... En corset, en pantalon, son jupon de linon et de dentelle sur le
bras, le chapeau sur la tête, comme pour moi»[429].
Pauvre gobette, elle avait joué avec le feu, et ignorait cette
confession d’une jolie femme à qui ces fantaisies n’étaient pas tout à
fait inconnues:
—Moi, c’est curieux,... après... c’est toujours du mari que j’ai envie!
Il n’est jusqu’à Claudine elle-même qui n’apparaisse en pantalon et,
devant «cette petite en pantalon», son grand mari de voir rose:
—... Faites donc comme si vous étiez mon amant.
«Mon Dieu, il me prend au mot! Parce que je viens de relever, d’un
pied leste, mon jupon de soie mauve tombé à terre, mon grand mari se
mobilise, féru de la double Claudine réfléchie dans la glace.
—Otez-vous de là, Renaud! Ce Monsieur en habit noir, cette petite
en pantalon, fi! Ça fait Marcel Prévost dans ses chapitres du grand
libertinage[430].
Et ce qu’il prête, le misérable, avec ses dentelles et la complicité de
sa fente, aux jeux,—pas si vilains que prétend le proverbe—de la main
et du hasard.
C’est un peu au bois de la Gruerie que nous entraîne Jean Reibrach et
je suis convaincu qu’il y aurait fait bonne besogne à la tête de sa
compagnie:
«Elle riait, montrant, les deux pieds réunis dans des mules de satin,
avec, au-dessus, des bas de soie rose.
—Ah! ça c’est gentil, dit Martiny.
«Sur le mollet une flèche noire, s’élançait perdue sous la broderie du
peignoir. Martiny s’approcha. Sisine laissa tomber le peignoir, les
jambes vite ramassées sous le canapé... Puis elle avoua que Vermelin
faisait bien les choses. Elle alla à l’armoire à glace, montra des
chemises, des pantalons. Un moment elle s’attarda, cherchant un
pantalon de satin crême, le plus joli, pour lui faire voir; et tout à
coup, elle parut se rappeler, éclata de rire:
—Suis-je bête? Je l’ai sur moi.
—Ça ne fait rien! dit Martiny, montrez tout de même!
«Elle se tordit de rire, devenue rose, refusant obstinément.
«Martiny, après une taquinerie sans but n’insista pas. De nouveau, il
se déclara vanné, bâilla, puis se levant:
—Au revoir! Je vais faire un somme.
—Déjà!
«Elle l’accompagna jusqu’à la porte, lentement, attardée dans
l’entrebâillement. Comme il descendait, elle le rappela:
—Écoutez!
—Quoi?
—Venez voir mon pantalon.
—Ah! je veux bien.
«Tous deux rentrèrent:
—Vous ne me toucherez pas, par exemple! Je vais vous montrer la
dentelle. Asseyez-vous là! Soyez sage!
«Pourtant elle ne montrait rien, l’air craintif, tout à coup enfermée
dans une pudeur. Il dut insister, finit par soulever le peignoir:
—Voyons! Je n’y toucherai pas! Rien que la dentelle!
«Comme il approchait la main, elle prit un air de bouderie, se ramassa
sur elle-même. Non, elle ne voulait pas; il n’était pas gentil; pas de
ces choses-là.
—Mais je ne vous touche pas, se récria Martiny.
«Il pesa sur son épaule légèrement pour lui faire lever la tête; alors
comme si elle cédait à une violence, elle se laissa aller en arrière,
se renversa sur le canapé, les bras sur le visage:
—Oh! non, geignait-elle; c’est mal! c’est très mal! Si Vermelin le
savait!
—S’il savait quoi? Oh! non, ça vous pouvez être tranquille. La femme
d’un camarade, jamais!
«Sisine rouvrit les yeux, abasourdie. Son imagination avait trotté; et
elle le trouva debout, l’air très calme. D’un bond, elle se releva,
hors d’elle:
—Alors qu’est-ce que vous faites à me renverser là-dessus? Vous
mériteriez que je le dise à Vermelin. Comme si vous n’aviez pas assez
de vos saloperies de femmes![431]
En attendant les jeux de mains meilleurs promis par la bienfaisante
Anarchie, «Déesse aux yeux si doux», cela s’appelle l’_Occasion
manquée_ et ne se pardonne guère.
