«Vêtement en forme de culotte, ordinairement d’étoffe légère, que les

hommes portent sous le pantalon et quelquefois les femmes sous leurs

jupons»[365]. Bescherelle exagérait donc quelque peu en ajoutant: «en

France beaucoup de femmes ont adopté l’usage du caleçon» manquant[366].

Ce qui était vrai lorsque Littré publia son Dictionnaire ne l’était pas

encore lors de la première édition du Bescherelle, et Littré, citant

Montaigne, se borne à évoquer la «richesse des calessons de la signora

Livia»[367], sans entrer dans de plus amples détails.

Le premier Larousse, généralisant l’affirmation de Bescherelle

définissait ainsi le pantalon féminin: «Vêtement que les femmes

portent sous leurs jupons, et qui est analogue au pantalon des

hommes, mais plus court»[368], tandis que le _Nouveau Larousse_

se montre descriptif: «Culotte de lingerie ou de flanelle, fendue

ou se boutonnant sur les côtés, que les femmes portent sous leurs

jupons»[369].

La _Grande Encyclopédie_, par contre dans le long et consciencieux

article qu’elle consacre au _Costume_ (Tome XII, p. 1151-1170) fait à

peine allusion aux «chausses désignées sous le nom de caleçon»[370]

des contemporaines de... Charles IX et ne souffle pas un mot du

pantalon actuel.

Les médecins n’avaient pas désarmé, cependant. En 1877, tout en ne

sachant trop «recommander aux femmes l’usage des caleçons de toiles,»

le Dr Becquerel constatait avec plaisir que cet usage «commence très

heureusement à se répandre et même à se généraliser»[371].

Ce qui n’empêchait pas, quinze ans plus tard, le Dr de Soyre d’écrire

avec mélancolie:

«Je sais bien que de nos jours l’habitude est prise par beaucoup de

dames de porter des pantalons; mais, comme j’en connais encore qui

n’ont pas souscrit à cette nouvelle mode, je suis obligé de déclarer

que toute femme en temps ordinaire comme pendant sa grossesse, devrait

toujours porter un pantalon»[372].

Ces médecins sont de terribles hommes. Il ne leur suffit pas d’ordonner

aux femmes de porter un pantalon, encore faut-il qu’il soit en

flanelle[373] ou en futaine, ou encore «en tissu anglais, laine et

coton»[374]: à cette condition seule, ils lui permettront d’«être fendu

largement, comme le pantalon; seulement comme il s’applique étroitement

sur la peau, il maintient la chemise bien croisée en avant»[375].

Sans quoi, tout en constatant que la «plupart des femmes, au moins

celles des villes, portent aujourd’hui des pantalons»[376], ils

voudraient, aussi bien le Dr de Soyre que le Dr Olivier ou qu’Ernest

Monin[377], que ceux-ci soient fermés. Les pantalons tels qu’ils sont

portés, «étant très largement ouverts, laissent passer l’air et les

nombreux microbes qu’il contient»[378].

L’air n’est pas seul à contenir des microbes. Vous aussi, vous en

contenez, chères âmes, et ce qui est pis, vous en répandez. Les

chimistes, ces gens-là sont, comme les médecins, sans pitié, ont étudié

les microbes que contenait un pantalon de femme, après avoir été porté.

Ils sont innombrables et redoutables. Ceux qui constituent les poisons

les plus violents ne viennent pas de l’air, mais de vous, Mesdames.

Lisez plutôt cette chronique documentaire d’Émile Gautier. Je lui en

laisse toute la responsabilité:

«N’allez pas croire que ce soit là (le poison sudural) le triste

apanage de la plus vilaine moitié du genre humain! Vous-même, sauf

votre respect, charmante lectrice, dont la peau fraîche, élastique et

veloutée semble un poème d’ivresse et d’extases, vous logez, sans vous

en douter, à non moins scabreuse enseigne.

«Quelqu’un s’est procuré, sans doute à prix d’or, non pas le gilet

de flanelle, mais... comment dire cela?—mais... la lingerie la plus

intime... le pantalon (ça y est!) d’une jeune et jolie personne, retour

du bal. Eh bien! mis à tremper, encore tièdes et humides, dans l’eau

bouillie, ces capiteux «dessous» ont donné des produits terribles,

qu’on a essayés—non sans rosserie—sur des lapins. Les lapins en sont

morts tout comme le chien du professeur Arloing, mais leur agonie

fut différente. Au lieu de la dépression comateuse constatée chez le

chien, les lapins furent en proie à une sorte de névrose hystérique,

avec contorsions, satyriasis, danse de Saint-Guy, tout le saint

tremblement, bientôt résorbé dans le suprême effondrement de la

paralysie générale.

