«Afin d’attirer la clientèle des filles galantes, ce commerçant avisé

remettait à chacune de ses clientes, lors de son passage dans une

chambre de son hôtel, un ticket-prime.

«Vingt de ces tickets donnaient droit à «un pantalon madapolam, avec

broderie anglaise» et cinquante tickets à «une chemise de nuit nansouk

garnie entre-deux et broderie anglaise.»

«L’adroit tenancier a été condamné à mille francs d’amende»[307].

Toutes, en sachant la puissance, savent mettre à profit la grâce

ambiguë du pantalon pour porter aux désirs du mâle le coup décisif.

Là où auront échoué le plus frais sourire et les plus beaux yeux du

monde, le charme des déshabillés et le piment des blancheurs apparues

triompheront.

Combien d’Hippolytes seraient rentrés chez eux, farouches et

solitaires, si, sur leur chemin, les dentelles révélées par le

retroussis discret des jupes n’avaient éveillé leurs sens et fait

appareiller vers Cythère leur curiosité.

Les dessous, mais, c’est à la fois un art et une préoccupation. Jean

Richepin et Léo Trézenik nous ont dépeint abondamment, aux carrefours

et aux bureaux d’omnibus, «l’amateur de mollets» ce survivant du

Pont-Royal, et n’est-ce pas un peu lui-même que portraicturait le

pauvre Jean Lorrain, dans ce rêveur traversant le Jardin de Paris ou

le Moulin-Rouge «en somnambule, sans rien voir, uniquement préoccupé

des jambes des danseuses ou des dessous des promeneuses, plus ou moins

montrés dans un geste qui retrousse»[308].

C’était un art également, après avoir su voir, de savoir décrire pour

«les maîtres de l’archet subtil et titillant dans l’art de bien exciter

et bien dire»[309], que se disputèrent les quotidiens, avant que ne

sévit la pudibonderie auxquels ils doivent aujourd’hui un ennui non

moins austère que le devoir.

Du _Gil-Blas_, ils passèrent à l’_Echo de Paris_, puis de

_l’Echo_—_quanto mutatus_—au _Journal_... Hélas! que tout cela est

loin. Les contes de Silvestre, les nouvelles de Mendès et de Lorrain,

les chroniques de Laurent Taillhade, existe-t-il au monde assez de

cendre pour que l’_Echo de Paris_ puisse s’en couvrir et expier ses

erreurs anciennes.

Quant aux pécheresses dont les caprices faisaient la loi... et la mode,

comment leur en vouloir de leurs dessous capiteux, dont la description

seule suffirait à scandaliser l’hypocrite province?

Ne doit-on pas, au contraire, ainsi que l’indiquait A. Tisserand, leur

savoir un gré infini «de leur dessous ultra-soignés, de leurs pantalons

et de leurs chemises de vingt-cinq louis, de leur gai minois, de leurs

dents blanches, de leurs frisons fous, bref de tout le charme qu’elles

répandent dans la vie parisienne[310]»?

Qu’elles ne se contentent pas de laisser exposés chez leur lingère où

Tout-Paris les aura admirés durant huit jours, les pantalons à cent

louis pièces que leur aura offert le vieux banquier Michès.

«Le retroussé est le costume national des Françaises» a écrit Pierre

Louys[311]. Qu’elles n’oublient point cet aphorisme et ne craignent

point de laisser froisser et au besoin déchirer cette lingerie

coûteuse. De tels payeurs ont leur amour-propre et ne voudraient pas

qu’on puisse croire qu’ils paient des culottes de deux mille francs à

leurs maîtresses seulement pour le dimanche[312].

Tout le monde ne peut pas collectionner les souvenirs napoléoniens.

A défaut d’un petit chapeau, c’était au pantalon de l’une des

interprètes de _Ferdinand le Noceur_, Mlle Giverny, qu’un millionnaire

russe avait jeté son dévolu, et il fit offrir 2.000 francs à l’artiste

pour qu’elle lui cédât cette partie de sa garde-robe.

L’actrice refusa modestement. Ce boyard était un rapiat et pour ses

cent louis comptait se payer le contenant et le contenu. Ce n’était

plus de la collection, mais du marchandage[313].

A moins que ce ne fut tout bonnement un «fétichiste» et que le pantalon

de l’artiste dût, plus tard, figurer parmi les reliques laissées par

le Slave, comme, jadis, on avait retrouvé, derrière le lit de mort de

Brillat-Savarin, le violon de l’écrivain, un exemplaire d’Horace et...

un pantalon de femme.

