«Pour peu qu’une figurante ait des prétentions à un avenir de danseuse

et qu’elle soit dans une brillante position, elle a même, comme les

premiers sujets, un costume de danse, caleçon en percale, tombant

au-dessus du genou, bas de soie blancs, chaussons blancs ou couleur de

chair, petite veste d’une coupe élégante en piqué blanc[493]».

Malgré que les pantalons aient perdu de leur largeur, le costume de

répétition n’a cependant guère changé. Il apparaît sous la plume de

Richard O’Monroy, encore à peu près tel que l’avait décrit Albéric

Second:

«Dès neuf heures, Mlle Adelina Théodore commence sa leçon sous la

coupole au neuvième étage. Les petites sont en tenue de travail:

corsage de nansouk blanc, trois jupons de tarlatane blanche, ceinture

en satin bleu, rose ou mauve, suivant la fantaisie de la fillette.

Pantalon de percale roulé dans les jarretières pour bien laisser voir

les genoux; bas et souliers roses»[494].

La fillette peut grandir et passer d’une classe dans une autre, le

pantalon reste le même. N’ayant plus rien de l’enfant, ces demoiselles

le conservent, quelle que soit leur hiérarchie dans le quadrille. Les

planches du maître aqua-fortiste Renouard nous l’ont rendu familier,

les illustrés en ont souvent esquissé la silhouette et, dans deux

nouvelles, Carolus, Brio s’est plu à en évoquer le souvenir[495].

Sur des scènes moins officielles, le pantalon reste de mise pour les

répétitions, mais la fantaisie de chacune peut en varier la couleur.

Celui de Mlle Casciani, de la Gaîté-Rochechouart, était vert, mais sa

fraîcheur laissait, paraît-il, à désirer, et ce fut l’objet d’un de ces

petits procès que, dans le _Figaro_, Albert Bataille contait avec tant

d’esprit.

On répétait la revue de l’année: _Tout à la Gaîté_.

«Tout à coup, une des artistes, Mlle Casciani, fait irruption sur la

scène, en criant:

—C’est insupportable! On a encore fait des méchancetés à mon pantalon.

Un pantalon de soie vert qui vaut 30 francs! Le voilà tout déchiré!

«Chœur des petites camarades de loge de Mlle Casciani:

—Votre pantalon! Ah! il est joli, votre pantalon! Il est tout usé, tout

effiloqué, il a traîné partout. Nous y avons piqué une rose et nous

l’avons exposé dans la loge pour nous faire rire.

«La querelle s’envenima. Mlle Nelly, dite Démeah, une toute petite

femme pas plus haute que ça, que Mlle Casciani semblait prendre plus

particulièrement à partie, riposta en traitant sa camarade de grande

comtesse de la rue sans le sou!»[496].

Bref, cela finit par une de ces crépées de chignons qu’aurait chantée

Homère et dont la butte sacrée semble avoir conservé le monopole. Mme

Varlet, directrice de la Gaîté, dut intervenir; il fallut toute son

autorité pour faire expulser la toute petite demoiselle Démeah, que la

colère avait grandie à la hauteur de feue Hermione.

L’expulsion fut vive: l’enfant ne reçut point deux balles dans la tête,

mais quelques bleus sur diverses parties du corps, dont elle offrit

au tribunal de faire la preuve, en réclamant à son indigne directrice

2.000 francs de dommages-intérêts.

Hélas! nous ne sommes plus aux temps divins de Phryné. La onzième

chambre n’offre que de lointains rapports avec le tribunal sacré des

Héliastes. Mlle Démeah ne put se montrer, comme la Vérité, toute nue,

et faute d’avoir pu produire cet argument, se vit condamner à payer

à sa directrice l’amende qui lui avait été infligée. Le tribunal peu

galant y joignit les frais du procès.

Moralité: il n’est pas bon de piquer le pantalon d’une femme, même avec

une rose, et il convient encore moins de prêter à une de ses petites

camarades une lignée qui ne descend pas même des mansardes.

Ces dames de la Porte Saint-Martin auraient été bien embarrassées,

certain soir de la saison 1841-1842, de piquer quoi que ce soit au

maillot de Lola Montès. Préludant à ses excentricités bavaroises et

aux coups de cravache qui la rendirent fameuse au pays de Louis II,

l’artiste ne s’était-elle pas avisée, ce soir-là, de danser sans

maillot.

Outre que c’était une manière délicate d’imposer son nom et sa

personnalité—point rebelle à la réclame—au Tout-Paris de l’époque, Lola

avait vu là un moyen de «réduire au désespoir un amant qui, le matin,

avait rompu avec elle»[497].

Je ne sais si le volage se consola de cette rosserie qui aurait pu

surtout être une roseraie, mais ce fut pour Alfred Delvau l’occasion,

vingt-cinq ans plus tard, d’un accès de pruderie assez inattendu.

Que diable, au _Théâtre de la rue de la Santé_[498], dont il a passé

pour l’historiographe[499], la feuille de vigne n’existait guère qu’à

l’état de légende et son _Dictionnaire de la Langue érotique_ semblait

plutôt célébrer la feuille à l’envers.

Triste, égrotant ou simplement vieilli, Delvau, revenu des dialogues

assez audacieux de l’_Enfer de Joseph Prud’homme_ du bon Monnier

écrivait donc, en 1867, dans ses _Lions du Jour_:

«L’année 1841-1842 ne fut pas précisément une année calme: de

grosses tempêtes politiques la bouleversèrent d’un bout à l’autre et

empêchèrent qu’on ne prit au fretin des événements l’intérêt qu’on a

l’habitude d’y prendre à Paris, où les petites choses occupent plus que

les grandes, où l’on s’occupe plus de l’apparition d’un clown que d’une

déclaration de guerre à l’Autriche. Aussi ne faut-il pas s’étonner de

l’accueil relativement tiède que les Parisiens de cette époque firent à

une danseuse excentrique de la Porte Saint-Martin,—dont l’excentricité

consistait surtout à danser sans maillot.

«Sans maillot! _Proh pudor!_ O dieux immortels! Qu’aurait dit le très

vertueux M. de La Rochefoucauld, lui qui faisait rallonger d’un pied

les jupes des danseuses de l’Opéra?[500] Ce qu’il aurait dit, je

n’en sais rien; d’ailleurs, s’il avait été directeur de l’Opéra, il

n’était pas directeur de la Porte Saint-Martin,—et c’est à la Porte

Saint-Martin qu’avait eu lieu cette contravention aux réglements de

police et aux plus simples lois de la décence»[501].

Lola semblait, au surplus, avoir atteint le but qu’elle poursuivait. On

parla d’elle.

«On parla pendant quelques jours de cette révolutionnaire du corps de

ballet, on se passionna pour et contre elle, tant et si bien que son

nom, inconnu la veille, franchit la rampe, puis la salle, et rebondit

comme un volant sur toutes les raquettes du boulevard. C’était sans

doute tout ce que voulait Mlle Lola Montès»[502].

Eh bien! non, M. Sosthène de La Rochefoucauld, s’il avait encore eu

voix au chapitre, n’aurait rien dit, ou plutôt aurait souri d’aise,

car ce n’était là que du «chiqué», comme on dit dans les derniers

promenoirs où la boxe éveille encore quelques frissons. Si Lola n’avait

pas de maillot, elle avait, me suis-je laissé dire, un pantalon... Le

prédécesseur de M. Bérenger et de M. Dujardin-Béaumetz n’en demandait

pas davantage, c’était même exactement ce qu’il avait prescrit.

[Illustration]

QUESTIONS DE FORMES

_Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée._

A. DE MUSSET.

[Illustration]

QUESTIONS DE FORMES

Soudain, harmonieuse et plaintive comme la vibration chevrotante d’une

chanterelle qui se brise, une voix murmura:

—J’étais la pudeur des femmes et la sauvegarde des maris qui savaient

leur honneur suffisamment cadenassé dans la prison de ma batiste.

Toutes les agaceries des bas chavireurs de vertu et des jupons semeurs

de désirs venaient piteusement échouer devant le «tu n’iras pas plus

loin» de ma citadelle inexpugnable. Le canapé lui-même ne pouvait

rien contre moi. Il fallait la complicité du Lit pour me vaincre. Le

Lit c’est-à-dire la chute préméditée et résolue, c’est-à-dire cette

décision qui n’habite jamais l’esprit flottant des femmes _la première

fois_. Mais, un jour, une perverse survint qui, d’un large coup de

ciseaux, troua mon bouclier.

«Et la femme fut perdue.

—Qui donc es-tu, toi qui te lamentes? s’enquit le Canapé qui ne

ricanait plus...

«Et la voix répondit, plaintive et mélodieuse, comme la vibration

chevrotante d’une chanterelle qui se brise:

—Je suis l’âme du pantalon fermé[503].»

Cette légende, contée par Léo Trézenik, est charmante, comme toutes les

légendes; mais, ce n’est qu’une légende, et il n’y faut point chercher

quelque chose ressemblant, même de loin, à la Vérité. La Vérité n’a

jamais porté de pantalons et la femme les a rarement portés fermés.

Sans remonter aux «caleçons de toile d’or et d’argent» du règne de

Charles IX et au maillot de Notre-Dame de Thermidor, le pantalon,

tel que l’imposa la crinoline, semble avoir été généralement ouvert.

Les patrons de la _Lingère parisienne_ et les dessins de la _Mode

illustrée_ indiquent même qu’il l’était terriblement.

Les petites fentes latérales permettant d’en limiter la fente et, au

besoin, de les porter fermés, n’apparurent que plus tard. A ses débuts,

sous le Second Empire, le pantalon était entièrement ouvert par

derrière. C’était, au surplus, sa seule ressemblance avec celui de nos

contemporaines.

La princesse de C... se rendant à un rendez-vous avec un pantalon fermé

fut et restera heureusement l’exception.

L’«inexpressible» avait déjà assez de peine à se faire admettre dans la

toilette des dames, pour ne pas aller les indisposer davantage encore

contre lui par les inconvénients résultant de sa claustration.

Bien peu eussent alors consenti à s’embarrasser de la gêne d’un

pantalon fermé. De nos jours même, combien préféreraient s’en passer,

plutôt que d’en supporter la tyrannie?

Il peut être utile—et de règle dans certains couvents—sous les jupes

courtes des fillettes, mais, le plus généralement, il disparaît, à

mesure que s’allongent les jupes.

Le jour où il s’ouvrira, comme ceux de la mère et des sœurs aînées,

n’est pas attendu avec moins d’impatience que, jadis, le jour où on

devait le quitter. Ce jour-là, la gamine se sent presque femme: c’est

pour elle un peu la robe prétexte, et que d’excellents prétextes pour

les porter ouverts.

Même enfants, beaucoup les ont toujours portés ainsi. Il y a cinquante

ans, _la Mode illustrée_, ne les prévoyait pas autrement pour les

fillettes. Le pantalon fermé ne vint que plus tard et la bourgeoisie

seule en a adopté l’usage.

Si sa claustration est parfois obligatoire, il y a bien des pensionnats

où cette règle draconnienne est inconnue: la plupart des élèves, quel

que soit leur âge, les portent fendus, et les curieuses—je n’ose écrire

les vicieuses—profitent de ce «large coup de ciseau» pour se livrer

entre elles à de menues comparaisons et à de petits concours, que la

morale ne saurait pleinement approuver.

A Montmartre qui, cependant, oublie vite, on se souvient encore de

Pierrette Fleury, cette jolie fille, qui trouva dans l’éther le

suprême sommeil, et dont Antonin Reschal avait fait le prototype de

son héroïne. Pierrette confesse, dans le roman, à son père ce détail

de mœurs et lui demande de substituer à ses culottes ouvertes des

pantalons fermés. Ces jeux de l’école ne lui disent rien encore:

«J’ai eu aujourd’hui la visite de papa. Cela m’a rendu de belle humeur.

Il y a si longtemps qu’il n’était venu. Il avait ses poches pleines de

bonbons et de chocolats qui vont faire notre bonheur, à Eve surtout,

pendant au moins... quarante-huit heures. A un moment il m’a demandé

avec tendresse, en me prenant sur ses genoux, si je ne manquais de

rien, ne désirais aucune autre chose... Aussitôt, je lui répondis, car

je l’aurais oublié:

—Oh! si mon petit père, je voudrais bien que tu m’envoies des pantalons

fermés.

—???

—Oui, papa chéri, ai-je continué, parce que quand nous jouons avec mes

petites camarades, dans le jardin ou en promenade, à faire des dessins

sur le sol ou autres amusements, groupées en rond, elles montrent

toutes leur «petit Jésus» sans rougir, se regardent et se jettent du

sable dessus. N’est-ce pas que c’est sale? Et puis encore lorsqu’elles

vont au petit endroit, toujours par deux ou trois, elles s’alignent le

long d’un mur ou d’une haie, les jupes relevées, et c’est à celles qui

enverront le jet d’eau le plus loin[504]...

«En me couvrant de baisers, il m’a promis de m’envoyer six pantalons

hermétiquement clos.»[505]

Dans le peuple et à la campagne, où elles sont seules à en porter, les

gamines ignorent la gêne du pantalon fermé, et c’en est une fameuse,

me suis-je laissé dire, par d’aimables femmes, qui, moins heureuses, y

avaient été longtemps assujetties.

Incommode jusqu’à quinze ou seize ans, le pantalon fermé, dont elles

ont conservé le plus désagréable souvenir, n’est pas tolérable pour une

femme. Le rendez-vous hâtif, la folie qu’il ne faut pas contenir des

mains qui s’égarent, l’occasion, la mousse des bois ou la profondeur

des divans, la femme ne saurait les porter ainsi. Puis, comme disait

une autre, non sans sourire, avant que de fausser compagnie à son

cavalier, à la lisière d’un petit bois, où, preste, elle disparut: «la

nature a certains besoins, n’est-ce pas?»

Délicieuse enfant, elle tenait le milieu, peut-être plus juste que

sage, entre le libre parler de Mmes de Choisy et de Cavoye[506] et la

coupable pruderie de certaines jeunes femmes, qui préfèrent souffrir

et risquer la gêne et l’ennui d’«un accident», plutôt que de confesser

une de ces faiblesses dont l’amante la plus irréprochable n’est pas

exempte.

Et quel ennui d’avoir à relever ses jupes on ne sait jusqu’où—quand

elles étaient entravées, c’était même quasi-impossible—pour aller

chercher les boutons du pantalon et avoir à le baisser ensuite!

C’était là un terrible embarras, sinon un danger: la femme peut être

«pressée» et il y en a qui attendent toujours la catastrophe imminente

pour se décider à obéir aux lois de la nature.

Au reste, si la pudeur semble conseiller aux fillettes l’usage du

pantalon fermé, pour éviter d’en laisser trop voir, dans leurs jeux,

sous leurs jupes courtes, on peut se demander si l’hygiène et la pudeur

marchent de pair à ce point de vue?

Aux inconvénients qu’on lui connaît, le pantalon fermé en joindrait,

paraît-il, un autre, qui ne serait pas sans rappeler les caleçons de

laine et les esprits vitaux du recueil de Corona.

Moraliste plus qu’on s’y devrait attendre, Jean de Villiot signale

cette particularité dans sa _Maison de Verveine_:

«Le contact, on le sait, est le plus grand ennemi de la chasteté de la

femme.

«Qu’elle porte des vêtements amples et son tempérament restera calme.

«Les religieuses ne portent point de pantalons[507].

«Les paysannes, qui sont en somme assez chastes, n’en portent pas non

plus, et quand elles se penchent on voit leurs cuisses nues par dessus

leurs bas sans jarretières[508].

«Au contraire, toutes les femmes de plaisir—professionnelles ou

autrement—portent des pantalons et les plus élégants qui soient, tandis

que la vieille fille prude, les plus hideux possible, et souvent n’en a

pas.

«Je connais une dame qui non seulement ne veut pas de ce vêtement pour

elle, mais encore ne permet pas à ses filles d’en porter.

—C’est immodeste, dit-elle.

«Cela rapproche la femme par certains côtés du sexe contraire[509].

«Quand le pantalon est fait de toile et fendu, il est ainsi féminisé,

si je puis dire, à un point qui neutralise les dangers auxquels je fais

allusion»[510].

Les médecins et les hygiénistes s’élèvent au contraire contre les

dangers et les méfaits des pantalons ouverts et conseillent sans pitié

à la femme la claustration absolue de ses charmes secrets, pour lutter

contre l’indiscrétion et l’invasion des microbes[511].

La doctoresse Schultz qui est femme, connaissant les inconvénients du

pantalon fermé, en conseille bien l’usage, mais a trouvé une solution

élégante qui consiste à les porter... ouverts:

«Question de décence chez les petites filles, à robe courte, c’est pour

les femmes adultes une question d’hygiène: les pantalons fermés seuls

protègent les parties intimes du corps contre les poussières soulevées

par les jupes et les jupons.

«En hiver, ils tiennent plus chauds.

«Mais les pantalons fermés boutonnés sur le côté ne sont pas très

commodes pour les femmes, gênées dans leurs mouvements par le poids et

la longueur de leurs jupes et jupons.

«Dans ces cas, on peut adopter un pantalon fermé, mais à dispositif

différent du modèle courant; par exemple, _un pantalon à fermeture

croisée_»[512].