«Ce qui tendrait à établir que l’_odor di femina_ se caractérise par

quelque chose de convulsivant et de tétanique.

«N’insistons pas de peur de dire des bêtises et de glisser sur la

planche savonnée de l’inconvenance»[379].

Bref, la vengeance du pantalon sur le «lapin», et quel admirable moyen

pour les femmes implacables et jalouses de se débarrasser de leur

seigneur et maître: ni arsenic, ni bouillon d’allumettes, mais un bon

bouillon de pantalon, et ce sera la paralysie générale après une nuit

d’amour, une de ces nuits sensationnelles qu’une femme n’oublie pas.

Tandis que le pantalon rencontrait en Europe de telles résistances,

il est amusant de constater l’enjouement enfantin dont il a été, au

contraire, parfois l’objet, sous d’autres latitudes.

Ainsi, dans ses _Souvenirs de Birmanie_, lady Dufferin, marquise d’Ava,

femme de l’ancien vice-roi des Indes, qui fut quelque temps ambassadeur

à Paris, note ce souvenir d’un des caprices de la reine Soopaya Lât,

épouse du roi Theebaw:

«Ces dames (des religieuses françaises) travaillaient aussi beaucoup à

l’aiguille pour la reine. Elle découvrit, par exemple, que le pantalon

est un vêtement indispensable dans la toilette d’une femme: aussitôt

les sœurs se mettaient à l’ouvrage et confectionnaient des pantalons

pour toutes les dames de la Cour»[380].

A Madagascar, il y eut mieux: les femmes howas «n’ont jamais dû voir

de pantalons d’européennes, car elles n’en portent pas», disait, dans

une conférence M. Landeroin, l’un des frères de l’ancien interprète

de la Mission Marchand[381]... Pas du tout! m’a affirmé un officier

supérieur, longtemps attaché à l’état-major du général Galliéni, elles

en portent, de finement dentelés, même, et dont elles ne se séparent

jamais, pas même la nuit car, ouverts, ou fermés, ils ne les gênent en

rien, seulement,... ils sont tatoués.

Malgré l’appui sérieux que lui a apporté le clan des hygiénistes, le

pantalon n’a cependant pas vu en France désarmer tous ses adversaires.

«Je me méfie toujours des femmes qui portent des caleçons: c’est la

pudeur avec une enseigne», écrivait Commerson[382], pour qui la chose

était nouvelle encore.

Sans aller aussi loin, c’était, pour le pauvre Dubut de Laforest

«l’odieux inexpressible qui donne à nos Parisiennes des airs de

maternité... honteuse[383] et n’était-ce pas le procès du pantalon que

le journal _le Sport_,—oui, mais... Suzanne se déshabille mieux—citait

à sa barre:

«Le pantalon a parfois sa raison d’être dans l’ordonnance d’une

toilette de femme, mais il n’y saurait entrer à titre d’élégance. Il

est nécessaire, mais il n’est jamais gracieux...

«En voyage, c’est un détail d’habillement presque indispensable. Il

peut l’être aussi au point de vue hygiénique. Le choix de l’étoffe dont

il est fait est alors subordonné au goût de la personne elle-même ou à

une appréciation thérapeutique. Au bal, le pantalon est utile pour une

femme lorsqu’elle aime la valse à trois temps, la belle et poétique

valse à trois temps, et qu’elle s’y livre, parce qu’alors, on le sait,

les longues robes, dans l’emportement rapide du mouvement de rotation

qui leur est imprimé, finissent par perdre de leur aplomb; elles se

relèvent, laissant dans certains élans, la presque totalité de la

jambe à découvert».

Non, mais, le journal _le Sport_ aurait-il spécialement étudié la valse

à la Galette, chez l’ami Debray, ou à la salle Wagram? Ce n’est pas «la

belle et poétique valse à trois temps», qu’il évoque, mais le spectre

décharné de Mélanie Waldor:

Quand Madame Waldor à Paul Foucher s’accroche,

Montrant le tartre de ses dents

Et dans la valse en feu, comme l’huître à la roche,

S’incruste à ses membres ardents;

Quand sous ses longs cheveux flagellant sa pommette,

De son épine osseuse elle crispe les nœuds,

Coudoyant les valseurs, pareille à la comète

Heurtant les astres dans les cieux...