Le modèle ne devait pas en être affolant,—l’auteur de la _Physiologie

du Goût_ n’est-il pas mort en 1826?—Mais, cela prouve au moins que

son amie avait été parmi les audacieuses, qui, les premières, avaient

souscrit à la mode nouvelle et qu’il en avait, lui-même, compris tout

le charme.

«Horace, un violon et un pantalon féminin», ajoutait _Comædia_

qui nous fournit cet écho, «ces trois objets ne sont-ils pas le

symbole de l’esprit de gourmand voluptueux et très artiste que fut

Brillat-Savarin»[314].

Mlle Giverny! les théâtreuses! Nul ne saurait, mieux que ne l’a fait

Montorgueil, exprimer l’importance et dire le rôle que jouent dans

leurs succès les entre-deux de leurs pantalons, pour tant de jolies

filles qui, au café-concert, font, à défaut de talent, applaudir la

désinvolture de leurs retroussés et la somptuosité de leur lingerie.

«La trépidation excitante a surtout gagné les femmes. On sait

leur passion pour les exercices violents: elles la satisfont au

café-concert, où elles ont transporté la balançoire hygiénique. Ce

qu’elles chantent ne s’y prête pas toujours, mais c’est toujours leur

plaisir. C’est parfois aussi le nôtre. Au hasard des turlutaines,

sur une musique toute en borborygmes—_tra la la la la la la!..._—la

pétulante Duclerc exhibe des dessous. Oh! ces dessous. Ami,

n’as-tu pas rêvé? Elle est reine du chahut à cette heure, et avec

Nini-patte-en-l’air fait école. Beauté à l’ail, piquante et relevée

du Midi—té, mon bon—comme la Rosière de Marseille, son émule, dans sa

gamme, la note la plus élevée est de la lingère. «Peste, ma chère,

tu as donc fait un héritage pour porter des pantalons pareils?...»

Les litiges parfois publics entre ces artistes et leurs couturières

nous ont révélé le prix d’un talent qui s’applique à combiner la

pauvreté des rimes avec la richesse des entre-deux. Le procès de Mme

Aymard fut un des plus indiscrets. Nous avons appris que la chanteuse

avait des chemises de foulard et des pantalons de surah onéreux. Elle

avait jusqu’à «un moine céleste» facturé dix louis, qui intrigua les

impertinents. Le moine était-il chartreux, capucin ou carme? Jamais

plus beau linge propre ne s’étala en police correctionnelle. On visita

sa garde-robe. «Monsieur, aurait-elle pu dire avec fierté, c’est mon

répertoire!» Dans la revue, cette année-là, précisément, elle était en

plage normande et c’était elle—ô ironie!—qui chantait les «petits trous

pas chers!»

«Cette lingerie est une nécessité. Connaissent-elles au cours d’un

couplet, quelle position elles prendront? Elles sont comme ces

femmes prudentes qui craignent les accidents de voiture ou autres

et qui s’habillent en se disant: «Sait-on jamais ce qui peut nous

arriver?» Elles sont si stupéfiantes, si inattendues! Et quelles poses

clownesques! Cette sensation qu’elles tiennent du clown est si nette

qu’elles-mêmes, volontiers, adoptent pour coiffure le toupet du

comique de la piste[315]».

La lingère parisienne ne se contente pas de fabriquer, comme sœur

Véronique, des culottes à tant pour la main-d’œuvre. Pour mieux bander

son arc, elle y a ajouté une nouvelle corde, et, moyennant trois louis,

les essaie et les laisse déchirer. Métier inconnu même de Privat

d’Anglemont et que révéla Georges Brandimbourg dans le _Courrier

Français_[316].

C’est, en effet, une manie chez certaines, de conserver cette frêle et

illusoire batiste aux minutes suprêmes, alors qu’elles en ont le moins

besoin. Elle n’empêche rien, c’est possible, mais à quoi bon voiler

d’un nuage, si léger soit-il, la roseur désirée de la chair.

Au nom de tous les véritables amants de la femme, les poètes Armand

Silvestre et Catulle Mendès ont protesté contre cette erreur cent fois

condamnable. Il faut laisser aux femmes pressées qui n’ont pas le temps

de se déshabiller ou aux banales initiatrices aux premiers frissons

«cet accoutrement viril, ce travesti sous la jupe, qui trouble,

désoriente»[317].

