et, quel que puisse être le changement de votre part, que je
resterai toujours fidèle; et j'aime encore bien mieux, puisque nous en
sommes venus à une si malheureuse conjoncture, être votre catin que la
femme de votre frère.
Il parut satisfait et touché par l'impression de ce dernier discours, et
me dit qu'il restait là où il s'était tenu avant; qu'il ne m'avait été
infidèle en aucune promesse qu'il m'eût faite encore, mais que tant de
choses terribles s'offraient à sa vue en cette affaire, qu'il avait
songé à l'autre comme un remède; mais qu'il pensait bien qu'elle ne
marquerait pas une entière séparation entre nous, que nous pourrions, au
contraire, nous aimer en amis tout le reste de nos jours, et peut-être
avec plus de satisfaction qu'il n'était possible en la situation où nous
étions présentement; qu'il se faisait fort de dire que je ne pouvais
rien appréhender de sa part sur la découverte d'un secret qui ne
pourrait que nous réduire à rien, s'il paraissait au jour; enfin qu'il
n'avait qu'une seule question à me faire, et qui pourrait s'opposer à
son dessein, et que s'il obtenait une réponse à cette question, il ne
pouvait que penser encore que c'était pour moi la seule décision
possible.
Je devinai sa question sur-le-champ, à savoir si je n'étais pas grosse.
Pour ce qui était de cela, lui dis-je, il n'avait besoin d'avoir cure,
car je n'étais pas grosse.
--Eh bien, alors, ma chérie, dit-il, nous n'avons pas le temps de causer
plus longtemps maintenant; réfléchis; pour moi, je ne puis qu'être
encore d'opinion que ce sera pour toi le meilleur parti à prendre.
Et là-dessus, il prit congé, et d'autant plus à la hâte que sa mère et
ses soeurs sonnaient à la grande porte dans le moment qu'il s'était levé
pour partir.
Il me laissa dans la plus extrême confusion de pensée; et il s'en
aperçut aisément le lendemain et tout le reste de la semaine, mais ne
trouva pas l'occasion de me joindre jusqu'au dimanche d'après, qu'étant
indisposée, je n'allai pas à l'église, et lui, imaginant quelque excuse,
resta à la maison.
Et maintenant il me tenait encore une fois pendant une heure et demie
toute seule, et nous retombâmes tout du long dans les mêmes arguments;
enfin je lui demandai avec chaleur quelle opinion il devait avoir de ma
pudeur, s'il pouvait supposer que j'entretinsse seulement l'idée de
coucher avec deux frères, et lui assurai que c'était une chose
impossible; j'ajoutais que s'il me disait même qu'il ne me reverrait
jamais (et rien que la mort ne pourrait m'être plus terrible), pourtant
je ne pourrais jamais entretenir une pensée si peu honorable pour moi et
si vile pour lui; et qu'ainsi je le suppliais, s'il lui restait pour moi
un grain de respect ou d'affection, qu'il ne m'en parlât plus ou qu'il
tirât son épée pour me tuer.
Il parut surpris de mon obstination, comme il la nomma; me dit que
j'étais cruelle envers moi-même, cruelle envers lui tout ensemble; que
c'était pour nous deux une crise inattendue, mais qu'il ne voyait pas
d'autre moyen de nous sauver de la ruine, d'où il lui paraissait encore
plus cruel; mais que s'il ne devait plus m'en parler, il ajouta avec une
froideur inusitée qu'il ne connaissait rien d'autre dont nous eussions à
causer, et ainsi se leva pour prendre congé; je me levai aussi,
apparemment avec la même indifférence, mais quand il vint me donner ce
qui semblait un baiser d'adieu, j'éclatai dans une telle passion de
larmes, que bien que j'eusse voulu parler, je ne le pus, et lui pressant
seulement la main, parus lui donner l'adieu, mais pleurai violemment. Il
en fut sensiblement ému, se rassit, et me dit nombre de choses tendres,
mais me pressa encore sur la nécessité de ce qu'il avait proposé,
affirmant toujours que si je refusais, il continuerait néanmoins à
m'entretenir du nécessaire, mais me laissant clairement voir qu'il me
refuserait le point principal, oui, même comme maîtresse; se faisant un
point d'honneur de ne pas coucher avec la femme qui, autant qu'il en
pouvait savoir, pourrait un jour ou l'autre venir à être la femme de son
frère.
