hommes portent sous le pantalon et quelquefois les femmes sous leurs
jupons»[365]. Bescherelle exagérait donc quelque peu en ajoutant: «en
France beaucoup de femmes ont adopté l’usage du caleçon» manquant[366].
Ce qui était vrai lorsque Littré publia son Dictionnaire ne l’était pas
encore lors de la première édition du Bescherelle, et Littré, citant
Montaigne, se borne à évoquer la «richesse des calessons de la signora
Livia»[367], sans entrer dans de plus amples détails.
Le premier Larousse, généralisant l’affirmation de Bescherelle
définissait ainsi le pantalon féminin: «Vêtement que les femmes
portent sous leurs jupons, et qui est analogue au pantalon des
hommes, mais plus court»[368], tandis que le _Nouveau Larousse_
se montre descriptif: «Culotte de lingerie ou de flanelle, fendue
ou se boutonnant sur les côtés, que les femmes portent sous leurs
jupons»[369].
La _Grande Encyclopédie_, par contre dans le long et consciencieux
article qu’elle consacre au _Costume_ (Tome XII, p. 1151-1170) fait à
peine allusion aux «chausses désignées sous le nom de caleçon»[370]
des contemporaines de... Charles IX et ne souffle pas un mot du
pantalon actuel.
Les médecins n’avaient pas désarmé, cependant. En 1877, tout en ne
sachant trop «recommander aux femmes l’usage des caleçons de toiles,»
le Dr Becquerel constatait avec plaisir que cet usage «commence très
heureusement à se répandre et même à se généraliser»[371].
Ce qui n’empêchait pas, quinze ans plus tard, le Dr de Soyre d’écrire
avec mélancolie:
«Je sais bien que de nos jours l’habitude est prise par beaucoup de
dames de porter des pantalons; mais, comme j’en connais encore qui
n’ont pas souscrit à cette nouvelle mode, je suis obligé de déclarer
que toute femme en temps ordinaire comme pendant sa grossesse, devrait
toujours porter un pantalon»[372].
Ces médecins sont de terribles hommes. Il ne leur suffit pas d’ordonner
aux femmes de porter un pantalon, encore faut-il qu’il soit en
flanelle[373] ou en futaine, ou encore «en tissu anglais, laine et
coton»[374]: à cette condition seule, ils lui permettront d’«être fendu
largement, comme le pantalon; seulement comme il s’applique étroitement
sur la peau, il maintient la chemise bien croisée en avant»[375].
Sans quoi, tout en constatant que la «plupart des femmes, au moins
celles des villes, portent aujourd’hui des pantalons»[376], ils
voudraient, aussi bien le Dr de Soyre que le Dr Olivier ou qu’Ernest
Monin[377], que ceux-ci soient fermés. Les pantalons tels qu’ils sont
portés, «étant très largement ouverts, laissent passer l’air et les
nombreux microbes qu’il contient»[378].
L’air n’est pas seul à contenir des microbes. Vous aussi, vous en
contenez, chères âmes, et ce qui est pis, vous en répandez. Les
chimistes, ces gens-là sont, comme les médecins, sans pitié, ont étudié
les microbes que contenait un pantalon de femme, après avoir été porté.
Ils sont innombrables et redoutables. Ceux qui constituent les poisons
les plus violents ne viennent pas de l’air, mais de vous, Mesdames.
Lisez plutôt cette chronique documentaire d’Émile Gautier. Je lui en
laisse toute la responsabilité:
«N’allez pas croire que ce soit là (le poison sudural) le triste
apanage de la plus vilaine moitié du genre humain! Vous-même, sauf
votre respect, charmante lectrice, dont la peau fraîche, élastique et
veloutée semble un poème d’ivresse et d’extases, vous logez, sans vous
en douter, à non moins scabreuse enseigne.
«Quelqu’un s’est procuré, sans doute à prix d’or, non pas le gilet
de flanelle, mais... comment dire cela?—mais... la lingerie la plus
intime... le pantalon (ça y est!) d’une jeune et jolie personne, retour
du bal. Eh bien! mis à tremper, encore tièdes et humides, dans l’eau
bouillie, ces capiteux «dessous» ont donné des produits terribles,
qu’on a essayés—non sans rosserie—sur des lapins. Les lapins en sont
morts tout comme le chien du professeur Arloing, mais leur agonie
fut différente. Au lieu de la dépression comateuse constatée chez le
chien, les lapins furent en proie à une sorte de névrose hystérique,
avec contorsions, satyriasis, danse de Saint-Guy, tout le saint
tremblement, bientôt résorbé dans le suprême effondrement de la
paralysie générale.
