C’est une pêche qui prépare adroitement les autres, et qu’affectionnent
particulièrement les belles pécheresses, auxquelles les équilles
servent de prétexte pour exhiber sous les yeux de jeunes pécheurs,
et de pécheurs endurcis, les fines bottines à barrette à talons
d’argent, les fins bas de soie à broderies de couleur, et les dentelles
affriolantes des jupes nuageuses et des prestigieux pantalons»[395].
Je ne sais si ce sont des équilles que l’on cherche aujourd’hui
aux Roches-Noires, mais la qualité des pécheresses semble avoir
terriblement baissé. Plus de dentelles affriolantes, de jupes
nuageuses, ni de prestigieux pantalons, oh! nullement prestigieux,
par contre, ils sont ouverts et leur fente bâille parfois bien
indiscrètement.
Edmond de Goncourt a noté d’autre part ce dîner à la campagne,
précédant une partie de pêche aux écrevisses, qu’il devait utiliser
dans _Chérie_[396]:
(1878) «Samedi 3 août.—Mon cousin Marin a invité les femmes de la
magistrature d’ici (Bar-sur-Seine) à une pêche aux écrevisses, à la
tombée de la nuit. On doit pêcher au-dessus de Polisot, et la pêche est
le prétexte d’un dîner-souper en plein air. On monte en voiture par une
pluie battante, et, au bout d’une heure, on est à destination et on se
met à table.
«La nuit est venue. Huit torches, fixées à huit piquets, sont allumées,
éclairant le repas de leurs lueurs balayées et fuyantes. Un grand
feu flambe au milieu du pré, où, de temps en temps, les trois femmes
vont sécher les semelles de leurs bottines mouillées, montrant des bas
écossais et des pantalons brodés, en se soutenant par la taille, avec
des gestes de caresse; groupe au milieu fait par la charmante Mme G...,
dans une de ces blanches toilettes anglaises, que Gravelot donne, en
ses vignettes, à ses héroïnes de romans»[397].
La femme ne pêche pas, en effet, qu’aux flambeaux. Supprimez l’adultère
et vous supprimerez du coup le roman contemporain. L’électricité
remplace, pour l’ordinaire, les torches de Bar-sur-Seine, mais le
rôle du pantalon n’est pas moindre, au contraire. Les déshabillés
extra-conjugaux ne sauraient se passer de ce piment. Les soigneuses,
comme Mme de Gromance le plient, après l’avoir retiré; les impulsives
le laissent, elles, traîner, à demi retourné, où il est tombé: un de
ces riens par lesquels se trahit la femme.
Celui-ci une fois enfilé et attaché sur une agrafe du corset de soie
«en pantalon de foulard rose à fleurs, elle allait, se baissant, se
levant, se baissant, encore agile et prompte, par la chambre, à la
recherche de son jupon perdu dans la chiffonnerie de ses vêtements
épars»[398].
Ce spectacle donne au jeune mâle satisfait de graves pensées guère
coutumières à sa cervelle d’oiseau.
Il a allumé une cigarette et se souvient:
«Après avoir longuement noué sa cravate devant la glace et allumé une
cigarette, il s’amusait à suivre des yeux les mouvements de Mme de
Gromance, dans ce costume qui exagérait joliment tout le féminin de ce
corps de femme. Il ne savait pas si c’était gracieux ou ridicule. Il
ne savait pas s’il fallait trouver ces aspects-là vraiment pas beaux,
ou en éprouver une toute petite joie d’art. Sa perplexité venait de ce
qu’il se rappelait une longue discussion soulevée à ce sujet, l’hiver
précédent, chez son père, un après-dîner, au fumoir, par deux vieux
connaisseurs, M. de Terremondre qui ne savait rien de plus adorable
qu’une jolie femme en corset et en pantalon, et Paul Flin qui plaignait
au contraire la disgrâce d’une dame à ce point précis de sa toilette.
Philippe avait suivi la dispute qui était amusante. Il ne savait à
qui donner raison. Terremondre avait de l’expérience, mais il était
vieux jeu et trop artiste; Paul Flin, passait pour un peu bête, mais
très chic. Philippe inclinait, par malveillance naturelle et affinités
électives, au sentiment de Paul Flin, quand Mme de Gromance mit son
jupon rose à fleurs roses»[399].
Drame ou comédie, que le quatrième acte tourne au Bernstein ou au
Courteline, il n’est jusqu’à la table des pièces à conviction—Thémis,
à toi la pose!—où le pantalon féminin ne vienne jeter sa blancheur
tragique ou comique.