Les éditeurs des œuvres complètes d’Alfred de Musset n’ont pas

recueilli cette rosserie et ont eu tort. Pour revenir au _Sport_:

«Le pantalon, en un mot, concluait-il, est un vêtement d’homme de même

que le gilet, et, à cause de cela, les femmes qui ont la véritable

intuition de l’élégance de leur sexe s’en abstiendront toujours».

S’il ne se montrait pas moins catégorique, M. Ernest d’Hervilly avait

le mérite d’être moins dogmatique et plus drôle:

«Je ne parle pas des pantalons, je les hais.

«C’est utile, je le sais bien. La poussière, etc. C’est égal, c’est

hideux.

«N’en mettez jamais à la campagne. Les femmes s’imaginent que tous les

insectes en veulent à leurs charmes. Elles ont tort: leurs charmes

n’ont pas une valeur entre-insectes.

«Et un pantalon... oh! que c’est terrible! n’est-ce pas Messieurs? Le

madapolam est une frontière.

«Plus de douanes!»[384]

Enfin, Colombine,—c’était, je crois, M. Henry Fouquier—a publié dans le

_Gil-Blas_ un réquisitoire d’une trop jolie venue pour que, malgré sa

longueur apparente, je ne croie devoir le reproduire dans son entier.

Partisans et adversaires de cette coquette inutilité m’en sauront gré.

PANIERS ET PANTALONS

«Ma spirituelle confrère Étincelle qui possède, comme eût dit Eugène

Chapus, _la compétence vestimentaire_, vient d’annoncer une nouvelle

qui, pour nous autres femmes, a une importance capitale.

«Au risque de plonger dans le désespoir mon excellent ami J.-J. Weiss,

dit-elle, je lui apprendrai qu’on va reporter des paniers.

«Pour celles d’entre nous qui ne sauraient pas ce que vient faire

dans la question le docte normalien, le sous-secrétaire d’État

d’Émile Olivier, l’ancien conseiller d’État et le directeur politique

de Gambetta, nous leur apprendrons qu’il n’a pas toujours été

l’ermite d’aujourd’hui, le philosophe retiré dans sa bibliothèque de

Fontainebleau.

«Il y a quelques années, J.-J. Weiss était un mondain, il fréquentait

le salon de la princesse de Brancovan; il était assidu des fameux

mardis de la baronne Caruel de Saint-Martin et des samedis de la

duchesse de Bellune. Là, entouré de jolies femmes qui buvaient ses

paroles, il regardait de ses petits yeux, un peu clignotants, le défilé

de nos modes.

«Or, son idéal, au point de vue de l’esthétique, était le style grec.

Une tunique drapée toute simple et à plis tombant droit, laissant le

torse libre et accusant les hanches, lui paraissait le costume le mieux

fait pour mettre en valeur toutes nos séductions plastiques.

«Et voilà pourquoi les paniers vont le désoler, les paniers qui coupent

la ligne, défigurent le chef-d’œuvre du Créateur, refont des torses

artificiels et, qui sait, nous ramèneront peut-être par des gradations

successives à la crinoline, la terrible crinoline de 1860.

«Et c’est alors que surgit à nouveau, fatale et inexorable, la question

de cet objet de toilette, appelé par nos voisines pudibondes un

_inexpressible_, et par nous autres,—plus souples et moins prudes—un

pantalon.

«Nos arrière-grand’mères, ces aimables vieilles, qui firent

les beaux jours de l’Empire, même nos aïeules—ces sexagénaires

d’aujourd’hui—ignoraient absolument l’usage du pantalon. Dans ce temps,

les jupes tombaient toutes simples sans ficelles, sans complications;

il ne fallait pas hérisser d’obstacles la voie devant des héros qui

n’accordaient à l’amour que quelques minutes entre deux campagnes et

n’avaient que le temps de passer et de vaincre.

«Mais avec la crinoline, avec tout l’imprévu des coups de vent, des

montées en voiture, des chutes possibles, etc., il fallut forcément

protéger notre... pudeur contre les regards trop indiscrets; et les

maris, goguenards après avoir vu leur épouse se barder de fer, se

palissader de baleines et de tissus indéchirables, se mirent à rire

dans leur barbe en pensant qu’ils avaient peut-être un peu défendu leur

front.