La femme ne prévoit pas en général ces pannes d’allumage, aussi
tient-elle à conserver le souvenir des dessous qu’elle avait pour un
premier adultère, du pantalon principalement, ce parvis du temple,
condamné souvent au rôle de témoin, quand il n’est pas la première
victime d’un sacrifice parfois trop hâtif.
«Notons bien, pour me le rappeler plus tard, quelle était la toilette
de mon adultère:
«Ma simple petite robe de drap vert... parce que le corsage en est
divinement réussi... et des dessous à m’en émotionner moi-même, une
mousse de dentelles embaumées! Je m’amusai à me regarder longtemps
dans ma glace, en simple pantalon, avant de passer le reste, et ceux
qui disent qu’une femme n’est pas charmante en pantalon sont des
imbéciles... Je les invite à venir se rendre compte! Pauvre petit
pantalon!... léger, léger, tout court, presque tout en dentelles, avec
ses hautes échancrures liées par trois flots de ruban, pauvre petit
pantalon si joli... il est tout déchiré maintenant»[432].
Sans arriver à ces accidents suprêmes, l’amusante Floche du _Voluptueux
Voyage_, nous initie à l’économie de ses lingeries les plus intimes,
de ses genoux et de son carnet de blanchissage:
«Quelles pensées avaient pu absorber la comtesse Floche? Elle, si
causante d’ordinaire, regardait devant elle d’un air préoccupé. Elle
songeait à ses malles, à son linge, à son blanchissage sans doute, car
son premier mot, en sortant, fut:
—Mon pauvre pantalon! Je le sens chiffonné, poussiéreux... Pourtant
je n’ai pas à me plaindre. Il faut vraiment venir à Venise pour ses
dessous. Imaginez qu’ici mon pantalon de huit jours est propre! A
Paris, je suis obligée d’en changer deux fois par semaine pour le
moins, car, comme je les porte fermés et que je suis cagneuse, c’est
tout noir entre les genoux»[433].
Peut-être ne saisira-t-on pas très bien pourquoi, fermés, ils se
salissent davantage entre les genoux? Enfin... Une Bruxelloise
faisait, d’ailleurs, un jour, devant moi, le même reproche aux
pantalons ouverts; à Paris, les bords de la fente devenaient tout de
suite «noirs», tandis que, là-bas, chez elle, un pantalon lui faisait
facilement huit jours.
Non plus un _Voluptueux Voyage_, mais un départ précipité, celui de
l’institutrice Irma—les voilà bien les progrès de l’instruction
primaire!—à qui la posture fâcheuse dans laquelle elle s’est laissée
surprendre avec le vicaire du lieu, a rendu la situation impossible
dans le patelin où elle étalait ces élégances:
«Les armoires dénudées bâillaient mélancoliquement, éventrées d’un tas
de nippes qui s’éparpillaient sur le parquet: des bas roulés en poings,
des pantalons comme des cuisses aplaties aux hanches bouffantes, des
taies d’oreiller, des carrés de mouchoirs...»[434]
Hélas! que sont les cuisses de ces pantalons, quand, par leur finesse
même, ils exagèrent ces redoutables amoncellements de chairs,
l’arrière-train des dames trop mûres.
Jean Lorrain, dont l’observation était exacte et cruelle, a tracé cette
silhouette de _Mme Monpalou_ en corset et en pantalon. C’est plutôt un
épouvantail:
«La scène se passait dans une grande chambre au premier de l’hôtel des
Trois-Fontaines. Madame Monpalou l’arpentait à grands pas, les épaules
nues, en pantalon et en corset; sa formidable croupe ballonnant sous la
batiste d’une lingerie de luxe, sa forte taille embastionnée dans un
«Léoty» de satin ponceau de la même nuance que la chair de ses joues,
de sa poitrine et de ses bras»[435].
