volèrent à mon coeur et me mirent assez en désordre. Il répéta ensuite
plusieurs fois qu'il était amoureux de moi, et mon coeur disait aussi
clairement qu'une voix que j'en étais charmée; oui, et chaque fois qu'il
disait: «Je suis amoureux de vous», mes rougeurs répondaient clairement:
«Je le voudrais bien, monsieur.» Toutefois, rien d'autre ne se passa
alors; ce ne fut qu'une surprise, et je me remis bientôt. Il serait
resté plus longtemps avec moi, mais par hasard, il regardai la fenêtre,
et vit ses soeurs qui remontaient le jardin. Il prit donc congé, me
baisa encore, me dit qu'il était très sérieux, et que j'en entendrais
bien promptement davantage. Et le voilà parti infiniment joyeux, et s'il
n'y avait eu un malheur en cela, j'aurais été dans le vrai, mais
l'erreur était que Mme Betty était sérieuse et que le gentilhomme ne
l'était pas.
À partir de ce temps, ma tête courut sur d'étranges choses, et je puis
véritablement dire que je n'étais pas moi-même, d'avoir un tel
gentilhomme qui me répétait qu'il était amoureux de moi, et que j'étais
une si charmante créature, comme il me disait que je l'étais: c'étaient
là des choses que je ne savais comment supporter; ma vanité était élevée
au dernier degré. Il est vrai que j'avais la tête pleine d'orgueil,
mais, ne sachant rien des vices de ce temps, je n'avais pas une pensée
sur ma vertu; et si mon jeune maître l'avait proposé à première vue, il
eût pu prendre toute liberté qu'il eût cru bonne; mais il ne perçut pas
son avantage, ce qui fut mon bonheur à ce moment.
Il ne se passa pas longtemps avant qu'il trouvât l'occasion de me
surprendre encore, et presque dans la même posture; en vérité, il y eut
plus de dessein de sa part, quoique non de la mienne. Ce fut ainsi: les
jeunes dames étaient sorties pour faire des visites avec leur mère; son
frère n'était pas en ville, et pour son père, il était à Londres depuis
une semaine; il m'avait si bien guettée qu'il savait où j'étais, tandis
que moi je ne savais pas tant s'il était à la maison, et il monte
vivement l'escalier, et, me voyant au travail, entre droit dans la
chambre, où il commença juste comme l'autre fois, me prenant dans ses
bras, et me baisant pendant presque un quart d'heure de suite.
C'est dans la chambre de sa plus jeune soeur que j'étais, et comme il
n'y avait personne à la maison que la servante au bas de l'escalier, il
en fut peut-être plus hardi; bref, il commença d'être pressant avec moi;
il est possible qu'il me trouva un peu trop facile, car je ne lui
résistai pas tandis qu'il ne faisait que me tenir dans ses bras et me
baiser; en vérité, cela me donnait trop de plaisir pour lui résister
beaucoup.
Eh bien, fatigués de ce genre de travail, nous nous assîmes, et là il me
parla pendant longtemps; me dit qu'il était charmé de moi, qu'il ne
pouvait avoir de repos qu'il ne m'eût persuadé qu'il était amoureux de
moi, et que si je pouvais l'aimer en retour, et si je voulais le rendre
heureux, je lui sauverais la vie, et mille belles choses semblables. Je
ne lui répondis que peu, mais découvris aisément que j'étais une sotte
et que je ne comprenais pas le moins du monde ce qu'il entendait.
Puis il marcha par la chambre, et, me prenant par la main, je marchai
avec lui, et soudain, prenant son avantage, il me jeta sur le lit et m'y
baisa très violemment, mais, pour lui faire justice, ne se livra à
aucune grossièreté, seulement me baisa pendant très longtemps; après
quoi il crut entendre quelqu'un monter dans l'escalier, de sorte qu'il
sauta du lit et me souleva, professant infiniment d'amour pour moi, mais
me dit que c'était une affection entièrement honorable, et qu'il ne
voulait me causer aucun mal, et là-dessus il me mit cinq guinées dans la
main et redescendit l'escalier.
Je fus plus confondue de l'argent que je ne l'avais été auparavant de
l'amour, et commençai de me sentir si élevée que je savais à peine si je
touchais la terre. Ce gentilhomme avait maintenant enflammé son
inclination autant que ma vanité, et, comme s'il eût trouvé qu'il avait
une occasion et qu'il fût lâché de ne pas la saisir, le voilà qui
remonte au bout d'environ une demi-heure, et reprend son travail avec
moi, juste comme il avait fait avant, mais avec un peu moins de
préparation.
Et d'abord quand il fût entré dans la chambre, il se retourna et ferma
la porte.
--Madame Betty, dit-il, je m'étais figuré tout à l'heure que quelqu'un
montait dans l'escalier, mais il n'en était rien; toutefois, dit-il, si
on me trouve dans la chambre avec vous, on ne me surprendra pas à vous
baiser.
Je lui dis que je ne savais pas qui aurait pu monter l'escalier, car je
croyais qu'il n'y avait personne à la maison que la cuisinière et
l'autre servante et elles ne prenaient jamais cet escalier-là.
--Eh bien, ma mignonne, il vaut mieux s'assurer, en tout cas.--Et puis,
s'assied, et nous commençâmes à causer.
Et maintenant, quoique je fusse encore toute en feu de sa première
visite, ne pouvant parler que peu, il semblait qu'il me mît les paroles
dans la bouche, me disant combien passionnément il m'aimait, et comment
il ne pouvait rien avant d'avoir disposition de sa fortune, mais que
dans ce temps-là il était bien résolu à me rendre heureuse, et lui-même,
c'est-à-dire de m'épouser, et abondance de telles choses, dont moi
pauvre sotte je ne comprenais pas le dessein, mais agissais comme s'il
n'y eût eu d'autre amour que celui qui tendait au mariage; et s'il eût
parlé de l'autre je m'eusse trouvé ni lieu ni pouvoir pour dire non;
mais nous n'en étions pas encore venus à ce point-là.
Nous n'étions pas restés assis longtemps qu'il se leva et m'étouffant
vraiment la respiration sous ses baisers, me jeta de nouveau sur le lit;
mais alors il alla plus loin que la décence ne me permet de rapporter,
et il n'aurait pas été en mon pouvoir de lui refuser à ce moment, s'il
avait pris plus de privautés qu'il ne fit.
Toutefois, bien qu'il prît ces libertés, il n'alla pas jusqu'à ce qu'on
appelle la dernière faveur, laquelle, pour lui rendre justice, il ne
tenta point; et ce renoncement volontaire lui servit d'excuse pour
toutes ses libertés avec moi en d'autres occasions. Quand ce fut
terminé, il ne resta qu'un petit moment, mais me glissa presque une
poignée d'or dans la main et me laissa mille prestations de sa passion
pour moi, m'assurant qu'il m'aimait au-dessus de toutes les femmes du
monde.
Il ne semblera pas étrange que maintenant je commençai de réfléchir;
mais, hélas! ce fut avec une réflexion bien peu solide. J'avais un fonds
illimité de vanité et d'orgueil, un très petit fonds de vertu. Parfois,
certes, je ruminais en moi pour deviner ce que visait mon jeune maître,
mais ne pensais à rien qu'aux belles paroles et à l'or; qu'il eût
intention de m'épouser ou non me paraissait affaire d'assez petite
importance; et je ne pensais pas tant à faire mes conditions pour
capituler, jusqu'à ce qu'il me fit une sorte de proposition en forme
comme vous allez l'entendre.
Ainsi je m'abandonnai à la ruine sans la moindre inquiétude. Jamais rien
ne fut si stupide des deux côtés; si j'avais agi selon la convenance, et
résisté comme l'exigeaient l'honneur et la vertu, ou bien il eût renoncé
à ses attaques, ne trouvant point lieu d'attendre l'accomplissement de
son dessein, ou bien il eût fait de belles et honorables propositions de
mariage; dans quel cas on aurait pu le blâmer par aventure mais non moi.
Bref, s'il m'eût connue, et combien était aisée à obtenir la bagatelle
qu'il voulait, il ne se serait pas troublé davantage la tête, mais
m'aurait donné quatre ou cinq guinées et aurait couché avec moi la
prochaine fois qu'il serait venu me trouver. D'autre part, si j'avais
connu ses pensées et combien dure il supposait que je serais à gagner,
j'aurais pu faire mes conditions, et si je n'avais capitulé pour un
mariage immédiat, j'aurais pu le faire pour être entretenue jusqu'au
mariage, et j'aurais eu ce que j'aurais voulu; car il était riche à
l'excès, outre ses espérances; mais j'avais entièrement abandonné de
semblables pensées et j'étais occupée seulement de l'orgueil de ma
beauté, et de me savoir aimée par un tel gentilhomme; pour l'or, je
passais des heures entières à le regarder; je comptais les guinées plus
de mille fois par jour. Jamais pauvre vaine créature ne fut si
enveloppée par toutes les parties du mensonge que je ne le fus, ne
considérant pas ce qui était devant moi, et que la ruine était tout près
de ma porte, et, en vérité, je crois que je désirais plutôt cette ruine
que je ne m'étudiais à l'éviter.