«Et ce n’était pas tant l’obstacle matériel qui décourageait les

impertinents, mais la suggestion morale n’y était plus. Comme me

l’expliquait un jour M. Nisard—encore un directeur politique—autrefois

quand on apercevait, ne fut-ce que la cheville d’une femme,

l’imagination grimpait le long de cette cheville jusque dans les

réduits mystérieux et touffus où se célèbrent les sacrifices chers à

la blonde déesse; mais alors même qu’on apercevrait la jambe jusqu’au

genou, si l’on sait que ce bas bien tiré aboutit à un entonnoir de

batiste, l’inspiration s’envole à tire d’aile.

«Je sais bien que nous avions fini par réduire ce pantalon au strict

minimum, tellement qu’il n’était plus pour ainsi dire... qu’une

expression géographique. Descendant à peine sur la cuisse, formé de

tissus délicats et diaphanes, partagé en deux sections par une de ces

larges voies stratégiques qui permettent le régime du laissez-faire

et du laissez-passer (je ne sais si je me fais bien comprendre), le

pantalon était devenu plutôt un ornement qu’une défense proprement dite.

«Et pourtant celles d’entre nous qui ont étudié le dix-huitième

siècle, qui connaissent _l’Embarquement pour Cythère_, de Watteau,

_l’Escarpolette_, de Fragonard, avec son envolement de jupes zinzolin

et ses aperçus polissons, savent bien le charme étrangement attractif

produit sur les nerfs exacerbés du mâle par la vue de belles jambes,

émergeant blanches et satinées à travers les froufroutements des linons

et des dentelles, se profilant au hasard des renversements imprévus,

nues et sans obstacle, l’envers du jupon en satin rose, avec une ligne

coupée seulement par quelque jarretière franfreluchée.

«Celles-là étaient dans le vrai; aussi profitant des modes dernières,

des costumes tailleurs, collants et tout simples, des robes fourreaux,

beaucoup d’entre nous avaient carrément supprimé le pantalon, au moins

du 1er avril au 1er octobre, époque légale pendant laquelle on ne fait

pas de feu dans les bureaux des ministères. Cette suppression pouvait

indiquer la saison et la température, absolument comme les moines

barométriques annoncent le temps probable en coiffant ou en supprimant

leur capuchon.

«Quelques arriérées pourtant tenaient bon même en été, donnant des

raisons d’hygiène, de poussière, de chaleur... comme si la bonne eau du

bon Dieu n’était pas la grande purificatrice, arguant de promenades en

mails avec obligation de monter sur l’échelle de Jacob; mais la masse

intelligente—j’en étais—avait bravement aboli cette partie du costume

au moins inutile, ce pantalon qui n’empêche pas grand’chose, je le

concède, mais qui n’aide à rien, ce qui est déjà un grand tort.

«Or, si Étincelle a raison—et Étincelle a toujours raison—si les

paniers reviennent à la mode, malgré le désespoir de J.-J. Weiss,

le pantalon doit rentrer en triomphateur, comme un accompagnement

indispensable; ceci amène cela, et en songeant à l’hospitalité

écossaise, nous pouvons dire: ceci tuera cela, car si l’hospitalité

écossaise jouit d’une renommée spéciale, c’est qu’en Écosse le pantalon

est aussi inconnu que les brosses à dents en Bretagne ou, pour être

plus poétique, que les éperons à Venise.

«Je ne sais si nos maris et nos amants sont précisément, en cette

fin de siècle, à une de ces époques héroïques où, comme Guzman, on

ne connaît pas d’obstacle. Je ne sais s’il est intelligent, s’il est

politique de notre part d’accumuler les difficultés, de revenir aux

anciennes entraves et de remplacer par le système protecteur celui

du libre-échange, qui semblait donner d’excellents résultats. Et

cela précisément au moment où M. Lagneau constate, par des rapports

éplorés, que la population diminue dans une inquiétante proportion. Ne

serait-ce pas au contraire le moment de faire feu sinon des quatre

pieds, du moins... des deux jambes et de réveiller les sens endormis

par une recrudescence de séductions et d’aperçus cantharidés, par une

exhibition suggestive rappelant la belle phrase du divin prophète:

«Laissez venir à moi les petits enfants.»

