l’homme âgé en levant son pied à la hauteur de son œil. Ce geste est
généralement accompagné d’une exclamation ironique ou injurieuse:
mais le septuagénaire est enchanté. Si la scène se passe dans un bal
public, la police et la tradition veulent que la femme montre en
même temps des dessous multiples, beaucoup de fausses dentelles et
de madapolams sales. L’habitué du Moulin-Rouge ou du Casino de Paris
n’aime que l’élégance de la cuisse, et il distingue assez mal le linon
de la cotonnade: plus il y a de linge, plus il est content. Si, au
contraire, nous sommes au cabaret, ou dans la rue le soir, ou dans les
familles simples, il ne faut porter de linge nulle part pour ravir le
septuagénaire par ce salut de bas en haut. Les ethnologues constatent,
sans les expliquer, ces contradictions du goût français»[454].
A la décharge de ces septuagénaires, il est bon d’ajouter qu’ils sont
souvent étrangers et il n’était pas rare qu’ils portassent les lunettes
d’or du herr professor: le herr professor, mis en goût par les croquis
de Lossow, est très friand de ce genre de spectacles.
Les danseuses ne furent bientôt plus seules à montrer le plus qu’elles
purent de leur linge, les chanteuses s’en mêlèrent et complétèrent
avec entrain cette exposition. L’une d’entre elles, la rieuse Valti,
s’attira même les foudres légères du _Courrier Français_, auquel ce
rôle moralisateur convenait à merveille:
«Valti, par exemple—fi l’effrontée! n’en craint point et ne craint
rien. Elle se trousse avec un élan d’habitude; et si haut, si haut
relève ses jupes, que l’on aperçoit les attaches, à la taille, du rose
pantalon. Paysage de femme, dirait Jean Ajalbert»[455].
Tout cela est bien loin et, devenue, peut-être, dame patronesse,
Valti, ne songe sans doute plus guère, au fond de quelque province, à
laisser voir aussi généreusement les boutons du fouillis de dentelles
qu’étaient ses culottes.
La moralité du pantalon?... Le bon billet! Pilules d’Hercule, dragées
des fakirs, ce sont tout au plus les cantharides autorisées pour donner
aux provinciaux en bombe la passagère illusion d’un désir, qui, un
instant les fera croire au réveil de leur virilité à jamais endormie.
—Que voulez-vous, il faut que vieillesse se passe! disait
spirituellement une de ces aimables guêtres blanches que le boulevard
dégoûte aujourd’hui, avec sa cohue de gens pressés courant à leurs
affaires. A travers ces rimes joyeuses de Ponchon, on sent bien arder
autour de ces transparences les sens ranimés des vieux:
Après un long réquisitoire,
Maître Lagasse éloquement
Parla bien quatre heures sans boire
Et demanda l’acquittement.
Sans pénétrer dans l’atmosphère
De ces messieurs; quand brusquement,
Il entrevit la scène à faire;
Il la fit, et voici comment:
Il prit la coupable guenille
A conviction;—«mets-moi ça»—
Dit-il à cette pauvre fille.
Et la pauvre fille mit ça.
Ça c’était un peu de dentelle
Et de batiste, un souffle, un rien...
—«C’est un _pantalon_»,—disait-elle,
Ah! l’effet sûr, le voilà bien.
L’effet sûr! Sitôt qu’ils la virent,
La mignonne en son pantalon,
Voici que les vieux tressaillirent
Du cheveu jusques au talon.
Le gros surtout était en fête,
Il en bavait, il en fumait;
Les yeux lui sortaient de la tête,
Il poussait des cris, s’enrhumait.
Il disait: «Mais elle est divine!
Voyez donc, on ne voit plus rien.
Et cependant tout se devine.
Dites? N’est-ce pas que c’est bien?
Quant à moi, Dieu! qu’elle m’excite!
Il faut nous dépêcher, messieurs,
De déclarer le port licite
De ce _pantalon_ gracieux[456].
«Les vieux, les vieux, sont des gens heureux!» chanta ou à peu près M.
Béranger, l’autre: il suffit de peu pour les satisfaire. Il en est de
même pour les très jeunes. Roquentins et cocquebins font cercle autour
de ce souffle de dentelle et de ce rien de batiste. Pour un peu, ils
feraient la ronde et chercheraient le furet.