La simple perte que j'en faisais comme galant n'était pas tant mon
affliction que la perte de sa personne, que j'aimais en vérité à la
folie, et la perte de toutes les espérances que j'entretenais, et sur
lesquelles j'avais tout fondé, de l'avoir un jour pour mari; ces choses
m'accablèrent l'esprit au point qu'en somme les agonies de ma pensée me
jetèrent en une grosse fièvre, et il se passa longtemps que personne
dans la famille n'attendait plus de me voir vivre.
J'étais réduite bien bas en vérité, et j'avais souvent le délire; mais
rien n'était si imminent pour moi que la crainte où j'étais de dire dans
mes rêveries quelque chose qui pût lui porter préjudice. J'étais aussi
tourmentée dans mon esprit par le désir de le voir, et lui tout autant
par celui de me voir, car il m'aimait réellement avec la plus extrême
passion; mais cela ne put se faire; il n'y eut pas le moindre moyen
d'exprimer ce désir d'un côté ou de l'autre. Ce fut près de cinq
semaines que je gardai le lit; et quoique la violence de ma fièvre se
fût apaisée au bout de trois semaines, cependant elle revint par
plusieurs fois; et les médecins dirent à deux ou trois reprises qu'il ne
pouvaient plus rien faire pour moi, et qu'il fallait laisser agir la
nature et la maladie; au bout de cinq semaines, je me trouvai mieux,
mais si faible, si changée, et je me remettais si lentement que les
médecins craignirent que je n'entrasse en maladie de langueur; et ce qui
fut mon plus grand ennui, ils exprimèrent l'avis que mon esprit était
accablé, que quelque chose me tourmentait, et qu'en somme j'étais
amoureuse. Là-dessus toute la maison se mit à me presser de dire si
j'étais amoureuse ou non, et de qui; mais, comme bien je pouvais, je
niai que je fusse amoureuse de personne.
Ils eurent à cette occasion une picoterie sur mon propos un jour pendant
qu'ils étaient à table, qui pensa mettre toute la famille en tumulte.
Ils se trouvaient être tous à table, à l'exception du père; pour moi,
j'étais malade, et dans ma chambre; au commencement de la conversation,
la vieille dame qui m'avait envoyé d'un plat à manger, pria sa servante
de monter me demander si j'en voulais davantage; mais la servante
redescendit lui dire que je n'avais pas mangé la moitié de ce qu'elle
m'avait envoyé déjà.
--Hélas! dit la vieille dame, la pauvre fille! Je crains bien qu'elle ne
se remette jamais.
--Mais, dit le frère aîné, comment Mme Betty pourrait-elle se remettre,
puisqu'on dit qu'elle est amoureuse?
--Je n'en crois rien, dit la vieille dame.
--Pour moi, dit la soeur aînée, je ne sais qu'en dire; on a fait un tel
vacarme sur ce qu'elle était si jolie et si charmante, et je ne sais
quoi, et tout cela devant elle, que la tête de la péronnelle, je crois,
en a été tournée, et qui sait de quoi elle peut être possédée après de
telles façons? pour ma part, je ne sais qu'en penser.
--Pourtant, ma soeur, il faut reconnaître qu'elle est très jolie, dit le
frère aîné.
--Oui certes, et infiniment plus jolie que toi, ma soeur, dit Robin, et
voilà ce qui te mortifie.
--Bon, bon, là n'est pas la question, dit sa soeur; la fille n'est pas
laide, et elle le sait bien; on n'a pas besoin de le lui répéter pour la
rendre vaniteuse.
--Nous ne disons pas qu'elle est vaniteuse, repart le frère aîné, mais
qu'elle est amoureuse; peut-être qu'elle est amoureuse de soi-même: il
paraît que mes soeurs ont cette opinion.