«La femme est charmante en chemise,—on me l’a souvent dit et à vous

aussi, mesdames? Regardez plutôt au musée du Louvre la statue de la

jeune Lacédémonienne, vêtue seulement d’un tissu transparent commençant

sous les seins et laissant les jambes entièrement découvertes. Elle

conserve, dans ce costume primitif et biblique, toutes les grâces

provocantes de son sexe. Un bas à passer, la chevelure à relever, une

épingle à ramasser motivent immédiatement des mouvements de Diane au

bain, évoquent le souvenir des Muses de Raphaël, des Aurores du Guide,

des Grâces de Jean Goujon ou des Nymphes de Carrache. En pantalon, au

contraire, la vraie femme, celle qui n’a rien de commun avec la poupée

de Jeanneton, qui, en un mot, a des rondeurs, des saillants et des

rentrants, paraît toujours basse sur pattes et ridiculement callypige.

Le pantalon est difficile à enlever, compliqué à remettre, et, posé sur

un fauteuil, produit l’effet le plus piteux. Il faut donc absolument

le condamner avant, pendant et après.

«Et, quant à moi, je ne serai satisfaite que quand J.-J. Weiss pourra

chanter triomphalement à Étincelle:

Adieu paniers, vendanges sont faites,

air auquel je répondrai par ce simple vers d’un opéra connu:

Bonsoir, monsieur Pantalon!»[385]

L’on ne saurait mieux dire.

Le _Journal des Demoiselles_ trouvait jadis le pantalon inconvenant

pour une première communiante. Il en est de même—mais les raisons

diffèrent—pour une femme, quand elle porte des chaussettes.

«Les jours où on met les chaussettes, édicte Jo, (ce ou plutôt cette Jo

ne fut jamais ministre que de nos plaisirs), ces jours-là, petite Lo,

on ne met pas de pantalons»[386].

La chaussette est en effet bien masculine, le pantalon exagérerait

le travestissement. Jo était dans le vrai et la jeune américaine qui

refusait au cher Alphonse Allais de bostonner avec lui le «Washington

Post», la «new dance» qui allait faire fureur, partageait cette théorie

et la pratiquait:

—Et vous, miss, vous ne dansez pas ce soir?

—Non, pas ce soir.

—Pourquoi cela, miss?

—Parce que j’ai des chaussettes et pas de pantalon.

—Quelle blague!

—Voyez plutôt, répondit-elle en souriant[387].

Sans aller jusqu’aux chaussettes qu’une connaissance imparfaite de la

langue fait prendre à d’aimables enfants que la comparaison effraie,

pour le féminin de chausson, combien, et tout ce qu’il y a d’honnêtes,

ne portent pas de pantalon l’été, simplement parce que c’est trop chaud

et qu’elles éprouvent un bien-être indicible à n’en pas avoir.

C’est l’Évangile de Colombine mis en pratique et ses disciples sont

innombrables.

«Il y a tant de Parisiennes, en cette saison, déclarait le _Fin de

Siècle_, qui se passent de pantalon»[388].

Ce qui était vrai au déclin du XIXe siècle, ne l’est pas moins au XXe.

Conteurs et romanciers ne pouvaient omettre ce détail nouveau de nos

mœurs et ont eu soin de le noter.

«Eliane, qui était une personne vertueuse, portait toujours des

pantalons, de jolis pantalons en toile fine avec un frémissement de

dentelles sur le rose des jarretières. Mais, ma foi, elle était chez

elle, et il faisait une chaleur si étouffante, vraiment, qu’elle avait

cru pouvoir supprimer sans inconvénient ce vêtement intime»[389].

Mme de Ponticello, une héroïne de Richard Cantinelli est dans le même

cas. Seulement elle n’est pas chez elle, comme Eliane, mais à la

campagne, où elle suit à la lettre, la chaleur aidant, les conseils

d’Ernest d’Hervilly, et offre ainsi à l’innocent Pamphile un tableau

d’une simplicité antique:

«Le bruit de ses pas était assourdi par le tapis continu dont les

aiguilles tombées des pins couvraient le sol. Il crut entendre un

léger murmure de source, il se pencha, regarda et vit rose. Jamais

fut-ce à Bruxelles, jamais artiste n’avait imaginé un aussi audacieux,

réjouissant et troublant motif de fontaine. Mme de Ponticello, qui

ce jour-là, à cause de la chaleur n’avait pas de pantalon, sentit ce

regard ardent sur sa nudité d’une minute. Elle tourna la tête, aperçut

Pamphile...»[390]

Il n’est jusqu’à cette bête de Marie Belhomme, qui, à l’école, à

Montigny, l’été, «ne portait pas de pantalon, pour sentir ses cuisses

faire doux en marchant».