Cette exhibition était à sa place à l’Élysée-Montmartre ou au
Moulin-Rouge, où elle ne pouvait choquer personne: le public était venu
pour ça et se réjouissait d’en avoir pour son argent. Par contre, le
spectacle put paraître un peu exagéré, quand, un jour de Mi-Carême,
un industriel avisé le fit donner, l’après-midi durant, aux parisiens
attroupés, par la Goulue, sur un char réclame.
C’était un peu dépasser la note; non sans justesse, le _Gil-Blas_ put
adresser par la suite, ce petit bleu à la danseuse:
_A la Goulue_,
«Je vous avouerai (comme il y a du monde, je ne me sers pas du
tutoiement que vous avez assez facile) que je n’étais pas parmi ceux
qui, une après-midi de mi-carême, se précipitaient auprès d’un char,
gueulant vive la Goulue, chaque fois que vous leur montriez un bout
de pantalon bien endentelé; j’étais même parmi ceux qui trouvaient ce
spectacle un peu écœurant et surtout très attristant...
«Il n’y a plus d’erreur possible avec ce système-là, et les Anglais
des deux sexes, qui ne trouvent jamais, au Jardin de Paris, les jambes
assez levées et les pantalons assez ouverts, sauront où aller, quand
ils verront briller sur votre tête les lettres de votre nom»[457].
Le pauvre et cher Jouy, dont la verve ne laissait échapper aucune
actualité, avait, d’ailleurs, consacré dans le _Paris_, sa chanson du
lendemain à cette exhibition.
J’en détacherai ces deux couplets. Un gosse «fin de siècle» parle:
Tout le jour avec les copains,
J’ai suivi d’Montmartre à Montrouge
L’char où c’te dompteuse de lapins
L’vait la jamb’, comme au Moulin-Rouge.
La pauvr’ fill’! Vrai, c’est épatant
Ce que l’soir a d’vait êtr’ moulue!
C’est égal, je suis rien content:
J’ai vu l’pantalon d’la Goulue.
Enfin! j’suis donc un homm’ complet!
La bonne à papa, Joséphine,
Pour voir s’il y reste du lait,
Ne m’pinc’ra plus l’nez d’sa main fine.
Du curieux livre d’Amour,
La premièr’ page je l’ai lue.
Aux femmes j’m’en vais faire la cour:
J’ai vu l’pantalon d’la Goulue[458].
Jules Jouy a fait beaucoup mieux, certes, et je n’aurais pas cité ces
vers, s’ils n’avaient pas eu un véritable intérêt documentaire.
La Goulue! Son nom, ses cheveux blonds et sa chair superbe de flamande,
les audaces de sa danse et le tortionnement de ses déhanchements,
l’admirable bête d’amour! et comme elle incarnait bien, entre le bal
où elle dansait et l’Américain où elle aimait à souper, la fête et la
vie parisiennes telles que se l’imaginent les étrangers, tous ceux
qui ne connaissent de Paris que le champagne des restaurants de nuit,
et ignorent tout du «vieillard laborieux», de ses «travaux» et de ses
«outils».
Félicien Champsaur en a tracé, dans son _Amant des Danseuses_, un
crayon d’un réalisme peut-être outré[459]. Je préfère lui opposer
les demi-tons atténués de cette esquisse du _Gil Blas_. Puis, elle a
l’avantage de ne pas se montrer dure pour une femme dont la danse nous
a réjouis, les uns et les autres et qui, depuis, a su se montrer brave
devant le danger et dans l’adversité.
«Le piment des Rops comme le charme des Willette réside évidemment dans
ces demi-mesures; la Colombine retroussée est plus aguichante que si
son anatomie ne disparaissait pas, mystérieuse et inatteinte, sous un
fouillis de dentelles, et ce fut aussi la raison du succès jadis de
cette désirable créature qui avait un nom bien réaliste: la Goulue; les
yeux s’allumaient quand, d’un geste rapide de faucheuse, elle ramassait
ses jupes et dansait en pantalon, le décolletage de sa gorge attirait
moins les regards que l’entre-deux cousu et marqué de sueur.»[460].
Ou c’est, sous la plume de Georges Montorgueil, ce très joli portrait
de Louise Weber. Ne fut-elle pas, dans son genre, mêlée de très près à
_la Vie à Montmartre_?
