«Maintenant il n’y a plus qu’une danseuse toute seule dans la lumière

brutale. Un grand chapeau rouge, empanaché et lourd, couvre ses cheveux

jaunes, et son abondante poitrine qu’aucun corset ne soutient, suit les

mouvements de la danse. Avec ses yeux peints et son sourire trop rouge,

avec sa chair fatiguée et ses hanches de robuste gaillarde, elle évoque

toute, les crapuleuses luxures.

«Elle a des bas noirs et des jarretières rouges, les pas qu’elle fait

sont d’abord menus, sautillants, timides. La jupe est ramassée comme

par un geste de pudeur, et puis, tout à coup, les dessous se déploient

comme un étendard, la femme se renverse en arrière, et, la jambe

dressée, commence sa danse éperdue, libérée de toute entrave, hors d’un

pantalon trop court qui remonte pour qu’on voie de la chair nue... Et

puis, dans un écroulement, le pied pointé tout droit se lance en avant

et la femme s’abat dans un grand écart qui semble l’écarteler, tandis

qu’autour d’elle les dessous frissonnent encore avant de s’apaiser.

«C’est fini, l’orchestre se tait. La danseuse se relève et, par une

dernière impudeur, tourne le dos au public, se penche en avant et

relève ses jupes par-dessus sa tête[473]».

Le geste n’est pas nouveau. Il était familier à la Goulue, qui, sous la

transparente batiste de son pantalon, avait accoutumé de faire ainsi

saillir le double globe de ses fesses. Il était connu des habitués

de l’Élysée et un dessin de Heidbrinck le célébra dans le _Courrier

Français_[474].

Ces exhibitions eurent à subir, durant deux ou trois hivers une rude

concurrence. Aux retroussis de la danse, le music-hall, malin, avait

opposé les _déshabillés_. Ils firent fureur et il n’y eut bientôt pas

concert, dont une des pensionnaires, ne laissât, chaque soir, pour

l’édification et la joie du public, tomber ses jupes, pour apparaître

ensuite en pantalon, puis en chemise, à moins que ce ne fut le

contraire. Le scénario variait peu.

On me voit d’abord en chemise

Puis m’vêtir sans plus de façon.

Si vous saviez comm’ je suis mise

Et comme ce spectacle grise

Le public un peu... polisson[475].

Le public s’en grisa si bien même qu’il ne tarda pas à s’en fatiguer,

puis, vint le dégoût.

Avec son sens aigu et si vivant de l’actualité, Georges Montorgueil a

consacré aux _Déshabillés au Théâtre_ un de ces délicieux volumes qui

déjà font prime dans le monde des bibliophiles et que plus tard se

disputeront les chercheurs et les curieux[476].

La _Revue déshabillée_, jouée en 1894 aux Ambassadeurs, avait

permis à M. Clémenceau, chez qui le journaliste n’est pas inférieur

à l’orateur, de faire joliment, dans _le Grand Pan_[477], le procès

de ces amusements. Mais, pour qui veut étudier cette phase de notre

décadence dramatique, l’étude de G. Montorgueil constitue un document

sans pareil, auquel on ne peut pas ne pas se reporter. C’est une page

amusante et pimentée à joindre à l’histoire des petits théâtres, des

très petits théâtres, moins du boulevard que de Montmartre, car la

petite fête avait commencé sur la butte, et, après un court hégire sur

les scènes plus somptueuses des boulevards, elle vint y finir, comme

toute fête qui se respecte.

Mlle Cavelli avait inauguré à Lyon ce genre de spectacle, puis,

encouragée par le succès, elle vint le reprendre, rue des Martyrs, chez

les époux Verdelet, les successeurs de Jehan Sarrazin au Divan Japonais.

La scène était simple, les dessous plus simples encore.

«Un piano joua à l’orchestre et une dame en toilette de ville, le

chapeau sur la tête, silencieuse, entra. Sans une parole, avec une

lenteur calculée, elle ôta son chapeau, dénoua sa voilette, se déganta.

Elle regarda un portrait d’homme au mur, soupira, et sa pensée

s’arrêta sur son corsage qu’elle dégrafa, pour le complètement retirer.

Elle apparut en corset...

«A présent, elle enlevait son jupon, et, sans gêne, par le théâtre,

allait et venait en pantalon, grimpait sur une chaise, griffonnait un

petit billet.

«La lingerie n’était point de fantaisie; la chemise était tout

bonnement une chemise; le corset servait tous les jours, et le pantalon

était celui que Mlle Cavelli avait mis pour venir à la répétition...

«L’action se développait suivant des règles très anciennes qui

existaient déjà peut-être avant Aristote: la belle enfant ôtait son

pantalon, et comme il est d’usage, une jambe d’abord, l’autre ensuite.

Elle empoigna l’armature du corset qui lâcha prise et délivra la

taille. Elle eut le geste traditionnel, sous les seins, qui caresse

l’épiderme affranchi.

«Elle était en chemise, maintenant; là, comme chez elle, sans plus de

façons, sans une excuse d’art, sans une recherche de costume, sans un

fanfreluchage conventionnel; sans rien qui atténuât la vulgarité de son

dévêtement. Il lui restait ses bas; elle s’en défit, chaussa de petites

mules et, contre une chemise de nuit, troqua ouvertement sa chemise

de jour. Ainsi parée, fit quelques mines, agacée, violenta l’oreiller,

souffla la bougie, et la toile tomba...»[478]

Perplexe et un peu troublé, un censeur avait assisté à la répétition.

Le lendemain, à la première, la voix un peu cassée d’un voyou prit soin

de rappeler à l’artiste, avant qu’elle se couchât, un détail omis:

—Et pipi?

Mlle Cavelli fit mine de ne point entendre.

La qualité des dessous ne changea guère sous le proconsulat de Maxime

Lisbonne. Mais, tout Paris étant monté à Montmartre pour assister au

_Coucher d’Yvette_, le Coucher—une politesse en vaut une autre—à son

tour descendit à Paris.

A l’Alcazar, Mlle Holda, une brune, puis Mlle Lidia, une blonde,

se déshabillèrent en plein air, sous les regards allumés du public

qu’enchantait une pareille aubaine.

Des adolescents frissonnaient et de vieux messieurs ruminaient des

stupres.

C’était toujours le _Coucher d’Yvette_, mais ce n’était plus l’honnête

lingerie de petite bourgeoise dont le mari fait ses vingt-huit jours,

de Mlle Cavelli.

Effrayée par le naturalisme du linge exact, la Censure, cette

péronnelle, avait imposé aux jolies déshabillées le mensonge du linge

de soie, ses plis lourds et cassants.

Qui dira jamais les torts de la rime?

Ceux du linge de soie ont été dits, et souvent.

Déjà, dans le _Courrier Français_ que cette enquête amusait,—et nous

donc—Mlles Valti et Camille Stéphani, avaient déclaré lui préférer «la

batiste avec des dentelles»[479], «du linge léger, fin, blanc, mais

pas excentrique, _honnête_»[480]; Yvette Guilbert avait spécifié le

tissu de ses pantalons: «les mêmes toujours, en toute saison, de la

batiste»[481] tandis que Mlle Léonie Gallay avait pour la soie un mot

d’une amusante brutalité:

—C’est bon pour les femmes qui ne se lavent pas![482]

M. Georges Montorgueil a provoqué, de la part des plus spirituelles

déshabillées de l’époque, des confessions non moins piquantes. Les

résultats de l’enquête restèrent les mêmes, la condamnation du linge

de soie au profit de la batiste.

Non vouée encore aux mystères de la carburation et à la protection des

pures amours—on se gare comme on peut—Mme Bob Walter, dont le pauvre

Lorrain connut surtout le trousseau de clefs, livrait ainsi la clef de

son trousseau:

«Monsieur,

«J’aime la chemise et le pantalon en fine batiste avec entre-deux et

volants de valenciennes bien teintée dans la nuance ivoire, avec, sur

les épaules et au bas du pantalon, des nœuds assortis au jupon qui

devra être de même étoffe que le corset; beaucoup de froufrous sous

le jupon que je trouve joli en taffetas Louis XV avec des volants en

mousseline de soie et le corset garni de dentelle très écrue, avec des

trou-trous dans lesquels on passe de la comète qui forme au haut du

corset un chou très léger et gracieux.

«Pour compléter la Parisienne, chaussez et gantez-la d’une façon

irréprochable, jetez-lui une robe de rien du tout qui la moulera et...

laissez-la marcher comme elle seule en a le secret.

«C’est le bijou que le monde nous envie.

«Ainsi soit-il.

«Bob WALTER.»

«La réponse, aux nuances près, fut de tous côtés identique. La batiste

et le linon réunirent les suffrages à l’unanimité contre la soie dans

la chemise. «Du linge de fille», m’écrivit Renée de Presles, dont le

mépris s’afficha en termes, il m’en souvient, encore plus colorés. Elle

spécialisait ses habitudes dans le pli qui ajuste la chemise et dans

l’échancrure du «pantalon à jabot» son triomphe.

«Linge fin, souple et blanc, répondit Suzanne Derval; le transparent

n’est pas pour me déplaire. Mais entendez ce transparent qui simplement

se rose au contact, comme si timide, il rougissait des frôlements

voluptueux. Les rubans dans les bleus éteints mouraient avec grâce,

m’a-t-on dit, dans le fouillis discret de mon déshabillé, et Chaplin,

pour ses Rêves, mettait à mon cou, quand ma gorge était nue, la largeur

d’un collier de satin.

«Mais Angèle Héraud s’étonne de cette question:

«Une formule? Il y en a donc? Ce qui est chose de mode est vrai ce

soir. Sera-ce vrai demain? Je n’aurais pas le temps de vous dire la

couleur de mon jupon que ma coquetterie, obéissant à je ne sais quelles

lois inconstantes, sa couleur en sera déjà changée. J’ai l’horreur des

bas blancs mais parce qu’on porte des bas noirs. Si l’on portait des

bas blancs, j’aurais horreur des bas noirs.

«Mes chemises sont de façon berthe, c’est que j’ai la gorge évasée;—ce

n’est pas un axiome de toilette, ce n’est qu’une application. Et du

reste, suivant mon goût qui est mobile, il ne me déplaît pas que

l’ensemble apparaisse honnête, encore que l’embarras soit grand d’y

sûrement arriver.

«La première femme qui mit un pantalon fut tenue pour immodeste:

l’immodestie de notre temps consisterait à s’en passer. La puce qui

m’obligea une centaine de fois à un déshabillé sommaire a livré tout

le secret de mes dessous. Ils trahissaient mon état d’âme autant que

la dominante de la mode; les jours de chagrin, vous ne me feriez pas

mettre une chemise rose pour tout l’or du Transvaal. Quant à mes

jarretières, elles ont leur langage: mais c’est un langage chiffré dont

je ne donne pas, Monsieur, la clef à tout le monde.

«Angèle HÉRAUD»[483].

Et les déshabillés se succédèrent. Aux Folies-Bergère, Mlle Renée de

Presles, cette jolie fille, morte, un jour de juillet, de la poitrine,

comme une grisette sentimentale, une sentimentale grisette de jadis,

incarna le _Lever de la Parisienne_.

Une légère interversion: elle s’habillait.

Louise Willy—un nom qui porte bonheur—la fit se baigner et mérita,

dans le _Coucher de la Parisienne_, d’être donnée, par un digne

ecclésiastique, comme exemple de modestie à ses pénitentes.

«Elle conçut en pensionnaire qui joue aux Oiseaux ces scènes légères et

plut par le piquant de ce contraste. Ambitieuse de jouer le Chérubin du

_Mariage de Figaro_, dont elle avait la physionomie vive et délurée,

elle était d’une chasteté mutine dans son coucher d’épouse.

«L’œil n’allait pas aux avant-scènes quêter le loyer du nu dont elle

n’était au reste que peu prodigue, industrieuse à retirer sa chemise,

sans maillot de corps, les seins libres, et pourtant si discrète

qu’elle se laissa conter—et ce fut la satisfaction la plus heureuse

qu’elle éprouva—qu’un curé d’une paroisse mondaine conseillait à ses

jeunes pénitentes d’aller à l’Olympia prendre auprès d’elle des leçons

de modestie.

«Elle avait envisagé toutes les nuances de ce rôle divers. Trop froide,

on eût crié au _Maître de Forges_; trop amoureuse, son impatience

n’aurait pu qu’être blessante. Elle choisit un moyen terme qu’elle

définit par cette nuance paradoxale: «Je me déshabillais, dit-elle,

comme pour un mari[484].»

L’atelier du peintre devait fournir également excellent prétexte à

ces exhibitions. _On demande un modèle_, à Trianon, et _Le choix du

modèle_, aux Décadents, eurent leur heure de vogue. A son tour, Suzanne

Derval fut applaudie dans le _Portrait_, et, et à la recherche de sa

_Puce_, Angèle Héraud se révéla parisienne jusqu’aux jarretières.

En attendant que s’en mêlât le bas commerce des cartes illustrées—elles

n’avaient même plus à être transparentes—et des cinématographes de

poche, au _Coucher de la mariée_, ce titre fleurant bon le XVIIIe

siècle et ses polissonneries à la bergamote, succédèrent celui de la

_Môme_ et la brutalité de son réalisme.

Ce n’était plus la femme du monde qu’aurait voulu être Holda à

l’Alcazar, point davantage la parisienne incarnée par Renée de Presles

aux Folies-Bergère, point même la petite bourgeoise, corsetée au Géant

des Mers et empantalonnée à Pygmalion ou à la place Monge, que, sur

ces mêmes planches avait été Mlle Cavelli.

Lamentable, minable, pitoyable; fleur de chlorose, fleur de fortifs;

puberté à peine éclose et déjà fanée, au hasard des accouplements

vagues; fille du trottoir et du faubourg; gigolette dont les lèvres,

gercées sous le badigeon du rouge qui les ensanglantait, évoquait

la mélancolie d’un refrain d’Eugénie Buffet: parée du nom joli et

prétentieux à la fois de Myrtil, elle semblait synthétiser, pâlotte

silhouette qui s’affalait, les rancœurs de la faim, l’odeur rance des

garnis, un relent d’évier et de cuvette, toutes les détresses de la

Ville, refluant du ruisseau débordé jusqu’à la rampe, qui, comme à

regret, éclairait ces pauvretés.

Le luxe était aboli des surahs et des dessous aguicheurs. Ni soie

joyeuse des jupons, ni froufrous soyeux des pantalons. Lorsque tombait

la jupe de mérinos élimée par l’usage et lavée par la pluie et que la

Môme apparaissait, en son impudeur tranquille de vendeuse de spasmes

au rabais—sa fonction de toutes les heures—une indicible tristesse

poignait et serrait le cœur.

Hors de la chemise, brûlée par l’eau de Javel des lessives, et du

corset, lâche et déformé, dont, par places, la satinette, brillante

d’usure, laissait apercevoir les baleines, les seins saillaient,

jeunes encore et déjà blets, mous et incapables de se tenir.

Tout ce corps trahissait la fatigue, l’éreintement professionnel; le

ventre semblait las, la croupe harassée.

Des bas troués, l’article des déballages, vrillonnaient autour des

jambes maigres. Aux genoux cagneux, une faveur déteinte accoutumée à

accrocher le regard de l’éventuel client, plaquait de sa tache les

poignets du pantalon trop long, fripé et souvent porté, dont, mal

close, la fente bâillait.

Ce n’étaient plus la débauche aimable et les somptueuses lingeries des

arrivées de l’amour, mais, son prolétariat dans ce qu’il avait de plus

navrant et de plus angoissant, un coin subitement dévoilé du Crime

social.

Pour une fois, l’outrecuidance de Lisbonne porta juste et eut cette

vertu: guéri de ces spectacles, le couple Prudhomme cessa d’y mener sa

progéniture.

Des inquiétudes lui étaient venues pour ses fils quand ils auraient...

trois francs.

[Illustration]

[Illustration]

LE TUTU

_Un petit jupon de batiste ou de mousseline cousu au milieu pour

détacher les jambes: hauteur 30 centimètres, pas de garniture._

LA VIE PARISIENNE.

[Illustration]

LE TUTU

Le mot est amusant et drôle. Il flatte l’oreille et éveille la

curiosité.

Pour le gros public, il a l’attrait de quelque chose de mystérieux—il

ne sait au juste quoi—touchant de près les danseuses et les protégeant

contre l’insuffisance et les indiscrétions du maillot.

Souvent on le confond avec les jupes de gaze qui le recouvrent. Le

Larousse, trop hâtivement consulté, autorise cette confusion et

saurait-on demander aux journalistes d’en savoir plus long que le

Larousse?

Citons d’abord la Loi et tâchons de ne pas tomber dans les erreurs de

ses prophètes:

«Garniture de mousseline qui se faufile en haut du maillot des

danseuses, de manière à leur former une sorte de caleçon bouffant.—Se

dit aussi, par extension des jupes de gaze, courtes et flottantes des

danseuses»[485].

Bertall, avec raison, donnait de l’objet une définition plus précise et

avait le bon goût de ne pas étendre le sens du vocable:

«Les danseuses portent en outre par-dessus le maillot, pour servir

d’intermédiaire à la jupe de dessus, un autre petit pantalon, très

court, excessivement léger, en délicate mousseline, qui est destiné à

tromper le regard et à nuager délicatement les formes au moment des

effets de pied et des vertigineuses pirouettes.