Au courant de cette particularité, ses «gobettes» d’amies, pour rompre

l’ennui pesant d’un lourd après-midi, lui jouent la «méchante farce» de

lui faire prouver jusqu’à l’évidence que... le capucin n’avait pas son

capuchon:

«Nous étions quatre, une après-midi, assises sur un banc, dans l’ordre

que voici:

Marie, Anaïs, Luce, Claudine.

«Après s’être fait dûment expliquer mon plan, tout bas, mes deux

voisines se lèvent pour se laver les mains, et le milieu du banc reste

vide, Marie à un bout, moi à l’autre. Elle dort à moitié sur son

arithmétique. Je me lève brusquement; le banc bascule. Marie, réveillée

en sursaut, tombe les jambes en l’air, avec un de ces cris de poule

égorgée dont elle a le secret, et nous montre... qu’effectivement elle

ne porte pas de pantalon. Des huées, des rires énormes éclatent; la

Directrice veut tonner et ne peut pas, prise elle-même d’un fou rire;

et Aimée Lanthenay préfère s’en aller, pour ne pas offrir à ses élèves

le spectacle de ses tortillements de chatte empoisonnée»[391].

Ce serait pour certaines, un véritable bien-être que de pouvoir passer

la journée chez elles sans pantalon, un bien-être dont on rêve:

«On assure que l’eau du bain est parfumée et qu’en sortant elle pourra

s’étendre sur un canapé de soie brochée, en peignoir de soie et sans

pantalon, bien à l’aise enfin...»[392]

Et en chemin de fer, donc, quand il faut passer la nuit en wagon.

S’il en est qui ne perdent pas de vue la sonnette d’alarme, d’autres

ne songent qu’à retirer leur pantalon, sans que les tentent en rien

l’imprévu et les dangers d’une passade par trop brève:

«Ces dames, durant ce temps-là, avaient pour moi des regards obliques,

lesquels voulaient dire certainement: sans cet animal-là, comme nous

retirerions nos pantalons!»[393]

«Le pantalon, a dit justement Colombine, est difficile à enlever (et)

difficile à remettre». Gauche et un peu embarrassée, une débutante aura

peine à ne pas côtoyer le ridicule—sans compter celui du pan de chemise

que laissera souvent échapper la fente—tandis que la femme qui n’en est

pas à son premier déshabillé, saura trouver les gestes qui conviennent

et leur prêter sa grâce.

Qui sait si cet intrus, qui, quand on le retire, vient toujours à

l’envers et qu’il faut ensuite retourner avant d’en réintégrer la

batiste, n’a pas maintenu dans l’étroit sentier de la vertu des

hésitantes qui «sans l’ennui humiliant de sortir en détail de ses

pantalons» se seraient volontiers attardées à grappiller les églantines

du chemin, pour prendre goût ensuite au porto blanc des garçonnières?

Nous côtoyons là les bords fleuris et le tabac blond de l’adultère,

revenons aux pantoufles et au scaferlati ordinaire du mariage. Il est

également sujet à surprises et change bien des choses. C’est beaucoup

de savoir plaire à l’époux et de savoir flatter ses goûts, aussi en

verra-t-on se plier à la gêne du pantalon, qui, jusque-là n’en avaient

pas porté, alors que d’autres en feront le sacrifice à leur initiateur,

s’il a contre cette lingerie les préjugés et les préventions d’une

autre époque.

Laissant à Mme Desnou et aux dames de Chauny ou de Villers-Cotteret de

n’en porter que leurs jours de grande toilette, «aux grandes fêtes et

au jour du saint patron de _leur_ mari»[394]: en général la femme de la

bourgeoisie en porte et elle ne laissera jamais apercevoir, pour une

raison ou pour une autre un peu haut ses jambes, sans qu’apparaisse

timide le poignet ou le sabot du pantalon.

A Trouville, c’était la pêche aux équilles. Elle fournissait aux

contemporaines de Bertall une excellente occasion de montrer leurs

jambes si elles étaient bien faites et elles ne s’en privaient pas:

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