«On a voulu que Louise Weber ait été repasseuse: elle n’a guère que
passé et repassé devant les bastringues jusqu’au jour où, gamine
effrontée, à l’âge équivoque et sans sexe, elle osa en franchir le
seuil. Quel fruit de belle santé! Appétissante et vermeille, blonde
d’un blond soyeux, et la toison abondante. Le regard libre, la bouche
petite et bien dessinée, le nez un peu épaté, mais aux ailes mobiles
des voluptueuses et des sensuelles. Provocante et hardie, splendide
de chair, évocatrice des flamandes de Rubens, dont la kermesse met
le corps en folie, elle n’attendit pas d’être femme pour exprimer la
synthèse de la bête de luxure et de plaisir. Elle fut bacchante du
premier jour où la musique éveilla la lascivité de ses pas. Ivre de
cadence, elle dansa, effrénée, par une obscène intuition du rythme. Ses
hanches se tortionnaient comme si la brûlaient les tisons des stupres.
Elle était populaire et canaille, ordurière même, quand son esprit
s’arrêtait à mi-corps, et qu’elle tendait nue, dans l’audace d’un
violent retroussis, sa croupe de nerveuse et blanche cavale»[461].
Si le gosse de Jouy avait vu le pantalon de la Goulue, d’autres plus
heureux, la virent, en effet, danser sans pantalon et ses efforts pour
dépouiller cette... culotte de Nessus, ou pour la détacher au moment
propice ne se comptent pas.
Auprès du Père la Pudeur qui intervenait et morigénait, elle s’excusait
balbutiante, avec humilité presque:
—Mais je te dis, mon petit Père la Pudeur, que c’est un accident[462].
Au premier bal des Quat-z’Arts, trouvant d’un insuffisant ragoût
le triomphant cortège auquel Sarah Brown prêtait sa beauté et sa
quasi-nudité, n’offrit-elle pas aux organisateurs, pour corser le
spectacle, sûre, elle aussi, de ses formes, de «laisser tomber son
pantalon?»[463]
Des quadrilles où elle brilla et dont elle fut pour ainsi dire l’âme,
les descriptions foisonnent. Crainte de me répéter, je n’ose emprunter
au _Courrier Français_ l’abondante moisson qu’il me pourrait fournir,
cette page de M. Rodrigues me paraît préférable. Elle est bien venue et
rend bien une vision qui fut jadis à beaucoup familière:
«Ses bras se lèvent, insoucieux des indiscrétions de la bretelle
tenant lieu de manche, les jambes fléchissent, bringueballent, battent
l’air, menacent les chapeaux, entraînant sous les jupons les regards;
ces regards voleurs, qui cherchent là l’entrebâillement espéré, mais
toujours fuyant, du pantalon brodé.
«Suivant la progression des figures du quadrille, aux provocantes
saillies de son ventre, succèdent les déhanchements lascifs de ses
reins; ses bouillonnés, lestement enlevés, dévoilent l’écartement
des jambes à travers la mousse des plissés, soulignant, en la chute
rapide des valenciennes, au-dessus de la jarretière, un petit coin de
vraie peau nue. Et de ce morceau de chair vermeille jaillit, jusqu’aux
spectateurs haletants, un rayonnement torride d’acier en fusion.
Alors, dans une feinte de délire canaille, la bacchante du ruisseau,
brusquement troussée jusqu’au ventre, offre en pâture, au cercle qui
s’est resserré sur elle, l’apparition de ses rondeurs si peu voilées
par la transparence des entre-deux de dentelles, qu’à certain point se
révèle, par une tache sombre, la plus intime efflorescence.»[464]
Tout finit en France par des fonctions, sinon par des chansons. La
surveillance de ces dessous chaque soir dévêtus, souvent fautifs et
parfois absents, devait donc donner lieu à la création d’un emploi
nouveau. Aux gardes municipaux de service fut adjoint un inspecteur
spécial.
Les habitués de l’Elysée-Montmartre—et non du Luxembourg—eurent tôt
fait de lui descerner un surnom sous lequel il ne tarda pas à être
universellement connu. Ce fut le Père la Pudeur.
Brave homme, «avec ses yeux en boules de loto et ses cheveux blancs,
une tête de gendarme terrible et soiffeur[465], il s’appelait Durocher
de son vrai nom, comme le barde breton, et, à ses moments de liberté
exerçait la profession de photographe.
Il eut son heure de célébrité et il lui dut de ne pas échapper à
l’interview qui guette nos plus notoires contemporains, quand ils ne le
font pas éclore. Sur la vie, il avait les aperçus d’un vieillard qui a
beaucoup vu, son verbe était empreint d’une certaine tolérance et sur
la seule question du pantalon ses aphorismes étaient sans pitié.
Influence du bord plat de Maugis souvent entrevu, c’est tout juste
si au commerce de la plaque sensible il ne joignait pas celui des à
peu près. Interrogé par _l’Éclair_ au lendemain de la fermeture de
l’Elysée-Montmartre, philosophe indulgent, il saluait, par ce mot de la
fin, celle du bal où tant d’irréductibles avaient longtemps redouté son
œil investigateur:
«Chaque époque a l’Elysée qu’il mérite. Nous étions joyeux et simples,
nous ne jetions pas de bombes, nous avions l’Elysée-Montmartre: nos
fils sont mornes et compliqués, ils préparent des mélanges détonants
dans des marmites, et ils ont l’Elysée Reclus»[466].
En vérité, l’appréciation par Laurent Tailhade du geste de Vaillant
témoignait de plus culture et d’un autre courage: mais, le Père la
Pudeur se souciait peu de la beauté du geste, pourvu que le pantalon
fut fermé.
Le Père la Pudeur ne sévissait pas seulement à Montmartre, sous
la forme du vieil inspecteur à la «tête de gendarme terrible et
soiffeur»: la Ligue, à laquelle nous devons tant de manifestations et
de poursuites ridicules et odieuses, avait, elle aussi, ses inspecteurs
et, si bénévoles fussent-ils, ce n’étaient pas les moins redoutables.
Un jour, un de ces oisifs ne s’avisa-t-il pas de remarquer que quatre
petites blanchisseuses de Vaugirard, Mlles Vaux, Picard, Pierre et
Gibert, qui n’avaient pu résister, rue de la Convention, à la tentation
d’esquisser un quadrille des plus enlevés, n’étaient pas munies du
fameux pantalon cher aux habitués des grands bastringues.
Elles en blanchissaient, mais n’en portaient pas. Le vieux zieuta ces
cuisses jeunes, un petit frisson fit tressaillir ses derniers cheveux,
haletant, il s’essuya le front, racola comme témoin un gosse qui se
trouvait là et n’avait pas perdu une miette du spectacle et incontinent
fut quérir un agent et lui fit dresser procès-verbal.
En foi de quoi les pauvrettes furent traduites devant les tribunaux que
tant d’ingénuité ne fut pas sans attendrir[467].
Comme le Président leur reprochait de ne pas porter de pantalons pour
se livrer à cet exercice:
—Oh! Monsieur le Président, ça coûte trop cher, répondirent-elles,
rougissantes, en chœur.
Malgré la déposition de l’indésirable avorton qui, conformément à la
déposition qui lui avait été soufflée, déclara qu’il leur avait «tout
vu»,—mes compliments à sa famille!—le tribunal, comme le commissaire
se montra bon enfant, et condamna seulement les quatre écervelées à un
mois de prison,... avec application de la loi Bérenger.
Naturellement.
En vérité, la dame au cabas, dure pour ses semblables et bonne pour
les animaux, est moins dangereuse. Les charretiers contre qui elle fait
verbaliser sont si peu intéressants!
Là-haut, sur les hauteurs sacrées, la vigilance du Père la Pudeur,
était pourtant, au dire des meilleurs auteurs, parfois en défaut.
Non pas le gendarme, mais les courtiers en danseuses ou réputés
tels—encore une profession dont Privat d’Anglemont n’avait point
prévu l’exercice et les bars—pouvaient en sachant s’y prendre, juger
_de visu_. S’ils avaient eu des écailles jusque sur les yeux, elles
seraient du coup tombées.
«Mais une ne veut pas lever ses jupes, elle rit à en sangloter et les
autres se tordent autour d’elle. Ce n’est pas la pudeur qui la retient,
c’est plutôt le Père la Pudeur. Vous comprenez elle n’en a pas...
et profitant d’une seconde où elle ne se sent pas surveillée, d’un
mouvement vif elle se trousse...
—Oh! s’écrie le courtier ébloui»[468].
A la Galette, sous l’ombre tutélaire du Blute-Fin, aux ailes duquel le
brave Debray paya de sa vie, en 1814, la belle résistance qu’il avait
opposée aux alliés[469], les choses se passaient plus simplement et
nul, pas même Rodolphe Darzens, ne songeait à s’en formaliser:
«C’est pourquoi, jalouses de ces pures gloires, des gamines en cheveux,
aussi vicieuses déjà que leurs sœurs aînées, y rivalisent entre
elles, lèvent la jambe, montrent, dans le retroussis des jupes, le
plus qu’elles peuvent de chair blanche, ombrée à l’aine d’un duvet un
instant entrevu...[470]»
Frère, que l’espérance de cette chair blanche et de ce duvet un instant
entrevus ne te fassent pas seule monter rue Lepic, tu risquerais d’être
déçu: ces excentricités ne sont plus de mise à la Galette, par contre,
tu y verras de jolies filles, jeunes, dansant pour leur plaisir et
sans souci du levage à faire. La gaîté y règne et est contagieuse;
l’Argentin n’y sévit pas et le Brésilien y est rare, puis on jouit sur
Paris, malgré l’insolente escalade des gratte-ciel environnants, d’une
vue admirable.
