centimètres, fixé par des boutons»[228], tandis que le corset de
couleur fait une timide et médiocrement heureuse apparition:
«Quelques femmes un peu économes ont voulu adopter la soie et la moire
gris poussière; mais elles ont reconnu qu’un corset perdait de sa
grâce et de sa coquetterie charmante, s’il n’était pas d’une blancheur
éclatante»[229].
Si longs qu’ils soient, les pantalons commencent à s’orner:
«Les pantalons ont également un entre-deux au bas, posé au-dessus d’un
petit volant qui termine le pantalon»[230].
En 1848, la _Lingère parisienne_ commence à donner des patrons de
«pantalons de dames»—et quels patrons—mais, les petites filles
surtout en portent, c’est même par quoi leur toilette continue à se
différencier de celle des grandes personnes:
«La mode veut qu’on habille ces femmelettes en femmes, et sauf le
pantalon qui est de rigueur, rien, dans leur toilette, ne diffère
essentiellement de celle de leur sexe»[231].
Dans sa croisade en faveur du costume rationnel, (le mot n’était pas
encore créé), Mme Dexter s’étonne de voir trouver inconvenant pour les
femmes ce qui pour les fillettes semble de toute décence.
M. John Lemoine rend compte dans le _Journal des Débats_, de cette
tentative et retient cet argument de Mme Dexter:
«J’en appelle à tout homme qui a eu l’occasion de marcher derrière
une femme un jour de grand vent, et je lui demande si notre toilette
actuelle a droit au monopole de la décence. Jusqu’à l’âge de quatorze
ans, le costume qu’on appelle immodeste est très bien porté, mais le
lendemain on le trouve inconvenant»[232].
Laid plus encore qu’inconvenant, si l’on veut bien se souvenir de ce
qu’était alors un pantalon de femme. Louis Sonnolet a évoqué, dans la
_Vie Parisienne_, le spectre de ces laideurs:
«Mieux que ça, on affuble les femmes et même les petites filles
d’amples pantalons dont les deux jambes, empesées, rigides,
rigoureusement cylindriques tombent jusqu’à l’escarpin à cordons de
soie. C’est le règne du pantalon pour toutes, du pantalon disgracieux
et austère qui a un faux air d’armure de chasteté»[233].
Tuyaux de modestie, tuyaux de cheminées, dont ce quatrain attribué au
Maître, célébrait dignement l’horreur:
Que les femmes d’un âge épouvantable ornées
S’affublent de tuyaux comme les cheminées,
J’y consens... Mais, j’en jure par Apollon,
Je n’ai jamais compris Vénus en pantalon.
Le fiancé ne prévoyait guère ces voiles protecteurs qu’il devait par la
suite ne pas aimer, quand dans une de ses lettres à Adèle Foucher, il
lui reprochait de relever trop haut ses jupes dans la rue et de laisser
voir ses jambes aux passants[234].
Ainsi que la politique, le pantalon fit des siennes et tenta son coup
d’état, en décembre 1851, en réclamant ses droits sous la «toilette de
bal ou de grande soirée»:
«La jupe est en gaze blanche très ample; elle a pour tout ornement,
devant, trois chefs d’argent partant du milieu et s’éloignant du bas.
Entre eux il y a un semis de pois d’argent. Un pantalon de gaze blanche
unie et n’ayant que très peu d’ampleur est retenu au bas de la jambe
par un chef en argent»[235].
Cette description ne ment pas à la réalité.
Sur la planche consacrée à ces splendeurs, la jeune personne ainsi
accoutrée lève modestement de la main droite le bas de ses jupes, sous
lesquelles apparaît, au-dessus de la bottine, le poignet du pantalon.
A ce douloureux spectacle, une belle dame, dont le costume constitue
une symphonie d’un vert grelottant, baisse vers elle l’attrition de son
regard... On sent proches des compliments de condoléances.
Encore que ce ne fut guère joli, jamais tentative aussi sérieuse
n’avait été faite pour faire accepter à la femme cet accessoire.
C’était vouloir le faire passer de la toilette de villégiature, sous
laquelle on le déclarait dès 1846, indispensable, dans la toilette
habillée. Depuis les beaux jours de Catherine de Médicis et de
Notre-Dame de Thermidor, jamais on n’avait eu semblable audace.
Certaines, entre autres la princesse de C... suivirent trop à la lettre
la mode nouvelle, et ne craignirent pas de s’embarrasser d’un pantalon
non pour une soirée, mais pour un rendez-vous. Lourde faute, car il
était fermé.
Cela ressemblait à une mauvaise plaisanterie. La pauvre femme en fit
l’expérience et ne pardonna point à son soupirant de n’être pas un de
ces vigoureux amants de Brantôme, qui, en un coin de fenêtre, savaient
essarter les caleçons de leur dame s’ils avaient le mauvais goût d’être
bridés?:
«Après Mme P..., Mme la marquise de C..., a eu l’honneur de passer
devant notre aréopage. C’est encore un _bas bleu_ de première qualité,
qui étudie les langues modernes et les guitares, jadis coquette et très
maniérée; je l’ai connue fumant la cigarette chez la princesse M... Le
pauvre E... M..., en était très épris, il eut d’elle un rendez-vous
qui n’eut aucun résultat, parce qu’elle portait pour la circonstance
des pantalons sans couture, que mon timide ami n’osa pas déchirer, ce
qu’elle ne lui a point pardonné»[236].
Cette idée aussi! Comme on comprend après cela ce cri du cœur d’une
honnête bourgeoise de Nancy qui, après avoir voyagé en tête-à-tête et
de nuit avec un bel officier bleu, confessait le lendemain à une amie:
—Sotte que je suis! pour une fois que j’ai eu une occasion, j’avais un
pantalon fermé...
En janvier 1852, les premières lignes de la chronique du _Moniteur de
la Mode_ constataient le terrain gagné par le pantalon:
«Le pantalon, jadis toléré pour la demi-toilette, a fini, d’empiètement
en empiètement, par avoir ses entrées au bal. On fait pour les soirées
dansantes d’élégants pantalons bouffants et serrés à la cheville par un
poignet formé d’un chef d’argent. Cette mode a pour objet de protéger
la jambe contre les indiscrétions de la valse et de la polka.
«Quelque chose de charmant et qui s’harmonise à ravir avec les
pantalons _à la sultane_ (tel est le nom de cette importation
asiatique), c’est un brodequin de satin blanc...»[237].
«Le pantalon jadis toléré pour la demi-toilette». Que diraient de
cela les belles dames ou les fraîches demoiselles de chef-lieu de
canton qui n’en portent, elles, que leurs jours de grande toilette? Le
pantalon accompagne le chapeau à plumes, et quelles plumes!
Tantôt en percale, sans garniture d’aucune sorte, tantôt garnis d’une
humble frivolité (1844) ou «en batiste très fine, bordé d’une toute
petite valencienne» (juin 1851), couvrant la jambe et une partie de la
bottine, ces pantalons dépassent sous les jupes des fillettes et des
jeunes personnes. Les journaux de modes et les journaux illustrés en
font vivre le souvenir et Violette ne les a point oubliés:
«Ces pantalons de percale voilant la jambe jusqu’à la cheville, très
décents, mais affreusement laids et bourgeois, qui donnèrent aux jeunes
filles d’il y a trente ans l’air de pigeons pattus»[238].
Lorsque les femmes se décidèrent à emprunter aux petites filles cette
partie de leur toilette, l’hygiène aurait eu voix au chapitre autant
que la prudence, ... je n’ose dire la pudeur. Edmond Texier accorde
même plus d’importance à cette considération qu’à la crainte du vent et
des chutes.
Pour ma part, je croirais volontiers plus encore à la toute puissance
de la mode. L’hygiène a bon dos, mais c’est une de ces voix que les
femmes écoutent peu.
«De jour en jour, hommes et femmes accordent de plus en plus à
l’hygiène. L’usage si répandu aujourd’hui de la flanelle sur la
peau, des doubles chaussures contre l’humidité attestent des soins
plus prudents. C’est aussi dans cette vue que les dames se sont
définitivement mises en possession des pantalons»[239].
Ah non! faisant grâce à celles que nous aimons ou que nous désirons de
la flanelle sur la peau et des doubles chaussures, voyons surtout dans
le triomphe du pantalon une conséquence de la crinoline, qui n’allait
pas tarder à en faire l’«indispensable».
Le vent et les chutes, le froid et l’humidité, ce sont pourtant les
deux facteurs que font valoir le _Conseiller des Dames_ et la _Lingère
parisienne_ en donnant leurs premiers patrons de «pantalons» ou de
«caleçons de dames».
L’un envisage les excursions:
«A la demande des dames qui voyagent, nous donnons le patron d’un
pantalon pour dames ou jeunes personnes»[240];
L’autre, les rigueurs de l’hiver, mais la formule ne change guère:
«A la demande d’un grand nombre de nos abonnées, nous donnons
aujourd’hui, à l’entrée de la saison d’hiver, un excellent patron de
pantalon de dames»[241].
Décidément, la poire était mûre et les femmes semblaient vouloir y
mordre.
La note était la même dans le _Parterre des Dames et Demoiselles_
(1857) et un petit conseil y était joint:
«Pantalon: vêtement que les femmes ne devraient jamais quitter, surtout
en hiver».
Eh! eh! la bulle contre les caleçons, qu’en faites-vous, M. l’Abbé? car
le jardinier de ce Parterre n’était autre que l’abbé C. M.; un Parterre
qui parfois tournait au «jardin secret».
Cette fois, dans sa simplicité, le pantalon est admis et adopté par les
élégantes. Les jupons sont garnis et les pantalons unis; qu’importe,
les voici bien près d’avoir conquis leur place parmi les dessous de la
femme:
«Des ceintures pareilles à celles des jupons se posent aux pantalons
que les dames adoptent généralement aujourd’hui. Mais ils sont aussi
simples que les jupons sont riches»[242].
Ce triomphe aurait peut-être été long à venir si un allié, plus
puissant que le froid, que le vent et que les chutes, ne l’avait
assuré. La crinoline commençait à sévir et pendant plus de dix ans,
encombrante, disgracieuse et ballonnante, elle allait éloigner du corps
les jupes des femmes et rendre cet empantalonnement nécessaire.
«Subitement, voici apparaître de formidables barrières. Subitement,
voici venir une de ces révolutions de la mode dont nous parlions à
l’instant.
«Jusqu’alors, en effet, dans la toilette féminine, l’inexpressible,
le pantalon, ce qu’on appelait—tant il se portait peu—_le caleçon des
coquettes_, n’avait joué qu’un rôle secondaire. Or, avec le second
Empire, avec la Crinoline, il devient l’_indispensable_, si bien que
ce qui se relevait et se montrait si facilement, si naturellement, dès
maintenant, va devenir plus fermé, plus caché.
«Finis désormais les Nus rayonnants et sans malice du premier Empire
et de la Restauration, finis les visions engageantes, les aperçus de
cuisses avec lesquels l’imagerie de 1830 raccrochait les passants.
«Et alors va commencer—il faut savoir se contenter de ce que l’on a—le
règne du mollet amené par le retroussage des jupes courtes sur la cage
de fer, sur la crinoline.
«Le retroussage complet ne s’obtiendra plus que par les côtés, dans
ces positions particulières nettement définies: _montée_, _entrée en
omnibus_, _en voiture_, _en wagon_, et avec, comme vue de dessous,
cette chose peu gracieuse, hideuse même; la femme _empantalonnée_, la
femme mise en sac dans le pantalon droit de l’époque. Regard oblique
vers les bastilles de la toilette»[243].
Vieux Dupin, en vain tu fulmines
Dans ton petit livre à deux sous:
Tu tapes sur les crinolines,
Ne pouvant plus taper dessous...
Artistes et moralistes pouvaient, à défaut de lois somptuaires, railler
et combattre la mode absurde des cages. Elles étaient maîtresses et
reines: par leur bon plaisir, les femmes allaient être condamnées
désormais à porter culotte.
Ce n’est pas à dire que toutes protestations aient cessé. Il s’en
élevait et il devait s’en élever longtemps encore.
Pour certains, la femme ne pouvait que gagner à rester femme et par ces
malencontreux pantalons elle achevait de se viriliser:
«Nous nous rapprochons du costume des hommes, nous portons les chapeaux
ronds, les cols brisés, les manchettes mousquetaires; rien n’y manque,
pas même les pantalons pour beaucoup d’entre nous. Je ne suis pas sûre
que nous y gagnions, les femmes doivent rester femmes avant tout»[244].
Pas un historien du costume n’a négligé de noter cette petite
révolution que les cerceaux des coquettes amenaient dans leurs dessous.
«C’est l’usage de la crinoline, écrivait Bertall[245], et de ses
énormes cages de fer, dont l’effet était d’écarter au loin les jupes et
les jupons des dames, qui a nécessité l’emploi de ces petits fourreaux
de fine toile de lin ou de coton, qui sont chargés de garantir ce
que les jupes et les jupons placés trop loin ne garantissent plus
suffisamment.
«Depuis, les cages et les vastes jupons ont été supprimés, mais
l’habitude du pantalon était prise et elle a persisté».
A diverses reprises, M. John Grand-Carteret a signalé l’étroite
alliance qui unissait le pantalon à la crinoline et qui devait, dans le
_Gil-Blas_ fournir à Colombine le sujet d’une si jolie chronique.
«Prise en elle-même, _au repos_, suivant la pittoresque expression d’un
vaudevilliste, la crinoline, loin d’accentuer les formes, enfermait
le corps dans une sorte de cage de sûreté; malheureusement elle
ballonnait, et ses balancements, plus ou moins gracieux à la marche,
devenaient inquiétants lorsqu’il s’agissait de franchir un passage
étroit.
«N’est-ce pas elle qui compléta la toilette intime en rendant les
inexpressibles d’un usage général?
«Malgré tout, la femme qui montait un escalier n’aimait pas à se sentir
quelqu’un derrière les talons, parce que, en ce mouvement ascendant,
comme quand elle se penchait du reste, on voyait toujours de son
individu, plus qu’il n’est pour habitude d’en montrer»[246].
Monter en voiture ou seulement s’asseoir présentaient une difficulté
et offraient un danger.
«L’entrée en voiture oblige au jeu le plus étourdissant de
froissements, à des gestes pudiques rappelant celui de la Vénus
accroupie. Si l’on s’assied en public, il faut prendre des temps et se
contorsionner en de savantes manœuvres»[247].
«On dût inventer, ajoute Maurice Leloir, des caleçons bouffants
dans le genre de ceux des Vénitiennes du XVIe siècle, vêtement
de toute nécessité, car qui ne se souvient des indiscrétions des
crinolines lorsqu’une élégante se prosternait à l’église ou simplement
s’installait dans un omnibus»[248].
A parler franc, le pantalon des élégantes rappelait moins «la richesse
des calessons de la signora Livia» que l’humble et populaire «coton» de
Tullia d’Aragona et je doute que les belles dames et même les «biches»
du Second Empire fréquentassent beaucoup les omnibus.
«L’ chien n’ mont’ pas dans les omnibus», a constaté, non sans
tristesse, Richepin dans sa _Chanson des Gueux_, cocottes et
cocodettes n’y montaient sans doute pas davantage.
Mais, allez donc détruire une légende quand elle a pour elle les
caricaturistes que le sujet avait séduits.
Le pantalon était devenu non pas nécessaire, mais «indispensable»
avec la crinoline. C’est même sous ce vocable et sous celui
«d’inexpressible» que le désigneront celles que le mot effraiera encore.
Que de chichis en vérité, alors que nos contemporaines disent tout
simplement leur «culotte»!
On le voit, dès lors, figurer dans les trousseaux. Les journaux de
modes ne se contentent plus d’en parler. Bravement, ils étalent l’objet
dans leurs dessins, laid et disgracieux par la largeur et l’ampleur de
ses jambes unies, entre lesquelles bâille l’énormité de sa fente.
Les gazettes mondaines s’en emparent. Encore à ses débuts et ne
soupçonnant pas le parti qu’elle devait en tirer plus tard, la _Vie
Parisienne_ se montre presque dure à l’égard de l’intrus.
Au-dessous d’un de ses dessins intitulé: _Longchamps, les modes_, Hadol
laisse percer ce regret mélancolique:
«Autrefois, vous aviez les jolies jambes pour vous consoler de
la pluie, maintenant il ne nous reste plus que le macadam et les
pantalons» (1863).
L’on peut maintenant tomber de carrosse soit à la campagne, soit à
Epsom, sans que le soleil pense «retourner en arrière». Les beaux temps
de Voiture sont finis, Mlle Paulet porte un pantalon:
«Il y a des événements grotesques. Trois gentlemen et une jeune dame
étaient sur leur voiture. Les chevaux font un mouvement, tout le
monde tombe les jambes en l’air; mais tous avaient des pantalons»
[Marcelin][249].
C’est la mode du jour. Elle prête à de petits tableaux risqués dont
la _Vie Parisienne_ a soin de profiter. Des parties de campagne en
fournissent le décor, de jeunes et aimables femmes le fond.
A âne, c’est «l’indiscrétion des jupes courtes et l’effronterie
courageuse des jambes qui, rassurées par la présence du pantalon et de
son—tu n’iras pas plus loin,—vous sautent aux yeux et vous rient au
nez»[250].
Si une chute vient à se produire, l’inévitable chute chère à M. de
Caylus et que la victime demande si elle est bien tombée, au lieu des
vers galants du comte, elle s’entendra répondre:
—Oh! admirablement, chérie! nous ne savions pas que vous ayez de si
belles valenciennes!»[251].
Ces gentillesses vont jusqu’au conseil:
«Le déjeuner sur l’herbe... et sur une fourmilière, simple conseil
aux dames: faire mettre une coulisse à leurs pantalons, on ne saurait
croire jusqu’où va l’audace de ces bestioles»[252].
A la cour même, à Fontainebleau, pour une partie «en jupes courtes»
proposée par Mme de Metternich, toutes ces dames, même celles qui, pour
l’ordinaire n’en portaient pas, ont soin de s’«assurer» contre les
dangers d’un accident:
«La plupart des femmes qui devaient être de la partie avaient également
applaudi à l’idée des jupes courtes et toutes s’étaient munies en
conséquence»[253].
Ces pantalons étaient blancs, immuablement blancs comme les jupons. La
Parisienne de l’Empire ignorait ou feignait d’ignorer, non sans regret
peut-être, le facile piment du linge de couleur. Il était abandonné aux
femmes de théâtre ou de plaisir:
«Elle ne se servait guère que de linge blanc, rehaussé, il est vrai,
par des dentelles merveilleuses; mais l’instinct suggestif des
couleurs, dans sa lingerie intime, lui était inconnu.
«Ses bas, ses pantalons, ses chemises, ses jupons étaient blancs, et
une femme de la société régulière eût provoqué un scandale inouï si
elle se fût avisée de paraître dans un salon, avec des dessous de
couleur»[254].
On ne s’ennuyait pas, paraît-il, dans les salons, et on n’avait pas
attendu le tango pour y montrer ses dessous.
Des protestations s’élevaient bien encore çà et là contre le pantalon
et contre les «petits tableaux risqués» auxquels il donnait lieu.
Les moralistes ont toujours été particulièrement chatouilleux:
«Des petits tableaux risqués, un pied qui fait deviner le reste,—un
pantalon féminin qui n’entre pas, et qui amène la comparaison idalienne
du gant dont le pouce est trop étroit. La scène se passe toujours
entre maris et femmes. C’est libertin, mais moral»[255].
D’autres adversaires, étaient plus sérieux. C’étaient les amants de la
femme qui ne lui pardonnaient pas ce déguisement qui les déroutait, et
qui, pour peu que le pantalon fût fermé, paralysait leurs efforts.
Pour reprendre une jolie expression d’Albert Aurier, ils aimaient trop
leur amie pour multiplier les obstacles entre sa chair et la leur[256].
Le pantalon leur inspirait à ceux-là, non de l’aversion, mais de la
haine.
Ils la cachaient peu; les puissants de ce monde n’ont guère à
dissimuler leurs sentiments et une anecdote, si indiscrète soit-elle, a
chance de ne pas se perdre, quand elle a eu pour théâtre le palais des
Tuileries et pour héros le roi d’Italie.
La partenaire de Victor-Emmanuel était Mme de Malaret, femme d’un
diplomate de l’époque. M. Pierre de Lano s’était borné à donner
l’initiale de son nom et j’aurais imité cette discrétion, si M.
Frédéric Lolliée ne l’avait, depuis, nommée tout au long.
«Se trouvant dans une soirée aux Tuileries, devant Mme de M..., il
l’arrêta et se mit à causer avec elle.
«Comment la conversation roula-t-elle tout à coup, sur la toilette des
femmes, et comment le Roi devint-il, soudain, fort osé. C’est ce que
nul ne saurait dire.
«Quoi qu’il en soit, Victor-Emmanuel adressa bientôt cette question à
son interlocutrice:
—Que pensez-vous, madame, des femmes qui portent des... pantalons?
«Et comme Mme de M... demeurait quelque peu interdite:
—Elles me font horreur, déclara le Roi.
«Puis reprenant son interrogation qui devenait trop significative:
—Je parie, madame, que vous ne devez pas être de celles-là?
«Mme de M... rougit, mais comme on écoutait autour d’elle, elle assura
sa voix et, très haut, répondit:
—Vous vous trompez, Sire, je suis justement de celles-là.
«Alors, Victor-Emmanuel s’inclina et dit:
—Merci, Madame. Et mille excuses de vous avoir ainsi questionnée.
«Et dès lors, il ne parla plus à Mme de M...»[257].
M. Frédéric Lolliée, s’appuyant sur une lettre de la comtesse de
Danrémont à l’ambassadeur Thouvenel, donne de l’anecdote une variante
assez plaisante, suivant laquelle la haine du roi n’était que relative.
Il en voulait au pantalon fermé des dames de Turin et non au «paradis
ouvert» des Parisiennes:
«Au milieu d’un groupe il avisait une dame d’honneur de la souveraine,
circonspecte et pincée, Mme de Malaret; et tout le monde écoutant,
il lui déclarait qu’il aimait les Françaises parce qu’elles étaient
aimables, parce qu’il s’était aperçu, depuis qu’il était à Paris,
qu’elles ne portaient pas des pantalons comme les dames de Turin, et
qu’avec elles, en vérité, c’est le paradis ouvert»[258].
Après un roi, un prince, un prince de la littérature, l’un des auteurs
les plus fêtés et les plus aimés du Second Empire.
L’on connaît ses _Confessions_. Ce fut un de ces heureux de la vie dont
la vieillesse n’a qu’à évoquer une suite ininterrompue d’aventures et
de liaisons amoureuses, pour se rendre compte du temps passé; Casanova
plus raffiné et avec plus de scrupules.
Pas plus que Victor Hugo, Arsène Houssaye—je vois d’autant
moins d’inconvénient à le nommer, que l’aventure se renouvela
souvent—n’aimait, ni n’admettait «Vénus en pantalon».
Il ne posait pas la même question que Victor-Emmanuel; ses mains la
posaient pour lui. Parmi les jolies femmes qui venaient, dans le
fastueux décor de la maison pompéienne, effleurer de leurs lèvres la
coupe d’Anacréon, malheur à celles qui, sacrifiant à la mode du jour,
portaient, comme Mme de Malaret, des pantalons.
L’ardeur du poète s’éteignait. Le beau rêve commencé s’achevait en un
réveil brutal, et, tandis que découragée, sa dextre retombait sous la
crinoline où elle s’était égarée, l’audience prenait vite fin.
Il fallait qu’une femme fût bien jolie, mais bien jolie, pour que, la
reconduisant à la porte, l’hôte des redoutes lui glissât à l’oreille,
tout en gantant la main d’un baiser:
—Eh bien! revenez une autre fois... mais, pas de pantalon, n’est-ce
pas?... pas de pantalon!
L’horreur du maître pour cette inutile lingerie était connue de ses
familières. Toutes ou presque lui en avaient fait le sacrifice.
Pour d’aucunes, ce put être tout d’abord une gêne, mais l’habitude
n’a-t-elle pas tôt fait de devenir, elle aussi, un maître?
En dépit de quelques timides valenciennes, on en était encore à
l’aphorisme de Balzac, aujourd’hui si désuet et si faux:
«Toute notre société est dans la jupe;—ôtez la jupe à la femme, adieu
la coquetterie! plus de passions. Dans la jupe est la toute puissance:
là où il n’y a que des pagnes, il n’y a pas d’amour».
Octave Uzanne—toujours à citer quand il s’agit de la femme et de
son élégance—s’est élevé comme il convenait et comme on pouvait s’y
attendre, dans _Nos Contemporaines_, contre cet axiome du Tourangeau.
Ce qui pouvait sembler vrai, à son époque, ne l’est plus aujourd’hui,
mais pas du tout:
«Vit-on jamais pareille méprise?—Si, en thèse générale, l’axiome se
peut comprendre et soutenir, croyez bien que dans le sens même de la
toilette de ce temps, l’hérésie est complète. Ne sentons-nous pas que
le moraliste qui a ciselé cette pensée appartenait à l’époque où l’on
se pâmait devant un bas bien tiré et à coins verts? Combien loin de
nous nos honnêtes ancêtres!—Là où il n’y a que des pagnes, il n’y a
pas d’amour!—voyez-vous ça?