«La fâcheuse androgyne», moins le «tailleur», qui, avec la chemise

d’homme constitue son invariable uniforme. Le tailleur n’était pas

encore trouvé.

L’été, à la campagne, les élégantes se décident enfin dans deux

circonstances, à enfiler un pantalon: le matin, pour descendre au

jardin, ou, l’après-midi, pour monter à cheval. Le reste du temps,

elles se gardent bien d’en porter:

«Une élégante fait, à la campagne, trois et quelquefois quatre

toilettes par jour. En se levant elle met un peignoir de jaconat blanc,

garni d’un double volant, haut de deux pouces et plissé à gros tuyaux,

un pantalon de mousseline et des guêtres: c’est le costume pour se

promener dans le jardin, en y ajoutant un grand chapeau de paille

d’Italie, avec brides garnies»[192].

A cheval, le pantalon était d’autant plus nécessaire qu’à la campagne,

les «Merveilleuses» substituaient volontiers à l’amazone, dont la queue

les gênait, une fois descendues de cheval, leurs robes de ville et l’on

sait si elles étaient courtes:

«A la campagne beaucoup d’élégantes font leurs visites à cheval. Les

robes d’amazone étaient incommodes à cause de leur longueur. On monte

à cheval avec des robes aussi courtes que les robes ordinaires et un

pantalon garni»[193].

Sous l’amazone, par contre, le pantalon disparaissait quelquefois et

était remplacé par des guêtres:

«Quelques dames montent à cheval avec des guêtres de chevreau lacées

par le moyen d’œillets métalliques ou bouclés avec de petites boucles

d’or»[194].

Mâtin!

[Illustration]

Le _Journal des Dames et des Modes_, bien que faisant apparaître dans

un dessin de 1829,—hardiesse qu’il avait eue déjà en 1827[195]—le

volant serré autour de la cheville d’un «pantalon de jaconat»[196] sous

une toilette de ville, s’étonne de voir au Wauxhall:

«Une jeune femme portant un pantalon blanc garni de mousseline

brodée tombant jusqu’à la cheville, sous une robe de popeline unie

gris-argent, très courte»[197].

C’était, évidemment, une audacieuse, car, à ce «concert d’Amateurs»,

elle était loin de la promenade au jardin, l’été, à la campagne.

Il lui semble plus grave encore de se livrer à de semblables

exhibitions dans le jardin des Tuileries. Cette fois, tout juste s’il

ne proteste pas:

«Encore une élégante se promenant aux Tuileries en pantalon! Ce dernier

presque collant était de bazin; il descendait jusqu’au talon du

brodequin, était échancré sur le coudepied, et avait des sous-pieds,

retenus de chaque côté par un petit bouton d’or. Que l’on ne se figure

pas un habit d’amazone: la dame qui portait ce pantalon, avait une robe

de soie»[198].

A part les sous-pieds, l’émoi de la gazette peu sembler exagéré:

n’est-ce pas aux Tuileries, précisément, qu’elle avait pris, deux ans

plus tôt, le modèle qui avait figuré dans ses _Costumes Parisiens_?

Ce sont, il est vrai, plus que jamais des exceptions. Le froid d’un

hiver rigoureux ne parvient pas même à faire accepter aux femmes

l’ennui et la gêne d’un pantalon. Les frileuses ont recours à deux

paires de bas qu’elles mettent l’une sur l’autre:

«Les dames élégantes qui désirent être bien chaussées portent des

bas fins et à jour; mais, pour ne pas souffrir du froid, elles

ont en dessous des bas très longs, couleur de chair. Ces derniers

tiennent lieu de caleçons et s’attachent à la ceinture comme ceux des

enfants»[199].

Des tirettes sinon des jarretelles.

Ce n’était là qu’un pis-aller. Si les jambes et à la rigueur une partie

des cuisses étaient protégées, il n’en était pas de même du reste: le

«pauvre derrière» de ces dames conservait toute sa froideur, cette

«...froideur du derrière, image de la mort»[200], que chanta le bon

poète chansonnier Maurice Mac-Nab.

Après les jarretelles, les chaussettes. Rien n’est nouveau sous le

soleil, ni même ailleurs:

«Au Théâtre-Italien, sur l’escalier qui descend au vestibule, une

dame se posait de façon à faire voir des babouches brodées en or et

en couleur; des chaussettes de soie ponceau lui couvraient le bas des

jambes»[201].