Ainsi, au lendemain du drame fameux qui par delà l’azur de la
Méditerranée passionna à un si haut point l’opinion publique et dont M.
Paul Bourget ne sut tirer qu’un médiocre parti, put-on voir les dessous
de Mme G., chemise, corset et pantalon, livrés aux regards du public et
aux mains pataudes des jurés[400].
Pauvre femme, n’aurait-on pu lui éviter cette suprême honte?... et
Henri Chambige fut condamné: il coûte moins cher d’aller vider son
browning à bout portant sur un journaliste sans défense, dont le seul
tort fut de recevoir, par galanterie, une femme venue pour tuer.
Le vaudeville n’est pas moins révélateur. Qui se souvient de l’affaire
Humbert, cette gigantesque escroquerie, à laquelle notre jobardise
nationale dut d’être une fois de plus citée comme exemple.
Pourtant tout ce joli monde, la grande, ou plutôt la grosse Thérèse,
son frère Raymond Daurignac, la sœur Maria, aussi effacée que le
mari, et la fille Ève, défila devant un tribunal auquel on n’était
pas parvenu à le soustraire, et l’on rit jusqu’aux larmes. L’épargne
française avait bu un bouillon sérieux, mais, en revanche, on lui
offrait une pinte de bon sang plutôt tassée.
Après tout le linge sale du ménage lavé en public, ce fut le tour du
linge propre d’être vendu à l’hôtel Drouot, défroques dont quelques
pièces avaient «un caractère fort suggestif, pantalons de dentelles à
entre-deux, chemises de soie à jour, etc.»[401]. Thérèse ne prévoyant
pas le très sommaire trousseau de la maison centrale, en vérité se
mettait bien.
La vente eut un succès à la fois d’argent et de gaîté. Les enchères
furent poussées, les chemises se vendirent bien et les pantalons
se tinrent fermes. J’emprunte au _Journal des Débats_ ces détails
oubliés. Que tout cela semble déjà loin de nous:
«L’on attendait avec impatience la mise aux enchères de la lingerie
et ce furent de francs éclats de rire, quand apparurent les chemises
et les pantalons. Tout le monde voulut voir et toucher ces reliques
intimes. Consciencieusement le commissaire étalait les dessous de
formes et de tailles diverses.
«Notons quelques chiffres. Sept chemises en dentelles, 465 fr.; sept
matinées, 347 fr.; un pantalon, une chemise, 294 fr.; etc.»[402].
Ce fut pour Abel Faivre l’occasion d’un bien amusant croquis dans le
_Journal_.
Toutefois, les pantalons sont, loin de fournir à la Préfecture de
Police (bureau des objets perdus), un contingent aussi considérable
que les corsets. Si en taxi, ces Cythères roulantes, «garnis» des
petites bourgeoises qu’effraient, à leurs débuts, l’hôtel et le sourire
obséquieux et sournois du garçon, ces dames retirent volontiers leur
corset, elles conservent pour l’ordinaire leur pantalon. Plus ou moins
froissé ou mis à mal, c’est toujours autant de sauvé.
[Illustration]
Pourtant, cela peut arriver de perdre son pantalon, même en plein
concours hippique—n’est-ce pas Nelly?[403]—voire sur le warf de Tanger
la bleue, sans que l’on puisse attribuer aux frères Manessmann ou au
champion de Mamers cette rupture de cordons, ou même à une première de
Romain Coolus au Théâtre Antoine.
Deux faits divers; ils ont leur saveur:
«Une jeune femme, sans rêve, sans passion, une bonne petite bourgeoise
d’épouse débarque à Tanger. A son premier pas un crac significatif
lui annonce une avarie (oh! Madame!) dans une partie de sa toilette,
et soudain sur ses bottines, son pantalon vient choir. Que faire? Le
remettre en plein warf, il ne fallait pas y songer. Marcher tout de
même? Cela risquait de devenir grotesque. D’un geste sec, la jeune
femme arracha la légère batiste et l’envoya par-dessus bord»[404].
Une façon de jeter son bonnet par-dessus les moulins à laquelle n’avait
certainement pas songé Mimi Pinson.
Cela n’explique pas le mystère du Théâtre Antoine: il n’y avait pas
de pas au plafond, mais un pantalon de femme oublié aux fauteuils
d’orchestre. A quels tripatouillages, ô Caliban, avait donc donné lieu
la pièce nouvelle de Coolus?