Le musée des horreurs! Aussi conçoit-on l’effroi d’un brave bourgeois
de Pont-sur-Yonne à voir les charmes blets de son épouse arborer ces
coûteuses et voyantes lingeries:
—Comment!... sa femme faisait faire pour deux mille francs de pantalons
et autres balançoires?... C’était raide!...[436]
Des fantaisistes ont, je le sais—ces êtres-là sont adorables—chanté le
los de la grosse dame en pantalon, et ce qui est pis, en pantalon de
flanelle. Le paradoxe est amusant et mérite d’être reproduit:
—Oh! me disait un jour un de ces sincères amis du beau, quel
inoubliable moment que celui où l’un après l’autre, sont tombés les
voiles! Ses bras énormes avaient un air bon enfant sous la chemise de
toile commune. Elle négligeait ces recherches des femmes habituées
aux aventures. Tout chez elle était naturel et sincère, jusqu’aux
vêtements de dessous. Sous le genou de tendres jarretières bleues à
boucles d’acier les plus larges qu’ait jamais vendues le magasin de
Pygmalion, faisaient pour ne pas éclater un effort désespéré. Enfin,
quand enveloppé dans le pantalon de flanelle rouge, m’apparut l’énorme
développement de ses formes, ce fut une vision de poète oriental!»[437]
L’esprit excuse tout et _la Vie Parisienne_ en a assez pour qu’on
ait tôt fait de lui pardonner cet étrange plaidoyer; mais, éloignez
de nous, Seigneur, ce calice et chassez loin aussi l’ombre falote de
Mme Péruwels, la «chaleureuse Belge» de l’Hôtel de Fontenoy et ce
«truculent pantalon de flanelle rouge qu’elle porte du 15 octobre au 20
mars, jour du marronnier».
L’excellente femme aime à le «dévoiler comme par hasard», le matin,
dans la chambre de ses locataires: «Ça la débarbouille...»[438] Elle
n’est point notre hôtesse et nous n’avons souci de ses ablutions, si
intimes soient-elles.
Les romanciers étrangers, dans le Nord s’entend, où l’usage du pantalon
est constant, n’ont pas plus que les nôtres, échappé à la contagion et
ont eu soin d’en faire porter à leurs héroïnes.
Dans sa douloureuse autobiographie, _le Plaidoyer d’un fou_, Strindberg
a peint, lui aussi, un départ, un départ qui est en même temps une
rupture et une femme ne rompt pas sans compter et emporter son linge:
«Dans le salon tout annonce la dissolution du ménage. Du linge traîne
sur les meubles, des robes, des jupons, des habits. Sur le piano, là
j’aperçois des chemisettes à entre-deux que je connais si bien. Sur le
bureau s’élève toute une pile de pantalons de femmes et des bas, mon
rêve de naguère, mon dégoût d’aujourd’hui. Elle va et vient, remuant,
pliant, comptant, sans vergogne, sans honte.
—Est-ce moi qui l’ai en si peu de temps corrompue? me dis-je en
contemplant cette exhibition des dessous d’une femme honnête.
«Elle examine les hardes et met de côté ce qui peut encore aller au
raccommodage. Elle prend un pantalon dont les cordons sont arrachés et
le pose à part. Tout cela avec un calme parfait.»[439]
Au cours d’une nouvelle de Peter Nansen, _Marie_, dont M. Gaudard
de Vinci, a publié la traduction dans la _Revue Blanche_, c’est un
déshabillage et sa psychologie. J’en détache ces lignes:
«Les rubans se dénouent et se dégrafent des agrafes, les jupons
glissent et le corset sur le plancher. D’où vient cette gentille
personne en pantalons se blottir sur ma poitrine.
«Qu’elle est petite en petit garçon, la grande jeune fille de tout à
l’heure»[440].
Le «petit garçon» n’est pas tout à fait un inconnu, toutefois, il
marque moins que le «gamin vicieux» et il faut savoir gré à M. Peter
Nansen de nous avoir évité cette redite.
Encore que le pantalon lui soit à la fois un objet d’horreur et
d’envie, il n’est jusqu’à Armand Silvestre qui ne lui ait consacré une
nouvelle entière: _le Pantalon d’Héloïse_.
Puis, c’est, à la garden-party offerte par Mme Hackel-Cadosch,
l’accident qui, sous ses jupes, embarrasse fort Suzanne de Lizery et
auquel l’infortunée cherchait à remédier, lorsque survinrent le fâcheux
Napoléon-Démosthène et Rebecca elle-même.
—Oh! mon vieux Maugis, soupira Mme de Lizery... Ne vous moquez pas
de moi... Il m’arrive la plus terrible chose qui puisse arriver à une
femme, surtout dans le costume que je porte.
—Le plus grand malheur qui puisse arriver à une femme?... Vous perdez
votre pantalon? dit Maugis avec une sombre certitude.
—Vous l’avez dit! Que faire, mon Dieu... je ne puis pourtant pas le
laisser glisser et s’abattre à mes pieds...