O Willy, ô Curnonsky!

Seule la toilette négligée ou de voyage semble comporter un pantalon.

L’apôtre du «dandysme», le connétable Jules Barbey d’Aurevilly, en fait

porter à la Vellini, dans _Une vieille Maîtresse_:

«Elle était vêtue comme une femme qui descendrait de vaisseau après une

traversée. Elle avait une robe de voyage en étoffe écossaise, à grands

carreaux écarlates, avec un pantalon de la même couleur»[202].

A part les chevauchées à la campagne, les surprises des parties sur

l’herbe et les hasards des voyages en diligence, «les Parisiennes

(qui) ont peu de gorge et la jambe bien faite», tiennent à la montrer,

avec des jarretières historiées et des bas brodés en or et argent.

Ainsi, «la mode des robes courtes, même très courtes, s’explique toute

seule»[203].

La gorge ne leur venant pas, sans doute, les jupes demeuraient courtes,

et ces dames laissaient apercevoir plus qu’à demi leurs jambes, sans

que les plus timorés se scandalisassent.

Heureuse époque! c’était celle du «bas blanc, bien tiré», auquel les

chasseurs de la butte ne joignaient pas le commerce rémunérateur de la

«coco» et autres stupéfiants.

La «drogue» ne sévissait pas et Josette ne suçait pas le bambou.

A la cour du vieux Charles X, on faisait, par contre, profession

de plus de pruderie. On ne regardait pas, ou on feignait de ne pas

regarder les jambes des aimables filles qui venaient y danser le ballet

de _la Somnambule_:

«Des personnes auxquelles rien n’échappe ont cru remarquer que pendant

les ronds de jambe et les pirouettes de Mesdemoiselles telles et

telles dans le ballet pantomime de _la Somnambule_, les dames de la

Cour ont constamment tenu les yeux baissés sur le livret (libretto des

italiens). D’autres regards se portaient franchement sur les jolies

jambes de Mlles *** ****»[204].

Pouah! cela sent son Bérenger. Mais ces dames pouvaient avoir une

excuse: ayant la jambe mal faite, la comparaison les effrayait.

La rigueur de l’hiver de 1830, incita cependant quelques frileuses

à faire tomber sur les jours de leurs bas les tuyaux de cheminée de

pantalons de satin ou de velours noir:

«Dans trois différents quartiers nous avons vu des dames en pantalon de

satin noir ou de velours noir, garni d’une broderie de chinchilla ou de

martre»[205].

Cette mode ne prit pas heureusement—c’était un peu le musée des

horreurs ces pantalons annamites—et le silence du _Journal des Dames_

semble indiquer que la percale et le bazin subissaient eux-mêmes une

éclipse.

L’avènement du roi-citoyen ne semble pas avoir amené celui de

l’«inexpressible». La gazette reste muette à son sujet et il faut

arriver à l’année 1833 pour assister à sa résurrection.

Non contentes de le porter à la campagne, quelques jeunes femmes

essaient de le conserver chez elles, «pour la chambre».

A son tour, le _Journal des Femmes_ signale son utilité dans des

périphrases que n’aurait point désavouées l’excellent abbé Delille:

«A la campagne, les pantalons sont une nécessité pour les femmes

comme pour les jeunes personnes. Comment oser se risquer sur un

noble coursier, ou sur l’animal aux longues oreilles sans un pantalon

protecteur contre les chutes? Or donc, ces pantalons en jaconas sont

taillés soit à la turque très larges, à plis ou à froncés et montés

sur un poignet qui ferme sur la cheville, soit à la russe avec des

fronces retenues sur le sous-pied, et agencées avec un morceau d’étoffe

figurant une guêtre»[206].

Ce n’était déjà pas mal; il y eut mieux.

«Enfin, pour la chambre, il y a des pantalons en mousseline, et, le

dirai-je? telle est la faveur de la dentelle noire, les pantalons sont

garnis du bas par une petite ruche de dentelle de cette nuance»[207].

Le pantalon avec bordure de deuil.

La campagne, les parties d’âne... cette chanson déjà entendue n’eut

pas plus de succès en 1833, que dix ans plutôt. Elle ne convainquit

personne et c’est tout juste si, en 1837, on ne faisait pas cercle, à

l’Opéra, autour d’une Anglaise coupable de n’avoir pas sacrifié ses

culottes à la musique de Meyerbeer.

La toilette de la dame était d’ailleurs sensationnelle. Il y avait

de la muse romantique dans sa coiffure et dans sa silhouette: «Les

cheveux en boucles flottantes sur ses épaules et tout autour de sa

tête; une robe de mousseline empesée et très écourtée, un large

pantalon à deux rangs de garnitures.

«Cette dame prenait pour de l’admiration, ce qui n’était qu’une

ironique curiosité de la part de toute cette foule»[208].

Loin de se vendre tout fait, par séries, le pantalon ne se

confectionnait encore que sur mesure et des prudes, que, peut-être,

l’objet tentait, étaient retenues par la crainte de laisser prendre les

leurs. Cette opération ne permettrait-elle aux mains du couturier—ce

caleçon semble en vérité tenir plus de la culotte que du pantalon—à des

investigations particulièrement indiscrètes.

Aussi, l’un d’eux, le sieur G. Dartmann, «tailleur et professeur», de

chercher à rassurer les hésitantes, en indiquant la «manière de prendre

la mesure.

«Une des vertus qui caractérisent et embellissent le plus les

femmes, c’est sans contredit la modestie: aussi la plupart d’entre

elles, quelque soit d’ailleurs leur désir de posséder un caleçon

s’effarouchent-elles à la seule idée d’en laisser prendre la mesure.

Elles renoncent donc à porter ce vêtement commode dans la supposition

où elles sont qu’on ne pourrait en prendre la mesure sans que leur

pudeur n’eût à en souffrir.

«Il devient donc opportun ici de faire connaître par quel moyen

entièrement rassurant pour les mœurs, nous arrivons promptement à

prendre la mesure nécessaire à la confection de ce vêtement.

«D’abord on procède par-dessus la robe; à cet effet, on pose le bord

de la mesure au-dessus des hanches, puis on la descend immédiatement

jusqu’au-dessous du genou; dès lors c’est le jarret qui détermine la

longueur du caleçon et c’est de l’étendue que prend la circonférence du

jarret que doit sortir la division de la mesure.

«Comme on le voit, le moyen est prompt, assuré et conforme aux

principes de la plus sévère bienséance; il est en outre assez simple

pour que la personne puisse elle-même prendre la mesure de son caleçon,

et il n’y a rien, comme on voit, qui puisse alarmer la pudeur.»[209]

Après ces lignes rassurantes, le professeur a soin de célébrer

comme sœur Véronique et comme Mercier, les avantages du caleçon,

particulièrement contre le froid:

«On ne saurait trop conseiller aux dames d’adopter le caleçon, les

avantages qui s’y rattachent sont incalculables; leur esprit est trop

subtil pour qu’elles n’en devinent pas une partie; mais n’y eût-il

que l’avantage unique de les garantir de la rigueur du froid et de

l’intempérie des saisons, ce serait-ce nous semble raison suffisante

pour en rendre l’usage général.»[210]

Malgré ces avantages incalculables, «les impures» même ne semblent

pas avoir conservé à cette époque, le goût pour le pantalon qu’avait

signalé La Mésangère et que devait noter Edmond Texier. Gavarni n’en

fait porter à aucune de ses «lorettes»: elles sont, pourtant, demeurées

charmantes avec leurs longues et larges chemises, si démodées, et qui

datent pour nous d’un autre âge.

Une note de Balzac paraît, il est vrai, indiquer qu’il était resté

cantonné dans le quart de monde, ou qu’il le cantonnait, si l’on

préfère. La femme du monde, la femme comme il faut, n’en portait pas

encore, ou les portait très simples et ne les laissait point voir:

«Elle ne porte ni couleurs éclatantes, ni bas à jour, ni boucle

de ceinture trop travaillée, ni pantalons à manchettes brodées

bouillonnant autour de la cheville»[211].

Les fillettes sont plus que jamais seules à en porter, et, passé dix

ans, la plupart le suppriment. Le _Journal des Demoiselles_, dans

la correspondance un peu bêbête qui faisait la joie de ses jeunes

lectrices, considérait comme inconvenant à une première communiante

d’en porter le jour où elle accomplissait «l’acte le plus auguste de la

religion»:

«Si ta sœur fait sa première communion à Pâques, voilà comment je

te conseillerai de l’habiller pour le plus beau jour de notre vie:

une robe de gros de Naples blanc, etc.; cette robe doit être longue.

Maman n’approuve pas qu’une petite fille porte un pantalon le jour où

elle devient une demoiselle, en faisant l’acte le plus auguste de la

religion»[212].

Si du moins elles s’étaient bornées à le supprimer, ce jour-là, pour

le reprendre ensuite? Mais, pas du tout, pour beaucoup la suppression

était définitive. Je puise à nouveau dans la Correspondance du

_Journal des Demoiselles_:

«Elles (les fillettes figurant sur une planche) ont un chapeau de

feutre noir ou fauve, orné de galons, et un pantalon dans le cas où

elles n’ont pas fait leur première communion...»[213]

Le pantalon, on le voit, semblait plutôt perdre du terrain. Cinq ans

auparavant, les gravures du _Moniteur de la Mode_ le faisaient encore

tomber sous les jupes de fillettes déjà grandes qui avaient déjà fait

leur communion.

En 1850, «les petites épouses», pour reprendre l’expression de Rimbaud,

n’en portaient plus et le supprimaient à dater de ce jour.

Il fut un certain temps, d’ailleurs, à s’introduire dans les couvents

et pensionnats religieux. En 1845, il ne figurait pas encore sur le

trousseau des pensionnaires des Ursulines. Aujourd’hui même, il est

interdit dans certains établissements, à la Providence, notamment.

Si au Sacré-Cœur et aux Ursulines—où les élèves en changent

parcimonieusement: une fois par semaine[214]—la chose n’effraie plus et

est même exigée, il n’en est pas de même du mot. L’objet que l’on doit

passer sous son jupon, pour éviter de se montrer à ses compagnes de

dortoir en pantalon s’appelle «tuyaux de modestie» ou «tiroirs».

Quelles gentillesses, ma chère!

Aussi, aux environs de 1850, était-ce le rêve des fillettes de le

quitter. Du fait, elles se croyaient jeunes filles, femmes presque.

«Dès qu’on a quitté les pantalons, édictait, en 1840, le _Journal des

Jeunes Personnes_, on peut quitter les volants; à seize ans vous portez

des robes de ville, semblables aux robes simples de vos mères».

Et, seize ans plus tard, dans une nouvelle de H. Lesguillon, _Le

Contrat n’est pas encore signé_, on entendait une fillette qui voudrait

être une demoiselle, s’écrier d’une voix pathétique:

«Encore des pantalons, j’aurai donc toujours des pantalons!»

Au surplus, ces enfants avaient une excuse. Les pantalons que

comprenaient leurs trousseaux étaient d’une laideur suffisante pour

leur inspirer cette horreur. Mme Judith Gautier, dans cette chose

délicieuse qu’est son _Collier des Jours_, a noté ce souvenir de son

enfance. C’était odieux:

«Mon trousseau avait été confectionné sur des mesures approximatives et

sans être essayé; on m’en revêtit le lendemain. Il était hideux et me

fit horreur.

«Un pantalon en finette grise, terminé par des bouts de jambes, de

serge noire, en forme de pantalon d’homme!... une robe de serge noire,

à gros plis, trop longue, et un tablier en lustrine noire, à manches

boutonnées»[215].

[Illustration]

LA CRINOLINE

L’INDISPENSABLE

_Prise en elle-même, au repos, suivant la pittoresque expression d’un

vaudevilliste, la crinoline, loin d’accentuer les formes, enfermait

le corps dans une sorte de cage de sûreté; malheureusement elle

ballonnait, et ses balancements, plus ou moins gracieux à la marche,

devenaient inquiétants lorsqu’il s’agissait de franchir un passage

étroit._

_N’est-ce pas elle qui compléta la toilette intime, en rendant les

inexpressibles d’un usage général?_

J. GRAND-CARTERET.

[Illustration]

[Illustration]

LA CRINOLINE

L’INDISPENSABLE

Les protagonistes du pantalon, n’avaient pas malgré le succès très

relatif de leurs efforts abandonné la lutte. Dans certaines maisons,

c’était comme un uniforme et cet uniforme a fourni à Paul de Kock le

sujet d’un roman: _la Pucelle de Belleville_.

Cette nouveauté ne pouvait manquer de l’étonner un peu et d’exciter sa

verve facile.

Adrienne, l’une des héroïnes, «ne porte pas de caleçons», à vrai dire,

prétendant «qu’elle ne pourrait pas marcher avec cela, et qu’une femme

ne doit point être mise comme un homme»[216]. Par contre, Virginie,

la Pucelle, sa mère et même les bonnes de la maison, en portent, et en

finette encore! de par la volonté d’une vieille tante, dont on soigne

l’héritage:

«Voilà ma fille! C’est pur! c’est intact! c’est l’innocence avec une

chemise et un jupon», déclare M. Troupeau qui a le défaut de vanter un

peu trop sa progéniture.

—Est-ce qu’elle ne porte que cela?

—Pardonnez-moi, monsieur le comte, diable! elle est élevée sur le pied

de la plus scrupuleuse décence! elle porte des caleçons.

—Des caleçons et dans quel but s’il vous plaît?

—Mais, monsieur le comte, afin que si par hasard... Vous comprenez,

dans la rue le pied peut glisser, ou bien un coup de vent perfide...

cela s’est vu! et ma tante prévoit tout! D’ailleurs dans la famille de

ma femme, on a toujours porté des caleçons. Sa tante ne les a jamais

quittés, à ce qu’elle nous disait l’autre soir; moi, j’en porte depuis

notre mariage, notre femme de chambre et notre cuisinière en ont;

c’est-à-dire mon épouse vient de renvoyer sa femme de chambre, parce

qu’elle s’est aperçue qu’elle se permettait parfois de n’en pas mettre

pour sortir le dimanche... Une fille qui ôte son caleçon pour aller se

promener dans la campagne ne peut avoir que de mauvaises pensées, nous

ne pouvions pas la garder»[217].

Cela rappelle un peu une maison bourgeoise où toute nouvelle bonne

recevait à son entrée dans la place, une demi-douzaine de pantalons

fermés, de la main de Madame... Ils étaient moins destinés à défendre

sa problématique vertu contre la vigueur du garçon boucher et du

commis-épicier que contre la sénilité de Monsieur. Ses soixante ans

avaient un faible pour le tablier blanc et la cuisinière semblait avoir

pour ce vieux gourmand un ragoût particulier.

Ah oui, ce nouveau vêtement étonnait Paul de Kock! La _laitière de

Montfermeil_ ne l’avait point habitué à ce mensonge sous la jupe, lors

de sa chute non moins sensationnelle que celle de Mlle Churchill.

—Oui; mais... on peut tomber sans montrer... sans faire voir... C’est

égal, vous êtes le premier qui l’ayez vu, toujours[218].

Petit à petit, quoiqu’on eût tenté, en 1844, de le supprimer aux

fillettes, et l’exemple partait de haut, le pantalon commençait à

s’infiltrer dans les mœurs, ou plutôt sous les jupes.

La reine des Belges avait bien essayé de n’en pas faire porter à sa

petite-fille, ainsi qu’en fait foi le _Moniteur de la Mode_:

«On adopte maintenant pour les enfants les robes courtes sans

pantalons. C’est une mode très bonne à suivre dans l’intérêt de la

grâce et du développement physique. Nous avons pour autorité et

pour spécimen un portrait de la fille de la reine des Belges, par

Winterhalter»[219].

Mais l’intérêt des culbutes l’emporta et les fillettes continuèrent à

porter des pantalons, d’autant plus que leurs mamans commençaient à en

faire autant.

En mai 1843, pour la première fois, on le voit figurer sous la plume de

Mme Popelin-Ducarre dans le trousseau d’une élégante:

«Le linge d’intérieur est depuis longtemps un luxe de prédilection pour

les dames de Paris. C’est lui qu’elles recherchent avec le plus de

soin et qu’elles placent bien au-dessus de la toilette extérieure. Les

jupons, les pantalons, les camisoles, les bonnets de nuit, les taies

d’oreillers forment par leur prix la partie la plus importante d’un

trousseau bien entendu»[220].

Les pantalons des fillettes étaient tantôt blancs, tantôt en jaconas,

tantôt en cachemire, garnis de dentelle, d’une broderie anglaise,

d’une broderie en soutache, soit d’un feston. Ceux de leurs mères

étaient plus simples.

Parlant d’une élégante, Mme de Renneville aura soin de noter «ses

pantalons brodés, retenus par un poignet, au-dessus de ses bottines à

élastiques»[221].

Les bottines à élastiques, oh! oui... et les pantalons de feutre, comme

à Berlin!

Pantalon à poignets et bottines à élastiques, c’est bien ce que le

caricaturiste Richard, dévêt, à Ostende, sous les jupes d’une pauvre

dame,—une Anglaise, naturellement—que le vent vient de coiffer de ses

jupes.

Le sujet n’est pas nouveau et a par la suite prêté à de fréquentes

pochades. Mais, en 1844, il pouvait paraître nouveau dans

l’_Illustration_[222], où la caricature de mœurs n’avait pas conservé

la liberté du crayon de Carle Vernet et d’Isabey.

Un roman bizarre de l’époque,[223] déniché sur les quais, dans la boîte

à vingt sous, en fait porter à son héroïne. Dans cette production

tenant à la fois du pamphlet et de l’autobiographie, se trouvent déjà

des cris de colère et des rages à la Strindberg.

Ni Quérard, ni Barbier ne permettent de percer l’anonymat de l’auteur

de ce _Confessionnal des Jésuites_. Trompé, il le fut évidemment, et,

évoquant ses jalousies passées et les départs hâtifs de l’adultère pour

quelque rendez-vous, il se remémore parmi les dessous de l’infidèle,

ses pantalons. Il y a dans sa songerie à la fois de la délectation

morose et plus encore de l’amertume. Les pantalons ne constituaient-ils

pas surtout une défense contre lui?

«Il y avait pour le blanchissage d’une semaine... une profusion de ces

jolis pantalons garnis, qui font de nos femmes des pigeons pattus...

tout cela pour une semaine»[224].

Le mari, épluchant, après l’accident, le linge sale et le livre de

blanchissage de sa femme... mais, j’ai entendu parler de cela, jadis:

à Lille, je crois. Je crois même qu’il encaissa de l’amant une gifle

qu’il ne rendit pas... mais, tout cela est si vieux!

La dame du Confessionnal voyait moins, faut-il le dire, dans le

pantalon, un piment pour les déshabillés des cinq à sept, qu’une

défense, la nuit, contre les entreprises de l’époux.

—Fermés, alors?

—Mais oui, Madame, et la nuit encore!

«Puis après avoir fait sa toilette de nuit avec précipitation, éteint

les lumières au moindre bruit, Madame mettait un pantalon... vertugadin

de nouvelle espèce contre les insolentes tentatives d’un mari; elle

avait eu soin, pour ses courses du soir, de ne pas s’en embarrasser les

jambes, cela eût gêné ses mouvements»[225].

—Tu parles! ajouterait Bossuet.

Mais c’est bien de la délectation morose, en même temps que de la

jalousie: ces dessous flottent dans ses souvenirs.

«Ah! alors qu’elle se parait, rien de trop beau, magnifiques cheveux

d’emprunt, puis les bas de soie rose rayés à jour pour une dévote qui

ne va plus dans le monde, puis cette profusion de petits fichus brodés

pour cacher discrètement un sein qu’on ne voudrait pas montrer et pour

cause, et ces jolis petits pantalons avec ces jolies petites garnitures

de dentelles, qu’on sait ôter si prestement au besoin, mais qu’on garde

comme une barrière aux entreprises du mari»[226]...

Il n’y a pas à dire, ils étaient fermés. Quant à leur joliesse et à

leur petitesse, n’exagérons rien: non, pigeons pattus... enfin, si ça

l’excitait cet homme!

Le pantalon est loin encore d’être entré dans les mœurs. Les trousseaux

que publie, deux fois par an, le _Moniteur de la Mode_ n’en comprennent

point (1845-1850). Un trousseau, dont le devis manuscrit m’est tombé

entre les mains, en compte une douzaine en madapolam, au prix de 5

francs pièce, soit un total de 60 francs (1846).

Peste, ce devait être une élégante.

Le trousseau de Mlle L. de B., publié en mai 1848, par le _Conseiller

des Dames_, comptait «six douzaines de chemises, garnies d’une

valencienne très petite», mais, pas un seul pantalon.

Les excursions de la Cour dans les Pyrénées font cependant comprendre

l’utilité de cette cuirasse postérieure. Énumérant les toilettes des

jeunes personnes qui accompagneront la duchesse de Nemours, Mme de

Renneville décrit ainsi la lingerie:

«La lingerie destinée à compléter ce costume très simple était en

mousseline suisse ou en batiste; les gants étaient en peau de Suède,

et un petit pantalon fermé par un poignet au-dessus de la bottine

devenait indispensable pour gravir les collines et les montagnes»[227].

«Un petit pantalon» qui descend jusqu’à la bottine, non, merci!

Le Pantalon Féminin · 第 7 / 26 段