Sous la plume de Palémon, le _Figaro_ a gaîment conté ce menu fait de
la vie parisienne:
«Un incident des plus singuliers et des plus inattendus a donné à la
première représentation de la nouvelle pièce de M. Romain Coolus, au
théâtre Antoine-Gémier, une note comique infiniment pittoresque, et
qui d’ailleurs n’a nui en rien à cette belle œuvre, puisque le fait se
produisit après le baisser du rideau.
«Tandis que la salle se vidait lentement, un spectateur découvrit
devant un fauteuil d’orchestre un chiffon d’élégante lingerie finement
brodée, délicatement ajourée, un de ces vêtements légers qui semblent
se faire gloire d’être inutiles. Un mouchoir? Non pas. Une écharpe? Pas
davantage. Une mantille? Point du tout.
«C’était ... il me faudrait pour nommer ce coquet accessoire de
l’ajustement féminin les ressources du lyrisme le plus discret et de
la poésie la plus intime... c’était... ce vêtement auquel l’un des
plus célèbres personnages de la comédie italienne a donné son nom...
c’était... mon Dieu, il faut bien l’appeler par son nom... c’était un
pantalon.
«Ce fut dans la salle un immense éclat de rire et tous les spectateurs
qui venaient d’être violemment émus par les belles situations de
_Cœur à cœur_ connurent là quelques instants de gaieté folle...
irrésistible...
«D’où venait ce sournois, cet imprévu, cet incroyable pantalon? comment
était-il là? quelle main irrévérencieuse ou maladroite l’avait jeté
à cette place? Distraction? fumisterie? On ne sait... ne le saura
jamais. Il y a ainsi de petits mystères qui ne seront jamais éclaircis.
Celui-ci est parmi les plus irritants. Les ouvreuses interrogées ne
purent donner aucun renseignement; ce genre d’objets ne relève point de
leur vestiaire.
«Je sais bien que Béranger, considérant le pantalon comme l’un des
signes du développement de l’esprit républicain en France, s’écriait au
lendemain d’un événement réactionnaire:
Les anciens préjugés renaissent,
On va quitter les pantalons.
«Mais il ne semble point que ces deux vers d’une médiocre envolée,
puissent ici trouver leur application.
—Et dire, soupirait un spectateur, qu’elles ne veulent pas retirer leur
chapeau!»[405]
Un bouton, sans doute, qui avait sauté ou un cordon qui avait
craqué,... à moins que la défaillance due à une émotion trop vive,
ait fait craindre à une pauvre dame de s’enrhumer, si elle conservait
sur elle le témoin bon à tordre, ou plutôt la victime, d’un oubli de
quelques secondes.
Dans un cas comme dans l’autre, il faut admirer l’adresse et les ruses
dont on avait su user une femme pour dépêtre, en pleine salle de
théâtre, ses jambes de l’importune lingerie et la retirer.
Mauvais présage d’autre part, pour une jeune mariée de sentir, le
jour de la cérémonie, craquer son pantalon, en montant les marches
de l’église. Le ménage est appelé à craquer, lui aussi. «Petite
superstition française» a soin d’ajouter Maurice Donnay, dont _Le
retour de Jérusalem_ nous a révélé ce détail de mœurs assez ignoré—des
hommes, tout au moins:
—J’ai une amie, le jour de son mariage également, en montant les
marches de la Trinité, son pantalon a craqué. Elle s’est dit: Ça y est,
je tromperai mon mari.[406]
Non moins mauvais pour une pauvre petite femme venue dans un ministère
pour y appuyer le Mérite Agricole ou les Palmes de son époux,
d’oublier dans le cabinet du chef du bureau compétent, son pantalon que
l’examen attentif des titres du candidat lui aura pu faire retirer. Les
hommes sont si mufles que, quelques jours plus tard, le mari pourra le
recevoir avec, épinglés, la carte du bureaucrate et un compliment de sa
façon.
Il n’en faut pas plus pour jeter le trouble dans un ménage parfaitement
uni: les hommes comprennent si rarement le dévouement de l’épouse.
Il vaut mieux qu’il soit perdu tout à fait en voyage de noces. La jeune
femme n’en est pas à cela près, puis cela a si peu d’importance au
milieu des roucoulements de la première semaine.
Après un long arrêt qu’ils ont mis à profit pour dîner en cabinet
particulier, les tourtereaux sont remontés en wagon. Monsieur semble
fatigué, presque triste, et Madame est encore très rouge. Le train
vient de repartir. (Auteur du scénario: Auguste Germain):
M. OMER (_très tendre_).—Cette fois, j’espère que tu n’as rien oublié?
ALEXANDRINE.—Oh! non!