Sans être de ces vicieuses, il peut arriver à une femme d’oublier
qu’elle n’a pas de pantalon et entraînée par le démon de la danse, plus
dangereux évidemment que celui de Socrate, de laisser constater le
nu de ses cuisses, dans un cavalier seul auprès duquel la pyrrhique
n’était qu’un très petit hydromel.
Ce fut le cas de la Sabotine de Jean Reibrach et il fallut l’arrivée du
municipal au milieu des rires et des huées que soulevait la simplicité
de ses dessous pour la rappeler à la réalité et la faire souvenir que,
dans les fêtes foraines, certains musées sont visibles pour les hommes
seulement!
«Un rire formidable s’éleva, courut la galerie de proche en proche.
Sabotine n’avait pas de pantalon; dans sa fureur de danser elle
l’avait oublié, lorsque le garde républicain de service se montra,
gesticulant, sans pouvoir se faire comprendre. Elle comprit, s’éclipsa
subitement»[471].
Sans aller jusqu’au laisser aller lourd et canaille des chahuteuses
berlinoises de Lossow, ce sont les restaurants de nuit, où succède au
quadrille officiel les entrechats des intimités.
Le Père la Pudeur n’a guère voix au chapitre une fois que le Moulin
et que Tabarin ont fermé leurs portes. Les pantalons peuvent ne plus
l’être, ou même ne plus être du tout. Si la pudeur n’y gagne pas, les
étrangers pour lesquels le champagne des boîtes de nuit n’est jamais
assez sec ne songent pas à se plaindre, et, curieusement regardent et
notent:
«Les danseuses de haute marque,—qui, tout à l’heure, au bal, m’ont
appris, par leur trémoussement et leur mimique que le cancan et le
chahut ont été rejoindre les vieilles lunes et m’ont montré—des
lunes nouvelles... les danseuses sont presque toutes en possession
d’un Sigisbé dont elles semblent peu se soucier. Elles entament des
colloques d’un bout de la salle à l’autre; ou bien, prises d’un
vertige, elles quittent subitement leur chaise et recommencent leur
pas, leur fameux pas, que l’Europe civilisée nous envie, ce pas qui
consiste à tenir d’une main le gros orteil de leur jambe droite,
tandis qu’elles sautent en cadence sur le pied de la jambe gauche.
Elles tournent ainsi sur place à la façon des derviches, exhibant le
fouillis de leurs dessous de batiste... Je remarque que certaines pour
ménager les valenciennes authentiques de leurs pantalons _officiels_,
en ont passé un autre et que _proh pudor_! cet autre est ouvert! Enfin,
il en est qui n’ont pas de pantalon du tout et le prouvent jusqu’à
l’évidence!!! J’en demeure consterné. Mon étonnement étonne mes voisins
qui me prennent sûrement pour un provincial.
«A mes côtés, un ménage anglais—un vrai—regarde la scène. Ce
cabaret leur a été indiqué par le gérant de leur hôtel, comme un
des dix endroits curieux de Paris. Aussi les solides jambes et les
pantalons absents ne les effarouchent pas. L’Anglais sourit aux
pyrrhiques réalistes; l’Anglaise les contemple sérieusement avec son
face-à-main... _Shocking perhaps, but amusing certainly_»[472].
Depuis, le bal Tabarin, qu’illuminent de leur gaîté les panneaux de
Willette, le peintre par excellence de la Montmartroise en pantalon,
semble avoir rénové l’art de la danse. La valse lente y règne en
maîtresse, mimée plutôt que dansée. La matchiche y triompha, puis
vinrent le tango et la furlana...
Les temps de la Goulue ne sont plus. Pourtant le quadrille naturaliste
a subsisté et sévit encore. Fidèles à la tradition, les directeurs
n’ont osé rompre avec le passé et sacrifier ce laissé pour compte de
l’ancien Élysée-Montmartre, où, du moins, les danseuses semblaient
prendre quelque plaisir à cette gymnastique et oublier qu’elles
gagnaient leur cachet.