«Rien n’habille aussi bien que le nu», les bas noirs et le pantalon

sont trop longtemps restés en notre doux pays de France comme un

uniforme. Il serait bon que la femme dans sa nudité, ne continuât pas

à représenter, aux yeux simplistes de la foule, la Vérité sortant du

puits perdu de la politique.

L’ironie de M. Pierre Louys est toujours délicieuse.

«L’uniforme des courtisanes c’est le corset noir et les bas noirs avec

ou sans pantalon; autrefois, cela se gardait même au lit, disent les

bons auteurs: maintenant cela ne se porte plus qu’à la chambre, et

voilà un point de gagné, mais le public des petits théâtres le sait-il?

Pour lui, toutes les femmes nues représentent la même personne, la

seule qu’il ait jamais vue dans les journaux illustrés: c’est la Vérité

sur M. Dreyfus. Si on la faisait revenir en scène, il y aurait des

manifestations»[318].

La couleur des bas et du corset a pu changer, la vogue du pantalon

est demeurée entière, quand la proximité du lit ne permet pas un

déshabillage complet, et, faut-il le dire, la femme ne pêche, dans ce

cas, que véniellement.

Au cours d’une partie de campagne, lorsque l’ombre tutélaire d’un bois

offre à deux fantaisies sa complicité, le petit plaisir est si fugitif

qu’elle ne peut guère songer à se dévêtir.

L’homme ne saurait lui infliger le ridicule d’avoir à retirer sous

ses jupes son pantalon, avant de lui accorder la joie de son corps.

Le geste serait inesthétique et en plus dangereux. Un pantalon oublié

et accroché aux ailes d’un moulin où il avait remplacé les bonnets

de jadis, mais, il n’en faut pas plus pour corser un procès et faire

la joie des adversaires d’un homme d’État! Puis, si la dame le porte

sous le corset, avec ça que c’est facile de retirer l’un, sans enlever

l’autre?

C’est pourquoi, ajouteront les moralistes, la femme doit les porter

ouverts et je suis, pour une fois, tout à fait de leur avis.

Le roman ne pouvait, bien entendu, négliger ce détail de toilette qui

a pris tant d’importance parmi les dessous des petites amies de nos

auteurs les plus réputés. On n’a que l’embarras du choix pour, ouvrir

un rayon de blanc à faire pâlir l’ombre de la Reine Blanche.

Tout d’abord, évocation du quartier latin d’il y a trente ans, alors

qu’y florissaient les brasseries de femmes et que le nom de Palmyre ne

couvrait pas seulement des ruines, cette silhouette de petite grue:

«Et de suite, elle enfila sa chemise...

«Alors, Alphonsine mit son corset, un corset noir avec des éventails

en soie jaune, et ses bas, de grands bas couleur chair lui collant au

mollet. Dans l’armoire à glace elle prit un corsage de drap rouge garni

d’un marabout, et une jupe de même couleur avec quatre rangées d’un

petit liseré d’or. Adrienne lui disant de se dépêcher, elle culotta

son pantalon, en s’appuyant au bord du lit et posant le pied sur une

chaise. Il était garni d’un entre-deux et d’une broderie et resserré

par une faveur. Ensuite elle s’attacha la tournure sur le derrière et

revêtit un petit jupon en flanelle bleue, ayant une large dentelle et,

par-dessus un second jupon en moire, garni de velours»[319].

Que de jupons! et un peu dame de province le jupon de moire garni de

velours; mais l’observation du mouvement pour enfiler le pantalon est

jolie et la tournure, ce «cul de Paris», disaient nos aïeux, donne à

cette citation une date certaine.

De Jean Reibrach, non plus une habituée du Pantagruel et du Bas-Rhin,

mais une fille de la rive droite, un peu dépaysée dans le populacier

Belleville où elle est montée chercher un peu de jeunesse et de vigueur:

«.... Presque aussitôt Martiny vint ouvrir. Il était en caleçon et au

milieu de la chambre à coucher, ils trouvèrent Sabotine à demi dévêtue,

en corset, avec un pantalon très large bouffant drôlement autour d’elle

et qu’une dentelle serrait sur ses bas noirs. Elle était furieuse,

le visage flambant sous des cheveux rouges. Ils tombaient en pleine

querelle, une histoire de jalousie»[320].

C’est gai! Mais, Sabotine, faut-il le dire? la chaleur aidant,

supprimait volontiers ce pantalon si «large» fût-il, et oubliait même

trop facilement qu’elle n’en avait pas.