M. OMER.—Tu n’avais plus rien à perdre, d’ailleurs.
ALEXANDRINE.—Oui.
M. OMER.—Tes cartons à chapeaux sont à Paris; ton sac, ton ombrelle et
ton parapluie à Chartres. Notre voyage se finira tranquillement.
ALEXANDRINE.—Oui.
_Mais tout à coup elle s’agite, blêmit, ses yeux deviennent hagards,
ses mains tremblent._
M. OMER.—Qu’est-ce que tu as?
ALEXANDRINE.—Dans le restaurant, à Saintes.
M. OMER.—Quoi?
ALEXANDRINE.—J’ai oublié mon pantalon[407].
[Illustration]
A TRAVERS LE ROMAN CONTEMPORAIN
_Les maîtres de l’archet subtil et titillant dans l’art de bien exciter
et bien dire._
JEAN LORRAIN.
[Illustration]
A TRAVERS LE ROMAN CONTEMPORAIN
Le coude sur la longue planche où elle repassait, il considérait
avidement toutes ses affaires de femmes étalées autour de lui, les
jupons de basin, les fichus, les collerettes, et les pantalons à
coulisses, vastes de hanches et qui se rétrécissaient par le bas»[408].
Cette vision des pantalons d’Emma Bovary et la délectation morose du
petit Justin devant ces intimités féminines tout à coup révélées à sa
jeune curiosité, semblent, après _la Pucelle de Belleville_ et _le
Confessionnal des Jésuites_, constituer les débuts du pantalon dans le
roman contemporain.
Depuis, on en a abondamment usé, abusé même.
Accessoires nécessaires des déshabillages prévus, «difforme pantalon
blanc» ou «pantalons hospitaliers»[409], parfois il a fourni prétexte à
nouvelles, sinon à roman.
Trois nouvelles de Carolus Brio lui sont consacrées: _Flagrant
délit_,[410], _Leurs sales bicyclettes_,[411] et _Le pantalon de
Luce_[412].
L’excellent sociétaire de la Comédie-Française M. Maurice de Féraudy a
fait jouer _le Pantalon de la Baronne_ et quelle place n’occupe-t-il
pas dans l’œuvre diverse et documentée autant que pimentée de Willy?
Que Suzette remette le sien dans le décor connu du home de la rue
de Courcelles, la «frissonnière» de Maugis, dont tant ont fait
volontiers leur «petit home», ou que, chez la Triple Veuve, elle le
retire, déchiré et tombé dans ses jambes, elle aura eu le temps dans
l’intervalle, de chercher à «lâcher» l’obèse, chauve, libidineux et
spirituel philosophe[413].
Willy en est un, à sa manière, et entre le pantalon dont on noue les
cordons et celui que l’on quitte, il y a bien place pour une tranche de
vie.
Avec _le Pantalon de Mme Desnou_, d’Henri Beauclair, c’est le roman
à la fois bourgeois et ancillaire, toute la lyre! Enfin, la Jeanne
d’Adoré Floupette a sur d’autres la supériorité d’avouer et même de
démontrer péremptoirement au tribunal qu’elle porte sous ses jupes le
pantalon de la notairesse[414].
Il n’en était pas de même à Solignac (Haute-Vienne) dont la chasse et
mon homonyme l’antiquaire Dufay ont révélé à beaucoup l’existence.
En présence des dénégations de la délinquante, une des servantes de
l’auberge, la mère de la plaignante, se vit élever par le brigadier de
gendarmerie—sans pitié, mais non sans pudeur—à la dignité de matrone et
dut faire sous les jupes de la fille les recherches qui amenèrent la
découverte de la flanelle populacière et peu close de sa progéniture.
Quand on n’est pas couvert par l’autorité de ce corps d’élite, c’est
une plaisanterie assez risquée de vouloir, avec nos humoristes
nationaux, constater à un dîner de noces, si la mariée a ou n’a pas un
pantalon.[415]
Mieux valent—hantise des dessous—les «souvenirs» ou «visions» du
_Gaga_, par lui crayonnés à foison: «corsets», «pantalons blancs»,
«chemises même»[416]. Ce sont des petits jeux qui ne font de mal à
personne, en attendant que la paralysie générale y mette un terme.
Cette hantise, pas un de nos romanciers ne semble y échapper.
