de bocks et d’illusions auxquelles Eros avait fait ceindre, jadis, le
tablier blanc et la sacoche des brasseries, elles durent à une bien
malheureuse distraction (deux mantilles et de la lingerie) de figurer
dans les _Grands Bazars_ de M. Pierre Giffard et sur les bancs de la
Correctionnelle:
«Elles dissimulaient les objets volés dans leurs pantalons et entre
les jambes. (Cette opération prudente se fait dans les cabinets
d’aisances.) Quand on a voulu leur faire avouer le vol, elles ne se
doutaient pas qu’on allait les déshabiller, et elles ont nié jusqu’à ce
qu’on les eût mises entièrement nues»[281].
La fillette déjà grande à laquelle sa mère aura l’inclémence de les
faire porter fermés, fera bien, après se les être fait déchirer, dans
les bois, de Saint-Cloud, par son compagnon de promenade devenu son ami
de cœur, de ne pas le retirer pour le jeter dans un fourré.
L’objet retrouvé par un promeneur solitaire ne manquera pas de prêter
aux plus déplorables suppositions. L’imagination fertile des reporters
et le flair bien connu de la police feront le reste: nouveau scandale,
nouveau satyre, nouveau Soleilland: tout cela pour un «pantalon blanc
de fillette, très étroit, déchiré d’avant en arrière et sur lequel on
remarque... de nombreuses taches suspectes»[282].
Cela jusqu’au jour où, mi-riant, mi-pleurant, deux pauvres gosses,
Charles Cognand et Joséphine Dessers, viendront murmurer à mi-voix, sur
un air connu, dans le cabinet du commissaire:
C’est une idylle dans le goût
De Théocrite et de Virgile,
C’est une idylle et voilà tout...
La Cour d’Assises avait vraiment d’autres... chiens à fouetter.
Infortunée Joséphine, elle était assez punie pour ne pas avoir à
répondre à la relative justice des hommes: au cours de cette escapade,
n’avait-elle point perdu ses cheveux blonds, son pantalon... et sans
doute quelque autre chose encore?
Avant que les temps fussent venus du benzol et des éclaboussures des
autobus, les impériales d’omnibus, devenus accessibles aux femmes
eurent leur part également dans la diffusion de l’usage du pantalon.
Nombre de jolies filles et de fines enfants du faubourg ne détestaient
évidemment pas que l’on aperçut leurs jambes, si elles étaient bien
faites, en descendant l’étroit escalier. Encore fallait-il que les
Messieurs de la plate-forme, des voyageurs d’une espèce particulière,
ne poussassent pas leurs investigations plus haut que le genou. D’où
nécessité de se munir d’un pantalon, dont, timide, apparaissait parfois
le poignet, à moins que la jupe s’étant accrochée, ce ne fût une
soudaine exposition de blanc.
* * * * *
«Pas souvent suggestive, déclarait Vallet, la descente de
_l’impériale_, bottines fatiguées, jupons d’alpaga, pantalons de
flanelle rouge... à moins qu’il n’y en ait pas»[283]. Mais non, toutes
les bottines n’étaient pas fatiguées, les pantalons de flanelle étaient
heureusement l’exception, et quand il n’y en avait pas du tout, je me
suis laissé dire que ça n’en était pas plus désagréable.
En Allemagne, où tout est sujet à règlements, on songea, paraît-il,
lorsque l’impériale des omnibus fut, à Berlin, devenue accessible aux
femmes, à rendre le pantalon obligatoire pour celles qui voulaient
procéder à cette ascension.
C’était un nouveau poste et un nouveau mot composé à créer,
inspecteur-des-pantalons-des-dames-des-impériales-d’omnibus; mais les
difficultés du contrôle firent, sans doute, rejeter la proposition du
docteur Hancke, tendant à ce que le «pantalon sous-jupe» fût imposé aux
voyageuses de l’impériale et la police se borna à exiger que l’escalier
fût large et masqué du côté du public[284].
La bousculade qui y sévit et les petits jeux qui s’y pratiquent, ne
rendent pas non plus le pantalon tout à fait inutile dans le métro.
Écoutez plutôt la mère des demoiselles Jouarre:
— Oui, parlons-en! c’est plein d’hommes qui vous pelotent. Il n’y en a
pas un pour céder sa place, et cinquante pour vous peloter les fesses!
Croiriez-vous que pas plus tard qu’avant-hier, je me suis trouvée à
côté d’un sale type, que si je n’avais pas eu de pantalon...[285]
Mais, une personne de votre éducation aurait-elle pu, chère Madame,
n’en pas avoir?
La pluie, enfin, l’ennuyeuse pluie, qui rend les trottoirs gras et
boueux et force tout ce petit monde à dévêtir sous les jupes haut
relevées, la gamme des bas et la ligne amusante des jambes, n’est pas,
certains jours du moins, sans faire passer un pantalon, en s’habillant,
à d’aimables personnes, qui, s’il faisait soleil, s’en passeraient
volontiers.
Le café-concert a chanté assez pauvrement ces brèves visions et sans
s’attarder aux «petits vieux bien propres» auxquels sont familiers le
trottoir de la rue de la Paix, je dirai un mot rétrospectif de cet
objet aboli, la culotte cycliste.
Avant même que la bicyclette ait achevé de tourner au «bienfait social»
et que la «petite reine» soit devenue la populaire bécane, la culotte
avait disparu, remplacée par la jupe-culotte, puis, par la jupe, plus
élégante sans doute, mais beaucoup moins pratique.
Mais, que voulez-vous? la mode l’ordonnait ainsi.
La culotte zouave avait cependant un grave inconvénient, que partage,
d’ailleurs, la culotte marquise portée sous la jupe: il y avait des
moments où elle devenait terriblement gênante. Aussi, ne faut-il pas
s’étonner qu’un tailleur intelligent ait un jour songé à donner à la
culotte de nos petites camarades le quelque chose qui lui manquait
pour en faire l’égale de nos pantalons «un rien ce quelque chose; mais
un rien qui compte terriblement en de certaines minutes au cours des
longues étapes cyclistes.
«Quelques cyclowemen, émues des souffrances de leurs sœurs, ont
pensé qu’il y avait une révolution à tenter sur ce terrain et,
résolument elles ont ouvert une brèche dans le préjugé de la culotte
cycliste,—entr’ouvert serait mieux dire, et combien discrètement.
«C’est à cette généreuse tentative que nous devons la CULOTTE
PETIT-PONT ingénieuse autant que décente, et aussi commode
qu’élégante»[286].
Je ne sais si la culotte petit-pont a survécu aux «longues étapes
cyclistes», mais l’idée n’est pas morte avec elles. Plus récemment,
un catalogue s’adressant au monde de l’automobile, me révélait
l’existence, avec dessin à l’appui, pour les femmes pour lesquelles
l’auto est un sport, de la «culotte à pont, se porte sous les jupes de
sport, satin de Chine ou Jersey».
Aux jours heureux et déjà lointains de la bicyclette, il y avait des
débutantes qui ne cherchaient pas si loin et se contentaient, à la
campagne, de retirer leur jupe et leurs jupons, pour enfourcher, en
corsage clair et en pantalon, un cadre d’homme:
«Rencontré dimanche soir, près d’Auvers-sur-Oise, une très réaliste
mais par trop shocking jeune femme qui pédalait en pantalon de
batiste... pas même fermé par une feuille de vigne.
«Ohé! Monsieur le sénateur! si vous enfourchiez votre bécane pour
savoir son nom et son adresse?
Ce filet emprunté au _Vélo_ ne doit pas être étranger à l’amusante
nouvelle que M. Carolus Brio publiait quelques mois plus tard dans le
_Courrier Français_. Elle n’aurait pas fait mauvaise figure dans les
_Tribunaux comiques_ de Jules Moinaux, et les motifs de la remise à
huitaine par le juge de paix méritent d’être cités:
«Attendu que la nature de l’étoffe, si légère soit-elle, dont est fait
le pantalon d’une bicycliste ne saurait constituer le délit d’outrage
aux mœurs;
«Qu’en l’espèce, il y a lieu de rechercher si le vêtement dont il
s’agit offre des solutions de continuité, le rendant impropre à l’usage
spécial qu’en fit la délinquante;
«Qu’un supplément d’enquête par suite est nécessaire:
«Par ces motifs,
«Invitons Mme Laminette à soumettre à l’examen du tribunal le pantalon
incriminé.
«Renvoyons la cause à huitaine pour les opérations d’expertise et de
jugement»[287].
Par contre, si hostile que l’on puisse être à la culotte cycliste et
même au pantalon en général, c’est pour une femme une grosse imprudence
de monter à bicyclette sans pantalon. Il n’y a pas seulement à Paris de
vieux messieurs pour veiller à la décence des rues et des music-hall:
les farouches agents du préfet de police, ce tigre à face humaine,
verbalisent, eux aussi, parfois, et une pauvre petite femme, Mlle
Lanjallée, dut à un procès-verbal de ces sbires de comparaître non plus
devant la justice de paix, mais devant la correctionnelle et de se voir
octroyer huit jours de prison.
«La 8e Chambre correctionnelle a condamné hier à huit jours de prison,
devant se compenser avec la prison préventive subie, Mlle Lanjallée
poursuivie pour outrage public à la pudeur, dans des conditions toutes
nouvelles: c’est l’application de la bicyclette au délit correctionnel,
car cette jeune personne, dont la magnifique chevelure crêpée entoure
la tête comme d’une auréole, n’avait rien trouvé de mieux à faire
que de parcourir la distance qui sépare le quai Malaquais de la
place Saint-Germain-des-Prés, juchée sur une bicyclette, les jupons
retroussés, sans pantalon, avec aux jambes, de simples chaussettes.
«Me Lenoble, son défenseur, a plaidé que sur des plages et dans les
bals privés, les femmes les plus honnêtes en montraient bien davantage.
Mais cet argument n’a pas convaincu le tribunal»[288].
Huit jours de prison pour montrer ses jambes et un peu de ses cuisses,
c’est cher, vraiment; et quelques jours plus tard, M. A. Ménard
pouvait écrire avec raison dans la _Lanterne_:
«Faut de la pudeur; pas trop n’en faut. Ou bien dressez des
procès-verbaux aux statues du Luxembourg, aux danseuses en rupture de
tutu, à tout ce qui montre un coin de peau, et fourrez six mois de
prison à une infortunée qui, ayant bu un verre de cidre, se laissera
aller à mettre au coin d’un mur sa lune en plein air»[289].
Qui vous dit, ô doux juges de la 8e Chambre, que cette enfant n’allait
pas à un premier rendez-vous, et les casuistes sont d’accord pour juger
que la femme pêche non moins gravement ce jour-là en s’affublant d’une
culotte cycliste (_mortaliter peccant_...), que si elle avait revêtu le
pantalon fermé de la princesse C...:
«Non, mille fois non! Allez-y en voiture! La culotte de zouavette,
c’est charmant, mais ça _n’est pas_ un costume d’adultère à ses débuts.
Combien de fois je l’ai maudite, cette jolie culotte de zouavette!
Et encore elle était portée par des femmes qui ne faisaient pas de
manières pour l’enlever. Croyez-m’en, madame, prenez votre voiture,
mettez une robe, des jupons non empesés et un pantalon ouvert. Votre
hôte sera très sensible à ces marques de courtoisie»[290].
La culotte cycliste ressemblait trop, d’ailleurs, aux vêtements de
l’autre sexe pour que le _Dictionnaire des cas de conscience_ ne lui
fût point contraire.
[Illustration]
LE GRAND ET LE PETIT TROTTOIR
SUZANNE
LINGERIE—TROUSSEAUX
_On essaie._
[Illustration]
LE GRAND ET LE PETIT TROTTOIR
Par M. Paul Bourget, dont la prose et les pensées édifiantes, ne
faisaient pas, à cette époque heureuse, concurrence à celles de M.
Henry Bordeaux, nous connaissons depuis longtemps les corsets noirs de
Mme Moraines.
Les bas noirs et le corset noir, ah oui! des souvenirs plus lointains
encore que ceux de la bicyclette, et que gardera de l’oubli le crayon
divin de Willette.
Mais, ne nous émotionnons pas; laissons à nos aînés le regret du bas
blanc et de tout ce qui fit l’élégance des femmes de la Restauration et
du Second Empire.
Poussant l’indiscrétion plus loin que l’auteur de _Mensonges_,
enquérons-nous auprès des romanciers des dessous de la Parisienne.
Mondaines, quarts de mondaines, mannequins ou simples trottins, ils
n’ont point manqué de déshabiller leurs héroïnes. Nous connaissons le
tissu de leurs chemises et la forme de leurs pantalons; la plupart en
portent; et si, d’aventure, elles n’en ont pas, nos maîtres n’auront
garde d’omettre ce détail.
Brève revue du roman contemporain à laquelle manqueront la bousculade
et les parlementaires de Longchamp—qui s’en plaindra?
Mon vieil ami Jean Ajalbert—l’ordre alphabétique l’ordonne—prendra la
tête de défilé et j’en suis convaincu, saura ne pas perdre le point de
direction.
Tout d’abord cette jolie fille, Marcelle, qui lui a fourni le thème
d’un de ses meilleurs romans, _En Amour_:
«Il la hissa tout à fait sur ses genoux, la main aventureuse par les
bas tièdes, les dentelles du pantalon...»[291]
Mais, crainte de faire rougir les roses de la Malmaison, passons à la
fille de l’hôtesse des amoureux à Olivet, encore une qui, à Paris, a
trop bien tourné:
«Ah! elle en avions des frusques, elle aussi, et des pantalons et des
jupons et de la dentelle, et des ci et des là, comme sur c’te chaise...
Et des chemises et des fines, sauf vot’ respect, qu’on y voit l’cul à
travers, comme j’y disais»[292].
D’un autre poète, Théodore Hannon, cette traversée, un jour de pluie,
par les petites Bruxelloises, que n’avait point encore écrasées la
botte prussienne:
Ah! l’exquise exhibition
De pantalons blancs et de cottes,
De mollets et de bas à côtes,
Prenant jour, sans ambition[293].
Laissant à Mlle Lhomme ses « culottes de flanelle[294], restons fidèles
au pantalon blanc et à son charme ambigu. Albert Tinchant et Léo
Trézenik, deux disparus, dévêteront pour nous ces blancheurs secrètes.
«Cependant qu’il allumait deux bougies et tirait les verrous, elle
s’était déshabillée, sans trouble, énigmatique, gardant encore,—une
dernière révolte de pudeur, sans doute,—son corset clos et son pantalon
très blanc sur ses bas noirs»[295].
Léo Trézenik s’est plu, lui, à rajeunir le sujet très vieux et familier
aux estampes du XVIIIe siècle, de la jarretière défaite et qu’il faut
rattacher.
«Puis, résolûment, comme pour en finir, elle troussa ses jupes,
découvrant ses jambes jusqu’au feston du pantalon, et, posément, sans
précipitation, en femme qui se sait comprise, elle tira son bas et
boucla sa jarretière»[296].
Des modes, passons, si vous voulez, aux modèles. En ce qui les
concerne, une distinction s’impose.
D’une part, l’Italienne; un souillon généralement, ignorant, sous le
clinquant de ses oripeaux, l’art des déshabillages. Ses vêtements
enlevés en paquets, tout d’une pièce, elle retirera sa chemise
par-dessus sa tête, sa nudité allant en remontant, des bas de coton à
côtes aux seins trop lourds. Point de dessous ou, tout au plus, au cœur
de l’hiver, le hideux emmaillottement d’un pantalon de flanelle rouge,
ballonnant autour des cuisses et tombant à mi-jambes. L’exhibition
brusque de son corps, la tenue de travail dans un métier dont, au dire
de certaines, les repos sont surtout fatigants.
Ce sera le contraire de la Parisienne. Quelques soient ses origines et
les contingences de la vie qui l’auront amenée à poser, elle restera
femme avant tout.
Tandis que le déshabillé de la Transtévérine, vieille et déformée avant
l’âge, le plus souvent, chair vague condamnée à d’obscures besognes,
chairs veules tôt dévêtues sur un signe du maître, aura quelque chose
de celui d’un goujat ou d’un garçon boucher devant le conseil de
révision, la Parisienne, que Montmartre ou que Montrouge aient souri à
ses premiers ébats, n’aura point oublié et chantera, dans sa grâce et
suivant le rite consacré, le poème divin des déshabillés.
Nulle hâte à se montrer nue, à faire, comme l’Italienne, valoir sa
marchandise; au lieu des nippes arrachées plutôt qu’enlevées, souplesse
et rythme des mouvements, les gestes classiques et prévus de la femme
qui, peu à peu se déshabille. Après le corsage brusquement retiré, la
chute déjà plus lente de la jupe; un jupon qui semble hésiter avant
de laisser, en tombant, apercevoir l’androgynat amusant du pantalon;
le manège compliqué de la femme, pour s’en dépêtrer; les jarretelles
dont il faut détacher les «pressions»; le corset à dégrafer et dont
la chute laisse apparaître, nue, l’orbe jolie des seins: tous ces
riens charmants qui, pour les véritables amants de la femme, rendent
certaines minutes particulièrement heureuses et sont comme une
introduction écrite par quelque impérissable artiste, à la vision
sacrée de son corps, au lotus apparu de son sexe.
Pudeur spéciale, tandis que le modèle ne songera pas à rougir de sa
nudité, souvent,—rideau ou paravent,—il se cachera, tant pour se
déshabiller que pour se rhabiller.
Son corps, soit, c’est son métier. Mais son déshabillé lui appartient,
ou appartient à celui à qui elle a fait don de sa jeunesse et de sa
chair, que l’amour ou que la fantaisie la guident.
Les rapins les plus chevelus de Montmartre et les esthètes les plus
largement cravatés de Montparnasse n’effraieront pas son nu triomphant,
mais que le facies niais de Bouvart ou que le masque glabre de Pécuchet
ne viennent pas s’encadrer au seuil de l’atelier. Quel cri d’oiselle
effarouchée saluerait l’apparition de l’éternel prototype du mufle et
comme elle aura vite fait de disparaître on ne sait où, ou de couvrir,
on ne sait de quoi, l’holocauste vivant de son corps.
Celle-là, généralement porte des pantalons. Un des meilleurs dessins de
Boutet, nous les montre même très fanfreluchés, tandis que, arc-boutée,
elle écoute, à la porte, vaticiner en descendant l’escalier un
créancier impayé ou quelque représentant de la détestable et redoutable
corporation des huissiers[297].
Parfois, même, on profite de la séance de pose pour les leur cacher,
d’où, quand elle a pris fin, cette légitime protestation:
—Ah! vous pouvez bien rire tous les deux. N’empêche que ce n’est pas
chic d’avoir caché mon pantalon»[298].
Il en fut même à les porter fermés; elles furent sans doute
l’exception. Enigmatique et bras ballants, Yvette Guilbert, non sans
charme, chanta _le Petit Modèle_:
Ell’ n’voulait pas avant l’mariage,
Quitter ses pantalons fermés;
Ça vous prouv’ bien qu’elle était sage,
Sa mère ayant su la former[299].
Il y en a toutefois à n’en pas porter. Les unes jeunes, les autres
vieilles,—ou tôt vieillies, car les années de champagne comptent
double: les chevaux de retour de la pose, ces malheureuses qui,
malgré leur empâtement, ne peuvent se décider à l’abandonner, et qui,
lamentables, s’en vont, par les ateliers, traîner à la recherche d’une
ébauche longue à venir.
L’une d’elles a fourni à Paul Dollfus le récit de la séance
improvisée, qui permit à la pauvre femme d’établir aux yeux d’un des
maîtres du crayon combien ses dessous ignoraient la complication de
l’empantalonnement.
Rebutée à droite et à gauche, d’atelier en atelier, elle finit par
aller frapper chez le peintre Bayard, qui, lui avait assuré un fumiste,
était, en ce moment, à la recherche de femmes, posant le dos et les
reins.
Quel dos, quels reins, et, surtout, quelle chute de reins!
«Quand elle se présenta, il y avait plusieurs personnes dans l’atelier.
—Monsieur Bayard? demanda-t-elle.
—C’est moi! fit le peintre.
«Alors, sans mot dire, elle lui tourna le dos... puis soulevant ses
jupes et sa chemise—elle n’avait pas de pantalon—elle cambra la
croupe, et, triomphante, s’écria:
—Comment trouvez-vous le bouillon?[300].
Nous côtoyons le trottoir. L’hiver seul semble en chasser les tristes
créatures, qui lasses, sans doute, d’avoir ouvert leurs draps aux
hommes, viennent, dans la _Femme-Enfant_, mendier quelque emploi dans
la figuration.
Non des théâtreuses possédant la tapageuse lingerie de Raymonde de
Nevers ou de Christiane de Pontijou, mais le veule troupeau, qui jamais
ne possèdera chignon sur rue ou place au prône, des vendeuses d’amour
au rabais, celles qui, quand on leur dit de s’asseoir, se couchent ou
s’agenouillent.
Quelques-unes se déshabillent pourtant, d’autres se contentent de
trousser leurs jupes.
Leurs pantalons? «ceux que l’on met tous les jours, de flanelle ou de
madapolam, serrés au jarret, non d’un ruban, de quelque cordon à double
nœud, sans rosette»[301].
La flanelle toujours:
«Sous les jupes et les pantalons s’enflaient et ballottaient à l’aise
des rondeurs proéminentes jusqu’à la difformité, ou s’effilaient sans
mensonge de rembourrages ni d’étoffes bouffantes des éthicités de
squelettes»[302].
Pas faite pour la montre cette «flanelle ballonnante du pantalon»[303]
ni pour pimenter l’angoisse des déshabillés. Elle ne songe pas même
à garantir la femme contre la folie des mains qui s’égarent, mais
simplement à la protéger du froid.
Le bienfait social, sous une autre forme.
Pour d’autres, au contraire, costume de combat et de travail,
cantharide autorisée dont elles connaissent les effets et escomptent
les résultats.
«Arrivée à la chambre de l’amie, elle commence par faire asseoir son
_miché_, elle ôte son chapeau, déroule ses cheveux, dégrafe sa robe,
enlève son corset et ses jupons; elle reste ainsi en pantalon très
court et très décolletée, parce que, par un geste imperceptible elle a
tiré la coulisse qui fermait sa chemise sur la poitrine; elle s’assied
près, bien près, quelquefois sur les genoux et entame une conversation;
l’homme la couve des yeux; en femme habile elle suit sur sa physionomie
la marche de ses désirs; quand elle le voit à point, elle aborde la
question.
[Illustration]
—Tu m’as donné dix francs (ou un louis), mais tu ne savais pas comme
j’étais faite, comme j’étais fraîche; allons, mon bébé, donne-moi dix
francs (ou un louis) de plus, tu verras comme je serai bien gentille.
«C’est le coup de l’allumage»[304].
Le trousseau même des pensionnaires de M. Philibert comprend des
pantalons en nombre restreint il est vrai, leur usage semblant dans ces
derniers salons assez problématique.
Les _Comptes d’un Budget parisien: toilette et mobilier d’une élégante
en 1869_, de Lorédan Larchey,[305] ne prévoyaient pas cet accessoire
dont l’usage était, cependant, devenu courant.
Le jugement du juge de paix d’Agen qui fit restituer son trousseau à
Mlle Paméla comble cette lacune, et ajoute également un document assez
curieux à l’histoire de nos mœurs.
«Les tenancières de maisons Tellier peuvent-elles retenir les effets
de leurs pensionnaires, sous prétexte d’avances faites à ces dernières
et non remboursées? Le juge de paix du deuxième canton d’Agen vient de
résoudre, dans le sens de la négative, cette question qu’on ne saurait
qualifier question de droit pratique à l’usage des familles.
«Mlle Paméla devait 200 fr. pour avances diverses à «sa» Mme Tellier.
Celle-ci avait pensé être en droit de refuser à sa pensionnaire, avant
paiement intégral de la somme de 200 francs, l’enlèvement des objets de
son trousseau ainsi composé:
«37 chemises décolletées, 7 jupons blancs et de couleur, 3 jupons de
laine et flanelle et 3 corsages, 3 pantalons blancs, 11 paires de bas,
36 serviettes, 38 mouchoirs de poche, 6 mouchoirs de poche en soie
de foulard, 3 flanelles, 6 costumes de ville, 1 peignoir en laine, 4
paires de chaussettes, 1 corsage en soie, 3 garnitures de jupon au
crochet, 3 chapeaux, 1 collet d’hiver, 1 châle en laine, 1 parapluie, 1
fichu de soie et 1 tablier blanc.
«Comme nous l’avons dit, le juge de paix, saisi du différend, a donné
gain de cause à Mlle Paméla, qui, sans bourse délier ou plutôt sans
avoir besoin de fouiller dans ses onze paires de bas, est rentrée en
possession de son trousseau de pensionnaire de la maison Tellier»[306].
Trois pantalons pour vingt-sept chemises, la proportion est assez
faible: Mlle Paméla n’avait guère à en user paraît-il, et les habitués
de la maison n’étaient sans doute pas des cérébraux auxquels fût
nécessaire l’excitation des dessous.
Si, au lieu d’être «en maison», la pauvre fille eût librement exercé
la profession d’«insoumise» elle aurait eu chance de compléter sa
demi-douzaine et même d’atteindre la douzaine, par quelques passes
rémunératrices et suivies, chez l’intelligent hôtelier, dont le _Cri de
Paris_, révélait, naguère, l’existence:
«Doué d’une ingéniosité exquise, un tenancier d’hôtel parisien a
inauguré, ces temps derniers, un système de ticket-prime vraiment
original.
«L’existence de ce ticket a été révélée au cours d’une poursuite
correctionnelle. Le tenancier avait à répondre, devant la 9e Chambre,
du délit d’excitation de mineures à la débauche.