Plus moderne, plus Montmartre, évoquant la bouche pâteuse des

lendemains de noces et les fâcheux copeaux de palissandre que guette

le réparateur vin blanc-citron, ce lever, de Montfermeil, emprunté au

rez-de-chaussée de l’_Eclair_:

«Rose, jetant loin d’elle le bout éteint de sa cigarette, repoussait

des pieds les draps et les couvertures, et s’asseyant sur le bord du

lit:

—Dis-donc, mon gros, fit-elle, illuminée... qu’est-ce que tu paierais

si je te fournissais le moyen de faire flanquer Nika à la porte par le

prince?

—Vous dites? cria-t-il.

—Donne-moi mes bas, dit-elle fiévreusement.

—Vos bas?

—Oui ... Ils doivent être par terre...

—Les voici.

—Et les jarretières, cherche!

—Mais, dites-moi!

—Tu vas voir... C’est une idée... une idée épatante... Passe-moi mon

pantalon... Là... comment, tu ne le vois pas?... Sur le dossier de

cette chaise?

—Je vous en supplie, dit Boiscervoise en apportant le pantalon...

Quelle est cette idée?»[321].

Mais vous n’avez cure de Nika,—moi non plus, d’ailleurs—les «pantalons

à manchettes» de Fanny Legrand[322] et le «pantalon tuyauté» de telle

femme d’amis de Courteline[323], vous paraîtront bien bourgeois et bien

pot-au-feu: restons plutôt sur la butte. Une montmartroise, et des

plus notoires, l’amusante _Échalote_, de Jeanne Landre nous y invite.

C’est l’heure à laquelle, devant son déshabillé, son vieux, conforme

à ses habitudes, lui découvre pour le chant et le café-concert, des

dispositions qui réclament instamment des chaussettes et des jupes

courtes:

—Chante voir un peu, dit-il à Echalote, un matin que celle-ci vaquait

à sa toilette et arpentait l’appartement, vêtue d’un pantalon et d’une

chemise dont le pan, non rentré, lui chatouillait les mollets»[324].

—Voyons, la gosse, veux-tu bien rentrer ça! se serait écrié M. de

la Rochefoucauld qui sut jadis élever la feuille de vigne à la

hauteur d’une maxime. Mais, M. de la Rochefoucauld ne fréquente guère

Montmartre depuis que le Bal des Quat-z-Arts ne l’y appelle plus en

service commandé, et c’est à peine si quelques revues du Moulin-Rouge,

avant son incendie, éveillaient encore le rut auquel il a prêté son nom.

Leurs dessous! cette lingerie si nécessaire pour aguicher le client et

lui donner l’illusion d’un peu de luxe, quelle place n’occupent-ils

pas dans les palabres que tiennent entre elles les petites courtisanes,

durant l’inaction et la paresse des après-midi.

[Illustration]

«A une autre table s’expliquent des choses très compliquées; il s’agit

d’une robe qu’on voudrait acheter ou plutôt qu’on a l’intention

de faire soi-même. Il faudrait acheter de la dentelle noire et de

l’étoffe. On en aurait pour six francs et on pourrait faire une

toilette qui paraîtrait avoir coûté plus de dix louis. C’est comme pour

le linge et les dessous, si on avait le temps de les faire soi-même,

et puis aussi la patience... mais on ne l’a jamais, et puis c’est

si facile de se faire acheter des affaires, ainsi ce pantalon... La

bonne grosse fille qui, candide, émet cette vérité, pose son talon

sur le bord de la table et tire sa jupe pour montrer ses dessous

outrageusement enrubannés de rouge, un peu de chair s’entr’aperçoit

au-dessus du bas; une autre déclare qu’elle porte des chaussettes et

pour le prouver, elle allonge ses jambes nues sur une chaise»[325].

Elles ignorent ces enfants, les préjugés bêtas et les fausses

pudibonderies de l’éducation bourgeoise et sont charmantes d’impudeur.

«Les gens qui sont près du groupe qu’elles forment au bal ou au café

sont bientôt initiés aux mystères de leurs dessous et peuvent constater

_de visu_ quelle est la couleur de leurs jarretières, si elles portent

des chaussettes ou pas de pantalons»[326].

Nous sommes loin des «pantalons angulaires» de la plus petite des

_Demoiselles Goubert_. Ils sentent trop le magasin de confection de la

rive gauche: les demoiselles de la Butte connaissent certainement et

semblent suivre à l’envi ce conseil digne d’une mère de Forain:

—Avec de jolis dessous, mon enfant, une fille peut se trouver mal

partout.