--Je voudrais bien qu'elle fût amoureuse de moi, dit Robin, je la
tuerais vite de peine.
--Que veux-tu dire par là, fils? dit la vieille dame; comment peux-tu
parler ainsi?
--Mais, madame, dit encore Robin fort honnêtement, pensez-vous que je
laisserais la pauvre fille mourir d'amour, et pour moi, qu'elle a si
près de sa main pour le prendre?
--Fi, mon frère, dit la soeur puînée, comment peux-tu parler ainsi?
Voudrais-tu donc prendre une créature qui ne possède pas quatre sous
vaillants au monde?
--De grâce, mon enfant, dit Robin, la beauté est une dot et la bonne
humeur en plus est une double dot; je te souhaiterais pour la tienne le
demi-fonds qu'elle a des deux.
De sorte qu'il lui ferma la bouche du coup.
--Je découvre, dit la soeur aînée, que si Betty n'est pas amoureuse, mon
frère l'est; je m'étonne qu'il ne s'en soit pas ouvert à Betty: je gage
qu'elle ne dira pas NON.
--Celles qui cèdent quand elles sont priées, dit Robin, sont à un pas
devant celles qui ne sont jamais priées de céder, et à deux pas devant
celles qui cèdent avant que d'être priées, et voilà une réponse pour
toi, ma soeur.
Ceci enflamma la soeur, et elle s'enleva de colère et dit que les choses
en étaient venues à un point tel qu'il était temps que la donzelle
(c'était moi) fût mise hors de la famille, et qu'excepté qu'elle n'était
point en état d'être jetée à la porte, elle espérait que son père et sa
mère n'y manqueraient pas, sitôt qu'on pourrait la transporter.
Robin répliqua que c'était l'affaire du maître et de la maîtresse de la
maison, qui n'avaient pas de leçons à recevoir d'une personne d'aussi
peu de jugement que sa soeur aînée.
Tout cela courut beaucoup plus loin: la soeur gronda, Robin moqua et
railla, mais la pauvre Betty y perdit extrêmement de terrain dans la
famille. On me le raconta et je pleurai de tout coeur, et la vieille
dame monta me voir, quelqu'un lui ayant dit à quel point je m'en
tourmentais. Je me plaignis à elle qu'il était bien dur que les docteurs
donnassent sur moi un tel jugement pour lequel ils n'avaient point de
cause, et que c'était encore plus dur si on considérait la situation où
je me trouvais dans la famille; que j'espérais n'avoir rien fait pour
diminuer son estime pour moi ou donner aucune occasion à ce chamaillis
entre ses fils et ses filles, et que j'avais plus grand besoin de penser
à ma bière que d'être en amour, et la suppliai de ne pas me laisser
souffrir en son opinion pour les erreurs de quiconque, excepté les
miennes.
Elle fut sensible à la justesse de ce que je disais, mais me dit que
puisqu'il y avait eu une telle clameur entre eux, et que son fils cadet
jacassait de ce train, elle me priait d'avoir assez confiance en elle
pour lui répondre bien sincèrement à une seule question. Je lui dis que
je le ferais et avec la plus extrême simplicité et sincérité. Eh bien,
alors, la question était: Y avait-il eu quelque chose entre son fils
Robert et moi? Je lui dis avec toutes les protestations de sincérité que
je pus faire et bien pouvais-je les faire, qu'il n'y avait rien et qu'il
n'y avait jamais rien eu; je lui dis que M. Robert avait plaisanté et
jacassé, comme elle savait que c'était sa manière, et que j'avais
toujours pris ses paroles à la façon que je supposais qu'il les
entendait, pour un étrange discours en l'air sans aucune signification,
et lui assurai qu'il n'avait pas passé la moindre syllabe de ce qu'elle
voulait dire entre nous, et que ceux qui l'avaient insinué m'avaient
fait beaucoup de tort à moi et n'avaient rendu aucun service à M.
Robert.