— C’est bien dommage... Mais ne nous frappons pas, Suzette! Nous voici
près du perron. Franchissez-le et gagnez le cabinet de toilette de Mme
Hackel-Cadosch... Courez, patinez-vous! Kouropatkinez-vous même... je
couvrirai votre retraite.
«Mme de Lizery se hâta de suivre ce sage conseil. Quand elle parvint
dans le cabinet de toilette il était temps... ou plutôt il n’était plus
temps. Malgré tous les efforts qu’elle faisait pour la maintenir à deux
mains à travers sa robe, l’enveloppe intime, où tenait le bonheur de
quelques aimables gentlemen, glissa le long de ses jambes et tomba sur
ses bottines blanches.
«Les chevilles empêtrées dans cette entrave de dentelles, Suzette
s’activait à la recherche des indispensables épingles, tout en
maugréant contre la trahison de ses dessous...»[441]
[Illustration]
[Illustration]
CES DEMOISELLES DE LA DANSE
_L’introduction du pantalon dans la toilette féminine a révolutionné la
chorégraphie parisienne._
BERTALL.
[Illustration]
CES DEMOISELLES DE LA DANSE
Viens au bal ce soir? Qu’est-ce qui te manque?
—Un pantalon[442].
Mais le temps des débardeurs est passé et le bal Gavarni que donna le
Moulin-Rouge ne l’a pas fait revenir.
Le manque de pantalon ne saurait donc être pour beaucoup un empêchement
d’aller au bal, ni même d’y lever la jambe, si elles l’ont agile.
D’ailleurs, à quoi serviraient sans cela _le Père la Pudeur_—le vrai,
ou mieux ses successeurs—et les gardes municipaux.
C’est leur principale raison d’être dans les bals que l’Europe
encombre, si elle ne les envie pas. C’est peut-être la seule.
Il s’agit bien entendu des bals où règne le chahut. Dans les autres,
la garde ne veille pas aux barrières des jupons des danseuses. Le
pantalon peut également y paraître utile en cas de chute, mais il n’est
nullement indispensable, et femmes honnêtes, grues, midinettes ou
gigolettes, son absence n’empêchera aucune d’entre elles de bostonner
une valse, ou plus prosaïquement d’«en suer une», si le cœur ou
l’occasion lui en disent.
Quant à ce qu’il fut jadis convenu d’appeler le quadrille naturaliste,
le pantalon est pour celles que guette ce genre d’épilepsie, un
accessoire obligatoire. La prudence et la pudeur en conseillent
l’usage; la préfecture de police l’ordonne.
Cette prescription draconnienne semble relativement récente. Le
pantalon n’était pas encore entré dans les mœurs aux beaux temps de la
Chaumière et de la Closerie des Lilas: on n’aurait donc su exiger des
célébrités de ces deux temples de se montrer plus royalistes qu’on ne
l’était généralement aux Tuileries.
La plupart de ces dames n’avaient pas de pantalon et n’en levaient pas
moins la jambe. La pudeur pouvait ne pas y gagner, mais la grâce de
la danse y gagnait certainement: le chahut était alors une danse gaie,
chacune cherchait à s’amuser et donnait libre cours à sa fantaisie. Ce
n’était pas cet exercice à la prussienne, semblant commandé au sifflet,
où le grand écart lui-même semble appartenir au maniement d’armes et où
il s’agit de montrer le plus possible de blancheurs parfois douteuses.
Il en fut longtemps ainsi à Bullier. En dehors de quelques tristes
professionnelles, auxquelles faisait pour l’ordinaire vis-à-vis un
homme déjà vieux, que des générations successives avaient baptisé «mon
oncle», avant que cette appellation fut devenue la propriété exclusive
de Francisque Sarcey, l’oncle incarné, le pantalon des danseuses, quand
elles en avaient, était un pantalon de ville, comme on le peut croire,
nullement clos. D’autres n’en avaient pas du tout.
Aussi, quand on errait aux alentours d’un quadrille, alors que
l’orchestre en attaquait les premières notes, pouvait-on entendre de
ces phrases:
—J’peux pas: j’ai pas d’pantalon!
Ou, plus explicitement:
—Non, j’peux pas: j’ai un pantalon ouvert!
Au fond, ce n’était pas une raison. Les timides se rassuraient et les
hésitantes ne tardaient guère à se décider. Le cercle n’en était que
plus serré autour des délinquantes dont le pantalon brillait par son
absence ou dont la fente bâillait par trop. Étudiants à peine inscrits
aux cours de première année, boutiquiers des environs venus là, pour
voir, avec leurs épouses, provinciaux et étrangers, c’était un genre
très particulier de badauds. Nul ne songeait à s’indigner, des rires
s’élevaient et des faces se congestionnaient: une blonde venait de
laisser apercevoir que la chanson ne mentait qu’à moitié.
Après avoir montré en gigotant, «troussée jusqu’au ventre,.... sous le
blanc madapolam de ses culottes», le nu de ses cuisses, une d’entre
elles éprouvait parfois le besoin de remettre un peu d’ordre dans
l’économie de ses dessous, et c’était, en un coin, ce tableau entrevu
par Huysmans à la Brasserie européenne:
«A l’écart, Ninie rattachait avec des épingles son pantalon dont la
fente bâillait, et de larges plaques de sueur couraient sous ses
dessous de bras et gagnaient la gorge»[443].
Temps heureux! âge d’or des pas de caractère et des cavaliers seuls
hasardés. Les pantalons d’Alice la Provençale, dont M. Grand-Carteret
a exhumé pour notre instruction, la longueur et la largeur,[444]
avaient vécu et ce n’était pas encore la tapageuse lingerie, que la
Goulue aimait à dépouiller, quand elle le pouvait faire et qui, à
Tabarin, constitue le grand équipement de ces dames.
«A Bullier, le prix de la danse c’est le plaisir; danse qui veut, et
qui s’estime à ce compte assez payé. Il s’en suit que les danseuses ont
de pauvres dessous; misère que les audacieuses cachent en supprimant
les dessous tout à fait»[445].
Il en était sensiblement de même dans les bals de Montmartre. De jolies
filles se contentaient—cela se faisait encore naguère au Moulin—de
ramasser et de ramener leurs jupes entre leurs cuisses, pour apporter
ainsi, lorsqu’elles levaient la jambe, un complément à l’insuffisance
de leurs culottes.
C’est alors qu’intervenait, parfois, l’épingle traîtresse, l’épingle
fixant à la ceinture le bas des jupes. Mais, il est des confidents
trompeurs, et c’est au moment où elle aurait dû tenir le mieux, que
l’épingle se détachait, donnant à la galerie une vision de nu, à faire
rêver toute une classe de rhétoriciens.
Une des habituées de l’ancienne Reine Blanche,—de Castille, non!—Nini
la belle-en-cuisses, dut même à cet accident le surnom sous lequel elle
était connue.
Charles Virmaître, que l’on pille souvent et que l’on cite rarement, a
raconté tout au long l’aventure. Le mieux est de la lui emprunter:
«Une des filles les plus en réputation de _la Reine Blanche_ était
Nini, la belle-en-cuisses; elle n’avait pas de rivale pour marcher sur
les mains. Quoique pas républicaine, elle était sans culottes; aussi,
pour ne pas offenser la pudeur du municipal, chargé nonobstant de faire
respecter la morale, elle ramassait ses jupons entre ses jambes, les
fixait à la ceinture avec une épingle, et en avant deux.
«Un soir, les jupons, mal attachés, tombèrent; elle ne s’en aperçut
pas et fit la culbute. Oh!... le municipal, qui n’en perdit pas une
bouchée, ne put s’empêcher de crier:—N... de D... les belles cuisses!
«Le nom lui resta»[446].
Comme pour les bourgeoises du temps, c’était presque, pour une
danseuse, se faire remarquer, que d’avoir un pantalon. Thomas
Graindorge,—le futur académicien M. Taine—entraîné par ses amusantes
_Notes sur Paris_ dans un bal public, croyait, quelques années plus
tard, utile de faire remarquer, à deux reprises, que Mlle Mariette,
l’étoile du lieu, portait ce qu’il appelait des caleçons:
«Teint bistré, une grosse taille, maigre pourtant, mais tout en
muscles... elle danse en relevant ses jupes à pleine poignée.
(J’ai déjà dit qu’elle avait des caleçons, mais j’ai besoin de le
redire)»[447].
Sans nous fixer sur ce point de doctrine, les Goncourt ont consacré une
jolie page à la notation d’un de ces bals. Elle complète heureusement
les impressions de Thomas Graindorge.