Un pantalon qui va mal, un corset défraîchi, il n’en faut pas davantage

souvent pour expliquer des rigueurs plutôt imprévues. En cas de chute,

quel désastre, si ces menus détails n’offrent point l’élégance et

l’harmonie voulues.

«Je crie; on accourt. Malgré moi je porte la main... où ça me fait mal.

On veut voir pour me secourir, mais je résiste en dépit de la douleur.

—Tu m’étonnes, Léonie!

—Parce qu’il y avait des dames?

—Non! un vrai guignon! Mon pantalon était sale»[327].

Sa place, alors, ô Léonie, était au blanchissage et non sous vos jupes.

Elles ne convenaient pas plus à cette lingerie défraîchie que le

porte-manteau d’un cuirassier, un jour d’inspection:

«O découverte lamentable!... le général aperçoit un ravissant pantalon

de femme, tout petit, tout mignon, tout coquet, orné de dentelles et

de faveurs roses, encore parfumé malgré la profanation dont il était

l’objet, et gardant, pour ainsi dire, quelque chose des séductions

qu’il avait pour but de voiler.

«En faisant son porte-manteau, Chapendart, sans y prendre garde,

s’était approprié l’indispensable d’Ida de Beaucontour»[328].

Après tout, j’ai bien connu un lieutenant aviateur, qui, au grand

scandale de l’inspection aéronautique, portait, fixé à la cabane de son

monoplan comme «mascotte» un fragment du pantalon d’une de ses petites

amies, une qu’on ne s’attendait guère à voir jouer les mascottes!

Pourtant, parmi les pécheresses dont s’enorgueillit notre Paris et

que lui envient les deux mondes, il en est qui, soit par goût, soit

par habitude, sont restées rébarbatives à l’usage du pantalon et n’en

portent jamais ou presque.

Mlle Emilienne d’Alençon serait du nombre, avança jadis cette mauvaise

langue de Falstaff. Je n’en veux rien croire et je dois humblement

avouer que ce n’est pas elle qui me répondit un jour avec la franchise

d’un soldat:

—C’est trop commun: toutes les... catins en portent et dit-elle bien

catins, la chère enfant?

Augustine racontant son passé, ne se montrait pas moins franche, et

confessait:

—Des jours, je battais les mains en riant, mais d’autres, je pissais

dans mes jupes, car je n’ai jamais porté de culottes...»[329].

D’autres seront moins brutales, mais leur aveu sera tout aussi

dépouillé d’artifice:

—J’admets encore les soies de couleur pour les jupons, mais pour le

reste non... Quant aux pantalons, je n’en porte jamais. C’est encore

une vieille habitude, une manie, si vous voulez; maman n’en portait

point; elle m’a élevée à n’en point porter et je ne pouvais pas me

décider à en mettre... Pourtant, si vous le désirez...

—Pourquoi vous demanderai-je de multiplier les obstacles entre votre

chair et la mienne?[330].

C’est un peu la réponse d’un païen mystique. Ce n’est d’ailleurs point

la seule des héroïnes d’Albert Aurier à n’en point porter. La plupart

des étoiles du beuglant de Châteauroux, qui, dans son roman de _Vieux_,

représentent le chœur antique, sont dans ce cas, et, au cours de la

partie de campagne où elles s’ébattent librement, le prouvent jusqu’à

l’évidence:

«Immédiatement toutes ces dames voulurent imiter les acrobaties du

facétieux voyageur. Et ce fut tout à coup d’échevelées culbutes,

des envolements de jupes, des surgissements de jambes en l’air, de

comiques apparitions de lingeries, voire même, la plupart ignorant les

raffinements pudiques de l’empantalonnement, de brusques et désopilants

étalements de nudités généralement secrètes»[331].

Bertha, elle-même, ne semblait pas en porter plus qu’au jour déjà

lointain de son premier engagement, cette nuit de souper, où, «sans

remarquer l’abjecte et ridicule posture de l’aimée... debout,... les

jambes écartées... sur le trottoir», le père Godeau, n’ayant plus sa

tête, lui confessait passionnément un désir qui devenait de l’amour,

«sans daigner entendre le rythmique clapotement des ignobles cascades

qui, railleur accompagnement pour sa chanson sentimentale, pleuraient,

ruisselaient, gargouillaient sous les jupons de la fille»[332].

La gêne d’un pantalon ne lui eût point permis cette hardiesse, et l’eût

forcée à prendre une posture plus conforme à son sexe.

Voulant prouver à l’ingénieur de Valenciennes qu’elle n’avait point

auparavant figuré dans la Terre, Mlle Bénédicksen, lui laisse

constater, sans plus d’embarras, en relevant ses jupes, qu’elle «porte

des chaussettes, ensuite qu’elle a le mollet nerveux et maigre, enfin

qu’elle se dispense de pantalon»[333].

Enfin, je ne parle pas, car elles sont légion, de celles qui, pour

plus de fraîcheur, suppriment l’été leur pantalon. Il n’est, en effet,

mauvaise société qui ne se quitte, et nous aurons occasion de voir de

très respectables et honnêtes femmes—jusqu’à preuve du contraire—en

faire autant et l’avouer non moins ingénûment.

[Illustration]

VIERGES ET DEMI-VIERGES

_Est-ce qu’une fille bien élevée ne porte pas toujours des pantalons!_

CHARLES AUBERT.

[Illustration]

VIERGES ET DEMI-VIERGES

Après avoir tenté, en 1804, de suppléer au manque de jupons ou à

leur insuffisance, le pantalon fut, suivant La Mésangère, importé

d’Angleterre en France, et vint dès lors compliquer la toilette des

petites filles.

Durant près de cinquante ans, elles en eurent, pour ainsi dire, le

monopole, et demeurèrent à peu près seules à en porter.

Il fait partie intégrante de leur costume, et il n’y a guère que les

gosses du faubourg, dont Alfred Machard nous a si joliment conté

l’épopée, pour n’en point avoir.

—Moi, j’irai à cheval... comme un gars.

«Tique, narquois, ricana:

—Penses-tu, on verrait tes guibolles!

— Quèq’ t’en sais?

— Je l’ sais, va, qu’ t’as pas d’ pantalon[334].

Elles sont pourtant l’exception, et en province même, les garçons ont

tôt fait de remarquer quand leurs petites camarades en sont dépourvues.

Arthur Rimbaud devait ainsi se souvenir d’une de ses voisines de

Charleville, dont il aimait à mordre les fesses, se saoulant de sa

chair nue:

Quand venait l’œil brun, folle en robes d’indiennes,

—Huit ans,—la fille des ouvriers d’à côté,

La petite brutale, et qu’elle avait sauté

Dans un coin, sur son dos, en secouant ses tresses

Et qu’il était sous elle, il lui mordait les fesses,

Car elle ne portait jamais de pantalons;

—Et par elle meurtri des poings et des talons

Rapportait les saveurs de sa peau dans sa chambre[335].

En dehors de ces cas isolés, son usage est absolument général,

que ce soient les «petits pantalons brodés» de Virginie[336], «ce

pantalon qu’une main brutale avait arraché» et sur qui s’apitoyait la

femme Testou[337], ou encore celui de la petite Alice Fossard. Des

cambrioleurs avaient pénétré chez sa grand’mère, à Créteil, et l’un

d’eux, soigneux, avait eu la délicate attention, de déposer sur une

chaise le pantalon de la gamine, pour ne pas salir, en montant dessus,

la tapisserie de la rentière.

Devant la Cour d’assises de la Seine, la vieille dame dépose:

«C’est alors que le troisième a fait signe de fouiller dans le

baldaquin du lit. Le garçon à côté de moi ramassa sur un fauteuil le

pantalon de ma petite-fille et le mit sur une chaise... Vous savez,

j’ai des chaises en tapisserie qui sont déhoussées. Et, pour ne pas

abîmer la chaise, il mit le pied sur le pantalon placé sur la chaise,

et atteignit ainsi le baldaquin»[338].

On a vu, certes, des acquittements plus scandaleux; la bonne dame

plaidait presque les circonstances atténuantes pour le malandrin qui

avait respecté sa tapisserie. S’il fut condamné, il put, à sa sortie de

Fresnes, être engagé de confiance par une maison de déménagement: de

semblables références sont rares.

Ces pantalons de gamines, on les connaît, laissant, comme celui

d’Augusta, apercevoir par leur fente, quand ils ne sont pas fermés,

«sous un pan de chemisette mutinement retroussé, des choses grasses,

rondes, fraîches comme des pommes»[339].

Le Pantalon Féminin · 第 11 / 26 段