Afféteries poudrerizées, réalisme brutal, élégances perverses,
cantharides et piments, fruits verts ou déjà presque blets, c’est,
blanche et rose, ou bleue, la chanson des dessous; «ce sont les secrets
des dames» non plus «défendus à révéler», mais que l’on se fait gloire
d’étaler abondamment aux yeux.
L’auteur y prend autant de plaisir que le lecteur. Avec la machine à
écrire, on n’a pas à tenir le papier: on peut écrire d’une main.
Certes, dans ce dialogue à la manière de Droz et dans le ton de la _Vie
Parisienne_, on ne prévoit guère les puissantes hardiesses du _Mâle_ et
du _Happe-Chair_. Camille Lemonnier, alors à ses débuts, signa pourtant
ce tableautin et rien n’est plus convenable. La scène se passe entre
mari et femme, les amusements tolérés des oarystis, les bagatelles de
l’alcôve:
«Ma femme (_riant_).—Devant! Tu as des idées vraiment... Devant! tu
n’y penses pas, on aurait l’air... Tiens, prends mes jupons... mais
certainement l’air... Attends: je vais te passer mes pantalons... Ah,
mon Dieu! voilà ma jambe qui ne veut pas sortir... (_Elle me jette ses
pantalons_) Enfin! Attrape![417]»
Bien bourgeois, bien honnête, bien Second Empire, ce déshabillage, ce
devait être du madapolam et nous n’en sommes pas encore aux pantalons
de _Mme Lupar_, ces «pantalons de transparente batiste, une ondée
laiteuse, qui coulait par-dessus le rose des cuisses jusqu’à l’agrafe
d’or de la jarretière»[418].
D’Ernest Leblanc, le causeur charmant, si plein d’anecdotes et de
souvenirs, ce joli déshabillé nuptial dans sa _Dépravée_.
«Elle enleva complètement le corsage, tandis que le murmure de la
soie accompagnait chaque mouvement de ses bras renversés. Et elle
apparut droite, la poitrine en avant, avec ses bras nus et ses épaules
superbes qu’encadraient, un peu bas, les fantaisies capricieuses et
transparentes de la Valenciennes.
«Puis ce fut le tour des jupes. Il y eut un grand froufrou. Gaëtan
ferma à demi les yeux et détourna la tête. Décidément, l’idole allait
apparaître.
«A peine eût-il repris courage qu’il se retourna vers elle. Il crut à
quelque transfiguration.
«Du flot des jupes entassées émergeait, avec mille ondulations
charmantes, une sorte de jeune garçon, un peu replet d’ici et là, dont
le costume ressemblait à ses costumes d’été lorsqu’il était enfant et
qu’il portait des pantalons brodés. Il n’osait plus lever les yeux. Il
était embarrassé. Il se sentait rougir»[419].
L’élégance du pantalon s’est affirmée et affinée en effet. Foin du
madapolam, des jambes droites et des trois plis bêtes: c’est, au
lendemain d’un bal, traînant sur le tapis, la batiste chiffonnée et
froissée, «avec sa multitude de volants serrés par les rubans étroits
en soie mauve qui se festonnent dans sa longueur»[420].
Si cette batiste contient des microbes, elle conserve plus encore des
parfums, «corrompus, riches et triomphants». L’atmosphère est tiède et
irritante, une odeur forte de blonde à laquelle les muscs des dessous
mêlent leur gamme, y persiste et monte à la tête. Il y a de quoi
vraiment troubler la virilité d’un adolescent.
«Mme Brière ajouta après une courte hésitation:
—Tu peux entrer.
«Louis poussa la porte; et sitôt dans la chambre, dont les deux
fenêtres étaient fermées ainsi que la porte qui communiquait au dortoir
des garçons, il fut pris au cervelet par l’odeur de femelle qui se
concentrait dans la pièce ainsi hermétiquement close. Une odeur âpre
de blonde, aiguisée du mélange des parfums irritants dont Gabrielle,
depuis quelques semaines, aromatisait ses dessous. Et ces dessous
faisaient des tas pêle-mêle; les bas par ci à côté de la chemise qui
affaissait son rond blanc sur le parquet, très chiffonnée de mille
petits plis fins et mouillée sous les bras, avec un recroquevillement
de la dentelle, sur laquelle la robe avait déteint en plusieurs
couleurs; la jupe par là, avec les jupons au centre encore à moitié
ballonnés, et le pantalon dégonflé aplatissant ses jambes fripées»[421].