Mme Schultz donne en note la description de ce pantalon, et, à la lire

avec un peu d’attention, on a tôt fait de s’apercevoir que ce n’est

autre chose qu’un pantalon ouvert, d’un modèle un peu différent, voilà

tout:

«Ce pantalon fermé sur les côtés et aussi dans sa partie supérieure en

avant, est ouvert en bas et en arrière. Les deux côtés de l’ouverture

sont assez amples pour pouvoir se croiser l’un sur l’autre et, de la

sorte, se superposer.

«Pour ouvrir le pantalon sans le défaire, il suffit de faire glisser le

fond du derrière sur la coulisse, en amenant le bord vers la hanche de

son côté».

C’est-à-dire que, par devant, la fente ne commence qu’à environ 16

centimètres du biais formant ceinture, alors qu’elle s’en ouvre

généralement à 3 ou 4 centimètres, quelquefois moins, laissant les

jambes presque indépendantes l’une de l’autre, tandis que, par

derrière, elle se continue jusqu’à la coulisse.

Ce pantalon peut donner, par devant, l’illusion d’être fermé, mais il

est parfaitement ouvert. Des jeunes femmes qui les portaient ainsi

n’ont jamais, que je sache, songé à en nier l’ouverture et cherchaient

par le croisement des bords de la fente, non à éviter les microbes,

dont elles se souciaient peu, mais à empêcher, ce dont elles se

souciaient beaucoup, la chemise de s’échapper par derrière et de former

pan.

C’était, confessèrent quelques-unes, l’unique moyen qu’elles eussent

trouvé d’éviter cet «horrible pan» et elles n’y étaient jamais arrivées

avant de porter des pantalons entièrement ouverts, dont les bords de

la fente pussent croiser par derrière.

«Le pantalon, écrivait Bertall, s’attache sur le corset, soit à l’aide

d’un ruban-ceinture, soit à l’aide de boutons disposés pour cela»[513].

Longtemps, il n’en fut plus ainsi.

Espérant s’amincir et se faire la taille plus fine, beaucoup de femmes

se mirent à les porter non _sur_ le corset, mais _sous_ le corset. Ce

fut un genre. Puis, à certains moments, il leur semblait appréciable de

pouvoir enlever leur corset, sans avoir à défaire leur pantalon.

Un corset dans lequel on étouffe ou une barbe de la veille chez le

partenaire, il n’en faut souvent pas davantage pour gâter le plaisir

le plus fugitif et enlever tout son charme à la fantaisie d’une jolie

femme?

Il y eut mieux: d’autres, pour éviter de chiffonner leur «chemise

garnie», enfilèrent le pantalon, non seulement sous le corset, mais

sous la chemise. Des théâtreuses et des professionnelles de déshabillés

lancèrent cette mode; les femmes du monde n’eurent garde de ne pas

la suivre et, si éphémère qu’elle ait pu être, des spécialistes des

dessous, comme Mlle Marguerite d’Aincourt, préconisèrent ce «soin qu’il

ne faut pas négliger et que prennent toutes les femmes de goût»[514].

Qu’il fût porté sous le corset ou sous la chemise, comment eut-on voulu

qu’un pantalon fut fermé?

Une indiscrétion me fit connaître l’embarras d’une Pierrette qui, à

un bal travesti, avait cru devoir revêtir sous ses jupes courtes un

pantalon fermé et avait eu l’imprudence de le mettre sous le corset:

il fut terrible. La pauvre femme dansa pour oublier. Put-elle ne pas

s’oublier?

Et ce fut la mode des corsets longs et des jupes collantes, quand elles

n’étaient pas entravées. Le pantalon reprit d’autant plus la place

que lui assignait Bertall que souvent, le plus souvent même, il tint

lieu de jupon. Mais, monté sur biais, n’ayant plus de ceinture, «les

fentes de côté, les boutons, les boutonnières sont supprimés»[515], le

pantalon n’en restait pas moins ouvert.

La femme, parfois forcée de s’y reprendre à plusieurs reprises, avait

déjà assez de peine, à relever sa jupe, quand il était nécessaire, pour

ne pas affronter la gymnastique qu’exigerait dans ces conditions, un

pantalon fermé pour le baisser et pour le remonter.

Elle n’est pas un athlète complet; nous ne songeons guère à le lui

demander, puis, aurions-nous, nous-mêmes, la force et la fougue

désirables pour «essarter», en un coin de fenêtre ou ailleurs, ses

culottes, si, comme la Môme Picrate, elle avait le mauvais goût de les

porter fermées?

«Mais à peine dans la chambre, il s’anime, et miraculeusement rajeuni,

fond sur la danseuse, l’enlace, la culbute:

«—Môme adorée!