«Ce pantalon se nomme un _tutu_»[486].

Ou un _cousu_ (mais le mot est moins drôle). C’est moins, à vrai dire,

un pantalon qu’«un petit jupon de batiste ou de mousseline cousu au

milieu pour détacher les jambes: hauteur, 30 centimètres, pas de

garniture»[487].

Ernest Feydeau a même consacré au _Cousu_ une nouvelle à laquelle ne

semble pas étranger le souvenir de la Nina et du comte Ricla. J’en

détache cette définition de ce petit vêtement bizarre qu’à coup sûr ne

portait pas la _demoiselle de bonne famille_ dont il a, sur le tard,

rédigé les mémoires:

«Les ordonnances de police, très sévères en ce qui concerne le

personnel féminin de l’Opéra, exigent que toute danseuse, en entrant

en scène, quel que soit d’ailleurs son costume, porte sous sa courte

jupe d’étoffe quatre jupons superposés en mousseline blanche, dont le

premier doit être cousu entre les cuisses, d’où le nom de _cousu_ que

lui donnent les demoiselles du corps de ballet, pour le distinguer des

trois autres.

«Cette précaution, qui est appliquée même aux premiers sujets de la

danse, est prise pour éviter que les accidents qui peuvent arriver au

pantalon de soie couleur de chair qui s’attache autour de la taille de

la danseuse, et dont la couture passe entre ses jambes, n’exposent les

charmes les plus intimes de celle-ci à la curiosité du public».

Évidemment, ce n’est pas de la prose de Flaubert. Mais au souvenir

de Casanova se mêle un parfum à peine atténué de la phraséologie de

Sébastien Mercier. On y reconnaît comme de vieilles connaissances,

dont le pantalon couleur de chair n’est pas la moins marquante. On ne

retrouve pas davantage dans ces vers consacrés au _tutu_ par M. Maurice

Magnier la superbe de M. José-Maria de Hérédia ou la manière de

Mallarmé.

Tutu de mousseline blanche,

Ajusté plus bas que la hanche

Pour ne rien perdre du contour

De la taille ou de la poitrine,

Tu viens voiler, je m’en chagrine,

Bien des charmes vus tour à tour[488]

Tutu, tutu pan-pan; tambourin ou mirliton, cela peut continuer

longtemps ainsi, et dire qu’il y a des utopistes, après Louis XIV, pour

prétendre qu’il n’y a plus de périnés.

C’est même pour les masquer qu’a été créé le tutu et son utilité

est bien moins contestable que celle du pantalon proprement dit. A

moins de revenir aux véritables caleçons dont le vertueux Sosthène de

La Rochefoucauld[489] tenta d’affubler les ballerines, le maillot

peut craquer—au bon endroit, toujours—et révéler les plus secrètes

efflorescences, auprès desquelles la mousse des aisselles, quand

l’épileuse n’y a pas mis bon ordre, semblerait à peine le persil

de Jenny l’ouvrière. Le public a des curiosités qu’il ne faut

pas satisfaire et il n’est pas bon d’aller vérifier sur une scène

subventionnée le bien fondé d’un axiome souvent chanté. Puis, sans

aller jusqu’à célébrer, comme le trompette de garde la couleur des

charmes de la cantinière, le maillot peut trop plaquer, faire des plis

et, nonobstant la chemise très spéciale des danseuses,—non la demi,

mais le quart de chemise—dessiner des sinuosités, avoir, en un mot, la

hardiesse qu’eut Houdon en modelant sa Diane..., encore un méfait de M.

de La Rochefoucauld[490]!

Ces messieurs de l’orchestre ne se plaindraient pas, c’est évident,

mais la Morale, la fameuse Morale, avec un grand M, y trouverait,

oserai-je dire, un cheveu.

Le tutu peut donc sembler un complément nécessaire du maillot.

Il fait partie de cet ensemble qui constitue le costume de danse

classique, ces jupons de gaze qui ne sont pas sans donner à celles qui

les portent un faux air d’abat-jour.

Les étoiles peuvent y tenir—la dignité de leur Art (également avec

une majuscule) l’exige, paraît-il. On n’en saurait dire autant des

yeux. C’est banal et vieillot: on songe à de vieilles lithographies,

la Taglioni et Fanny Essler; on se sent contemporain de gens très

éloignés, on cherche la loge infernale et les élégances désuètes de la

rue Le Peletier, pour ne contempler que les épaules d’Israël et que les

diamants de Juda.

Ah! préférables combien, ayant supprimé ces garnitures de côtelettes

ou de manches à gigot, les costumes de caractère des ballets modernes

et le corps de ballet de l’ancien Eden donc! avec ses pantalons blancs

et fanfreluchés et la ligne presque géométrique des bas noirs, cette

innovation qui fit fureur et ne dura pas.

L’Art et la Pudeur, avec un non moins grand P, sont d’ailleurs des

facteurs bien amusants et semble-t-il, souvent opposés. Ce sont les

suprêmes arguments qu’emploient ces demoiselles, quand elles éprouvent

l’irrésistible besoin de ne pas jouer un rôle, auquel se joint le non

moins légitime désir de ne pas payer le dédit stipulé.

L’affaire vient devant les tribunaux et nos doux juges, s’ils ne

s’embêtent pas, doivent être parfois bien perplexes.

Une ancienne pensionnaire des frères Isola, Mlle Sercy, menacée dans

son maillot et dans son tutu, plaida ainsi contre ses directeurs et

obtint gain de cause, faisant proclamer par la justice le droit d’un

premier sujet du chant à ces accessoires.

Côté Art.

Par contre, une danseuse engagée au théâtre du Havre pour interpréter

le rôle de _Phryné_ ne s’avisa-t-elle pas, de rompre son engagement,

parce que son directeur trop exigeant avait voulu lui faire troquer son

pantalon contre un maillot?

Côté Pudeur.

Évidemment, on est un peu comme le père Hugo et l’on ne voit guère

Phryné en pantalon: mais si la dignité d’un premier sujet du chant

réclamait la batiste de ces fourreaux flottants, alors que celle d’une

étoile de la danse exigeait la soie d’un maillot et la mousseline d’un

tutu?

Et l’on plaida.

Amusé, l’_Eclair_ prit soin d’éclairer et de corser le débat par

quelques interviews qui ne furent pas sans saveur.

L’inoubliable créatrice du rôle, Mlle Sybil Sanderson, morte depuis si

tristement, Mlle Jane Harding qui le reprit, Mlle Jeanne Andrée qui

le joua à Toulouse et Mlle Subra furent interrogées. Toutes rirent et

haussèrent les épaules aux prétentions extra-pudibondes de la Phryné

normande.

—Faut de la pudeur, pas trop n’en faut, déclaraient Mlle Jeanne Andrée

et Mlle Harding, résumant cette affaire de maillot, ajoutait avec un

triomphant sourire:

—Toutes les femmes ne sauraient le porter. Il ne supporte pas les

maigres[491].

C’était là sans doute le vrai dessous de cette question de dessous.

Mieux que le maillot, le pantalon se prêtait aux «petits coussins bien

mollets et délicats» que célébrait Brantôme.

A quoi tient la Pudeur!

Aux répétitions, la question ne se serait pas posée: le costume de

répétition, mi de scène, mi de ville, ne comporte ni maillot, ni tutu:

sous de courts jupons ballonnants, le tutu se trouve remplacé par un

pantalon, rentré dans les bas.

Sa claustration à part, il ne diffère pas beaucoup des pantalons

ordinaires.

Dès 1844, Albéric Second le décrivait ainsi dans ses _Petits Mystères

de l’Opéra_:

«Le costume des danseurs et des danseuses à la classe ressemble

beaucoup à celui de Paul et Virginie, tels du moins que je les ai

vus représentés à l’Ambigu-Comique par M. Albert et par Mlle Eugénie

Prosper. Les femmes sont coiffées en cheveux et décolletées; elles

ont les bras nus, leur taille est emprisonnée dans un étroit corsage.

Un jupon, très court, très bouffant, soit en gaze, soit en mousseline

rayée, leur descend jusqu’au genou. Leurs cuisses se dissimulent

chastement sous un large caleçon de calicot impénétrable comme un

secret d’État[492]».

Pas si impénétrables que cela, les secrets d’État: il y a des dossiers

qui circulent et dont il ne fait pas bon à un journaliste d’avoir la

copie en mains, surtout s’il est de l’opposition.

Ce pantalon est d’ailleurs envié par les figurantes qui croient

s’élever à la dignité de danseuses en le revêtant. Le docteur Véron,

qui était payé pour bien connaître le personnel de l’Académie de

musique et de danse, a signalé cette faiblesse de ces dames de la

figuration et l’a agréablement raillée.

Le Pantalon Féminin · 第 17 / 26 段