«Contre l’orchestre s’est formé un quadrille, que de suite entoure
tout le monde, attiré par la vue de la seule jolie femme du bal, une
Juive, une jeune Hérodiade, une fleur de la perversion parisienne,
un merveilleux type de ces fillettes éhontées qui vendent du papier
à lettres dans les rues à la brume. Et pendant qu’elle levait toute
droite la jambe et que l’on voyait, un instant, à la hauteur des
têtes, une pointe de bottine recourbée et un bas de mollet dans un bas
rose, son danseur faisait apparaître, en un cancan forcené, toute la
crapulerie de la plèbe du dix-neuvième siècle»[448].
A cet «œil juif et cerné», à cette crapulerie, à ce cancan forcené,
vite opposons la merveille des yeux de Mlle Polaire et la grâce
troublante de sa danse. Ceci fera oublier cela.
«Polaire, ça vous représente d’immenses yeux fous dans un teint d’épi
mûr, une taille invisible, des mollets dans un bouillonnement de
dentelles, de la poésie de café-concert ou de la prose de _Claudine à
Paris_.
«Oui, par le caractère de sa beauté qui n’est qu’à elle et qu’elle
semble avoir inventée, cette petite femme symbolise toutes nos joies et
nos rosseries, nos langueurs, nos désirs, nos nostalgies même»[449].
Les danseuses du bal de Solférino, au camp de Châlons n’en
symbolisaient pas tant. Par contre, elles levaient volontiers la jambe
dans des quadrilles où elles avaient pour vis-à-vis la fine fleur de
nos cavaliers, et à défaut d’un «floconnement de dentelles», elles
laissaient apercevoir sous leurs jupes troussées les jambes unies et
longues de pantalons qui, pour se livrer à cet exercice, commençaient à
devenir obligatoires.
Dans une de ses planches consacrées au camp de Châlons, le dessinateur
Randon a, en effet, relevé cet avis amusant:
_Au Bal de Solférino_
Messieurs les cavaliers sont priés de ne pas fumer
en dansant et de moucheter leurs éperons.
Les dames qui n’ont pas de pantalons sont priées de
ne pas lever la jambe plus haut que la ceinture[450].
Ne me sentant aucun goût pour la profession assez décriée d’expert en
écriture, je n’aurai garde de certifier l’authenticité de ce document,
me bornant à constater que, même en dehors du Bal de Solférino, le
pantalon entrait pour tout de bon dans les mœurs du camp de Châlons.
Tels que les représente Randon, ils n’étaient pas jolis, jolis..., mais
c’était la mode du jour.
Les quadrilles auxquels ces dames prêtaient la folie de leurs jambes
devaient se ressentir de l’assurance que leur apportait la présence
d’un pantalon sous leurs jupes: un an plus tard, alors que l’exposition
de 1867 battait son plein, Bertall pouvait écrire avec justesse dans
la _Vie Parisienne_:
«L’introduction du pantalon dans la toilette féminine a révolutionné
la chorégraphie parisienne; il y en a de toutes espèces:
brodés, soutachés, à guipures, à dentelles, ils n’ont jamais de
sous-pieds»[451].
N’exagérons rien: ils n’avaient plus de sous-pieds, ils en avaient eu.
Voici donc la pudeur sauvegardée et le fâcheux délit d’outrage à la
morale publique évité. La danse est toutefois devenue plus osée,
bientôt les grincheux pourront se demander si ce vêtement protecteur
qui voile plus qu’il ne cache, n’a pas ajouté quelque chose à la
hardiesse des entrechats. Par ses dentelles, par sa transparence à
travers laquelle apparaît le rose de la chair, n’est-ce pas un nouveau
piment offert au palais blasé des curieux?
Ces blancheurs apparues, si professionnellement soient-elles dévêtues,
attroupent, autour de la pastourelle, à laquelle se livrent, faisant
les petites folles, des femmes pas toujours jeunes, bien des regards,
que le pantalon et son contenu semblent plus intéresser que la danse
elle-même.
Vrillant tous les yeux au défaut
De leur pantalon hermétique[452].
Chez ces voyeurs circulaires, il y a un peu de la Bretonne regardant
gambiller avec étonnement la _Môme Picrate_, et plus ardemment, ils
prévoient sans doute et attendent l’accident possible:
—C’est-y possible de danser ainsi, si son linge venait à s’dachirer on
y voirait sa nature!»[453]
Les septuagénaires auxquels sont, en principe, destinées ces
exhibitions, n’en demandent pas tant il est vrai. Beaucoup de linge et
un peu de chair leur suffisent.