Néanmoins, pendant ce temps, j'avais assez de ruse pour ne donner lieu
le moins du monde à personne de la famille d'imaginer que j'entretinsse
la moindre correspondance avec lui. À peine si je le regardais en public
ou si je lui répondais, lorsqu'il m'adressait la parole; et cependant
malgré tout, nous avions de temps en temps une petite entrevue où nous
pouvions placer un mot ou deux, et çà et là un baiser, mais point de
belle occasion pour le mal médité; considérant surtout qu'il faisait
plus de détours qu'il n'en était besoin, et que la chose lui paraissant
difficile, il la rendait telle en réalité.
Mais comme le démon est un tentateur qui ne se lasse point, ainsi ne
manque-t-il jamais de trouver l'occasion du crime auquel il invite. Ce
fut un soir que j'étais au jardin, avec ses deux jeunes soeurs et lui,
qu'il trouva le moyen de me glisser un billet dans la main où il me
disait que le lendemain il me demanderait en présence de tout le monde
d'aller faire un message pour lui et que je le verrais quelque part sur
mon chemin.
En effet, après dîner, il me dit gravement, ses soeurs étant toutes là:
--Madame Betty, j'ai une faveur à vous demander.
--Et laquelle donc? demande la seconde soeur.
--Alors, ma soeur, dit-il très gravement, si tu ne peux te passer de Mme
Betty aujourd'hui, tout autre moment sera bon.
Mais si, dirent-elles, elles pouvaient se passer d'elle fort bien, et la
soeur lui demanda pardon de sa question.
--Eh bien, mais, dit la soeur aînée, il faut que tu dises à Mme Betty ce
que c'est; si c'est quelque affaire privée que nous ne devions pas
entendre, tu peux l'appeler dehors: la voilà.
--Comment, ma soeur, dit le gentilhomme très gravement, que veux-tu
dire? Je voulais seulement la prier de passer dans High Street (et il
tire de sa poche un rabat), dans telle boutique. Et puis il leur raconte
une longue histoire sur deux belles cravates de mousseline dont il avait
demandé le prix, et qu'il désirait que j'allasse en message acheter un
tour de cou, pour ce rabat qu'il montrait, et que si on ne voulait pas
prendre le prix que j'offrirais des cravates, que je misse un shilling
de plus et marchandasse avec eux; et ensuite il imagina d'autres
messages et continua ainsi de me donner prou d'affaires, afin que je
fusse bien assurée de demeurer sortie un bon moment.
Quand il m'eût donné mes messages, il leur fit une longue histoire d'une
visite qu'il allait rendre dans une famille qu'ils connaissaient tous,
et où devaient se trouver tels et tels gentilshommes, et très
cérémonieusement pria ses soeurs de l'accompagner, et elles, en
semblable cérémonie, lui refusèrent à cause d'une société qui devait
venir leur rendre visite cette après-midi; toutes choses, soit dit en
passant, qu'il avait imaginées à dessein.
Il avait à peine fini de parler que son laquais entra pour lui dire que
le carrosse de sir W... H... venait de s'arrêter devant la porte; il y
court et revient aussitôt.
--Hélas! dit-il à haute voix, voilà tout mon plaisir gâté d'un seul
coup; sir W... envoie son carrosse pour me ramener: il désire me parler.
Il paraît que ce sir W... était un gentilhomme qui vivait à trois lieues
de là, à qui il avait parlé à dessein afin qu'il lui prêtât sa voiture
pour une affaire particulière et l'avait appointée pour venir le
chercher au temps qu'elle arriva, vers trois heures.
Aussitôt il demanda sa meilleure perruque, son chapeau, son épée, et,
ordonnant à son laquais d'aller l'excuser à l'autre
endroit,--c'est-à-dire qu'il inventa une excuse pour renvoyer son
laquais,--il se prépare à monter dans le carrosse. Comme il sortait, il
s'arrêta un instant et me parle en grand sérieux de son affaire, et
trouve occasion de me dire très doucement:
--Venez me rejoindre, ma chérie, aussitôt que possible.
Je ne dis rien, mais lui fis ma révérence, comme je l'avais faite
auparavant, lorsqu'il avait parlé devant tout le monde. Au bout d'un
quart d'heure environ, je sortis aussi, sans avoir mis d'autre habit que
celui que je portais, sauf que j'avais une coiffe, un masque, un
éventail et une paire de gants dans ma poche; si bien qu'il n'y eut pas
le moindre soupçon dans la maison. Il m'attendait dans une rue de
derrière, près de laquelle il savait que je devais passer, et le cocher
savait où il devait toucher, en un certain endroit nommé Mile-End, où
vivait un confident à lui, où nous entrâmes, et où se trouvaient toutes
les commodités du monde pour faire tout le mal qu'il nous plairait.
Quand nous fumes ensemble, il commença, de me parler très gravement et
de me dire qu'il ne m'avait pas amenée là pour me trahir; que la passion
qu'il entretenait pour moi ne souffrait pas qu'il me déçût; qu'il était
résolu à m'épouser sitôt qu'il disposerait de sa fortune; que cependant,
si je voulais accorder sa requête, il m'entretiendrait fort
honorablement; et me fit mille protestations de sa sincérité et de
l'affection qu'il me portait; et qu'il ne m'abandonnerait jamais, et
comme je puis bien dire, fit mille fois plus de préambules qu'il n'en
eût eu besoin.
Toutefois, comme il me pressait de parler, je lui dis que je n'avais
point de raison de douter de la sincérité de son amour pour moi, après
tant de protestations, mais....
Et ici je m'arrêtai, comme si je lui laissais à deviner le reste.
--Mais quoi, ma chérie? dit-il. Je devine ce que vous voulez dire. Et si
vous alliez devenir grosse, n'est-ce pas cela? Eh bien, alors, dit-il,
j'aurai soin de vous et de vous pourvoir, aussi bien que l'enfant; et
afin que vous puissiez voir que je ne plaisante pas, dit-il, voici
quelque chose de sérieux pour vous, et là-dessus il tire une bourse de
soie avec cent guinées et me la donna; et je vous en donnerai une autre
pareille, dit-il, tous les ans jusqu'à ce que je vous épouse.
Ma couleur monta et s'enfuit à la vue de la bourse, et tout ensemble au
feu de sa proposition, si bien que je ne pus dire une parole, et il s'en
aperçut aisément; de sorte que, glissant la bourse dans mon sein, je ne
lui fis plus de résistance, mais lui laissai faire tout ce qui lui
plaisait et aussi souvent qu'il lui plut et ainsi je scellai ma propre
destruction d'un coup; car de ce jour, étant abandonnée de ma vertu et
de ma chasteté, il ne me resta plus rien de valeur pour me recommander
ou à la bénédiction de Dieu ou à l'assistance des hommes.
Mais les choses ne se terminèrent pas là. Je retournai en ville, fis les
affaires dont il m'avait priée, et fus rentrée avant que personne
s'étonnât de ma longue sortie; pour mon gentilhomme, il resta dehors
jusque tard dans la nuit, et il n'y eut pas le moindre soupçon dans la
famille, soit sur son compte, soit sur le mien.
Nous eûmes ensuite de fréquentes occasions de renouveler notre crime, en
particulier à la maison, quand sa mère et les jeunes demoiselles
sortaient en visite, ce qu'il guettait si étroitement qu'il n'y manquait
jamais; sachant toujours d'avance le moment où elles sortaient, et
n'omettait pas alors de me surprendre toute seule et en absolue sûreté;
de sorte que nous prîmes notre plein de nos mauvais plaisirs pendant
presque la moitié d'une année; et cependant, à ma bien grande
satisfaction, je n'étais pas grosse.
Mais avant que cette demi-année fût expirée, son frère cadet, de qui
j'ai fait quelque mention, entra au jeu avec moi; et, me trouvant seule
au jardin un soir, me commence une histoire de même sorte, fit de bonnes
et honnêtes protestations de son amour pour moi, et bref, me propose de
m'épouser bellement, en tout honneur.