«Ce qui tendrait à établir que l’_odor di femina_ se caractérise par
quelque chose de convulsivant et de tétanique.
«N’insistons pas de peur de dire des bêtises et de glisser sur la
planche savonnée de l’inconvenance»[379].
Bref, la vengeance du pantalon sur le «lapin», et quel admirable moyen
pour les femmes implacables et jalouses de se débarrasser de leur
seigneur et maître: ni arsenic, ni bouillon d’allumettes, mais un bon
bouillon de pantalon, et ce sera la paralysie générale après une nuit
d’amour, une de ces nuits sensationnelles qu’une femme n’oublie pas.
Tandis que le pantalon rencontrait en Europe de telles résistances,
il est amusant de constater l’enjouement enfantin dont il a été, au
contraire, parfois l’objet, sous d’autres latitudes.
Ainsi, dans ses _Souvenirs de Birmanie_, lady Dufferin, marquise d’Ava,
femme de l’ancien vice-roi des Indes, qui fut quelque temps ambassadeur
à Paris, note ce souvenir d’un des caprices de la reine Soopaya Lât,
épouse du roi Theebaw:
«Ces dames (des religieuses françaises) travaillaient aussi beaucoup à
l’aiguille pour la reine. Elle découvrit, par exemple, que le pantalon
est un vêtement indispensable dans la toilette d’une femme: aussitôt
les sœurs se mettaient à l’ouvrage et confectionnaient des pantalons
pour toutes les dames de la Cour»[380].
A Madagascar, il y eut mieux: les femmes howas «n’ont jamais dû voir
de pantalons d’européennes, car elles n’en portent pas», disait, dans
une conférence M. Landeroin, l’un des frères de l’ancien interprète
de la Mission Marchand[381]... Pas du tout! m’a affirmé un officier
supérieur, longtemps attaché à l’état-major du général Galliéni, elles
en portent, de finement dentelés, même, et dont elles ne se séparent
jamais, pas même la nuit car, ouverts, ou fermés, ils ne les gênent en
rien, seulement,... ils sont tatoués.
Malgré l’appui sérieux que lui a apporté le clan des hygiénistes, le
pantalon n’a cependant pas vu en France désarmer tous ses adversaires.
«Je me méfie toujours des femmes qui portent des caleçons: c’est la
pudeur avec une enseigne», écrivait Commerson[382], pour qui la chose
était nouvelle encore.
Sans aller aussi loin, c’était, pour le pauvre Dubut de Laforest
«l’odieux inexpressible qui donne à nos Parisiennes des airs de
maternité... honteuse[383] et n’était-ce pas le procès du pantalon que
le journal _le Sport_,—oui, mais... Suzanne se déshabille mieux—citait
à sa barre:
«Le pantalon a parfois sa raison d’être dans l’ordonnance d’une
toilette de femme, mais il n’y saurait entrer à titre d’élégance. Il
est nécessaire, mais il n’est jamais gracieux...
«En voyage, c’est un détail d’habillement presque indispensable. Il
peut l’être aussi au point de vue hygiénique. Le choix de l’étoffe dont
il est fait est alors subordonné au goût de la personne elle-même ou à
une appréciation thérapeutique. Au bal, le pantalon est utile pour une
femme lorsqu’elle aime la valse à trois temps, la belle et poétique
valse à trois temps, et qu’elle s’y livre, parce qu’alors, on le sait,
les longues robes, dans l’emportement rapide du mouvement de rotation
qui leur est imprimé, finissent par perdre de leur aplomb; elles se
relèvent, laissant dans certains élans, la presque totalité de la
jambe à découvert».
Non, mais, le journal _le Sport_ aurait-il spécialement étudié la valse
à la Galette, chez l’ami Debray, ou à la salle Wagram? Ce n’est pas «la
belle et poétique valse à trois temps», qu’il évoque, mais le spectre
décharné de Mélanie Waldor:
Quand Madame Waldor à Paul Foucher s’accroche,
Montrant le tartre de ses dents
Et dans la valse en feu, comme l’huître à la roche,
S’incruste à ses membres ardents;
Quand sous ses longs cheveux flagellant sa pommette,
De son épine osseuse elle crispe les nœuds,
Coudoyant les valseurs, pareille à la comète
Heurtant les astres dans les cieux...