Elles avaient pour elles le sourire de la jeunesse. La Goulue restait
gracieuse dans ses pires audaces et Rayon d’Or n’était pas sans charme.
On faisait cercle, alors, autour du quadrille et les premiers accords
en étaient bienvenus. Aujourd’hui, les étrangers et les provinciaux
sont seuls sensibles à ces expositions de lingerie faites pour la
montre. Ces bouillonnements de dentelles et de jupons paraissent dater
d’une autre époque.
Des dames que leur âge et que leur corpulence devraient rendre
respectables, sous l’aveuglante lumière des projecteurs électriques
manœuvrés par les pompiers de l’établissement, tournent, sautent, se
troussent et automatiquement lèvent la jambe. Numéro vieilli, dont
l’attrait semble depuis longtemps disparu, et qui a perdu tout imprévu
et tout charme, c’est moins de la danse que du maniement d’armes.
Cela tient à la fois de la progression et du dernier salon où l’on...
passe. On s’attend à entendre tomber les crosses et claquer les
bretelles de fusils; on attend, aigrelet, le bruit d’un timbre.
De ce quadrille à son agonie, André Warnod a gravé une eau-forte
très poussée. C’est une véritable épreuve d’amateur. Qu’il veuille
bien me permettre de la reproduire comme un document précieux pour
l’histoire de ce temps:
[Illustration]
«Mais un timbre électrique résonne, assourdissant. A cette sonnerie,
les grosses femmes, en robe de soie de couleur vive et en corsage de
lingerie, s’agitent, se lèvent, secouent leurs jupons.
«Le chef d’orchestre a levé son bâton et l’orchestre qui, tout à
l’heure, dévidait l’interminable écheveau des airs langoureux d’une
valse viennoise, éclate de rire, fuse en feu d’artifice, et commence un
refrain gaillard du grand Offenbach. Une projection électrique descend
et trace un rond lumineux sur le plancher du bal... Comme des goélettes
fendant les lames, les femmes du quadrille, toutes voiles dehors dans
un bruissement de dessous éblouissants, fendent la foule houleuse.
«Les voici debout, chacune à leur place. Leurs jupes déjà s’agitent,
on dirait que les dessous qu’elles retiennent captifs ont hâte de se
déployer et ne veulent plus attendre. La grosse Nini tire la jarretière
rouge qui retient son bas blanc; un peu de chair grasse et blonde
apparaît entre ce bas et les dentelles du pantalon; une autre frotte la
semelle de ses souliers sur la planche à colophane. Mais voilà qu’en
avalanches, en roulements de tambour, en ronflements des cuivres,
en appels stridents des trompettes, le quadrille commence, et tout
change. Les grosses dames de tout à l’heure retrouvent une agilité
dont elles ne semblaient pas capables; elles vont, viennent, tournent,
tourbillonnent comme des toupies, lèvent la jambe plus haut que la
tête et bondissent, comme fouettées par les rafales des cuivres qui
éclatent, là-haut sur le balcon de l’orchestre.
«Elles sont à présent toutes les quatre sur la même ligne; leurs
dessous déployés orgueilleusement ne font plus qu’une seule et même
chose, qui semble animée d’une seule et même vie: les mouvements
crapuleux des torses, des croupes et des hanches qui roulent mettent en
mouvement toute cette masse de batiste et de dentelle, qui moutonne,
frissonne, s’agite, s’enfle et s’amplifie. Les projecteurs électriques
dardent leurs flots de lumière qui exagèrent cette blancheur, colorent
les ombres de bleu et de mauve; les rubans des jupons montrent leurs
couleurs vives, rouges ou vertes, et toute cette blancheur est
soutenue par le rose de la chair, qui apparaît, chaude et dorée, toute
baignée de lumière et voilée par les dentelles qui se retroussent aux
mouvements de la danse.
«Ce sont les dessous magnifiques qui vivent et non plus les danseuses.
On ne les voit plus, elles n’existent plus; on n’a plus devant soi
que de grandes fleurs ardentes, fleurs de linge intime, qui s’étale
impudiquement, avec, au centre, comme un pistil provocant, une jambe
qui s’agite éperdument, jambe gaînée de blanc, de rose ou de vert,
avec la jarretière éclatante, ou bien une jambe toute nue jusqu’à la
chaussette noire, et toutes ces jambes dans un mouvement qui devient
hallucinant, tournent, s’agitent et battent l’air, comme affolées par
la musique infernale des cuivres et de la grosse caisse qui scande et
marque la mesure.