«—Tiens! y a qu’une minute, t’étais pas si pressé. Mon pantalon?

Attends. Attends donc! Tu vas l’dachirer, et on me voira ma

nature»[516].

Le pantalon est donc forcément ouvert et nul, au surplus, ne se fait

illusion.

L’_Intermédiaire_, toujours curieux, s’est demandé si la vertu avait

quelque chose à gagner à la vogue du pantalon et, très sagement, a

conclu à la négative:

«Est-ce un retour à la vertu? Je voudrais le croire, mais j’en

doute, et notre questionneur me paraît bien ignorant de la forme de

ces pantalons, s’il croit qu’ils apportent le moindre obstacle aux

surprises des sens; les porteuses y ont mis bon ordre, car (comme

disait à cette occasion certaine grande dame) on ne sait pas ce qui

peut arriver»[517].

Ou plutôt, on le sait très bien et on ne veut pas qu’une barrière, si

légère soit-elle, se puisse opposer à cette déesse fantasque qu’il faut

toujours saisir par où l’on peut: l’occasion.

A la devanture des lingères et des blanchisseuses de fin, ce sont,

accueillants et rieurs, les «pantalons de femme en faisceaux légers,

demi-transparents, si drôles avec leur longue, longue fente qui n’en

finit plus»[518].

A la sortie du lycée, des potaches déjà grands regardent et songent

au lendemain, cependant que des hommes, dont les cheveux grisonnent,

évoquent, mélancoliques, le passé.

Il en était de même, il y a cinquante ans. A part un dessin marquant

les débuts—ou plutôt le retour—des pantalons ouvrant sur les côtés par

de petites fentes latérales, la _Mode Illustrée_ ne donne pas, de 1860

à 1863, un seul modèle de pantalon fermé.

Ils étaient même terriblement ouverts, comme ceux que portaient sous

leurs jupons courts les «jeunes bergères d’Arcadie» de la «Brasserie

du Divorce»[519], comme ceux de la petite Augusta[520], de la grande

Virginie[521], lors de la fessée classique de l’_Assommoir_ ou comme

celui de Nana, avec le naturalisme qui sembla à l’époque constituer une

audace sans nom, de la chemise qu’en laissait, par derrière, échapper

la fente: «par derrière, son pantalon laissait passer encore un bout de

sa chemise»[522].

Ah! oui, le pan, ce «fameux pan», si difficile—impossible même,

confessèrent quelques-unes—à éviter, qui semble, pour beaucoup une

conséquence forcée de l’ouverture du pantalon. Amusant parfois, amusant

et impertinent, quand il se montre à peine pour être aussitôt rentré

d’un geste familier, il est le plus souvent ridicule et gâte facilement

un ensemble qui, sans lui, serait charmant.

Il est lié de très près, ce pan, à l’iconographie de la femme en

pantalon et les caricaturistes en ont volontiers abusé.

Elles font bien ce qu’elles peuvent, les pauvres, pour tâcher de le

retenir, mais peu y parviennent. On a beau ramener et croiser la

chemise entre les cuisses, croiser par derrière, comme le préconise Mme

Schultz, les bords de la fente, au besoin, si la chemise est garnie, en

fixer la dentelle, au risque de la déchirer, à l’agrafe du corset, il

n’y a pas moyen de retenir le fugitif. Ou c’est, chez de très rares, la

traîtresse épingle anglaise: mais elle est dangereuse et gênante.

Cela tient, à peu près, quand on vient de s’habiller: aussitôt qu’on a

marché, descendu ou monté un escalier, c’en est fait de cette harmonie

si péniblement obtenue. La chemise commence par pointer, puis ne tarde

pas à pendre en plein.

Pour d’aucunes, c’est une préoccupation. Il en est que la crainte de ce

maudit pan empêchera, plus que toute autre considération, de se laisser

voir en pantalon. D’autres ne se déshabilleront pas avant d’avoir remis

subrepticement un peu d’ordre dans leurs dessous et fait réintégrer à

la chemise la prison trop ouverte du pantalon. Ce sont les soigneuses,

celles qu’intimident ou qu’effraient le rire du mari ou le sourire de

l’amant.

De plus nombreuses, hélas! par une négligence coupable, semblent ne pas

avoir cure de ces contingences. Leur chemise pend, elles la laissent

pendre, sans même la rentrer et chercher à l’emprisonner, quand elles

en ont occasion.

Le Pantalon Féminin · 第 18 / 26 段