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Daniel Defoe
MOLL FLANDERS
(1722)
Traduction de Marcel Schwob
Table des matières
PRÉFACE DU TRADUCTEUR
MOLL FLANDERS
PRÉFACE DU TRADUCTEUR
_La fortune littéraire de Robinson Crusoé a été si prodigieuse que le
nom de l'auteur, aux yeux du public, a presque disparu sous sa gloire.
Si Daniel de Foë avait eu la précaution de faire suivre sa signature du
titre qu'il avait à la célébrité_, la Peste de Londres, Roxana, le
Colonel Jacques, le Capitaine Singleton et Moll Flanders _auraient fait
leur chemin dans le monde. Mais il n'en a pas été ainsi. Pareille
aventure était arrivée à Cervantes, après avoir écrit_ Don Quichotte.
_Car on ne lut guère ses admirables nouvelles, son théâtre,
sans compter_ Galathée _et_ Persiles y Sigismunde.
_Cervantes et Daniel de Foë ne composèrent leurs grandes oeuvres
qu'après avoir dépassé l'âge mûr. Tous deux avaient mené auparavant une
vie très active: Cervantes, longtemps prisonnier, ayant vu les hommes et
les choses, la guerre et la paix, mutilé d'une main. De Foë, prisonnier
aussi à Newgate, exposé au pilori, mêlé au brassage des affaires
politiques au milieu d'une révolution; l'un et l'autre harcelés par des
ennuis d'argent, l'un par des dettes, l'autre par des faillites
successives; l'un et l'autre énergiques, résistants, doués d'une
extraordinaire force de travail. Et, ainsi que Don Quichotte contient
l'histoire idéale de Cervantes transposée dans la fiction, Robinson
Crusoé est l'histoire de Daniel de Foë au milieu des difficultés de la
vie._
_C'est de Foë lui-même qui l'a déclaré dans la préface au troisième
volume de_ Robinson: _Sérieuses réflexions durant la vie et les
surprenantes aventures de Robinson Crusoé. «Ce roman, écrit de Foë, bien
qu'allégorique est aussi historique. De plus, il existe un homme bien
connu dont la vie et les actions forment le sujet de ce volume, et
auquel presque toutes les parties de l'histoire font directement
allusion. Ceci est la pure vérité.... Il n'y a pas une circonstance de
l'histoire imaginaire qui ne soit calquée sur l'histoire réelle.... C'est
l'exposition d'une scène entière de vie réelle durant vingt-huit années
passées dans les circonstances les plus errantes, affligeantes et
désolées que jamais homme ait traversées; et où j'ai vécu si longtemps
d'une vie d'étranges merveilles, parmi de continuelles tempêtes; où je
me suis battu avec la pire espèce de sauvages et de cannibales, en
d'innombrables et surprenants incidents; où j'ai été nourri par des
miracles plus grands que celui des corbeaux; où j'ai souffert toute
manière de violences et d'oppressions, d'injures, de reproches, de
mépris des humains, d'attaques de démons, de corrections du ciel et
d'oppositions sur terre....» Puis, traitant de la représentation fictive
de l'emprisonnement forcé de Robinson dans son île, de Foë ajoute: «Il
est aussi raisonnable de représenter une espèce d'emprisonnement par une
autre, que de représenter n'importe quelle chose qui existe réellement
par une autre qui n'existe pas. Si j'avais adopté la façon ordinaire
d'écrire l'histoire privée d'un homme, en vous exposant la conduite ou
la vie que vous connaissiez, et sur les malheurs ou défaillances de
laquelle vous aviez parfois injustement triomphé, tout ce que j'aurais
dit ne vous aurait donné aucune diversion, aurait obtenu à peine
l'honneur d'une lecture, ou mieux point d'attention.»_
_Nous devons donc considérer Robinson Crusoé comme une allégorie, un
symbole_ (emblem) _qui enveloppe un livre dont le fond eût été peut-être
assez analogue aux_ Mémoires _de Beaumarchais, mais que de Foë ne voulut
pas écrire directement. Tous les autres romans de de Foë doivent être
semblablement interprétés. Ayant réduit sa propre vie par la pensée à la
simplicité absolue afin de la représenter en art, il transforma
plusieurs fois les symboles et les appliqua à diverses sortes d'êtres
humains. C'est l'existence matérielle de l'homme, et sa difficulté, qui
a le plus puissamment frappé l'esprit de de Foë. Il y avait de bonnes
raisons pour cela. Et ainsi que lui-même a lutté, solitaire, pour
obtenir une petite aisance et une protection contre les intempéries du
monde, ses héros et héroïnes sont des solitaires qui essayent de vivre
en dépit de la nature et des hommes._
_Robinson, jeté sur une île déserte, arrache à la terre ce qu'il lui
faut pour manger son pain quotidien; le pauvre Jacques, né parmi des
voleurs, vit à sa manière pour l'amour seul de l'existence, et sans rien
posséder, tremblant seulement le jour où il a trouvé une bourse pleine
d'or; Bob Singleton, le petit pirate, abandonné sur mer, conquiert de
ses seules mains son droit à vivre avec des moyens criminels; la
courtisane Roxana parvient péniblement, après une vie honteuse, à
obtenir le respect de gens qui ignorent son passé; le malheureux
sellier, resté à Londres au milieu de la peste, arrange sa vie et se
protège du mieux qu'il peut en dépit de l'affreuse épidémie; enfin Moll
Flanders, après une vie de prostitution de calcul, ruinée, ayant
quarante-huit ans déjà, et ne pouvant plus trafiquer de rien, aussi
solitaire au milieu de la populeuse cité de Londres qu'Alexandre Selkirk
dans l'île de Juan-Hernandez, se fait voleuse isolée pour manger à sa
faim, et chaque vol successif semblant l'accroissement de bien-être que
Robinson découvre dans ses travaux, parvient dans un âge reculé, malgré
l'emprisonnement et la déportation, à une sorte de sécurité._
_Les «Heurs et Malheurs de la Fameuse Moll Flanders, etc., qui naquit à
Newgate, et, durant une vie continuellement variée de trois fois vingt
ans, outre son enfance, fut douze ans prostituée, cinq fois mariée (dont
l'une à son propre frère), douze ans voleuse, huit ans félonne déportée
en Virginie, finalement devint riche, vécut honnête, et mourut
repentante; écrits d'après ces propres mémoires», ils parurent le 27
Janvier 1722._
_De Foë avait soixante et un ans. Trois ans auparavant, il avait débuté
dans le roman par_ Robinson Crusoé. _En juin 1720, il avait publié_ le
Capitaine Singleton. _Moins de deux mois après_ Moll Flanders _(17 mars
1722), il donnait un nouveau chef-d'oeuvre,_ le Journal de la peste de
Londres, _son deux cent treizième ouvrage (on en connaît deux cent
cinquante-quatre) depuis 1687._
_Les biographes de de Foë ignorent quelle fut l'origine du roman_ Moll
Flanders. _Sans doute l'idée lui en vint pendant son emprisonnement d'un
an et demi à Newgate en 1704. On en est réduit, pour expliquer le nom de
l'héroïne, à noter cette coïncidence: dans le_ Post-Boy _du 9 janvier
1722, et aux numéros précédents, figure, l'annonce des livres en vente
chez John Darby, et entre autres_ l'Histoire des Flandres _avec une
carte par Moll._
_D'autre part, M. William Lee a retrouvé_ dans Applebee's Journal, _dont
de Foë était le principal rédacteur, une lettre signée Moll, écrite de
la Foire aux Chiffons, à la date du 16 juillet 1720. Cette femme est
supposée s'adresser à de Foë pour lui demander conseil. Elle s'exprime
dans un singulier mélange de_ slang _et d'anglais. Elle a été voleuse et
déportée. Mais, ayant amassé un peu d'argent, elle a trouvé le moyen de
revenir en Angleterre où elle est en rupture de ban. Le malheur veut
qu'elle ait rencontré un ancien camarade. «Il me salue publiquement dans
la rue, avec un cri prolongé:--Ô excellente Moll, es-tu donc sortie de
la tombe? n'étais-tu pas déportée?--Tais-toi Jack, dis-je, pour l'amour
de Dieu! quoi, veux-tu donc me perdre?--Moi? dit-il, allons coquine,
donne-moi une pièce de douze, ou je cours te dénoncer sur-le-champ....
J'ai été forcée de céder et le misérable va me traiter comme une vache à
lait tout le reste de mes jours.»Ainsi, dès le mois de juillet 1720, de
Foë se préoccupait du cas matériel et moral d'une voleuse en rupture de
ban, exposée au chantage, et imaginait de le faire raconter par Moll
elle-même._
_Mais ceux qui ont étudié de Foë ne semblent pas avoir attaché assez
d'importance à un fait bien significatif. De Foë explique, dans sa
préface, qu'il se borne à publier un manuscrit de Mémoires corrigé et un
peu expurgé. «Nous ne pouvons dire que cette histoire contienne la fin
de la vie de cette fameuse Moll Flanders, car personne ne saurait écrire
sa propre vie jusqu'à la fin, à moins de l'écrire après la mort; mais la
vie de son mari, écrite par une troisième main, expose en détail comment
ils vécurent ensemble en Amérique, puis revinrent tous deux en
Angleterre, au bout de huit ans, étant devenus très riches, où elle
vécut, dit-on, jusqu'à un âge très avancé, mais ne parut point
extraordinairement repentante, sauf qu'en vérité elle parlait toujours
avec répugnance de sa vie d'autrefois.» Et de Foë termine le livre par
cette mention: Écrit en 1683._
_C'est ainsi que, pour le_ Journal de la Peste, _de Foë a tenu à
indiquer, par une note, l'endroit où est enterré l'auteur, qu'il
supposait mort depuis longtemps. En effet, de Foë avait quatre ans au
moment de l'épidémie (1665), et il n'en écrivit le_ Journal _qu'en
1722--cinquante-sept ans plus tard.--Mais il voulait que l'on considérât
son oeuvre comme les notes d'un témoin. Il paraîtrait y avoir eu moins
de nécessité de dater les mémoires de Moll Flanders en reculant l'année
jusqu'en 1683, si toutefois l'existence d'une véritable Moll, vers cette
époque, ne venait pas appuyer la fiction de Foë._
_Or, une certaine Mary Frith, ou Moll la Coupeuse de bourses, resta
célèbre au moins jusqu'en 1668. Elle mourut extrêmement âgée. Elle avait
connu les contemporains de Shakespeare, peut-être Shakespeare lui-même.
Voici ce qu'en rapporte Granger_ (Supplément à l'histoire biographique,
_p. 256_):
_«Mary Frith, ou Moll la Coupeuse de bourses, nom sous lequel on la
désignait généralement, était une femme d'esprit masculin qui commit,
soit en personne, soit comme complice, presque tous les crimes et folies
notoires chez les pires excentriques des deux sexes. Elle fut infâme
comme prostituée et proxénète, diseuse de bonne aventure, pickpocket,
voleuse et receleuse; elle fut aussi la complice d'un adroit faussaire.
Son exploit le plus signalé fut de dépouiller le général Fairfax sur la
bruyère de Hounslow, ce qui la fit envoyer à la prison de Newgate; mais
grâce à une forte somme d'argent, elle fut remise en liberté. Elle
mourut d'hydropisie, à l'âge de soixante-quinze ans, mais serait
probablement morte auparavant, si elle n'avait eu l'habitude de fumer du
tabac depuis de longues années.»_
_M. Dodsley_ (Old Plays, _vol. VI) a copié la note suivante dans un
manuscrit du British Muséum:_
_«Mme Mary Friths, alias Moll la Coupeuse de bourses, née dans Barbican,
fille d'un cordonnier, mourut en sa maison de Fleet Street, près de la
Taverne du Globe, le 26 juillet 1659, et fut enterrée à l'église de
Sainte-Brigitte. Elle laissa par testament vingt livres à l'effet de
faire couler du vin par les conduites d'eau lors du retour de
Charles II, qui survint peu après.»_
_M. Steevens, dans ses commentaires sur Shakespeare_ (Twelfth Night, _A.
I, Sc. III) note, sur les registres de la Stationer's Company, pour août
1610, l'entrée «d'un livre nommé_ les Folies de la joyeuse Moll de
Bankside, _avec ses promenades en vêtements d'homme et leur explication,
par John Day»._
_En 1611, Thomas Middleton et Dekkar écrivirent sur Moll leur célèbre
comédie_ The Roaring Girl _ou_ Moll la coupeuse de bourses.... _Le
frontispice la représente vêtue en homme, l'oeil oblique, la bouche
tordue, avec ces mots en légende:_
_«Mon cas est changé: il faut que je travaille pour vivre.»_
_Nathaniel Field la cite, en 1639, dans sa comédie_ Amends fort Ladies.
_Sa vie fut publiée en in-12, en 1662, avec son portrait en habits
d'homme: elle a près d'elle un singe, un lion et un aigle. Dans la pièce
du_ Faux Astrologue _(1668), on la mentionne comme morte._
_Ainsi John Day, Nathaniel Field, Thomas Middleton, Thomas Dekkar,
compagnons de Shakespeare, firent des pièces sur Moll dès 1610 jusqu'en
1659. Il paraît qu'elle vivait encore lorsqu'on publia sa vie en 1662.
Toujours est-il qu'elle resta longtemps célèbre. Le capitaine Hohnson
place sa biographie parmi celles des grands voleurs dans son_ Histoire
générale des Assassins, Voleurs et Pirates, etc. _(1736) ce qui indique
la persistance d'une tradition. Ceux qui donnèrent à Daniel de Foë de si
précis détails sur la peste de 1665 durent lui raconter mainte histoire
sur l'extraordinaire vie de cette vieille femme, morte riche, après une
existence infâme, à soixante-quinze ans. Le frontispice de la pièce de
Middleton, avec sa légende, s'appliquerait à Moll Flanders. De Foë
insiste dans son livre sur les vêtements d'homme que porte Moll. Ce
n'est certes pas là un trait ordinaire. Il a dû voir aussi dans sa
jeunesse les nombreuses pièces de théâtre où figurait ce personnage
populaire. Le livre de colportage contenant l'histoire de la vie de Moll
la Coupeuse de bourses a certainement été feuilleté par lui. Il la fait
nommer avec admiration par Moll Flanders. Enfin, la preuve même de
l'identité de Mary Frith avec Moll Flanders, c'est la date de 1683 que
de Foë assigne aux prétendus Mémoires complétés par une troisième main.
La tradition lui permettait de croire que la vieille Mary Frith avait
vécu jusqu'aux environs de cette année. Nous n'avons aucune preuve
formelle de la date précise de sa mort._
_La vie de Mary Frith a donc joué pour_ Moll Flanders _le même rôle que
la relation d'Alexandre Selkirk pour_ Robinson Crusoé. _C'est l'embryon
réel que de Foë a fait germer en fiction. C'est le point de départ d'un
développement qui a une portée bien plus haute. Mais il était nécessaire
de montrer que l'imagination de Daniel de Foë construit le plus
puissamment sur des réalités, car Daniel de Foë est un écrivain
extrêmement réaliste. Si un livre peut être comparé à_ Moll Flanders,_
c'est_ Germinie Lacerteux; _mais Moll Flanders n'agit que par passion de
vivre, tandis que MM. de Goncourt ont analysé d'autres mobiles chez
Germinie. Ici, il semble qu'on entende retentir à chaque page les
paroles de la prière: «Mon Dieu, donnez-nous notre pain quotidien!» Par
ce seul aiguillon Moll Flanders est excitée au vice, puis au vol, et peu
à peu le vol, qui a été terriblement conscient au début, dégénère en
habitude, et Moll Flanders vole pour voler._
_Et ce n'est pas seulement dans_ Moll Flanders _qu'on entend la prière
de la faim. Les livres de Daniel de Foë ne sont que le développement des
deux supplications de l'humanité: «Mon Dieu, donnez-nous notre pain
quotidien;--mon Dieu, préservez-nous de la tentation!» Ce furent les
paroles qui hantèrent sa vie et son imagination, jusqu'à la dernière
lettre qu'il écrivit pour sa fille et pour son gendre quelques jours
avant sa mort._
_Je ne veux point parler ici de la puissance artistique de Daniel de
Foë. Il suffira de lire et d'admirer la vérité nue des sentiments et des
actions. Ceux qui n'aiment pas seulement_ Robinson _comme le livre de
leur enfance trouveront dans_ Moll Flanders _les mêmes plaisirs et les
mêmes terreurs._
_Georges Borrow raconte dans_ Lavengro _qu'il rencontra sur le pont de
Londres une vieille femme qui ne lisait qu'un livre. Elle ne voulait le
vendre à aucun prix. Elle y trouvait tout son amusement et toute sa
consolation. C'était un ancien livre aux pages usées, Borrow en lut
quelques lignes: aussitôt il reconnut l'air, le style, l'esprit de
l'écrivain du livre où d'abord il avait appris à lire. Il couvrit son
visage de ses mains, et pensa à son enfance.... Ce livre de la vieille
femme était_ Moll Flanders.
_Il me reste à dire quelques mots de ma traduction. Je sens qu'elle est
bien imparfaite, mais elle a au moins un mérite: partout où cela a été
possible, les phrases ont conservé le mouvement et les coupures de la
prose de de Foë. J'ai respecté la couleur du style autant que j'ai pu.
Les nonchalances de langage et les redites exquises de la narratrice ont
été rendues avec le plus grand soin. Enfin j'ai essayé de mettre sous
les yeux du lecteur français l'oeuvre même de Daniel de Foë._
Marcel Schwob.
* * * * *
MOLL FLANDERS
Mon véritable nom est si bien connu dans les archives ou registres des
prisons de Newgate et de Old Bailey et certaines choses de telle
importance en dépendent encore, qui sont relatives à ma conduite
particulière, qu'il ne faut pas attendre que je fasse mention ici de mon
nom ou de l'origine de ma famille; peut-être après ma mort ceci sera
mieux connu; à présent il n'y aurait nulle convenance, non, quand même
on donnerait pleine et entière rémission, sans exception de personnes ou
de crimes.
Il suffira de vous dire que certaines de mes pires camarades, hors
d'état de me faire du mal, car elles sont sorties de ce monde par le
chemin de l'échelle et de la corde que moi-même j'ai souvent pensé
prendre, m'ayant connue par le nom de Moll Flanders, vous me permettrez
de passer sous ce nom jusqu'à ce que j'ose avouer tout ensemble qui j'ai
été et qui je suis.
On m'a dit que dans une nation voisine, soit en France, soit ailleurs,
je n'en sais rien, il y a un ordre du roi, lorsqu'un criminel est
condamné ou à mourir ou aux galères ou à être déporté, et qu'il laisse
des enfants (qui sont d'ordinaire sans ressource par la confiscation des
biens de leurs parents), pour que ces enfants soient immédiatement
placés sous la direction du gouvernement et transportés dans un hôpital
qu'on nomme Maison des Orphelins, où ils sont élevés, vêtus, nourris,
instruits, et au temps de leur sortie entrent en apprentissage ou en
service, tellement qu'ils sont capables de gagner leur vie par une
conduite honnête et industrieuse.
Si telle eût été la coutume de notre pays, je n'aurais pas été laissée,
pauvre fille désolée, sans amis, sans vêtements, sans aide, sans
personne pour m'aider, comme fut mon sort; par quoi je fus non seulement
exposée à de très grandes détresses, même avant de pouvoir ou comprendre
ma situation ou l'amender, mais encore jetée à une vie scandaleuse en
elle-même, et qui par son ordinaire cours amène la destruction de l'âme
et du corps.
Mais ici le cas fut différent. Ma mère fut convaincue de félonie pour un
petit vol à peine digne d'être rapporté: elle avait emprunté trois
pièces de fine Hollande à un certain drapier dans Cheapside; les détails
en sont trop longs à répéter, et je les ai entendus raconter de tant de
façons que je puis à peine dire quel est le récit exact.
Quoiqu'il en soit, ils s'accordent tous en ceci, que ma mère plaida son
ventre, qu'on la trouva grosse, et qu'elle eut sept mois de répit; après
quoi on la saisit (comme ils disent) du premier jugement; mais elle
obtint ensuite la faveur d'être déportée aux plantations, et me laissa,
n'étant pas âgée de la moitié d'un an, et en mauvaises mains, comme vous
pouvez croire.
Ceci est trop près des premières heures de ma vie pour que je puisse
raconter aucune chose de moi, sinon par ouï-dire; il suffira de
mentionner que je naquis dans un si malheureux endroit qu'il n'y avait
point de paroisse pour y avoir recours afin de me nourrir dans ma petite
enfance, et je ne peux pas expliquer le moins du monde comment on me fit
vivre; si ce n'est qu'une parente de ma mère (ainsi qu'on me l'a dit)
m'emmena avec elle, mais aux frais de qui, ou par l'ordre de qui, c'est
ce dont je ne sais rien.
La première chose dont je puisse me souvenir, ou que j'aie pu jamais
apprendre sur moi, c'est que j'arrivai à être mêlée dans une bande de
ces gens qu'on nomme Bohémiens ou Égyptiens; mais je pense que je restai
bien peu de temps parmi eux, car ils ne décolorèrent point ma peau,
comme ils le font à tous les enfants qu'ils emmènent, et je ne puis dire
comment je vins parmi eux ni comment je les quittai.
Ce fut à Colchester, en Essex, que ces gens m'abandonnèrent; et j'ai
dans la tête la notion que c'est moi qui les abandonnai (c'est-à-dire
que je me cachai et ne voulus pas aller plus loin avec eux), mais je ne
saurais rien affirmer là-dessus. Je me rappelle seulement qu'ayant été
prise par des officiers de la paroisse de Colchester, je leur répondis
que j'étais venue en ville avec les Égyptiens, mais que je ne voulais
pas aller plus loin avec eux, et qu'ainsi ils m'avaient laissée; mais où
ils étaient allés, voilà ce que je ne savais pas; car, ayant envoyé des
gens par le pays pour s'enquérir, il paraît qu'on ne put les trouver.
J'étais maintenant en point d'être pourvue; car bien que je ne fusse pas
légalement à la charge de la paroisse pour telle au telle partie de la
ville, pourtant, dès qu'on connut ma situation et qu'on sut que j'étais
trop jeune pour travailler, n'ayant pas plus de trois ans d'âge, la
pitié émut les magistrats de la ville, et ils décidèrent de me prendre
sous leur garde, et je devins à eux tout comme si je fusse née dans la
cité.
Dans la provision qu'ils firent pour moi, j'eus la chance d'être mise en
nourrice, comme ils disent, chez une bonne femme qui était pauvre, en
vérité, mais qui avait connu de meilleurs jours, et qui gagnait
petitement sa vie en élevant des enfants tels qu'on me supposait être,
et en les entretenant en toutes choses nécessaires jusqu'à l'âge où l'on
pensait qu'ils pourraient entrer en service ou gagner leur propre pain.
Cette bonne femme avait aussi une petite école qu'elle tenait pour
enseigner aux enfants à lire et à coudre; et ayant, comme j'ai dit,
autrefois vécu en bonne façon, elle élevait les enfants avec beaucoup
d'art autant qu'avec beaucoup de soin.
Mais, ce qui valait tout le reste, elle les élevait très religieusement
aussi, étant elle-même une femme bien sobre et pieuse, secondement bonne
ménagère et propre, et troisièmement de façons et moeurs honnêtes. Si
bien qu'à ne point parler de la nourriture commune, du rude logement et
des vêtements grossiers, nous étions élevés aussi civilement qu'à la
classe d'un maître de danse.
Je continuai là jusqu'à l'âge de huit ans, quand je fus terrifiée par la
nouvelle que les magistrats (je crois qu'on les nommait ainsi) avaient
donné l'ordre de me mettre en service; je ne pouvais faire que bien peu
de chose, où qu'on m'envoyât, sinon aller en course, ou servir de
souillon à quelque fille de cuisine; et comme on me le répétait souvent,
j'en pris une grande frayeur; car j'avais une extrême aversion à entrer
en service, comme ils disaient, bien que je fusse si jeune; et je dis à
ma nourrice que je croyais pouvoir gagner ma vie sans entrer en service,
si elle voulait bien me le permettre; car elle m'avait appris à
travailler de mon aiguille et à filer de la grosse laine, qui est la
principale industrie de cette ville, et je lui dis que si elle voulait
bien me garder, je travaillerais bien fort.
Je lui parlais presque chaque jour de travailler bien fort et, en somme,
je ne faisais que travailler et pleurer tout le temps, ce qui affligea
tellement l'excellente bonne femme qu'enfin elle se mit à s'inquiéter de
moi: car elle m'aimait beaucoup.
Là-dessus, un jour, comme elle entrait dans la chambre où tous les
pauvres enfants étaient au travail, elle s'assit juste en face de moi;
non pas à sa place habituelle de maîtresse mais comme si elle se
disposait à dessein pour m'observer et me regarder travailler; j'étais
en train de faire un ouvrage auquel elle m'avait mise, et je me souviens
que c'était à marquer des chemises; et après un temps elle commença de
me parler:
--Petite sotte, dit-elle, tu es toujours à pleurer (et je pleurais
alors), dis-moi pourquoi tu pleures.
--Parce qu'ils vont m'emmener, dis-je, et me mettre en service, et je ne
peux pas faire le travail de ménage.
--Eh bien, mon enfant, dit-elle, il est possible que tu ne puisses pas
faire le travail de ménage, mais tu l'apprendras plus tard, et on ne te
mettra pas au gros ouvrage tout de suite.
--Si, on m'y mettra, dis-je, et si je ne peux pas le faire, on me
battra, et les servantes me battront pour me faire faire le gros
ouvrage, et je ne suis qu'une petite fille, et je ne peux pas le faire!
Et je me remis à pleurer jusqu'à ne plus pouvoir parler.
Ceci émut ma bonne nourrice maternelle; si bien qu'elle résolut que je
n'entrerais pas encore en condition; et elle me dit de ne pas pleurer,
et qu'elle parlerait à M. le maire et que je n'entrerais en service que
quand je serais plus grande.
Eh bien, ceci ne me satisfit pas; car la seule idée d'entrer en
condition était pour moi une chose si terrible que si elle m'avait
assuré que je n'y entrerais pas avant l'âge de vingt ans, cela aurait
été entièrement pareil pour moi; j'aurais pleuré tout le temps, rien
qu'à l'appréhension que la chose finirait par arriver.
Quand elle vit que je n'étais pas apaisée, elle se mit en colère avec
moi:
--Et que veux-tu donc de plus, dit-elle, puisque je te dis que tu
n'entreras en service que quand tu seras plus grande?
--Oui, dis-je, mais il faudra tout de même que j'y entre, à la fin.
--Mais quoi, dit-elle, est-ce que cette fille est folle? Quoi, tu veux
donc être une dame de qualité?
--Oui, dis-je, et je pleurai de tout mon coeur, jusqu'à éclater encore
en sanglots.
Ceci fit rire la vieille demoiselle, comme vous pouvez bien penser.
--Eh bien, madame, en vérité, dit-elle, en se moquant de moi, vous
voulez donc être une dame de qualité, et comment ferez-vous pour devenir
dame de qualité? est-ce avec le bout de vos doigts?
--Oui, dis-je encore innocemment.
--Mais voyons, qu'est-ce que tu peux gagner, dit-elle; qu'est-ce que tu
peux gagner par jour en travaillant?
--Six sous, dis-je, quand je file, et huit sous quand je couds du gros
linge.
--Hélas! pauvre dame de qualité, dit-elle encore en riant, cela ne te
mènera pas loin.
--Cela me suffira, dis-je, si vous voulez bien me laisser vivre avec
vous.
Et je parlais d'un si pauvre ton suppliant que j'étreignis le coeur de
la bonne femme, comme elle me dit plus tard.
--Mais, dit-elle, cela ne suffira pas à te nourrir et à t'acheter des
vêtements; et qui donc achètera des robes pour la petite dame de
qualité? dit-elle.
Et elle me souriait tout le temps.
--Alors je travaillerai plus dur, dis-je, et je vous donnerai tout
l'argent.
--Mais, mon pauvre enfant, cela ne suffira pas, dit-elle; il y aura à
peine de quoi te fournir d'aliments.
--Alors vous ne me donnerez pas d'aliments, dis-je encore, innocemment;
mais vous me laisserez vivre avec vous.
--Et tu pourras vivre sans aliments? dit-elle.
--Oui, dis-je encore, comme un enfant, vous pouvez bien penser, et je
pleurai encore de tout mon coeur.
Je n'avais aucun calcul en tout ceci; vous pouvez facilement voir que
tout était de nature; mais c'était joint à tant d'innocence et à tant de
passion qu'en somme la bonne créature maternelle se mit à pleurer aussi,
et enfin sanglota aussi fort que moi, et me prit et me mena hors de la
salle d'école: «Viens, dit-elle, tu n'iras pas en service, tu vivras
avec moi»; et ceci me consola pour le moment.
Là-dessus, elle alla faire visite au maire, mon affaire vint dans la
conversation, et ma bonne nourrice raconta à M. le maire toute
l'histoire; il en fut si charmé qu'il alla appeler sa femme et ses deux
filles pour l'entendre, et ils s'en amusèrent assez entre eux, comme
vous pouvez bien penser.
Enfin, une semaine ne s'était pas écoulée, que voici tout à coup madame
la femme du maire et ses deux filles qui arrivent à la maison pour voir
ma vieille nourrice, et visiter son école et les enfants. Après qu'elles
les eurent regardés un peu de temps:
--Eh bien, madame, dit la femme du maire à ma nourrice, et quelle est
donc, je vous prie, la petite fille qui veut être dame de qualité?
Je l'entendis et je fus affreusement effrayée, quoique sans savoir
pourquoi non plus; mais madame la femme du maire vient jusqu'à moi:
--Eh bien, mademoiselle, dit-elle, et quel ouvrage faites-vous en ce
moment?
Le mot _mademoiselle_ était un langage qu'on n'avait guère entendu
parler dans notre école, et je m'étonnai de quel triste nom elle
m'appelait; néanmoins je me levai, fis une révérence, et elle me prit
mon ouvrage dans les mains, le regarda, et dit que c'était très bien;
puis elle regarda une de mes mains:
--Ma foi, dit-elle, elle pourra devenir dame de qualité, après tout;
elle a une main de dame, je vous assure.
Ceci me fit un immense plaisir; mais madame la femme du maire ne s'en
tint pas là, mais elle mit sa main dans sa poche et me donna un
shilling, et me recommanda d'être bien attentive à mon ouvrage et
d'apprendre à bien travailler, et peut-être je pourrais devenir une dame
de qualité, après tout.
Et tout ce temps ma bonne vieille nourrice, et madame la femme du maire
et tous les autres gens, ne me comprenaient nullement: car eux voulaient
dire une sorte de chose par le mot dame de qualité et moi j'en voulais
dire une toute différente; car hélas! tout ce que je comprenais en
disant dame de qualité, c'est que je pourrais travailler pour moi et
gagner assez pour vivre sans entrer en service; tandis que pour eux cela
signifiait vivre dans une grande et haute position et je ne sais quoi.
Eh bien, après que madame la femme du maire fut partie, ses deux filles
arrivèrent et demandèrent aussi à voir la dame de qualité, et elles me
parlèrent longtemps, et je leur répondis à ma guise innocente; mais
toujours lorsqu'elles me demandaient si j'avais résolu de devenir une
dame de qualité, je répondais «oui»: enfin elles me demandèrent ce que
c'était qu'une dame de qualité. Ceci me troubla fort: toutefois
j'expliquai négativement que c'était une personne qui n'entrait pas en
service pour faire le ménage; elles en furent extrêmement charmées, et
mon petit babillage leur plut et leur sembla assez agréable, et elles me
donnèrent aussi de l'argent.
Pour mon argent, je le donnai tout à ma nourrice-maîtresse comme je
l'appelais, et lui promis qu'elle aurait tout ce que je gagnerais quand
je serais dame de qualité, aussi bien que maintenant; par ceci et
d'autres choses que je disais, ma vieille gouvernante commença de
comprendre ce que je voulais dire par dame de qualité, et que ce n'était
pas plus que d'être capable de gagner mon pain par mon propre travail et
enfin elle me demanda si ce n'était pas cela.
Je lui dis que oui, et j'insistai pour lui expliquer que vivre ainsi,
c'était être dame de qualité; car, dis-je, il y a une telle, nommant une
femme qui raccommodait de la dentelle et lavait les coiffes de dentelle
des dames; elle, dis-je, c'est une dame de qualité, et on l'appelle
_madame_.
--Pauvre enfant, dit ma bonne vieille nourrice, tu pourras bientôt être
une personne mal famée, et qui a eu deux bâtards.
Je ne compris rien à cela; mais je répondis: «Je suis sûre qu'on
l'appelle _madame_, et elle ne va pas en service, et elle ne fait pas le
ménage»; et ainsi je soutins qu'elle était dame de qualité, et que je
voulais être dame de qualité, comme elle.
Tout ceci fut répété aux dames, et elles s'en amusèrent et de temps en
temps les filles de M. le maire venaient me voir et demandaient où était
la petite dame de qualité, ce qui ne me rendait pas peu fière de moi,
d'ailleurs j'avais souvent la visite de ces jeunes dames, et elles en
amenaient d'autres avec elles; de sorte que par cela je devins connue
presque dans toute la ville.
J'avais maintenant près de dix ans et je commençais d'avoir l'air d'une
petite femme, car j'étais extrêmement sérieuse, avec de belles manières,
et comme j'avais souvent entendu dire aux dames que j'étais jolie, et
que je deviendrais extrêmement belle, vous pouvez penser que cela ne me
rendait pas peu fière; toutefois cette vanité n'eut pas encore de
mauvais effet sur moi; seulement, comme elles me donnaient souvent de
l'argent que je donnais à ma vieille nourrice, elle, honnête femme,
avait l'intégrité de le dépenser pour moi afin de m'acheter coiffe,
linge et gants, et j'allais nettement vêtue; car si je portais des
haillons, j'étais toujours très propre, ou je les faisais barboter
moi-même dans l'eau, mais, dis-je, ma bonne vieille nourrice, quand on
me donnait de l'argent, bien honnêtement le dépensait pour moi, et
disait toujours aux dames que ceci ou cela avait été acheté avec leur
argent; et ceci faisait qu'elles m'en donnaient davantage; jusqu'enfin
je fus tout de bon appelée par les magistrats, pour entrer en service;
mais j'étais alors devenue si excellente ouvrière, et les dames étaient
si bonnes pour moi, que j'en avais passé le besoin; car je pouvais
gagner pour ma nourrice autant qu'il lui fallait pour m'entretenir; de
sorte qu'elle leur dit que, s'ils lui permettaient, elle garderait la
«dame de qualité» comme elle m'appelait, pour lui servir d'aide et
donner leçon aux enfants, ce que j'étais très bien capable de faire; car
j'étais très agile au travail, bien que je fusse encore très jeune.
Mais la bonté de ces dames ne s'arrêta pas là, car lorsqu'elles
comprirent que je n'étais plus entretenue par la cité, comme auparavant,
elles me donnèrent plus souvent de l'argent; et, à mesure que je
grandissais, elles m'apportaient de l'ouvrage à faire pour elles: tel
que linge à rentoiler, dentelles à réparer, coiffes à façonner, et non
seulement me payaient pour mon ouvrage, mais m'apprenaient même à le
faire, de sorte que j'étais véritablement une dame de qualité, ainsi que
je l'entendais; car avant d'avoir douze ans, non seulement je me
suffisais en vêtements et je payais ma nourrice pour m'entretenir, mais
encore je mettais de l'argent dans ma poche.
Les dames me donnaient aussi fréquemment de leurs hardes ou de celles de
leurs enfants; des bas, des jupons, des habits, les unes telle chose,
les autres telle autre, et ma vieille femme soignait tout cela pour moi
comme une mère, m'obligeait à raccommoder, et à tourner tout au meilleur
usage: car c'était une rare et excellente ménagère.
À la fin, une des dames se prit d'un tel caprice pour moi qu'elle
désirait m'avoir chez elle, dans sa maison, pour un mois, dit-elle, afin
d'être en compagnie de ses filles.
Vous pensez que cette invitation était excessivement aimable de sa part;
toutefois, comme lui dit ma bonne femme, à moins qu'elle se décidât à me
garder pour tout de bon, elle ferait à la petite dame de qualité plus de
mal que de bien.--«Eh bien, dit la dame, c'est vrai; je la prendrai chez
moi seulement pendant une semaine, pour voir comment mes filles et elles
s'accordent, et comment son caractère me plaît, et ensuite je vous en
dirai plus long; et cependant, s'il vient personne la voir comme
d'ordinaire, dites-leur seulement que vous l'avez envoyée en visite à ma
maison.»
Ceci était prudemment ménagé, et j'allai faire visite à la dame, où je
me plus tellement avec les jeunes demoiselles, et elles si fort avec
moi, que j'eus assez à faire pour me séparer d'elles, et elles en furent
aussi fâchées que moi-même.
Je les quittai cependant et je vécus presque une année encore avec mon
honnête vielle femme; et je commençais maintenant de lui être bien
utile; car j'avais presque quatorze ans, j'étais grande pour mon âge, et
j'avais déjà l'air d'une petite femme; mais j'avais pris un tel goût de
l'air de qualité dont on vivait dans la maison de la dame, que je ne me
sentais plus tant à mon aise dans mon ancien logement; et je pensais
qu'il était beau d'être vraiment dame de qualité, car j'avais maintenant
des notions tout à fait différentes sur les dames de qualité; et comme
je pensais qu'il était beau d'être une dame de qualité, ainsi j'aimais
être parmi les dames de qualité, et voilà pourquoi je désirais ardemment
y retourner.
Quand j'eus environ quatorze ans et trois mois, ma bonne vieille
nourrice (ma mère, je devrais l'appeler) tomba malade et mourut. Je me
trouvai alors dans une triste condition, en vérité; car ainsi qu'il n'y
a pas grand'peine à mettre fin à la famille d'une pauvre personne une
fois qu'on les a tous emmenés au cimetière, ainsi la pauvre bonne femme
étant enterrée, les enfants de la paroisse furent immédiatement enlevés
par les marguilliers; l'école était finie et les externes qui y venaient
n'avaient plus qu'à attendre chez eux qu'on les envoyât ailleurs; pour
ce qu'elle avait laissé, une fille à elle, femme mariée, arriva et
balaya tout; et, comme on emportait les meubles, on ne trouva pas autre
chose à me dire que de conseiller par plaisanterie à la petite dame de
qualité de s'établir maintenant à son compte, si elle le voulait.
J'étais perdue presque de frayeur, et je ne savais que faire; car
j'étais pour ainsi dire mise à la porte dans l'immense monde, et, ce qui
était encore pire, la vieille honnête femme avait gardé par devers elle
vingt et deux shillings à moi, qui étaient tout l'état que la petite
dame de qualité avait au monde; et quand je les demandai à la fille,
elle me bouscula et me dit que ce n'étaient point ses affaires.
Il était vrai que la bonne pauvre femme en avait parlé à sa fille,
disant que l'argent se trouvait à tel endroit, et que c'était l'argent
de l'enfant, et qu'elle m'avait appelée une ou deux fois pour me le
donner, mais je ne me trouvais malheureusement pas là, et lorsque je
revins, elle était hors la condition de pouvoir en parler; toutefois la
fille fut assez honnête ensuite pour me le donner, quoiqu'elle m'eût
d'abord à ce sujet traitée si cruellement.
Maintenant j'étais une pauvre dame de qualité, en vérité, et juste cette
même nuit j'allais être jetée dans l'immense monde; car la fille avait
tout emporté, et je n'avais pas tant qu'un logement pour y aller, ou un
bout de pain à manger; mais il semble que quelques-uns des voisins
prirent une si grande pitié de moi, qu'ils en informèrent la dame dans
la famille de qui j'avais été; et immédiatement elle envoya sa servante
pour me chercher; et me voilà partie avec elles, sac et bagages, et avec
le coeur joyeux, vous pouvez bien penser; la terreur de ma condition
avait fait une telle impression sur moi, que je ne voulais plus être
dame de qualité, mais bien volontiers servante, et servante de telle
espèce pour laquelle on m'aurait crue bonne.
Mais ma nouvelle généreuse maîtresse avait de meilleures pensées pour
moi. Je la nomme généreuse, car autant elle excédait la bonne femme avec
qui j'avais vécu avant en tout, qu'en état; je dis en tout, sauf en
honnêteté; et pour cela, quoique ceci fût une dame bien exactement
juste, cependant je ne dois pas oublier de dire en toutes occasions, que
la première, bien que pauvre, était aussi foncièrement honnête qu'il est
possible.
Je n'eus pas plus tôt été emmenée par cette bonne dame de qualité, que
la première dame, c'est-à-dire madame la femme du maire, envoya ses
filles pour prendre soin de moi; et une autre famille qui m'avait
remarquée, quand j'étais la petite dame de qualité, me fit chercher,
après celle-là, de sorte qu'on faisait grand cas de moi; et elles ne
furent pas peu fâchées, surtout madame la femme du maire, que son amie
m'eût enlevée à elle; car disait-elle, je lui appartenais par droit,
elle ayant été la première qui eût pris garde à moi; mais celles qui me
tenaient ne voulaient pas me laisser partir; et, pour moi, je ne pouvais
être mieux que là où j'étais.
Là, je continuai jusqu'à ce que j'eusse entre dix-sept et dix-huit ans,
et j'y trouvai tous les avantages d'éducation qu'on peut s'imaginer;
cette dame avait des maîtres qui venaient pour enseigner à ses filles à
danser, à parler français et à écrire, et d'autres pour leur enseigner
la musique; et, comme j'étais toujours avec elles, j'apprenais aussi
vite qu'elles; et quoique les maîtres ne fussent pas appointés pour
m'enseigner, cependant j'apprenais par imitation et questions tout ce
qu'elles apprenaient par instruction et direction. Si bien qu'en somme
j'appris à danser et à parler français aussi bien qu'aucune d'elles et à
chanter beaucoup mieux, car j'avais une meilleure voix qu'aucune
d'elles; je ne pouvais pas aussi promptement arriver à jouer du clavecin
ou de l'épinette, parce que je n'avais pas d'instruments à moi pour m'y
exercer, et que je ne pouvais toucher les leurs que par intervalles,
quand elles les laissaient; mais, pourtant, j'appris suffisamment bien,
et finalement les jeunes demoiselles eurent deux instruments,
c'est-à-dire un clavecin et une épinette aussi, et puis me donnèrent
leçon elles-mêmes; mais, pour ce qui est de danser, elles ne pouvaient
mais que je n'apprisse les danses de campagne, parce qu'elles avaient
toujours besoin de moi pour faire un nombre égal, et, d'autre part,
elles mettaient aussi bon coeur à m'apprendre tout ce qu'on leur avait
enseigné à elles-mêmes que moi à profiter de leurs leçons.
Par ces moyens j'eus, comme j'ai dit, tous les avantages d'éducation que
j'aurais pu avoir, si j'avais été autant demoiselle de qualité que
l'étaient celles avec qui je vivais, et, en quelques points, j'avais
l'avantage sur mesdemoiselles, bien qu'elles fussent mes supérieures: en
ce que tous mes dons étaient de nature et que toutes leurs fortunes
n'eussent pu fournir. D'abord j'étais jolie, avec plus d'apparence
qu'aucune d'elles; deuxièmement j'étais mieux faite; troisièmement, je
chantais mieux, par quoi je veux dire que j'avais une meilleure voix; en
quoi vous me permettrez de dire, j'espère, que je ne donne pas mon
propre jugement, mais l'opinion de tous ceux qui connaissaient la
famille.
J'avais avec tout cela, la commune vanité de mon sexe, en ce qu'étant
réellement considérée comme très jolie, ou, si vous voulez, comme une
grande beauté, je le savais fort bien, et j'avais une aussi bonne
opinion de moi-même qu'homme du monde, et surtout j'aimais à en entendre
parler les gens, ce qui arrivait souvent et me donnait une grande
satisfaction.
Jusqu'ici mon histoire a été aisée à dire, et dans toute cette partie de
ma vie, j'avais non seulement la réputation de vivre dans une très bonne
famille, mais aussi la renommée d'une jeune fille bien sobre, modeste et
vertueuse, et telle j'avais toujours été; d'ailleurs, je n'avais jamais
eu occasion de penser à autre chose, ou de savoir ce qu'était une
tentation au vice. Mais ce dont j'étais trop fière fut ma perte. La
maîtresse de la maison où j'étais avait deux fils, jeunes gentilshommes
de qualité et tenue peu ordinaires, et ce fut mon malheur d'être très
bien avec tous deux, mais ils se conduisirent avec moi d'une manière
bien différente.
L'aîné, un gentilhomme gai, qui connaissait la ville autant que la
campagne, et, bien qu'il eût de légèreté assez pour commettre une
mauvaise action, cependant avait trop de jugement pratique pour payer
trop cher ses plaisirs; il commença par ce triste piège pour toutes les
femmes, c'est-à-dire qu'il prenait garde à toutes occasions combien
j'étais jolie, comme il disait, combien agréable, combien mon port était
gracieux, et mille autres choses; et il y mettait autant de subtilité
que s'il eût eu la même science à prendre une femme au filet qu'une
perdrix à l'affût, car il s'arrangeait toujours pour répéter ces
compliments à ses soeurs au moment que, bien que je ne fusse pas là,
cependant il savait que je n'étais pas assez éloignée pour ne pas être
assurée de l'entendre. Ses soeurs lui répondaient doucement: «Chut!
frère, elle va t'entendre, elle est dans la chambre d'à côté.» Alors il
s'interrompait et parlait à voix basse, prétendant ne l'avoir pas su, et
avouait qu'il avait eu tort; puis, feignant de s'oublier, se mettait à
parler de nouveau à voix haute, et moi, qui étais si charmée de
l'entendre, je n'avais garde de ne point l'écouter à toutes occasions.
Après qu'il eut ainsi amorcé son hameçon et assez aisément trouvé le
moyen de placer l'appât sur ma route, il joua à jeu découvert, et un
jour, passant par la chambre de sa soeur pendant que j'y étais, il entre
avec un air de gaieté:
--Oh! madame Betty, me dit-il, comment allez-vous, madame Betty? Est-ce
que les joues ne vous brûlent pas, madame Betty.
Je fis une révérence et me mis à rougir, mais ne répondis rien.
--Pourquoi lui dis-tu cela, mon frère? dit la demoiselle.
--Mais, reprit-il, parce que nous venons de parler d'elle, en bas, cette
demi-heure.
--Eh bien, dit sa soeur, vous n'avez pas pu dire de mal d'elle, j'en
suis sûre; ainsi, peu importe ce dont vous avez pu parler.
--Non, non, dit-il, nous avons été si loin de dire du mal d'elle, que
nous en avons dit infiniment de bien, et beaucoup, beaucoup de belles
choses ont été répétées sur Mme Betty, je t'assure, et en particulier
que c'est la plus jolie jeune fille de Colchester; et, bref, ils
commencent en ville à boire à sa santé.
--Je suis vraiment surprise de ce que tu dis, mon frère, répond la
soeur; il ne manque qu'une chose à Betty, mais autant vaudrait qu'il lui
manquât tout, car son sexe est en baisse sur le marché au temps présent;
et si une jeune femme a beauté, naissance, éducation, esprit, sens,
bonne façon et chasteté, et tout a l'extrême, toutefois si elle n'a
point d'argent, elle n'est rien; autant vaudrait que tout lui fit
défaut: l'argent seul, de nos jours, recommande une femme; les hommes se
passent le beau jeu tour à tour.
Son frère cadet, qui était là, s'écria:
--Arrête, ma soeur, tu vas trop vite; je suis une exception à ta règle;
je t'assure que si je trouve une femme aussi accomplie, je ne
m'inquiéterai guère de l'argent.
--Oh! dit la soeur, mais tu prendras garde alors de ne point te mettre
dans l'esprit une qui n'ait pas d'argent.
--Pour cela, tu n'en sais rien non plus, dit le frère.
--Mais pourquoi, ma soeur, dit le frère aîné, pourquoi cette exclamation
sur la fortune? Tu n'es pas de celles à qui elle fait défaut, quelles
que soient les qualités qui te manquent.
--Je te comprends très bien, mon frère, réplique la dame fort aigrement,
tu supposes que j'ai la fortune et que la beauté me manque; mais tel est
le temps que la première suffira: je serai donc encore mieux partagée
que mes voisines.
--Eh bien, dit le frère cadet, mais tes voisines pourront bien avoir
part égale, car beauté ravit un mari parfois en dépit d'argent, et quand
la fille se trouve mieux faite que la maîtresse, par chance elle fait un
aussi bon marché et monte en carrosse avant l'autre.
Je crus qu'il était temps pour moi de me retirer, et je le fis, mais pas
assez loin pour ne pas saisir tout leur discours, où j'entendis
abondance de belles choses qu'on disait de moi, ce qui excita ma vanité,
mais ne me mit pas en chemin, comme je le découvris bientôt, d'augmenter
mon intérêt dans la famille, car la soeur et le frère cadet se
querellèrent amèrement là-dessus; et, comme il lui dit, à mon sujet, des
choses fort désobligeantes, je pus voir facilement qu'elle en gardait
rancune par la conduite qu'elle tint envers moi, et qui fut en vérité
bien injuste, car je n'avais jamais eu la moindre pensée de ce qu'elle
soupçonnait en ce qui touchait son frère cadet; certainement l'aîné, à
sa façon obscure et lointaine, avait dit quantité de choses plaisamment
que j'avais la folie de tenir pour sérieuses ou de me flatter de
l'espoir de ce que j'aurais dû supposer qu'il n'entendrait jamais.
Il arriva, un jour, qu'il monta tout courant l'escalier vers la chambre
où ses soeurs se tenaient d'ordinaire pour coudre, comme il le faisait
souvent, et, les appelant de loin avant d'entrer, comme il en avait
aussi coutume, moi, étant là, seule, j'allai à la porte et dis:
--Monsieur, ces dames ne sont pas là, elles sont allées se promener au
jardin.
Comme je m'avançais pour parler ainsi, il venait d'arriver jusqu'à la
porte, et me saisissant dans ses bras, comme c'eût été par chance:
--Oh! madame Betty, dit-il, êtes-vous donc là? C'est encore mieux, je
veux vous parler à vous bien plus qu'à elles.
Et puis, me tenant dans ses bras, il me baisa trois ou quatre fois.
Je me débattis pour me dégager, et toutefois je ne le fis que
faiblement, et il me tint serrée, et continua de me baiser jusqu'à ce
qu'il fût hors d'haleine; et, s'asseyant, il dit:
--Chère Betty, je suis amoureux de vous.