Cette page de Trézenik est d’une bonne écriture naturaliste.
L’observation est exacte et ne fait grâce d’aucun détail, pas
même l’arc-en-ciel laissé sur la chemise par l’humidité alcaline
des aisselles. Mais, Huysmans, qui ne songeait guère alors à la
_Cathédrale_, n’a-t-il pas consacré au «Gousset» un véritable poème en
prose[422]?
Chez Maizeroy, la phrase elle-même semble devenir une caresse.
Romancier des amants, comme nul autre, il sait peindre leurs jalousies
et leurs angoisses. Il sait le pouvoir de ce linge qu’a porté la
bien-aimée, il en sait le pouvoir, comme il en dit l’élégance:
«Au travers du lit, sur la courte-pointe d’un vieux rose éteint, se
détache tout chiffonné le pantalon de batiste qu’elle a porté, si
léger, si court avec des flots de valenciennes, des fanfreluches de
ruban, un de ces pantalons qui ne dépassent pas les jarretières de
dentelles, qui affolent un amant mieux que l’étal impudique de la
nudité»[423].
Et l’amant se jette sur ces voiles abandonnés, les déplie et les
inspecte, cherche à y retrouver le parfum qui l’affole et à leur
arracher l’aveu de la faute:
«Je me suis jeté sur le pantalon, sur la chemise avec des mains raidies
qui vacillaient, je les ai dépliés, je les ai respirés, j’ai cherché
dans leurs dentelles, dans leurs radieuses blancheurs une déchirure,
le griffonnement des doigts qui s’accrochent, une tache, un indice qui
atteste la faute plus qu’un aveu»[424].
Ou c’est, dans _P’tit Mi_, au milieu des greniers de la préfecture,
la silhouette dont on a abusé du «gamin effronté et vicieux». C’était
gentil aux environs de 1889, lorsque les vers de M. Jean Rameau
portaient encore sur les belles dames que le snobisme faisait monter
au _Chat Noir_ et feindre de s’intéresser à la chose littéraire.
Aujourd’hui, il semble terriblement vieux et rococo le gamin
vicieux—pourquoi pas les pantalons de clergyman de Mme Dieulafoy? M.
Henri Bordeaux lui-même n’oserait pas l’employer, si sa belle âme
daignait s’abaisser à de pareils tableaux et il n’est échappée de
couvent qui vous en fasse grâce avant de consentir à le retirer.
«C’était autour de ce corps souple et onduleux dont la grâce féline,
les contours indécis d’une affolante sensualité eussent ravi quelque
artiste décadent, la tombée successive du peignoir, du corset délacé,
des pantalons fanfreluchés qui, un instant, lui donnaient l’air d’un
gamin effronté et vicieux»[425].
C’est encore Minne, grande et mariée, conservant, dans ses essais
d’adultère, à la poursuite d’un frisson lent à venir, ses dessous
simples et démodés de pensionnaire:
«Il voyait Minne en pantalon, et qui continuait son déshabillage
tranquille. Pas assez de croupe pour évoquer la p’tite femme de
Willette, pas assez de mollet non plus. Une pensionnaire fourvoyée,
plutôt, à cause de la simplicité des gestes, de la raideur élégante,
et aussi à cause du pantalon à jarretière qui méprisait la mode,
pantalon étroit qui précisait le genou sec et fin»[426].
Le décor change, mais Minne reste la même. Avec son impudeur ingénue
et tranquille, elle se déshabille, offrant à Maugis, soudain devenu
paternel, le royal provin de sa chair jeune et souple[427].
C’est aussi Flory Bruno, la fine diseuse, se rhabillant dans sa loge,
devant son gigolo Georges Bonnard, sans se soucier de ce que la fente
de ses culottes bâille peut-être plus qu’il ne convient:
«Bien qu’elle n’eût encore revêtu ni jupon, ni jupe, ni corsage,
et qu’un petit bout de chemise s’évadât par la fente de son
pantalon, Flory, la tête redressée, le bras tendu, les sourcils
froncés, rayonnait d’une telle autorité que Georges, docilement,
répondit...»[428].
Ah, l’amour!
Non, vraiment, on ne peut pas reprocher à Willy d’être égoïste. Il
nous fait assister avec une bonne grâce charmante aux déshabillages
de ses héroïnes. Rézi se rhabille aussi vite qu’elle se dévêt, que ce
soit bien pour Renaud ou pour Claudine. Ses gestes sont exempts de tout
embarras: