aujourd’hui, et il appartiendra du moins à cette fin de siècle d’avoir
inventé un art incomparablement exquis, subtil, adorable, qui est la
dernière expression mythologique de la femme. Je veux parler de l’art
des dessous vaporeux et _olympiens_, du suprême goût des déshabillés,
de la chemise, des bas, du corset, des jarretières, pantalons, petits
jupons et peignoirs.
«Jusqu’alors la femme n’avait point absolument affiné ses sensations
du vêtement intime; il lui a fallu des siècles pour pousser dans le
dernier galant le goût délicat de ses voiles de la pudeur...»[259]
Des pages entières seraient à reproduire, bornons-nous à en emprunter
la conclusion:
«Il n’est point de spectacle qui puisse valoir aux yeux d’un mari
amoureux ou d’un amant passionné, doué du sens des chiffons, le
spectacle du déshabillage de la femme aimée. Tous les mystères des
Idoles antiques ne présentaient assurément pas dans leur symbole la
troublante poésie des rites qui accompagnent le dévêtissement de nos
élégantes divinités, à l’heure des apothéoses du désir, quand un à un
tombent, légers comme de l’écume, les voiles qui froufroutaient autour
d’elles»[260].
[Illustration]
Certes, on n’en était pas là. Victor-Emmanuel très zouave,—ne lui
avait-on pas décerné les galons honorifiques de caporal?—n’avait cure
de la chanson des désirs et du poème des déshabillés. La possession lui
suffisait, qui culbute et qui se repaît, les dessous lui importaient
peu.
Encore que la chronique nous ait conservé le souvenir des «pantalons
angulaires» de Cora Pearl, et que la photographie ait fixé sur la
plaque sensible la silhouette non moins austère de «l’inexprimable»
d’Alice la Provençale[261], nous savons peu de chose des demi ou quarts
de mondaines du Second Empire.
Le «passage de l’inexprimable»[262] était bien devenu une des heures
de la toilette des dames. Nombre d’entre elles, cependant, n’en
portaient pas encore, leurs braves femmes de mères ne les ayant pas
habituées à ces complications.
Grévin qui a semé tant de pimpants croquis de Parisiennes en chemise et
en corset—la chemise longue et le corset court—pas plus que Gavarni,
n’a esquissé sa silhouette en pantalon. Affaire de goût, sans doute, de
sa part, car ses petites femmes portaient, elles aussi, des pantalons,
deux de ses légendes en témoignent.
L’une est placée au-dessous d’un couple de canotiers, ces êtres, hélas!
préhistoriques.
—Déjà la brise du matin...
Soulève de Nini la jupe frémissan... an... ante.
—Oui... mais Nini a des culottes»[263].
L’autre corse ce dessin intitulé: _Un engagement_.
—Avez-vous du galbe?
—Plaît-il?
—Avez-vous des jambes?
—...Je vous ferai bien voir... plus haut, mais j’ai un pantalon»[264].
Avoir du galbe ou avoir des dispositions, cela se vaut dans la bouche
des directeurs d’agences théâtrales, ce sont toujours les jambes...
un peu plus haut. Plus récemment, «le regretté» G. Albert-Aurier—ô
Monna!—a donné dans son roman de _Vieux_ cette contre-partie à la
légende de Grévin:
—Allons non... monsieur Thomas... non... pas de bêtises... allons, non,
non, finissez... j’ai pas de pantalon, finissez...[265]
La crinoline avait imposé le pantalon. La cage disparaissant, saluée
de quels quolibets son complément n’allait-il pas la suivre dans son
hégire ?
Sous les jupes tombant droit, sans ballonner, son utilité devenait tout
au plus relative. L’occasion pouvait sembler excellente aux femmes et
aux jeunes personnes pour supprimer de leurs dessous cet objet qui
avait eu tant de peine à faire accepter sa présence. Nombre d’entre
elles le tenaient pour disgracieux ou gênant et il y en avait encore
pour le juger indécent.
Il n’en fut rien.
Les mœurs n’avaient pas changé et n’étaient pas devenues meilleures.
La simple vision d’un pantalon de femme suffirait à dissiper cette
illusion. Mais, le pantalon lui-même avait changé et il devait
moins le revirement dont il bénéficiait aux circonstances, dirai-je
concomitantes, qu’à l’évolution qu’il avait subie.
Il avait dansé et avait plu.
De long et rébarbatif qu’il était quinze ans plus tôt, il était
devenu presque court—je dis presque: aujourd’hui, il nous semblerait
affreusement long—dépassant à peine le genou et avait gagné en élégance
ce qu’il perdait en longueur et en largeur.
La percale et la batiste avaient remplacé le bazin et le madapolam, il
ne finissait plus en tuyaux d’orgue et ses poignets commençaient à se
garnir.
Bertall a ainsi décrit ce pantalon de la fin du Second Empire et des
premières années de la République, ignorant encore, le plus souvent,
des entre-deux et des valenciennes dont quelques rares élégantes
appréciaient cependant déjà la saveur:
«Suivant que la dame qui porte le pantalon a la jambe plus ou moins
heureusement tournée, le pantalon est plus ou moins long.
«Généralement, il s’arrête un peu au-dessous du genou.
«Celles qui possèdent une jambe bien faite, que dis-je? deux jambes
bien faites, ornent avec plus de soin le bas du pantalon, soit d’une
guipure, soit d’une broderie, soit de petits plis finement tuyautés.
Il faut bien être prête pour les éventualités de la promenade, les
ascensions ou les descentes de voiture, ou les fantaisies de la brise.
«Celles dont les jambes ne sont pas irréprochables donnent moins de
piquant à la garniture du pantalon, afin de ne pas attirer les regards.
«Généralement elles mettent un soin méticuleux à laisser tomber les
draperies de leur jupe, et l’on aperçoit le bord timide du pantalon que
dans les circonstances exceptionnelles de vent indompté ou d’orage
ruisselant»[266].
Évidemment, ce n’était pas encore le fouillis de dentelle qu’est
aujourd’hui le pantalon d’une jolie femme, toutefois, ce n’était déjà
plus le rempart de jadis, rempart pour rire, car une large brèche en
avait depuis longtemps réduit à néant le système de défense?
Complice de toutes les coquetteries et les pires, impassible et inerte
témoin de bien des abandons, pratiquant, avant la lettre, la libre
doctrine du «laissez-faire, laissez-passer», de «l’inexpressible», de
«l’inexprimable», de «l’indispensable», il était devenu tout bonnement
le «pantalon», avant que de redevenir, pour nos coquettes la «culotte».
De son indécence, il n’était plus question, mais de son élégance et de
sa joliesse.
Il n’effrayait plus les amoureux, mais les excitait. Vieux et jeunes
commençaient à connaître le charme et le pouvoir d’«une culotte
ornée de dentelles»[267], le voile devenait piment et le roman et la
caricature en attendant la photographie, n’allaient point tarder à s’en
emparer.
La crinoline pouvait disparaître, le pantalon lui survivrait et il
aurait pour cela de bonnes raisons.
Outre l’habitude et la peur des chutes qui ne permettent pas à
beaucoup de les supprimer quand elles ont accoutumé d’en porter, outre
l’hygiène, la crainte du froid et de la poussière, outre la pudeur,
ou, si l’on préfère la prudence, la femme avait pour rester fidèle
au pantalon—on a la fidélité que l’on peut—une raison meilleure que
toutes, sa coquetterie.
Court, large et ouvert comme il est, cuirasse percée en son milieu, le
pantalon n’arrête pas plus l’insolence des mains qui se glissent que
l’indiscrétion de la brise ou des bestioles, mais il est de mode d’en
porter, il complète les dessous et corse les déshabillés. La silhouette
de la femme en pantalon, si le fâcheux embonpoint ne le gagne pas,
est amusante et charmante, et vous auriez voulu qu’elle renonçât à en
porter, sous prétexte qu’elle abandonnait ses cages?
Le pantalon a été dans la toilette féminine non une révolution, mais
une évolution, évolution qu’a chantée, sans en comprendre peut-être
toute la grâce, un poète dont les qualités de sagace administrateur
n’ont éteint ni la verve, ni l’esprit.
Les siècles passent, et la mode
Ajoute au costume commode
De nos ancêtres court-vêtus
Des complications fâcheuses
Et qui ne sont avantageuses
Que pour les marchands de tissus.
Le mollet féminin se glisse
Dans une enveloppe factice,
Bas de soie ou bas de coton;
Lorsque la jupe se soulève,
La très pudique fille d’Ève
Ne montre plus qu’un pantalon[268].
Oui, mais... elle sait fort bien, l’impudique, le prix et le pouvoir
de ce qu’elle montre et, pour le «suiveur» ravi, ce prix est
inappréciable, quand il n’est pas honnêtement tarifé.
Aussi, loin de disparaître, l’usage du pantalon s’est-il, depuis le
proconsulat de M. Jules Grévy, singulièrement généralisé, je dirais
même démocratisé, si le vocable ne me semblait malséant.
A part les chauds juillet et les brûlants août où tant, et des
plus honnêtes, les suppriment, à l’affût d’un peu de fraîcheur, il
n’est petite des Modes et Confections qui n’en porte aujourd’hui.
Que diriez-vous de cette lingerie biscornue, Mimi Pinson et, vous,
Francine, chères âmes qui jamais ne songeâtes à en compliquer vos
dessous si sommaires.
Ils semblaient, dépassant à peine le genou, courts à Bertall; ils le
sont devenus bien plus et l’on ne peut,—l’on doit cet hommage à la
sainte Ligue—parler de la Parisienne, sans parler de ses dessous et de
ses pantalons.
«Passons à l’inexpressible, écrivait, il y a trente ans, Violette.
Celui-là, du moins, s’il n’est pas toujours gracieux a le mérite de sa
personnalité. Ce n’est pas comme la chemise-pantalon un objet neutre et
hermaphrodite.
«Le pantalon désormais ne descend pas au-dessous du genou. Qu’il soit
orné par un ruban, de forme zouave avec un plissement de dentelle
jabotant sur la jarretière ou bien tout droit, achevé par une neige de
plis, d’entre-deux et de dentelle, sa longueur est marquée. Il doit
être inapparent: à peine si le bord léger flotte sous le petit jupon
court, le seul que l’on porte aujourd’hui»[269].
Mieux encore, Mlle Marguerite d’Aincourt semble en avoir apprécié la
grâce et s’est efforcée de la rendre:
«Ce n’est plus l’horrible gaine d’autrefois, on le fait adorable et
coquet, pour qu’il ne trouble pas d’un accord discordant le délicieux
poème qui s’appelle la toilette intime de la femme et qui semble écrit
par ce grand et incomparable poète: l’Amour. Il n’y a que les Anglaises
gourmées qui n’osent parler du _pantalon Chérubin_, si joli avec sa
jarretière de ruban qui se serre au genou, sous lequel s’agite et
frissonne un long volant de dentelle.
«En voici un autre, qui aurait dû recevoir le baptême et que nous
nommerons _le Charmeur_, de notre autorité privée. Vîtes-vous jamais
chose plus gracieuse, que cette multitude de volants de dentelles dont
il est formé, volants que relèvent et serrent les sept rangs de rubans
étroits qui le garnissent en long.
«Vous voyez que cet objet de toilette correspond par son élégance, à
toutes les autres parties de notre costume, et qu’il n’est plus besoin
de lui assigner un coin caché dans les tiroirs»[270].
Pour clore ces citations par une prose d’une autre qualité, qu’il me
soit permis de citer à nouveau Octave Uzanne.
Qui pouvait mieux chanter le secret de nos vierges en fleurs et chanter
la louange de leurs pantalons «assortis aux chemises... non moins
variés, jolis et ingénieusement combinés en pongis ou en étoffe de soie
vaporeuse, avec des flots de dentelles aux genoux, des entre-deux sur
la hanche et des enrubannements inexprimables»[271]?
«Les moralistes, conclut d’autre part Octave Uzanne dans _Nos
Contemporaines_, qui ne sont aucunement des «féministes», et
plus rarement encore des sensitifs et des artistes, s’élèveront
encore contre le luxe effréné et scandaleux de la toilette; ils
protesteront contre ces recherches dans la confection du corset,
du jupon, de la nuageuse chemise, et contre cette préciosité des
_tuyaux de modestie_,—ainsi que les demoiselles de couvent nomment
leur pantalon;—mais ces sophistes ne seront point écoutés davantage
aujourd’hui que naguère»[272].
En vérité, il faut savoir gré au pantalon des transformations
successives qui, depuis plus de vingt ans, laissent la jambe, svelte
ou forte, trop longtemps uniformément vêtue de noir, saillir dans
l’harmonie de sa ligne, hors de la fallacieuse et illusoire batiste,
sans quoi, mêlant ses regrets à ceux du Pont-Royal, il faudrait
emprunter à Bertall un peu de sa cendre et regretter avec lui le temps
passé:
«Le vent n’a plus de ces révélations indiscrètes dont s’amusaient
nos pères, et dont les dessins d’Horace et de Carle Vernet nous ont
conservé le souvenir. En ce temps, certains gourmets et curieux
faisaient station sur le Pont-Royal à l’affût de quelque bourrasque
révélatrice.
«L’introduction du pantalon féminin a supprimé définitivement cette
source d’indiscrétions, il ne stationne plus de curieux _ad hoc_ aux
abords du Pont-Royal»[273].
O mélancolie des choses!
[Illustration]
TROTTINS ET MIDINETTES
_Ah! l’exquise exhibition
De pantalons blancs et de cottes,
De mollets et de bas à côtes,
Prenant jour sans ambition._
TH. HANNON.
[Illustration]
TROTTINS ET MIDINETTES
Ménagère ou paysanne, la femme du peuple ne porte généralement pas de
pantalon.
Pendant longtemps, les fillettes le quittaient en même temps que
l’école. Le dimanche seulement, il fait, à la campagne, une timide
apparition sous les jupes des jeunes filles.
Il est ainsi devenu pour quelques-unes un accessoire qu’elles croient
obligé, non de la demi, mais de la grande toilette. Il accompagne les
chapeaux empanachés et les corsages criards des demoiselles de Bracieux
ou de Nouan-le-Fuzelier.
—Ah! que j’ai-t-y du goût!
Laissons-là les culottes des pêcheuses des Sables-d’Olonne et
d’Arcachon: elles sortent de notre cadre, et bornons-nous à constater
qu’en Bretagne, elles s’en passent le plus souvent.
Quant aux pantalons des Sablaises, professionnelles de la plaque
sensible et de la carte illustrée, on ne le connaît que trop. Jambes
croisées, parties d’âne ou de campagne, tout lui est bon pour être
exhibé. Article d’exportation.
La fille de campagne ne porte guère de pantalon que lorsqu’elle l’a
quittée pour la ville. Deux raisons semblent l’amener à adopter
cet accoutrement: l’imitation de la dame chez qui elle sert et la
galanterie.
La galanterie surtout, car, au dire des maîtresses de maison,
auxquelles leur livre de blanchissage ouvre les yeux, combien parmi les
bonnes n’en portent que leur jour de sortie.
Parfois même, il les gêne tellement, que, leur premier soin, une fois
rentrées, est de le retirer, ce qui fait que survenant à l’improviste,
le dimanche soir dans leur cuisine, on le trouve bouchonné dans un
tiroir, voisinant avec les couteaux et les livres du boucher et de
l’épicier.
Les bourgeoises économes veillent d’ailleurs à ce que leur domesticité
ne salisse pas trop de linge: comme dans les couvents, elles ont droit
à un pantalon par semaine, et Madame élève la voix quand Justine en a
dû mettre deux au sale.
[Illustration]
—Une fille qui porte des pantalons est une fille qui se conduit mal.
Ce fut un axiome longtemps admis et ne m’a-t-on pas cité cette phrase
restrictive, jointe, il y a une cinquantaine d’années, par une brave
bourgeoise, aux renseignements qu’elle fournissait sur une de ses
anciennes bonnes:
«C’est une excellente et brave fille, que je crois honnête; mais, je
dois vous prévenir qu’elle porte des pantalons».
Très, trop enjolivés même, souvent, au goût des vieilles dames de
province restées fidèles aux tuyaux d’orgue et aux trois petits plis de
leur jeunesse, les dentelles des pantalons de leurs femmes de chambre
les scandalisent:
—De la dentelle, à des pantalons!
—Sans doute, Madame, et d’une domestique encore.
Si la maîtresse n’a pas atteint un âge canonique lui permettant de
s’indigner de ces gentillesses et si elle partage ce faible pour la
lingerie, on pourra, lors du départ brusque d’une soubrette qui a cessé
de plaire, assister à cette scène amusante empruntée au _Fin de Siècle_:
«A la suite d’une observation non motivée qui lui a valu une riposte un
peu vive, Madame a donné ses huit jours à Justine.
«Justine a accepté son congé sans sourciller. Le jour de son départ,
elle range soigneusement sa malle, puis soudain observe:
—Il me manque encore trois pantalons! Je ne partirai point avant
d’avoir visité l’armoire de Madame.»
Les rôles renversés, on n’est pas plus fin de sexe.
Pour quelques-unes, frileuses ou coquettes, le pantalon devient ainsi
une habitude, mais c’est l’exception. Il en est de même dans le peuple.
—La femme honnête?... Mais, on la reconnaît à ce qu’elle a les genoux
sales! me déclarait, un jour avec une brutalité toute médicale, un
interne de mes amis.
Si ces constatations n’étaient par trop macabres, on n’aurait qu’à
feuilleter les renseignements fournis par l’administration de la
Morgue au lendemain des grandes catastrophes, pour se rendre compte de
l’ignorance où la plupart vivent, dans le peuple, de ce vêtement.
Mais la Morgue ne saurait convenir à ces notes. A ces données
posthumes, l’aventure de l’infortunée Élisa est préférable. Elle
tenait du vaudeville et non du drame, ce qui n’empêcha la pauvre fille
de donner aux gamins enchantés une preuve frappée encore plus que
frappante de son manque de pantalon.
Rue de Maubuée, Elisa avait rencontré un de ses anciens amants. Peu
galant, celui-ci, avait tenu en dépit de la présence des badauds, à
profiter de l’occasion qui s’offrait de régler avec elle un ancien
compte resté en suspens: la troussant à pleines mains, il lui avait
appliqué une de ces magistrales fessées qui font époque dans la
vie d’une femme. Les passants amusés, sans oublier le mitron et le
télégraphiste de rigueur, avaient fait cercle autour du groupe. Des
agents survinrent, firent circuler, comme il convenait, dressèrent
procès-verbal et invitèrent les deux champions du match à les suivre au
poste.
M. Duranton présidait alors aux destinées du commissariat auquel ils
furent amenés, et à la proposition assez inattendue de la victime de
cette attaque brusquée, sut opposer une aimable fin de non recevoir. Le
commissaire ne se contente pas d’être bon enfant, il est souvent galant
homme:
«M. Duranton interrogea le sieur F..., qui avoua son _forfait_. Quant
à la fille Élisa, pour accabler son indigne adversaire, elle offrit au
commissaire de lui prouver qu’elle avait été bel et bien _dévisagée_
par le public, vu qu’elle ne portait pas de pantalon.
«M. Duranton a galamment refusé de faire la constatation demandée.
Quant à F..., il a été gardé à sa disposition sous l’inculpation
d’attentat à la morale publique»[274].
_Renouvelé de l’Assommoir_, spécifiait l’_Intransigeant_, en tête de
ce filet que nous lui empruntons. Oui, au pantalon près, car la grande
Virginie en portait: et Gervaise dut en débarrasser la fente pour lui
administrer une correction aujourd’hui devenue aussi classique que le
récit de Théramène:
«Dessous il y avait un pantalon. Elle passa la main dans la fente,
l’arracha, montra tout, les cuisses nues, les fesses nues...»[275]
En faisant porter un pantalon à la grande Virginie, Zola ne s’est
nullement écarté des données très exactes de son observation: c’est une
fille bien plus qu’une ménagère. Il lui est familier ainsi qu’à ses
semblables et semble faire partie de la profession.
C’est un des accessoires de leur trousseau par quoi s’avère les progrès
de leur galanterie, elle en marque pour ainsi dire les étapes. Non
moins juste est cette observation de Jean Reibrach:
«A mesure, elle s’amusait, faisait des allusions, en femme tenue
au courant des histoires par le luxe croissant des dessous depuis
l’arrivée des officiers; les chemises s’affinant, gardant des parfums;
les pantalons se garnissant de dentelles peu à peu»[276].
Aussi ne faut-il pas s’étonner de voir cette gobette de Luce, aussitôt
qu’elle est entrée dans la voie du mâle, se faire offrir par son vieux
malpropre des chemises et des pantalons Empire, dont elle fait les
honneurs à Claudine, laissée, à vrai dire, assez indifférente par les
splendeurs et les anachronismes de cette lingerie:
—... As-tu vu mes chemises? viens voir mes chemises! J’en ai six en
soie, et le reste Empire à rubans roses, et les pantalons pareils...
—Des pantalons Empire! Je crois qu’on n’en faisait pas une consommation
effrénée, dans ce temps-là...
—Si dà, à preuve que la lingère me l’a dit qu’ils sont Empire!...[277].
Plus heureuse qu’Elisa, certaine institutrice d’Olivet, près Orléans,
(pépiniéristes, bal, fritures) en portait, et, comme Claudine même, les
portait fermés, circonstance favorable auquel le pharmacien Veinard, ce
nom prédestiné, dût de comparaître devant la justice de son pays pour
le simple délit de voies de fait et non sous l’inculpation beaucoup
plus grave d’outrage aux mœurs.
Le pantalon fermé de l’institutrice, la fessée qu’elle reçut et le
procès qui suivit; l’aventure eut à l’époque son heure de vogue et de
gaîté. _Le Figaro_ même souleva les voiles,—les jupes seraient plus
exactes,—de la demoiselle. Après avoir joliment conté la chose, M. de
Rodays concluait en ces termes:
«Maintenant, notons un bien joli détail. Il faut avouer que M. Veinard
a une certaine dose de chance. Le fait d’avoir frappé publiquement
un adversaire au visage constitue le simple délit de voies de fait;
mais le fait d’être allé chercher sa vengeance dans des profondeurs
plus cachées, plus intimes, et sur un champ de bataille plus étendu,
constitue le délit fort grave d’outrage aux mœurs.
«Or, admirez cette circonstance merveilleuse: la main irritée du
pharmacien d’Olivet avait rencontré un de ces vêtements que la pudeur
anglaise empêcherait de nommer. Bref, l’institutrice portait... un
pantalon. Ce qui fait que devant ce rempart de toile fine, tuyauté en
bas, bien serré à la taille et hermétiquement clos de partout, les yeux
indiscrets de l’assistance en furent absolument pour leurs frais.
«C’est à ce vêtement providentiel[278] que le prévenu a dû de n’être
renvoyé devant le tribunal de son pays que pour simple délit de voies
de fait et d’en être quitte à bon marché: une amende de deux cents
francs»[279].
Il n’arrive pas tous les jours d’être fessée en public. Ces deux
exemples n’auraient donc sans doute pas suffi à décider les hésitantes,
si la coquetterie et les impériales d’omnibus—encore une source
d’indiscrétions disparue—ne s’en étaient mêlés.
L’ouvrière d’un rang un peu plus élevé—robes, confections,
modes, demoiselles de magasin, la rue de la Paix et le Métro de
l’Opéra—semble, en effet, à ce point de vue, comme à d’autres, former
une transition entre le peuple d’où elle sort et le monde galant
auquel, souvent, elle aboutit.
Nombre de ces enfants, mises avec un chic et une élégance qu’ignorait
totalement Berthe à l’époque où elle filait, sont attendues à la sortie
de l’atelier, par leur petit homme, quand ce n’est pas le fâcheux
micheton, qui les emmènera dîner et passer la soirée à Montmartre.
Menant parallèlement les travaux de l’aiguille et de l’amour, en
attendant de sacrifier les premiers aux seconds, elles se trouvent
amenées à soigner davantage leurs dessous.
Le pantalon reparaît—certaines n’en portaient plus—et se garnit; les
chemises s’écourtent et se dentellent. Les déshabillés sont prévus et
attendus.
Elles feront bien, pourtant, les chères gosses, si elles ne sont pas
sûres de la discrétion de leur amant, ou si, au cours d’une visite au
Louvre ou au Bon Marché, elles n’ont pas la force de résister à quelque
tentation mauvaise, de ne pas cacher dans leur inexpressible le fruit
de leurs économies ou de leurs larcins.
On ne saurait croire jusqu’où va l’indiscrétion de certains gigolos et
des inspecteurs des grands magasins. On a appelé cette opération la
fouille et le mot fait image.
Mlle Joséphine (avenue Jean-Jaurès) en fit la cruelle expérience, et
tout comme le renard, jura mais un peu tard qu’on ne l’y prendrait
plus. Ayant imprudemment livré à un prévenant jeune homme, M. Maurice,
la clef de son cœur et de sa chambre, elle s’aperçut au bout de
quelques jours avec effroi, de la disparition de l’objet aimé et de ses
économies.
«Elle les cachait dans la ceinture de son pantalon, mais elle avait
commis l’imprudence de lui laisser deviner sa cachette»[280].
Le gentilhomme écaillé avait disparu entre deux eaux et les économies
n’avaient pas dû faire long feu aux comptoirs des bars de Belleville.