J'étais maintenant confondue, et poussée à une telle extrémité que je
n'en avais jamais connu de semblable, je résistai obstinément à sa
proposition et commençai de m'armer d'arguments: je lui exposai
l'inégalité de cette alliance, le traitement que je rencontrerais dans
sa famille, l'ingratitude que ce serait envers son bon père et sa mère
qui m'avaient recueillie dans leur maison avec de si généreuses
intentions et lorsque je me trouvais dans une condition si basse; et
bref je dis, pour le dissuader, tout ce que je pus imaginer, excepté la
vérité, ce qui aurait mis fin à tout, mais dont je n'osais même penser
faire mention.
Mais ici survint une circonstance que je n'attendais pas, en vérité, et
qui me mit à bout de ressources: car ce jeune gentilhomme, de même qu'il
était simple et honnête, ainsi ne prétendait à rien qui ne le fut
également; et, connaissant sa propre innocence, il n'était pas si
soigneux que l'était son frère de tenir secret dans la maison qu'il eût
une douceur pour Mme Betty; et quoiqu'il ne leur fit pas savoir qu'il
m'en avait parlé, cependant il en dit assez pour laisser voir à ses
soeurs qu'il m'aimait, et sa mère le vit aussi, et quoiqu'elles n'en
fissent point semblant à mon égard, cependant elles ne le lui
dissimulèrent pas, et aussitôt je trouvai que leur conduite envers moi
était changée encore plus qu'auparavant.
Je vis le nuage, quoique sans prévision de l'orage; il était facile de
voir, dis-je, que leur conduite était changée et que tous les jours elle
devenait pire et pire; jusqu'à ce qu'enfin je fus informée que dans très
peu de temps je serais priée de m'en aller.
Je ne fus pas effrayée de la nouvelle, étant pleinement assurée que je
serais pourvue, et surtout regardant que j'avais raison, chaque jour
d'attendre d'être grosse, et qu'alors je serais obligée de partir sans
couleurs aucunes.
Après quelque temps, le gentilhomme cadet saisit une occasion pour me
dire que la tendresse qu'il entretenait pour moi s'était ébruitée dans
la famille; il ne m'en accusait pas, disait-il, car il savait assez par
quel moyen on l'avait su; il me dit que c'étaient ses propres paroles
qui en avaient été l'occasion, car il n'avait pas tenu son respect pour
moi aussi secret qu'il eût pu, et la raison en était qu'il était au
point que, si je voulais consentir à l'accepter, il leur dirait à tous
ouvertement qu'il m'aimait et voulait m'épouser; qu'il était vrai que
son père et sa mère en pourraient être fâchés et se montrer sévères,
mais qu'il était maintenant fort capable de gagner sa vie, ayant profité
dans le droit, et qu'il ne craindrait point de m'entretenir, et qu'en
somme, comme il croyait que je n'aurais point honte de lui, ainsi
était-il résolu à n'avoir point honte de moi, qu'il dédaignait de
craindre m'avouer maintenant, moi qu'il avait décidé d'avouer après que
je serais sa femme; qu'ainsi je n'avais rien à faire qu'à lui donner ma
main, et qu'il répondrait du reste.
J'étais maintenant dans une terrible condition, en vérité, et maintenant
je me repentis de coeur de ma facilité avec le frère aîné; non par
réflexion de conscience, car j'étais étrangère à ces choses, mais je ne
pouvais songer à servir de maîtresse à l'un des frères et de femme à
l'autre; il me vint aussi à la pensée que l'aîné m'avait promis de me
faire sa femme quand il aurait disposition de sa fortune; mais en un
moment je me souvins d'avoir souvent pensé qu'il n'avait jamais plus dit
un mot de me prendre pour femme après qu'il m'eût conquise pour
maîtresse; et jusqu'ici, en vérité, quoique je dise que j'y pensais
souvent, toutefois je n'en prenais pas d'inquiétude car il ne semblait
pas le moins du monde perdre de son affection pour moi, non plus que de
sa générosité; quoique lui-même eût la discrétion de me recommander de
ne point dépenser deux sols en habits, ou faire la moindre parade, parce
que nécessairement cela exciterait quelque envie dans la famille,
puisque chacun savait que je n'aurais pu obtenir ces choses par moyens
ordinaires, sinon par quelque liaison privée dont on m'aurait soupçonnée
sur-le-champ.
J'étais donc dans une grande angoisse et ne savais que faire; la
principale difficulté était que le frère cadet non seulement
m'assiégeait étroitement, mais le laissait voir; il entrait dans la
chambre de sa soeur ou dans la chambre de sa mère, s'asseyait, et me
disait mille choses aimables, en face d'elles; si bien que toute la
maison en parlait, et que sa mère l'en blâma, et que leur conduite
envers moi parut toute changée: bref, sa mère avait laissé tomber
quelques paroles par où il était facile de comprendre qu'elle voulait me
faire quitter la famille, c'est-à-dire, en français, me jeter à la
porte.
Or, j'étais sûre que ceci ne pouvait être un secret pour son frère;
seulement il pouvait penser (car personne n'y songeait encore) que son
frère cadet ne m'avait fait aucune proposition; mais de même que je
voyais facilement que les choses iraient plus loin, ainsi vis-je
pareillement qu'il y avait nécessité absolue de lui en parler ou qu'il
m'en parlât, mais je ne savais pas si je devais m'ouvrir à lui la
première ou bien attendre qu'il commençât.
Après sérieuse considération, car, en vérité, je commençais maintenant
d'abord à considérer les choses très sérieusement, je résolus de lui en
parler la première, et il ne se passa pas longtemps avant que j'en eusse
l'occasion, car précisément le jour suivant son frère alla à Londres en
affaires, et la famille étant sortie en visite, comme il arrivait avant,
il vint, selon sa coutume, passer une heure ou deux avec Mme Betty.
Quand il se fut assis un moment, il vit facilement qu'il y avait un
changement dans mon visage, que je n'étais pas si libre avec lui et si
gaie que de coutume, et surtout que je venais de pleurer; il ne fut pas
long à le remarquer, et me demanda très tendrement ce qu'il y avait et
si quelque chose me tourmentait. J'aurais bien remis la confidence, si
j'avais pu, mais je ne pouvais plus dissimuler; et après m'être fait
longuement importuner pour me laisser tirer ce que je désirais si
ardemment révéler, je lui dis qu'il était vrai qu'une chose me
tourmentait, et une chose de nature telle que je pouvais à peine la lui
cacher, et que pourtant je ne pouvais savoir comment la lui dire; que
c'était une chose qui non seulement me surprenait, mais m'embarrassait
fortement, et que je ne savais quelle décision prendre, à moins qu'il
voulût me conseiller. Il me répondit avec une grande tendresse que,
quelle que fut la confidence, je ne devais m'inquiéter de rien, parce
qu'il me protégerait de tout le monde.
Je commençai à tirer de loin, et lui dis que je craignais que mesdames
eussent obtenu quelque secrète information de notre liaison; car il
était facile de voir que leur conduite était bien changée à mon égard,
et maintenant les choses en étaient venues au point qu'elles me
trouvaient souvent en faute et parfois me querellaient tout de bon,
quoique je n'y donnasse pas la moindre occasion; qu'au lieu que j'avais
toujours couché d'ordinaire avec la soeur aînée, on m'avait mise naguère
à coucher toute seule ou avec une des servantes, et que je les avais
surprises plusieurs fois à parler très cruellement de moi; mais que ce
qui confirmait le tout était qu'une des servantes m'avait rapporté
qu'elle avait entendu dire que je devais être mise à la porte, et qu'il
ne valait rien pour la famille que je demeurasse plus longtemps dans la
maison.
Il sourit en m'entendant, et je lui demandai comment il pouvait prendre
cela si légèrement, quand il devait bien savoir que si nous étions
découverts, j'étais perdue et que cela lui ferait du tort, bien qu'il
n'en dût pas être ruiné, comme moi. Je lui reprochai vivement de
ressembler au reste de son sexe, qui, ayant à merci la réputation d'une
femme, en font souvent leur jouet ou au moins la considèrent comme une
babiole, et comptent la ruine de celles dont ils ont fait leur volonté
comme une chose de nulle valeur.
Il vit que je m'échauffais et que j'étais sérieuse, et il changea de
style sur-le-champ; il me dit qu'il était fâché que j'eusse une telle
pensée sur lui; qu'il ne m'en avait jamais donné la moindre occasion,
mais s'était montré aussi soucieux de ma réputation que de la sienne
propre; qu'il était certain que notre liaison avait été gouvernée avec
tant d'adresse que pas une créature de la famille ne faisait tant que de
la soupçonner; que s'il avait souri quand je lui avais dit mes pensées,
c'était à cause de l'assurance qu'il venait de recevoir qu'on n'avait
même pas une lueur sur notre entente, et que lorsqu'il me dirait les
raisons qu'il avait de se sentir en sécurité, je sourirais comme lui,
car il était très certain qu'elles me donneraient pleine satisfaction.