Les éditeurs des œuvres complètes d’Alfred de Musset n’ont pas
recueilli cette rosserie et ont eu tort. Pour revenir au _Sport_:
«Le pantalon, en un mot, concluait-il, est un vêtement d’homme de même
que le gilet, et, à cause de cela, les femmes qui ont la véritable
intuition de l’élégance de leur sexe s’en abstiendront toujours».
S’il ne se montrait pas moins catégorique, M. Ernest d’Hervilly avait
le mérite d’être moins dogmatique et plus drôle:
«Je ne parle pas des pantalons, je les hais.
«C’est utile, je le sais bien. La poussière, etc. C’est égal, c’est
hideux.
«N’en mettez jamais à la campagne. Les femmes s’imaginent que tous les
insectes en veulent à leurs charmes. Elles ont tort: leurs charmes
n’ont pas une valeur entre-insectes.
«Et un pantalon... oh! que c’est terrible! n’est-ce pas Messieurs? Le
madapolam est une frontière.
«Plus de douanes!»[384]
Enfin, Colombine,—c’était, je crois, M. Henry Fouquier—a publié dans le
_Gil-Blas_ un réquisitoire d’une trop jolie venue pour que, malgré sa
longueur apparente, je ne croie devoir le reproduire dans son entier.
Partisans et adversaires de cette coquette inutilité m’en sauront gré.
PANIERS ET PANTALONS
«Ma spirituelle confrère Étincelle qui possède, comme eût dit Eugène
Chapus, _la compétence vestimentaire_, vient d’annoncer une nouvelle
qui, pour nous autres femmes, a une importance capitale.
«Au risque de plonger dans le désespoir mon excellent ami J.-J. Weiss,
dit-elle, je lui apprendrai qu’on va reporter des paniers.
«Pour celles d’entre nous qui ne sauraient pas ce que vient faire
dans la question le docte normalien, le sous-secrétaire d’État
d’Émile Olivier, l’ancien conseiller d’État et le directeur politique
de Gambetta, nous leur apprendrons qu’il n’a pas toujours été
l’ermite d’aujourd’hui, le philosophe retiré dans sa bibliothèque de
Fontainebleau.
«Il y a quelques années, J.-J. Weiss était un mondain, il fréquentait
le salon de la princesse de Brancovan; il était assidu des fameux
mardis de la baronne Caruel de Saint-Martin et des samedis de la
duchesse de Bellune. Là, entouré de jolies femmes qui buvaient ses
paroles, il regardait de ses petits yeux, un peu clignotants, le défilé
de nos modes.
«Or, son idéal, au point de vue de l’esthétique, était le style grec.
Une tunique drapée toute simple et à plis tombant droit, laissant le
torse libre et accusant les hanches, lui paraissait le costume le mieux
fait pour mettre en valeur toutes nos séductions plastiques.
«Et voilà pourquoi les paniers vont le désoler, les paniers qui coupent
la ligne, défigurent le chef-d’œuvre du Créateur, refont des torses
artificiels et, qui sait, nous ramèneront peut-être par des gradations
successives à la crinoline, la terrible crinoline de 1860.
«Et c’est alors que surgit à nouveau, fatale et inexorable, la question
de cet objet de toilette, appelé par nos voisines pudibondes un
_inexpressible_, et par nous autres,—plus souples et moins prudes—un
pantalon.
«Nos arrière-grand’mères, ces aimables vieilles, qui firent
les beaux jours de l’Empire, même nos aïeules—ces sexagénaires
d’aujourd’hui—ignoraient absolument l’usage du pantalon. Dans ce temps,
les jupes tombaient toutes simples sans ficelles, sans complications;
il ne fallait pas hérisser d’obstacles la voie devant des héros qui
n’accordaient à l’amour que quelques minutes entre deux campagnes et
n’avaient que le temps de passer et de vaincre.
«Mais avec la crinoline, avec tout l’imprévu des coups de vent, des
montées en voiture, des chutes possibles, etc., il fallut forcément
protéger notre... pudeur contre les regards trop indiscrets; et les
maris, goguenards après avoir vu leur épouse se barder de fer, se
palissader de baleines et de tissus indéchirables, se mirent à rire
dans leur barbe en pensant qu’ils avaient peut-être un peu défendu leur
front.
«Et ce n’était pas tant l’obstacle matériel qui décourageait les
impertinents, mais la suggestion morale n’y était plus. Comme me
l’expliquait un jour M. Nisard—encore un directeur politique—autrefois
quand on apercevait, ne fut-ce que la cheville d’une femme,
l’imagination grimpait le long de cette cheville jusque dans les
réduits mystérieux et touffus où se célèbrent les sacrifices chers à
la blonde déesse; mais alors même qu’on apercevrait la jambe jusqu’au
genou, si l’on sait que ce bas bien tiré aboutit à un entonnoir de
batiste, l’inspiration s’envole à tire d’aile.
«Je sais bien que nous avions fini par réduire ce pantalon au strict
minimum, tellement qu’il n’était plus pour ainsi dire... qu’une
expression géographique. Descendant à peine sur la cuisse, formé de
tissus délicats et diaphanes, partagé en deux sections par une de ces
larges voies stratégiques qui permettent le régime du laissez-faire
et du laissez-passer (je ne sais si je me fais bien comprendre), le
pantalon était devenu plutôt un ornement qu’une défense proprement dite.
«Et pourtant celles d’entre nous qui ont étudié le dix-huitième
siècle, qui connaissent _l’Embarquement pour Cythère_, de Watteau,
_l’Escarpolette_, de Fragonard, avec son envolement de jupes zinzolin
et ses aperçus polissons, savent bien le charme étrangement attractif
produit sur les nerfs exacerbés du mâle par la vue de belles jambes,
émergeant blanches et satinées à travers les froufroutements des linons
et des dentelles, se profilant au hasard des renversements imprévus,
nues et sans obstacle, l’envers du jupon en satin rose, avec une ligne
coupée seulement par quelque jarretière franfreluchée.
«Celles-là étaient dans le vrai; aussi profitant des modes dernières,
des costumes tailleurs, collants et tout simples, des robes fourreaux,
beaucoup d’entre nous avaient carrément supprimé le pantalon, au moins
du 1er avril au 1er octobre, époque légale pendant laquelle on ne fait
pas de feu dans les bureaux des ministères. Cette suppression pouvait
indiquer la saison et la température, absolument comme les moines
barométriques annoncent le temps probable en coiffant ou en supprimant
leur capuchon.
«Quelques arriérées pourtant tenaient bon même en été, donnant des
raisons d’hygiène, de poussière, de chaleur... comme si la bonne eau du
bon Dieu n’était pas la grande purificatrice, arguant de promenades en
mails avec obligation de monter sur l’échelle de Jacob; mais la masse
intelligente—j’en étais—avait bravement aboli cette partie du costume
au moins inutile, ce pantalon qui n’empêche pas grand’chose, je le
concède, mais qui n’aide à rien, ce qui est déjà un grand tort.
«Or, si Étincelle a raison—et Étincelle a toujours raison—si les
paniers reviennent à la mode, malgré le désespoir de J.-J. Weiss,
le pantalon doit rentrer en triomphateur, comme un accompagnement
indispensable; ceci amène cela, et en songeant à l’hospitalité
écossaise, nous pouvons dire: ceci tuera cela, car si l’hospitalité
écossaise jouit d’une renommée spéciale, c’est qu’en Écosse le pantalon
est aussi inconnu que les brosses à dents en Bretagne ou, pour être
plus poétique, que les éperons à Venise.
«Je ne sais si nos maris et nos amants sont précisément, en cette
fin de siècle, à une de ces époques héroïques où, comme Guzman, on
ne connaît pas d’obstacle. Je ne sais s’il est intelligent, s’il est
politique de notre part d’accumuler les difficultés, de revenir aux
anciennes entraves et de remplacer par le système protecteur celui
du libre-échange, qui semblait donner d’excellents résultats. Et
cela précisément au moment où M. Lagneau constate, par des rapports
éplorés, que la population diminue dans une inquiétante proportion. Ne
serait-ce pas au contraire le moment de faire feu sinon des quatre
pieds, du moins... des deux jambes et de réveiller les sens endormis
par une recrudescence de séductions et d’aperçus cantharidés, par une
exhibition suggestive rappelant la belle phrase du divin prophète:
«Laissez venir à moi les petits enfants.»
«La femme est charmante en chemise,—on me l’a souvent dit et à vous
aussi, mesdames? Regardez plutôt au musée du Louvre la statue de la
jeune Lacédémonienne, vêtue seulement d’un tissu transparent commençant
sous les seins et laissant les jambes entièrement découvertes. Elle
conserve, dans ce costume primitif et biblique, toutes les grâces
provocantes de son sexe. Un bas à passer, la chevelure à relever, une
épingle à ramasser motivent immédiatement des mouvements de Diane au
bain, évoquent le souvenir des Muses de Raphaël, des Aurores du Guide,
des Grâces de Jean Goujon ou des Nymphes de Carrache. En pantalon, au
contraire, la vraie femme, celle qui n’a rien de commun avec la poupée
de Jeanneton, qui, en un mot, a des rondeurs, des saillants et des
rentrants, paraît toujours basse sur pattes et ridiculement callypige.
Le pantalon est difficile à enlever, compliqué à remettre, et, posé sur
un fauteuil, produit l’effet le plus piteux. Il faut donc absolument
le condamner avant, pendant et après.
«Et, quant à moi, je ne serai satisfaite que quand J.-J. Weiss pourra
chanter triomphalement à Étincelle:
Adieu paniers, vendanges sont faites,
air auquel je répondrai par ce simple vers d’un opéra connu:
Bonsoir, monsieur Pantalon!»[385]
L’on ne saurait mieux dire.
Le _Journal des Demoiselles_ trouvait jadis le pantalon inconvenant
pour une première communiante. Il en est de même—mais les raisons
diffèrent—pour une femme, quand elle porte des chaussettes.
«Les jours où on met les chaussettes, édicte Jo, (ce ou plutôt cette Jo
ne fut jamais ministre que de nos plaisirs), ces jours-là, petite Lo,
on ne met pas de pantalons»[386].
La chaussette est en effet bien masculine, le pantalon exagérerait
le travestissement. Jo était dans le vrai et la jeune américaine qui
refusait au cher Alphonse Allais de bostonner avec lui le «Washington
Post», la «new dance» qui allait faire fureur, partageait cette théorie
et la pratiquait:
—Et vous, miss, vous ne dansez pas ce soir?
—Non, pas ce soir.
—Pourquoi cela, miss?
—Parce que j’ai des chaussettes et pas de pantalon.
—Quelle blague!
—Voyez plutôt, répondit-elle en souriant[387].
Sans aller jusqu’aux chaussettes qu’une connaissance imparfaite de la
langue fait prendre à d’aimables enfants que la comparaison effraie,
pour le féminin de chausson, combien, et tout ce qu’il y a d’honnêtes,
ne portent pas de pantalon l’été, simplement parce que c’est trop chaud
et qu’elles éprouvent un bien-être indicible à n’en pas avoir.
C’est l’Évangile de Colombine mis en pratique et ses disciples sont
innombrables.
«Il y a tant de Parisiennes, en cette saison, déclarait le _Fin de
Siècle_, qui se passent de pantalon»[388].
Ce qui était vrai au déclin du XIXe siècle, ne l’est pas moins au XXe.
Conteurs et romanciers ne pouvaient omettre ce détail nouveau de nos
mœurs et ont eu soin de le noter.
«Eliane, qui était une personne vertueuse, portait toujours des
pantalons, de jolis pantalons en toile fine avec un frémissement de
dentelles sur le rose des jarretières. Mais, ma foi, elle était chez
elle, et il faisait une chaleur si étouffante, vraiment, qu’elle avait
cru pouvoir supprimer sans inconvénient ce vêtement intime»[389].
Mme de Ponticello, une héroïne de Richard Cantinelli est dans le même
cas. Seulement elle n’est pas chez elle, comme Eliane, mais à la
campagne, où elle suit à la lettre, la chaleur aidant, les conseils
d’Ernest d’Hervilly, et offre ainsi à l’innocent Pamphile un tableau
d’une simplicité antique:
«Le bruit de ses pas était assourdi par le tapis continu dont les
aiguilles tombées des pins couvraient le sol. Il crut entendre un
léger murmure de source, il se pencha, regarda et vit rose. Jamais
fut-ce à Bruxelles, jamais artiste n’avait imaginé un aussi audacieux,
réjouissant et troublant motif de fontaine. Mme de Ponticello, qui
ce jour-là, à cause de la chaleur n’avait pas de pantalon, sentit ce
regard ardent sur sa nudité d’une minute. Elle tourna la tête, aperçut
Pamphile...»[390]
Il n’est jusqu’à cette bête de Marie Belhomme, qui, à l’école, à
Montigny, l’été, «ne portait pas de pantalon, pour sentir ses cuisses
faire doux en marchant».
Au courant de cette particularité, ses «gobettes» d’amies, pour rompre
l’ennui pesant d’un lourd après-midi, lui jouent la «méchante farce» de
lui faire prouver jusqu’à l’évidence que... le capucin n’avait pas son
capuchon:
«Nous étions quatre, une après-midi, assises sur un banc, dans l’ordre
que voici:
Marie, Anaïs, Luce, Claudine.
«Après s’être fait dûment expliquer mon plan, tout bas, mes deux
voisines se lèvent pour se laver les mains, et le milieu du banc reste
vide, Marie à un bout, moi à l’autre. Elle dort à moitié sur son
arithmétique. Je me lève brusquement; le banc bascule. Marie, réveillée
en sursaut, tombe les jambes en l’air, avec un de ces cris de poule
égorgée dont elle a le secret, et nous montre... qu’effectivement elle
ne porte pas de pantalon. Des huées, des rires énormes éclatent; la
Directrice veut tonner et ne peut pas, prise elle-même d’un fou rire;
et Aimée Lanthenay préfère s’en aller, pour ne pas offrir à ses élèves
le spectacle de ses tortillements de chatte empoisonnée»[391].
Ce serait pour certaines, un véritable bien-être que de pouvoir passer
la journée chez elles sans pantalon, un bien-être dont on rêve:
«On assure que l’eau du bain est parfumée et qu’en sortant elle pourra
s’étendre sur un canapé de soie brochée, en peignoir de soie et sans
pantalon, bien à l’aise enfin...»[392]
Et en chemin de fer, donc, quand il faut passer la nuit en wagon.
S’il en est qui ne perdent pas de vue la sonnette d’alarme, d’autres
ne songent qu’à retirer leur pantalon, sans que les tentent en rien
l’imprévu et les dangers d’une passade par trop brève:
«Ces dames, durant ce temps-là, avaient pour moi des regards obliques,
lesquels voulaient dire certainement: sans cet animal-là, comme nous
retirerions nos pantalons!»[393]
«Le pantalon, a dit justement Colombine, est difficile à enlever (et)
difficile à remettre». Gauche et un peu embarrassée, une débutante aura
peine à ne pas côtoyer le ridicule—sans compter celui du pan de chemise
que laissera souvent échapper la fente—tandis que la femme qui n’en est
pas à son premier déshabillé, saura trouver les gestes qui conviennent
et leur prêter sa grâce.
Qui sait si cet intrus, qui, quand on le retire, vient toujours à
l’envers et qu’il faut ensuite retourner avant d’en réintégrer la
batiste, n’a pas maintenu dans l’étroit sentier de la vertu des
hésitantes qui «sans l’ennui humiliant de sortir en détail de ses
pantalons» se seraient volontiers attardées à grappiller les églantines
du chemin, pour prendre goût ensuite au porto blanc des garçonnières?
Nous côtoyons là les bords fleuris et le tabac blond de l’adultère,
revenons aux pantoufles et au scaferlati ordinaire du mariage. Il est
également sujet à surprises et change bien des choses. C’est beaucoup
de savoir plaire à l’époux et de savoir flatter ses goûts, aussi en
verra-t-on se plier à la gêne du pantalon, qui, jusque-là n’en avaient
pas porté, alors que d’autres en feront le sacrifice à leur initiateur,
s’il a contre cette lingerie les préjugés et les préventions d’une
autre époque.
Laissant à Mme Desnou et aux dames de Chauny ou de Villers-Cotteret de
n’en porter que leurs jours de grande toilette, «aux grandes fêtes et
au jour du saint patron de _leur_ mari»[394]: en général la femme de la
bourgeoisie en porte et elle ne laissera jamais apercevoir, pour une
raison ou pour une autre un peu haut ses jambes, sans qu’apparaisse
timide le poignet ou le sabot du pantalon.
A Trouville, c’était la pêche aux équilles. Elle fournissait aux
contemporaines de Bertall une excellente occasion de montrer leurs
jambes si elles étaient bien faites et elles ne s’en privaient pas: